Trois livres et un site web (sinon rien) pour découvrir, explorer et comprendre la Bible

« Explorer la Bible » : le guide pour qui veut suivre le parcours de découverte du Livre des livres en huit sessions

Des outils et ressources en réponse à la « malnutrition biblique » :

Sur Pep’s café! le blogue, nous aimons tellement la Bible, la considérant comme une réelle richesse, Parole de Dieu vivante et agissante, que nous nous réjouissons de chaque contribution à l’éradication de la « pauvreté » biblique. En effet, et c’est là le paradoxe : bien que la Bible soit ce livre faisant partie du patrimoine de l’humanité, inspirant pour de nombreux artistes et pour tous ceux qui ont aimé leur prochain, au point de servir dans « les champs de mission » aussi divers que l’éducation, la santé, l’humanitaire, la lutte contre l’esclavage et toutes formes d’exclusions et d’oppressions….la Bible est aussi ce « best-seller » tout à la fois bien connu et fort mal connu.

D’où le cœur de mission d’une œuvre comme l’Alliance biblique française (ABF) : mettre la Bible à la portée de tous et la transmettre aux futures générations ; créer des ponts entre le texte biblique et la société civile, de sorte que le premier soit lu et compris par le second.

Bonne nouvelle ! Voici justement plusieurs outils et ressources récentes proposés par l’ABF, ayant pour but de répondre de manière complémentaire et pertinente à cet ordre de mission : «Explorer la Bible », « itinéraires », et (en avant-première) « découvrir la Bible ». Tous reçus gracieusement en « service presse » de la part de Laurène de la Chapelle, chargée de communication pour l’Alliance Biblique Française, que je remercie chaleureusement, ainsi que les éditions Bibli’O.

1) »Explorer la Bible »

« Donne un poisson à un homme, tu le nourris pour un jour. Apprends-lui à un pêcher, il se nourrira toute sa vie ». Ce célèbre proverbe chinois (à moins qu’il ne soit indien)trouve son application avec « Explorer la Bible », un parcours simple et convivial en 8 séances, pour suivre « la grande histoire » biblique, et la comprendre par soi-même.

Initié par la Société biblique britannique, ce programme connait un franc succès avec plus de 5 000 groupes créés dès les premiers mois de lancement au Royaume-Uni. Le voici maintenant en France et en français !

« Explorer la Bible » s’adresse à un public de 15 à 99 ans, et se vit en groupe sous la conduite d’un animateur.

Un site internet donne accès à des vidéos et des fiches d’animation pour aider l’animateur à mener chaque session. Pour y accéder, il suffit de se créer un compte gratuit. Enfin, un livret [commandable sur le site des éditions Bibli’O]a été élaboré dans le but de faciliter le suivi du parcours pour chaque participant : Il reprend les grandes lignes de chaque session, offre des espaces pour des notes personnelles, ainsi qu’un glossaire pour se familiariser avec le vocabulaire de la Bible.

Au cours des 8 sessions, on se familiarise avec la Bible, son histoire, sa composition, son impact et ses personnages. Chaque session suit le même rythme avec 2 vidéos d’environ 15 minutes chacune. Les séances sont interactives, incluant des temps d’enseignement, de discussion et de réflexion personnelle. Entre chaque session, un programme de lectures bibliques quotidiennes prépare pour la session suivante

Il ne vous manque plus qu’à vous procurer une Bible avant de vous lancer dans ce parcours ludico-utile ! Cela tombe bien : le livret comprend aussi des recommandations de lectures de la Bible en support papier/audio/sur le web, pour ceux qui la lisent pour la première fois ou souhaitent renouveler leur lecture,

L’aventure n’attend plus que vous !

En avant-goût, la bande annonce d’ « explorer la Bible ».

2) « ITINÉRAIRES : Balises pour explorer la Bible » ou « le guide du routard biblique »

« La Bible, un livre austère ? » Et si l’austérité était plutôt du côté du lecteur ? Des itinéraires provocateurs et rafraichissants.

Ce guide décapant, au ton décalé, de Jean-Claude Verrecchia, vient secouer son lecteur sûr de ses idées (reçues) sur la Bible, alors qu’il ne la connaît pas ou mal, ou prétend même la connaître trop bien. Ainsi, est-ce vrai que la Bible est « austère » et « ennuyeuse » ? Ou que la Bible est un livre « à défendre » ? Faut-il se réjouir de ce que la Bible soit ce « best-seller », le livre « le plus vendu » au monde ? Est-ce aussi vrai qu’il est « facile » de lire la Bible et qu’elle n’a « pas besoin d’être interprétée » ?…

Autant de questions soulevées dans cet ouvrage se voulant une vulgarisation éclairée, « grand public », non seulement en guise d’introduction à la Bible (pour découvrir d’où elle vient, comment elle a été composée et comment elle nous est parvenue jusqu’à aujourd’hui), mais – et c’est là son originalité – pour expliquer que si la Bible est un livre, celui-ci est fait pour être lu, quoique pas simple à lire, d’où la nécessité de bien connaître son mode d’emploi, ses clés de lecture et règles d’interprétation, pour bien la comprendre et l’utiliser..

Autre originalité, ces itinéraires, qui partent de la Bible, ont un point d’arrivée plutôt inattendu : le lecteur lui-même ! Celui-ci est en effet invité à se positionner au bout du parcours, pour répondre à cette question existentielle particulièrement impliquante : « qui es-tu (lecteur), toi qui veux comprendre (la Bible) ? ». « Que viens-tu chercher, toi qui t’approches de la Bible ? »

Et le lecteur de découvrir quel lecteur unique il est (ou veut être) et dont la Bible, qui attend patiemment d’être ouverte, lue et interprétée, a besoin aujourd’hui !

« ITINÉRAIRES : Balises pour explorer la Bible » ou une vulgarisation originale, passionnante et réussie, propre à réveiller le lecteur et sa curiosité pour Le Livre des livres. Disponible (comme les Bibles) dans toutes les bonnes librairies, ou chez l’éditeur.

Voir aussi : une présentation de l’ouvrage par l’auteur.

3) Et paru le 10 septembre 2021 : « Découvrir la Bible en 100 pages ».

