Débat sur la fin de Marc 16 : les chrétiens ont-t-ils reçu l’autorité de guérir et faire des miracles « au nom de Jésus » ?

« Problématique » l’affirmation comme quoi les chrétiens ont reçu l’autorité de guérir « au nom de Jésus » ?

En Marc 16v17-20, le Seigneur Jésus énumère « les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en (son) nom, ils chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. » 

1. Une affirmation « problématique »

Nous comprenons de ce passage que l’Église a reçu de Dieu l’autorité de guérir et de réaliser des miracles « au Nom de Jésus ». Mais le pasteur Florent Varak, s’exprimant sur les blogues Le Bon Combat – lors de l’émission « Que dit la Bible ? » le 26/10/17 (1) – et TPSG (2), ne croit pas que ce soit la bonne interprétation. Il estime même « problématique » l’affirmation comme quoi les chrétiens sont appelés à guérir et qu’ils ont reçu l’autorité de guérir « au nom de Jésus ».

De sensibilité « cessationiste » [certains dons ont été donnés à l’Église pour un temps et pour un objectif précis. Une fois cet objectif réalisé ou accompli, ces dons ont cessé], Il croit que Dieu guérit quand il le souhaite et comme il le souhaite, notamment en réponse à la prière, parfois avec l’onction d’huile mais que le mandat confié aux apôtres d’accomplir des miracles « en nom et place du Seigneur » est révolu.

D’après lui, les miracles mentionnés en Marc 16 se retrouvent dans le livre des Actes, où ils ne sont exercés que par deux catégories de personnes liées à l’apostolat [Les Apôtres et les diacres]. Il souligne que dans Marc 16, Jésus reproche aux apôtres leur incrédulité, de sorte que la clause « ceux qui auront cru » est très probablement à comprendre comme « ceux qui auront cru parmi les apôtres ».

Sauf que…..

Si l’on peut se sentir soi-même incrédule, à l’instar de l’internaute Francine (1) dont nous reprenons et synthétisons l’argumentaire, ce n’est paradoxalement pas sur ce que rapporte la fin de Marc, mais plutôt sur les propos de Florent Varak, lesquels s’avèrent « problématiques ». Et comme les apôtres en entendant les femmes qui leur rapportaient que le tombeau était vide au matin de la résurrection, nous pourrions même penser « qu’il plaisante ».

1) Ainsi, dire : Ceux qui ont cru parmi les apôtres, implique en bonne logique française, qu’il y en avait donc parmi les apôtres qui n’ont pas cru, et qui par conséquent n’avaient pas à faire des miracles. Si ce n’est pas ce que veut dire l’intervenant, il faut qu’il reformule autrement : parmi ceux qui auront cru, seuls les apôtres etc… mais ce n’est pas ce que dit le texte de Marc 16.

D’autre part, si l’on tient compte du contexte du passage, ce que ne fait pas Florent Varak, l’incrédulité reprochée aux apôtres v. 11, est celle qu’ils ont manifestée au récit des femmes. Jean lui-même n’a cru qu’au moment où il a vu le tombeau vide, il le déclare. Pierre s’en est retourné de sa course au tombeau tout perplexe, il n’a donc cru réellement qu’après. L’incrédulité du v. 13 se rapporte à celle qui suit le récit des pèlerins d’Emmaüs ; Thomas en particulier est incrédule. Plus tard il s’écrie devant le Seigneur ressuscité : Mon Seigneur et mon Dieu !

Par conséquent le contexte de Allez dans tout le monde, prêchez l’Evangile à toute créature. Celui qui croira, et qui sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui n’aura pas cru, sera condamné ne peut se rapporter aux apôtres qui ont déjà surmonté leur incrédulité naturelle, et que le Seigneur envoie maintenant dans le monde. Du reste ne savons-nous pas que Pierre et Jean qui n’avaient pas cru auparavant, ont fait ensuite de grands miracles ?

2) Ensuite, il est faux de dire que du temps de Paul, seuls les apôtres et les diacres à qui ils avaient imposé les mains accomplissaient des miracles. Nous lisons dans 1 Corinthiens 12v7-10 : « Or, à chacun la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité commune. En effet, à l’un est donnée par l’Esprit une parole de sagesse; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; à un autre, la foi, par le même Esprit; à un autre, le don des guérisons, par le même Esprit ; à un autre, le don d’opérer des miracles ; à un autre, la prophétie; à un autre, le discernement des esprits; à un autre, la diversité des langues; à un autre, l’interprétation des langues ».

Paul inclut dans la liste des dons celui de faire des miracles ; il serait d’une mauvaise foi éhontée, de répondre qu’il ne pensait alors qu’à lui-même et aux autres apôtres. Tout le contexte montre qu’il parle des églises en général, et de leurs membres en général. La question de savoir si ce don