« Papa, raconte-moi tout la Bible ! » « En 100 pages ? » « Oui ! »

La Bible, comme l’indique son nom, n’est pas « un livre » mais plutôt une bibliothèque rédigée sur plusieurs siècles par plusieurs dizaines d’auteurs. Une bibliothèque multipliant les styles littéraires les plus divers, des récits fondateurs aux récits apocalyptiques, en passant par les textes de loi et de sagesse, les prières, les chants d’amour, les songes et visions, les paraboles, les discours ou les lettres.

Comment alors s’y retrouver ?

Ce petit ouvrage d’Antoine Nouis relève le défi de nous présenter toute la Bible en 100 pages et cinquante-deux courts chapitres, soit autant de réflexions profondes : une invitation au voyage pour faire la connaissance des personnages, visiter les lieux et découvrir les épisodes marquants de la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse.

Mieux encore : chaque chapitre est suivi d’une piste d’actualisation pour susciter la réflexion, engager le dialogue et jauger de la pertinence de la Bible pour notre temps et notre quotidien.

Ainsi, par exemple :

« La Bible et la science » ou « quand la Bible ne dit pas tant comment le monde a été créé que pourquoi, et pour quoi il l’a été ». Alors que les scientifiques reconnaissent que l’univers a eu un commencement, sans pouvoir dire les raisons de ce commencement, « la Bible pose une affirmation forte : l’humain n’est pas le résultat d’une rencontre entre le hasard et la nécessité, il est le fruit du désir de Dieu pour habiter le monde, à côté des animaux » (op. cit., p 3)

« La grammaire des commandements » : « la plupart des [10] paroles [données par Dieu à Son peuple] ne sont pas conjuguées à l’impératif, mais à un temps qui est assimilé au futur. Les dix paroles ne disent pas : n’aies pas d’autres dieux, ne te fais pas d’idole, ne tues pas et ne convoite pas, mais : tu ne te feras pas d’idole, tu ne tueras pas, tu ne convoiteras pas. Derrière cette conjugaison, se trouve une promesse : je te le promets, dit Dieu, il te sera possible de…. Il ne nous enferme pas dans une règle, il ouvre un chemin de liberté » (op. cit., p 23)

« Contre le mariage des jeunes filles » : « un verset énigmatique du Cantique [des cantiques] dit : nous avons une petite sœur qui n’a pas encore de seins ; que ferons-nous pour notre sœur le jour où on la demandera en mariage ? Le verset qui suit laisse entendre que si la jeune sœur oppose une muraille à cette demande, il faut l’encourager ; et que si elle ouvrage sa porte il faut l’en empêcher. Un des messages du livre est son opposition au mariage des jeunes filles pré-pubères, car il nie leur féminité et les destine à devenir la propriété de leur mari. » (op. cit., p 51).

« Le souffle et la respiration » : « le mot que l’on traduit par Esprit veut aussi dire le vent, le souffle, la respiration. S’il n’y avait pas de vents, le monde serait une fournaise ; sans souffle, la flûte n’émet aucun son ; et sans respiration, il n’y a pas de vie. Comme le disait un patriarche orthodoxe : sans l’Esprit Saint, le Christ reste dans le passé, l’Evangile une simple lettre morte, l’Eglise une organisation, l’autorité une domination, la mission une propagande, la prière personnelle un monologue stérile et l’agir chrétien une morale d’esclave ». (op. cit., p 81)

Disponible en librairie ou chez l’éditeur depuis le 10 septembre 2021.

[Article initialement paru le 04/08/21]

Shana Tova ! (Très bonne année !)

Très bonne année ! Shana Tova ! (Posté sur le compte twitter de Delphine Lancel, le 06/09/21)

« Shana Tova ! » C’est ainsi que nos amis Juifs se souhaitent une « Très bonne année » pour « Roch Hachana »(Le Nouvel an juif, qui est le 5782ème. Dans la Bible, il s’agit de « Yom Terouah », le jour ou la fête des trompettes ). En 2021, les festivités ont débuté lundi 6 septembre au soir, pour une célébration jusqu’à la soirée du mercredi 8 septembre. A partir de là, une période de recueillement de 10 jours est observée jusqu’à  » Yom Kippour », « le jour du grand pardon », qui a lieu cette année à partir du mercredi 15 septembre au soir et jusqu’au jeudi 16 septembre en 2021. 

Enfin, le cycle des fêtes bibliques d’automne se terminera avec Soukkot, la fête des tentes ou des cabanes, qui aura lieu du lundi 20 septembre au soir, jusqu’au mercredi 29 septembre. Il s’agit là d’une fête où l’on ne sera « que joyeux » (Deut.16v15), après l’austérité des fêtes précédentes.

Pour en savoir plus, lire nos articles sur ces fêtes bibliques et leur esprit :

Et à ne pas manquer : un office messianique de Roch Hachana, samedi 11/09, 17h00, sur la chaîne youtube de Juifs Pour Jésus

« En août, on s’arrête, on réfléchit »

Source image : couverture du Monde Diplomatique d’août 2020

Et on fait une pause nécessaire et bienvenue sur Pep’s café!, avant de reprendre en septembre.

Profitez-en pour vous consacrer à quelques lectures suggérées ici et ou .

Bon été et à bientôt !

« Monsieur Romain Gary » ou le récit d’une transformation

« Je pense qu’il faut aimer la vie avant toute chose »

— Aimer la vie plutôt que le sens de la vie?

— Absolument. Aimer avant de réfléchir, sans logique, comme tu dis, et, quant au sens, ne s’en occuper qu’ensuite ».

C’est sur cette citation, un extrait de dialogue entre Alioscha et Ivan – deux des « frères Karamasov », personnages du célèbre roman éponyme de Fiodor Dostoïevski (1) – que s’ouvre « Monsieur Romain Gary », un récent et passionnant récit de Kerwin Spire, qui retrace les quatre années passées par l’écrivain diplomate comme consul général de France à Los Angeles, de 1956 à 1960, et que je viens de terminer.

Une lecture idéale en cette saison d’été, censée être de repos et propice pour les remises en question et autant de réflexions sur ce qui serait « la vision pour notre vie ». Dédié « à Romain Gary », et au-delà de « la fresque d’une époque intense sur laquelle souffle un grand vent de liberté », ce récit, nous annonce son auteur en introduction, est celui « de la transformation d’un homme [de 46 ans] qui, par-delà ses multiples vies, cherche toujours à se réinventer ». Le récit d’un homme qui recommence sa vie « encore une fois » pour retrouver la liberté d’être, décidant « de vivre » et d’ « aimer la vie, avant d’en saisir le sens ».

L’ouvrage ne manque pas d’intérêt sur les plans historique, politique, culturel et existentiel.

Il est particulièrement original dans le choix du traitement et de l’angle : le livre a en effet la forme d’un récit historique, pourtant paru dans la catégorie « romans et fictions » de la collection Blanche de Gallimard. « Si tous les faits que ce récit décrit, tous les personnages qu’il convoque [des diplomates aux stars de Hollywood, en passant par les écrivains et les chefs d’état…], tous les dialogues qu’il met en scène sont inspirés de faits réels, ce récit n’en demeure pas moins une fiction. C’est-à-dire une vision imaginaire d’un quotidien distant de plus de soixante ans », nous précise encore Kerwin Spire en introduction du livre.

Ce dernier justifie ce choix, susceptible d’être déroutant pour le lecteur, lors d’un entretien disponible sur le site de La Sorbonne Nouvelle(2) : l’auteur, qui a pu accéder à des correspondances et enregistrements inédits de l’écrivain, n’a « pas souhaité donner à son projet d’ouvrage [qui a longuement mûri] la forme d’un essai, mais plutôt se détacher de la forme de la thèse pour s’intéresser véritablement à [ces] quatre années absolument charnières », dans la vie et le parcours de celui qui a qui été tout à la fois diplomate sur la brèche – défendant les intérêts de la France – fin observateur de la société américaine [« conditionnée depuis plusieurs générations par les slogans publicitaires » et « que l’on force à changer de voiture chaque année », résistant « très difficilement à la vue d’un article bien emballé »(3)]et des mirages hollywoodiens, mais aussi écrivain animé par une profonde soif de reconnaissance.

Compagnon de la libération, « Romain Gary a 41 ans et vient d’être nommé Consul général de France [à Los Angeles] après une dizaine d’années de carrière diplomatique », un poste protocolaire où « il représente la France » comme il l’écrira plus tard dans son ouvrage « La promesse de l’aube » en citant l’injonction maternelle.
Ces années sont absolument charnières, car il arrive à Los Angeles avec un roman dans sa besace « Les racines du ciel », qui aura prochainement le Prix Goncourt ». Non encore achevé et sans titre définitif.
« Lorsqu’il quittera cette ville, l’écrivain aura un immense succès et sera auréolé du prestige de l’uniforme militaire et diplomatique ainsi que du prestige littéraire : Prix Goncourt de l’année 1956, succès critique et succès auprès des lecteurs pour « La promesse de l’aube ». Il sera également un écrivain adapté au cinéma car John Houston réalisera l’adaptation cinématographique de son oeuvre « Les racines du ciel » pour la 20th Century Fox » (2)

Ces années charnières sont d’autant plus intéressantes pour Kerwin Spire, qui, à travers l’itinéraire d’un homme, a pu aborder « des années fondamentales, celles de la Guerre Froide, de l’Amérique des années 1950 mais aussi des années de transition où le diplomate représente la France de la IVe République avec un gouvernement qui change tous les six mois. Le diplomate est donc la permanence de l’Etat, sa voix porte dans toute l’Amérique ». Et « deux ans après sa nomination sur ce poste, tout bascule à la faveur d’une crise de régime sur fond d’événements en Algérie française…. » (2)

Enfin, concernant la construction du livre, « l’approche est chrono-thématique avec des petits chapitres qui s’articulent autour d’événements politiques ou intimes, ce qui permet d’avoir une écriture extrêmement vivante, dynamique et très rythmée »(2), explique Kerwin Spire, qui n’oublie pas de « penser au plaisir et à l’intérêt du lecteur ».

C’est effectivement le cas, à la lecture de ce « Monsieur Romain Gary », que je recommande chaudement pour l’été.

En bref : « Monsieur Romain Gary. Consul général de France – 1919 Outpost Drive – Los Angeles 28, California », de Kerwin Spire, Gallimard, 2021, 20 €

Disponible dans toutes les bonnes librairies ou chez l’éditeur.

En parallèle, ne manquez pas de découvrir l’oeuvre de Romain Gary, une œuvre puisant ses racines dans des traditions peu connues en France, à savoir l’humour juif et les conteurs russes. Ancrée dans la résistance au totalitarisme et le souvenir de la Shoah, cette oeuvre prône un humanisme généreux, ouvert à la diversité culturelle, tout en dénonçant inlassablement toutes les exclusions. Une œuvre où l’homme apparaît comme un « aventurier héroïque » (un « picaro », dit Romain Gary), dont le mobile décisif est la quête de son droit à l’existence personnelle.  Et qui plus est, portée par une grande créativité formelle et un humour ravageur.

Pour commencer, rien ne mieux que « la promesse de l’aube », en partie autobiographique et l’un de ses livres les plus réussis. Sans oublier, bien entendu, « Les Racines du ciel », prix Goncourt et considéré comme étant l’un des premiers romans écologistes, où, au-delà de la problématique du sort des éléphants d’Afrique, se déroule une lutte à la fois tragique et héroïque au service de la beauté de la vie et de la dignité de l’homme.

Notes :

(1)Les « Frères Karamasov » de Fiodor Dostoïevski. Ldp, 1996, p 264 – deuxième partie, livre cinquième, chap. III « les frères font connaissance »]

(2)Présentation de Kerwin Spire et de la genèse de son ouvrage sur le site web de La Sorbonne Nouvelle.

Sur ce site, l’auteur présente son livre comme le premier volet d’une trilogie. « Un deuxième texte suivra avec, comme arrière-plan, la France des années 1960, où l’on suivra les aventures de Romain Gary aux côtés [ l’actrice] Jean Seberg [devenue son épouse]dans l’exploration du cinéma ». Un troisième texte « sera centré sur l’affaire Émile Ajar et sur le dédoublement, l’ultime tentative de réinvention de soi à laquelle Romain Gary donne corps à la fin de sa vie dans les années 1970 ».

(3) « Monsieur Romain Gary », p 268

« L’Ecriture et l’autorité de Dieu : comment lire la Bible aujourd’hui ? » de NT Wright

Une invitation à poser « un regard neuf » sur « une question ancienne » : « l’autorité de l’Écriture »…

« L’Ecriture et l’autorité de Dieu : comment lire la Bible aujourd’hui ? », tel est le titre d’un livre de NT Wright, dont nous saluons aujourd’hui la récente parution en français aux éditions Scriptura, en avril 2021, sachant que son édition originale anglaise date de….2005 ! (1)

Ce titre ne manque pas de nous interpeller : nous lisons « l’Ecriture et l’autorité de Dieu », plutôt que « l’autorité de l’Ecriture » (ou de « la Parole de Dieu »), vu l’importance de la Bible, en matière de foi et de vie, pour les Eglises protestantes et Évangéliques, sans oublier la place qu’elle a pu retrouver dans l’Eglise catholique, après Vatican II.

Son sous-titre – « comment lire la Bible aujourd’hui ? » – suggère que nous la lisons sans doute « mal » ou, du moins, de façon problématique.

Pire, souligne NT Wright dans la préface à la seconde édition de l’ouvrage, « dans la génération passée, la Bible a été utilisée de manière abusive, mise en débat, abandonnée, vilipendée, justifiée », ou encore « déchiquetée » par les savants, quand d’autres ont tenté de « recoller ses morceaux ». La Bible « a été prêchée et on a prêché contre elle, on l’a placée sur un piédestal et on l’a foulée aux pieds. La plupart du temps, elle a été traitée comme des joueurs de tennis traitent la balle. Plus vous voulez remporter le point, plus vous frappez fort sur la pauvre chose. Pris dans son ensemble, l’Eglise ne peut clairement pas vivre sans la Bible, mais elle ne semble pas vraiment savoir comment vivre avec non plus. » (op. cit., p 8)

« Tout scribe instruit du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux. », dit Jésus dans l’Ecriture (Matt.13v52).

NT Wright, « un scribe » d’aujourd’hui, nous invite à poser « un regard neuf sur des questions anciennes », à savoir :

« Comment l’Ecriture peut-elle faire autorité », quand l’Ecriture elle-même déclare que toute autorité appartient au seul vrai Dieu et « que toute autorité » a été donnée à Jésus-Christ « dans le ciel et sur la terre » (Matt.28v18) ?

Quel est le rapport entre « l’Ecriture » et « l’autorité de Dieu » ?

De quelle manière la Bible fait-elle autorité ? Comment son autorité peut-elle s’appliquer à l’Eglise, si ce n’est au monde entier ?

Comment la Bible peut-elle être correctement comprise et interprétée, en évitant les écueils du rationalisme critique asséchant et le littéralisme fondamentaliste ?

Après un prologue dans lequel NT Wright se penche sur « le rôle de l’Ecriture dans l’Eglise chrétienne historique, puis sur la façon dont la compréhension actuelle de ce rôle est influencée par la culture contemporaine », il envisage ensuite ce que nous avons coutume d’appeler « l’autorité de l’Ecriture » comme faisant partie « d’une autorité divine plus large ».

Dans un style alerte et de façon stimulante, employant des métaphores significatives et saisissantes, NT Wright défend l’argument comme quoi l’expression « l’autorité de l’Ecriture » n’a de sens d’un point de vue chrétien que s’il s’agit d’un « raccourci » pour désigner « l’autorité du Dieu trinitaire (Père, Fils, Saint-Esprit) exercée à travers l’Ecriture » (op. cit., p 37). Il explique alors que « les raccourcis sont aussi utiles que les valises », nous permettant de « rassembler beaucoup de choses complexes et de les transporter ensemble », à condition de « déballer ce qui a été emballé pour l’utiliser dans un nouveau lieu. Certaines affaires, restées de longues années dans une valise, ont peut-être moisi. Un coup d’air frais et peut-être même un coup de fer à repasser leur seraient bénéfiques » (op. cit, pp 38-39) !

Ainsi, « le raccourci de l’autorité de l’Ecriture », une fois « déballé », nous révèle une vision plus holistique de celle-ci, comme de la nature de « l’autorité de Dieu » : il s’agit du « plan de Dieu souverain et salvateur pour le cosmos entier, inauguré de façon radicale par Jésus lui-même, et désormais mis en œuvre par la vie conduite par l’Esprit de l’Eglise », celle-ci définie comme étant « la communauté qui lit l’Ecriture »   (op. cit., pp 139-140).

Employant une autre métaphore, NT Wright défend également l’argument que le récit biblique est « une pièce de théâtre en cinq actes, dans laquelle nous sommes appelés à improviser l’acte final » (op. cit., p 9). Ces cinq actes sont : 1) la création ; 2)“la chute” ; 3)Israël ; 4)Jésus et 5)l’Eglise. Selon NT Wright, il est essentiel de savoir que nous vivons au cinquième acte, le temps de l’Eglise, qui commence à Pâques et à la Pentecôte, en continuité directe avec les actes précédents, et que vivre au cinquième acte, c’est être conscient de vivre « comme un peuple à travers lequel le récit biblique se dirige maintenant vers la destination finale” (p.91).

Comprendre cette mission pour l’Eglise, c’est donc considérer le grand projet de Dieu pour le monde entier, et comment l’Eglise est appelée à y prendre part. Cela implique de comprendre que la Bible est bien plus qu’un simple « manuel de dévotion » et/ou « d’instruction », mais un moyen de l’action de Dieu en nous et à travers nous.

De là, une fois démontées les lectures jugées erronées de l’Ecriture (de « droite » ou « conservatrices », comme de « gauche » ou « libérales »), des perspectives enrichissantes et rafraichissantes nous sont offertes pour une lecture personnelle et communautaire renouvelées, en réexaminant la place de la tradition (« vivre en dialogue avec des lectures plus anciennes ») et celle de la raison (« prendre en compte le contexte, le sens et toute forme de savoir plus global »).

Selon NT Wright, nous honorerons « l’autorité de l’Ecriture », en lisant celle-ci de manière totalement contextualisée (« chaque mot doit être compris au sein de son propre verset, chaque verset au sein de son propre chapitre, chaque chapitre au sein de son propre livre et chaque livre au sein de son contexte historique, culturel et canonique »), ancrée liturgiquement (en lui redonnant toute sa place lors du culte – et pas seulement via quelques versets lus en illustration ou en introduction d’une prédication), en l’étudiant en privé, en renouvelant cette lecture par une connaissance appropriée, et quand elle est enseignée par les dirigeants accrédités de l’Eglise.

Enfin, en annexes de cette édition, figurent deux « études de cas » (le shabbat et la monogamie) pour illustrer comment cette redéfinition de « l’autorité de l’Ecriture » peut fonctionner.

Au final, il s’agit d’un livre rafraichissant et bienvenu, au point de vue très riche – mêlant aussi bien connaissances historiques et théologiques que philosophiques – de la part d’un éminent professeur-chercheur du Nouveau Testament et du Christianisme primitif. Il invite tous les Chrétiens de toute dénomination à « poser un regard neuf sur des questions anciennes », à savoir « l’Ecriture et l’autorité de Dieu », pour comprendre à quel point la Bible parle du grand projet de Dieu et pour mieux s’engager dans une telle dynamique. Une perspective bien plus réjouissante que les simples « débats » ou « batailles » autour de la Bible ! L’aventure n’attend que nous…

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En bref : « l’Ecriture et l’autorité de Dieu : comment lire la Bible aujourd’hui ? », de NT Wright. Editions Scriptura, 2021. Disponible chez l’éditeur et/ou dans toutes les bonnes librairies, par exemple ici ou .

Ouvrage reçu gracieusement « en service presse » de la part de Laurène de la Chapelle, chargée de communication pour l’Alliance Biblique Française (ABF), que je remercie chaleureusement, ainsi que les éditions Scriptura.

La vision de l’ABF est de mettre la Bible à la portée de tous. Ne manquez pas de visiter son site.

[Initialement publié sur Pep’s café! le 28/05/21]

Note :

(1) Plus précisément, comme me l’a expliqué Coraline Fouquet, éditrice aux éditions Bibli’O et Scriptura, que je remercie, il s’agit d’une réponse de l’éditeur à la demande d’un certain nombre de lecteurs de faire traduire et publier un livre qui leur semblait pertinent et manquer en français.

Que choisir : Notre environnement ou notre économie ?

La pollution et la mort de l’homme : un « classique » qui garde toute sa pertinence et son actualité, 40 ans après…

 « Si vous pensez vraiment que notre environnement est moins important que notre économie, essayez juste d’arrêter de respirer le temps que vous comptiez votre argent ». Guy McPherson (1)

A lire : « la pollution et la mort de l’homme », notre recension du livre de Francis Schaeffer

Et « pourquoi je crains le réchauffement climatique », une analyse de Charles Eisenstein, philosophe américain et conférencier, dont les travaux couvrent un large éventail de sujets, de l’histoire de la civilisation humain à l’économie du don, en passant par l’écologie.

Note :

(1) Guy Mc Pherson (né en 1960) est un ancien professeur d’université d’écologie. Il a quitté le monde de la recherche universitaire, et la vie dans la société américaine pour exploiter, conformément à ses valeurs,  une ferme écologique, changement  qu’il a décrit dans un livre, ‘Walk away from the Empire‘ et dans son blog.  Le livre ‘Going dark’ expose ses inquiétudes pour la Planète. Aujourd’hui, il expérimente personnellement un mode de vie écologique. Il élève des chèvres et  cultive son jardin. Ses recherches l’ont mené à prendre très au sérieux la vitesse à laquelle les espèces vivantes disparaissent aujourd’hui et le changement climatique (Source : Le Temps.ch)

Dieu et le débat transgenre : que dit vraiment la Bible sur l’identité de genre ?

Attention : Ceci n’est pas un débat !

« Attention, ceci n’est pas un débat ! », nous prévient d’emblée Andrew Walker, l’auteur d’un ouvrage publié en 2021 chez BLF éditions.

Et c’est ce que j’ai apprécié de sa part, à la lecture de ce livre : nous sommes en effet invités à aller au-delà des termes piégés « débat » et « transgenre » du titre, pour garder ainsi en permanence à l’esprit qu’il s’agit avant tout d’êtres humains.

Je ne sais si Andrew Walker est le premier (chrétien, évangélique, du moins) à aborder ce sujet délicat. Mais l’intérêt (mais aussi les limites, de l’aveu même de l’auteur) du livre est de poser les bases pour une réflexion et une réponse compatissante de la part (et au sein) de l’Eglise, à la suite (et dans l’esprit) de Jésus-Christ et de l’Evangile, à un défi d’aujourd’hui. En effet, « Jésus savait affronter les questions qui font débat. Mais avant tout, il aimait les gens », rappelle Andrew Walker en ouverture de son livre.

C’est dans cet esprit que nous refléterons le plus fidèlement possible qui est Dieu, en évitant les écueils de la condamnation, de la fuite, du conformisme et du relativisme, autant de postures à mille lieux de l’amour, de la grâce, de la vérité et de la justice.

Dans le même esprit, nous chercherons alors ensemble des réponses aux questions et enjeux suivants : Qu’est-ce que la Bible dit réellement à propos de l’identité de genre ? Qu’est-ce qu’être un humain créé à l’image de Dieu ? Qu’est-ce qu’être un homme et une femme ? Que faire concrètement le jour où nous serons confrontés à cette question d’identité ? Pas seulement en étant interpellés par des personnes « extérieures », mais en étant directement concernés, touchés dans notre intimité, confrontés à nos propres luttes et questionnements ou celles de nos proches, mes enfants… ?

Comme l’explique Andrew Walker, « ce livre est un début » et « pas une fin ». Il pose les bases et un cadre, nous invitant à aller plus loin.  A nous d’aller ensemble de l’avant, avec compassion, à la suite de Jésus-Christ, qui lui-même nous envoie deux par deux, pour annoncer que le règne de justice et de paix de Dieu – Dieu qui « fait toutes choses nouvelles » – est proche.

Le champ nous est donc ouvert pour des actions appropriées et significatives, voire même pour d’autres ouvrages complémentaires – plus approfondis encore sur d’autres pistes qui n’ont pu être développées dans le livre, mais aussi pratiques, dans une perspective plus « pastorale » et éducative sur la question.

A nous de jouer !

En bref :

« Dieu et le débat transgenre : que dit vraiment la Bible sur l’identité de genre ? » d’Andrew Walker. BLF éditions, 2021. Préface de Sam Allberry, auteur de « Dieu est-il homophobe ? ». Reçu gracieusement en service presse de la part de BLF éditions, que je remercie chaleureusement. Disponible chez l’éditeur ou dans toutes les bonnes librairies.

Table des matières

Préface de Sam Allberry

1. Il était plein de compassion

2. Comment en sommes-nous arrivés là ?

3. Le vocabulaire

4. Ce qui motive nos décisions

5. Une conception parfaite

6. Beaux, mais abîmés

7. Un avenir meilleur

8. Aime ton prochain

9. Le chemin n’est pas facile

10. Le défi de l’Église

11. En parler aux enfants

12. Des questions épineuses

13. Des mains ouvertes

Remerciements

Glossaire

Index

Pentecôte, « l’anti-Babel » ou « la bonne idée » de Dieu

« La grande Tour de Babel » de Brueghel l’Ancien (1563)

Cette année, nos amis Juifs ont célébré Chavouot (« pentecôte ») du 16 mai au 18 mai.

En hébreu, Chavouot est la fête des semaines, célébrée sept semaines après la Pâque. Sept est un chiffre évoquant dans la Bible l’achèvement et la perfection.

Cette fête très importante rappelle le don des Dix Paroles (la Torah) par Dieu à son peuple, après l’avoir sorti « à main forte et à bras étendu » d’Egypte, « la maison de servitude ». Elle est aussi l’anniversaire de la naissance du peuple d’Israël, peuple du Dieu qui se révèle et offre alliance, et dont on remémore l’action dans l’histoire d’Israël. « Chavouot » vient ainsi conclure le processus de libération initié à Pessah, la Pâque, avec le don de la Torah qui donne un sens à cette liberté. La période entre les deux fêtes peut être vue comme une sorte de préparation spirituelle pour recevoir la loi de Dieu. Et « Il n’y a d’homme libre que celui qui s’adonne à l’étude de la Torah », selon le chapitre 6v2 du traité Avot (« Éthique de nos Pères »).

En Actes 2v1-11, la Pentecôte [du grec pentékosté, « cinquantième »] est devenue pour les disciples de Jésus-Christ, qui la fêtent cette année le dimanche 23 mai, l’événement fondateur de l’Eglise chrétienne, avec le don de l’Esprit Saint. En effet, l’Esprit du Christ crucifié et ressuscité est offert ce jour-là aux Apôtres, et avec eux, les foules de Juifs pieux originaires « de toutes les nations qui sont sous le ciel » (Actes 2v5), rassemblées pour le temps de la fête à Jérusalem [les non-Juifs recevront ce même Esprit plus tard, en Actes 10]. Les multitudes peuvent désormais connaître « les merveilles de Dieu » (Actes 2v11) et comprendre quelque chose du Royaume de Dieu annoncé par Jésus et les Apôtres, malgré la barrière de la langue, abattue en ce jour par l’effusion de l’Esprit.

Pentecôte, c’est « l’anti-Babel ».

Peut-être connaissez-vous ce récit des plus célèbres et des plus habiles maçons de l’histoire, qui se mirent à construire une tour capable d’atteindre le ciel ? Une petite histoire racontée au chapitre 11 du premier livre de la Bible, que nous appelons « Genèse », mais que les Juifs intitulent « Bereshit ». L’histoire se passe dans la vallée de Chinéar, sans doute en Mésopotamie. Une entreprise gigantesque, totalisante et particulièrement visionnaire, de rassemblement : après le déluge, construire un lieu qui ne serait plus jamais englouti et une hauteur qui fonderait une alliance avec le ciel(1).

Ceux qui ont lu (ou entendu) l’histoire savent que cette entreprise échoua d’une manière retentissante. Non du fait d’une lassitude des constructeurs ou du constat de limites techniques, mais à la suite d’une confusion : ils cessèrent brusquement de se comprendre, de parler la même langue. Dieu les détourna ainsi de cette impasse de croire qu’il était possible d’atteindre le ciel avec des pierres et de la chaux.

L’Ecriture biblique nous dit que cette humanité du début employait des mots uniques (« devarim ahadim »). En réalité, ce ne fut pas vraiment une privation, mais un don venant de Dieu, celui des langues multiples, de l’infinie variété des façons de désigner le même pain, la même vague, le même soleil. Sur le moment, les hommes ne l’apprécièrent pas, et ce fut Dieu qui les dispersa sur toute la surface de la terre, nous dit l’Ecriture (Gen.11v1-9).

Voici qu’avec les multiplications des langues se multiplient les horizons.

Par la suite, les hommes n’ont plus tenté de « fabriquer le ciel », mais ont érigé d’autres constructions monumentales servant, non plus à rassembler, mais à séparer : de « vrais » murs autour des villes ou des frontières, ou encore des murs – ou des systèmes d’idées – « identitaires »….(1)

La « Pentecôte chrétienne » est un anti-Babel, en ce qu’elle inaugure une nouvelle alliance de Dieu, lequel fait une unité de ce qui était alors divisé, renversant les barrières de langues et les murs de séparation.

Mosaïque de la Pentecôte. Basilique Constantin de Trêves, Allemagne ( (Holger Schué / Pixabay).

Le « souffle du violent coup de vent » (Actes 2v2) est venu mettre de l’ordre dans le désordre et la cacophonie des nations, mais pas selon un projet à la Babel, par une réunification de l’humanité où tout le monde parlerait une même langue, utilisant les mêmes mots. Dieu invente un projet inédit et visionnaire où chacun comprend une même vérité dans sa propre langue, dans son environnement culturel, dans ses représentations, et dans sa réalité (Actes 2v7-11).

Aucun humain n’aurait pu ne serait-ce qu’imaginer un tel projet : Dieu créé l’Eglise chrétienne en ordonnançant le chaos de la diversité des religions et des langues, par la puissance de son Souffle, comme « au commencement » décrit au premier chapitre de la Genèse, où le Souffle de Dieu a ordonnancé un monde qui était un chaos, informe et vide(Gen.1v2). Et par là même, Dieu marque l’humanité du sceau de la réconciliation.

Alors, préparons-nous à célébrer « la bonne idée » de Dieu !

Note :

(1) D’après Erri de Luca. Maçons IN Première heure. Folio, 2012, pp 17-19 ; et (du même auteur) Babel IN Noyau d’olive. Folio, 2012, pp 56-58

« Souviens-toi : c’est de l’eau ! »

« C’est de l’eau » : une question des plus fondamentales…

« …n’allez pas trop vite perdre la tête ni vous effrayer à cause d’une révélation prophétique, d’un propos ou d’une lettre présentés comme venant de nous, et qui vous feraient croire que le jour du Seigneur est arrivé. Que personne ne vous séduise d’aucune manière ». (2 Thes.2v2-3)

« C’est l’histoire de deux jeunes poissons qui nagent et croisent le chemin d’un poisson plus âgé qui leur fait signe de la tête et leur dit: «Salut, les garçons! L’eau est bonne? » Les deux jeunes poissons nagent encore un moment, puis l’un regarde l’autre et lui demande: «C’est quoi l’eau?»

Mesdames et messieurs, cette petite histoire, découverte via une chronique de Christian Salmon dans « Slate »(1), et que le romancier américain David Foster Wallace (1961-2008) racontait lors d’un discours mémorable devant la promotion 2005 des étudiants de Kenyon College (2), est une magnifique parabole de notre condition. Elle éclaire en effet notre société numérique décrite par Bruno Patino dans son livre La civilisation du poisson rouge – Petit traité sur le marché de l’attention : «L’économie de l’attention détruit peu à peu tous nos repères », écrit-il. « Notre rapport aux médias, à l’espace public, au savoir, à la vérité, à l’information, rien ne lui échappe. Le dérèglement de l’information, les “fausses nouvelles”, l’hystérisation de la conversation publique et la suspicion généralisée ne sont pas le produit d’un déterminisme technologique mais du régime économique choisi par les géants de l’internet.»

Et la morale de cette parabole des poissons, comme l’expliquait David Foster Wallace devant ses étudiants, est que « les réalités les plus évidentes sont souvent les plus difficiles à voir et à exprimer. La vérité avec un grand V n’a rien à voir avec la connaissance mais tout à voir avec l’attention. L’attention à ce qui est si vrai et si essentiel, si caché à première vue et pourtant autour de nous en permanence que nous devons nous rappeler chaque jour et toujours: c’est de l’eau, c’est de l’eau…» (2)

En guise d’illustration, Christian Salmon relève, dans sa chronique, que « La tribune des généraux » qui occupe l’agenda médiatique depuis une semaine est un cas d’école de ces emballements politico-médiatiques dont la logique le plus souvent nous échappe. Il a suffi en effet qu’un capitaine de gendarmerie à la retraite publie un livre intitulé Les damnés de la France, classique inversion rhétorique à l’extrême droite, ressassant ses obsessions (le délitement de la France menacée par l’islamo-gauchisme et l’insécurité liée à l’immigration), qu’il en tire une « Lettre ouverte à nos gouvernants » [adressée au Président de la république] signée par une vingtaine de généraux [ainsi que par une centaine de haut gradés et plus d’un millier d’autres militaires de l’armée française] dont la moyenne d’âge est de 75 ans, et qu’il crée un site internet dédié, afin de faire la promotion dudit livre et de ladite lettre ouverte, reprise par « Valeurs Actuelles » et par un site conspirationniste américain (….) pour que la médiasphère s’enflamme, agitée par le chiffon rouge d’un quasi-appel au putsch militaire [les signataires se disent en effet « disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation »], et que l’affaire remonte jusqu’aux plus hautes autorités de l’État sommées de sanctionner les factieux ou de les comprendre, ou les deux en même temps.

Une «opération» menée de main de maître et revendiquée comme telle par l’intriguant capitaine de gendarmerie », qui a réussi son coup médiatique. En d’autres temps, on aurait rigolé de « ce Pinochet au petit pied ». Mais « ce gendarme ne fait plus rire dans ce pays qui vieillit mal, de plus en plus dominé par la peur et qui n’écoute plus que les prophètes de malheur. Il ne fait plus peur non plus, (ayant) détourné la peur sur d’autres cibles, les immigrés, les musulmans, tous agents du « Grand Remplacement ». Il sonne le tocsin, {lequel] devenu un business model à l’ère du clash (….) consiste à jeter le discrédit sur toutes les autorités légitimes. Et quoi de mieux pour cela que de faire miroiter la possibilité d’un putsch ?

Un sondage, confus et confondant [Harris Interactive réalisé pour LCI et publié le 29/04, pourtant censé nous éclairer « sur le sentiment des Français à l’égard de ce texte »], en a apporté la confirmation : 58% des Français seraient plus ou moins d’accord avec les militaires(3).

[Plus exactement : 58% déclarent adhérer à quelque chose, mais sur les « 64 % qui en ont entendu parler », seuls 38% voient avec précision ce dont il s’agit ! Alors que 26 % ne voient pas précisément ce dont il s’agit et 36 % ne savent même pas de quoi il est question].

L’important, c’est de capter l’attention (….) C’est ça le job du diable aujourd’hui » [comme de tout temps], souligne encore Christian Salmon. « Et Marine Le Pen [qui a engagé les signataires à « rejoindre son action », saisissant cette occasion « pour reconquérir ses titres d’héritière en matière de diableries paternelles »] l’a bien compris ».

En effet, «La pire séduction du mal, écrivait Kafka, c’est la provocation au combat.» Car le diable est un séducteur et les troupes du bien qui accourent pour lui faire barrage ne font que répondre à son appel et ne réussissent souvent qu’à lui servir de cortège. C’est tout le paradoxe de la pose antifasciste.

Que faire alors? Se souvenir de l’eau.

Comme les poissons de la fable de Foster Wallace, nous oublions l’essentiel, l’espace dans lequel nous sommes immergés nuit et jour, qu’on l’appelle «société numérique», «médiasphère» ou «espace public» et dont nous subissons l’influence sans le savoir. Ce n’est pas seulement un milieu aquatique clos (….) c’est un filet aux mailles serrées, un réseau d’algorithmes qui captent les attentions, enchaînent les pensées et modèlent les émotions. C’est l’habitat numérique que nous (construisons) à chaque clic sur le web (…).

En apparence, nous sommes libres de nos pensées, nous pouvons échanger des opinions et participer au débat public à l’instar de ces deux poissons qui se déplacent librement dans l’eau, leur espace public. Ils peuvent interagir avec d’autres poissons, opiner, exprimer leurs émotions, et même rejoindre les bancs de poissons de leur choix. Mais ils n’ont pas idée de ce qui les entoure. L’eau est-elle froide ou tiède? Claire ou trouble? Est-elle pure ou polluée? Agitée de vagues ou stagnante? En quoi ces états changeants affectent-ils la vie aquatique et leur humeur? Ils ne s’en soucient pas. Leur intelligence (…) ne saisit pas le grand contexte dont dépendent la qualité de leurs échanges et de leur vie, l’écologie de leur univers émotionnel et mental ».

De même, chaque candidat, en période électorale, « a sa propre idée de ce qu’il convient de mettre au centre de l’attention. Pour les uns, c’est « l’économie » (….) Pour d’autres, c’est « la démocratie ». Pour d’autres encore, ce sont « les inégalités » qu’il faut réduire en priorité (….). Pour d’autres enfin, c’est « l’avenir de la planète » qui doit être au cœur des politiques publiques. On pourrait allonger cette liste en y ajoutant les thèmes négatifs mais qui sont assurés de trouver de l’écho dans l’opinion : l’immigration (envahissante), les frontières (passoires), la sécurité (menacée), l’identité (malheureuse), la souveraineté (perdue), etc…..

Mais aucun candidat n’aborde la question de l’eau. Tous s’agitent dans leur banc de poissons (…) pour attirer l’attention des électeurs mais ils oublient l’essentiel, l’écosystème de la démocratie. Si cet écosystème est pollué, agité de secousses sismiques ou plongé dans l’obscurité, c’est la démocratie qui s’éteint ou se réduit à une cacophonie de bruits incohérents et à un déchaînement de passions guerrières ».

A leur suite – et pas toujours à celle du Christ, malheureusement – certains chrétiens, sur la toile ont cru bon de servir de caisse de résonance à tous ces tapages médiatiques, en nous incitant à (sic) « décoller nos yeux de nos Bibles » pour regarder certains sujets « avec une vision plus élargie » (4), libérant de façon opportuniste la parole extrême, sous prétexte de « débat ».

« Comment sauver le débat public, l’agora, c’est-à-dire l’espace et le temps de la délibération démocratique ? », s’interroge Christian Salmon, avant de conclure : « voilà la mère de toutes les campagnes : comment se réapproprier l’attention ? »(2)

De même que nous devons nous rappeler « chaque jour et toujours », à l’instar des poissons, que « c’est de l’eau, c’est de l’eau…», en tant que chrétiens, nous avons aussi à nous rappeler « chaque jour et toujours » cette réalité essentielle mais pas évidente de prime abord : notre société n’est pas séculière, mais païenne. C’est-à-dire qu’elle est une société dans laquelle les hommes et les femmes donnent leur allégeance à des non-dieux. La société sécularisée n’est donc pas un espace neutre et libre dans lequel nous pouvons projeter le message chrétien. C’est un territoire occupé par d’autres dieux. Nous avons à faire à des principautés et pouvoirs(5).

Dans ce contexte, le diable nous entraîne dans son cortège médiatique, captant toute notre attention(cf Eph.2v1-5), comme au commencement en Eden, alors que nous devrions sans cesse rappeler ce qui est la vérité et la réalité : c’est Christ qui entraîne l’ennemi vaincu dans son cortège triomphal. En effet, Christ « a dépouillé les dominations et les autorités, et les a livrées publiquement en spectacle, en triomphant d’elles par la croix » (Col.2v15).

C’est ainsi que nous sommes exhortés à différer nos attentes de spectacles qui ne sont que distractions et diversions, et à cesser de servir de caisse de résonance à tous ces tapages médiatiques, pour mieux nous exercer à regarder dans la bonne direction : c’est là l’objet du culte rendu à Celui qui est « le Dieu véritable et la vie éternelle » (1 Jean 5v20).

A la suite de Notre Seigneur Jésus-Christ, plutôt que d’être à la suite de ceux qui veulent nous imposer leur agenda, nous ferons alors connaître son message, qui garde toute son actualité : « le Règne de Dieu s’est approché ». Il ne s’agit pas d’une nouvelle « ecclésiale », mais mondiale, publique. Ce n’est pas une question de « valeur », de « ressenti », mais de « fait ». C’est une grande nouvelle, qui exige une réponse immédiate(5).

C’est ainsi que plutôt que de « décoller nos yeux de nos Bibles » pour regarder certains sujets « avec une vision plus élargie », il est toujours essentiel de revenir sans cesse à l’Ecriture pour chercher le cœur de Dieu par rapport à ce que l’actualité proclame.

 

A lire  « La Guerre des spectacles », un livre de théologie de la culture visuelle de Tony Reinke, paru chez BLF éditions en novembre 2020.

 

 

Notes :

(1) Voir http://www.slate.fr/politique/2022-la-fabrique-dune-election/episode-8-tribune-generaux-foster-wallace-economie-attention-societe-numerique-debats-themes-campagne

(2) Voici la vidéo de ce discours https://www.youtube.com/watch?v=8CrOL-ydFMI

Avec la traduction et la retranscription : https://umanz.fr/essentiels/30/08/2019/cest-de-leau

Il existe également une version de cette allocution traduite par Charles Recoursé et publiée aux édititions du Diable Vauvert

(3) https://harris-interactive.fr/opinion_polls/reactions-des-francais-a-la-tribune-des-militaires-dans-valeurs-actuelles/

(4) A l’instar de l’animateur d’un site dit d’ « actus chrétiennes » (19 février 2012), en réponse aux commentaires sur ce sujet jugé « essentiel » pour la présidentielle de 2012… : Marine Le Pen et le hallal… ]

(5) Voir http://www.theologeek.ch/2015/02/27/evangeliser-dans-le-contexte-de-la-secularisation/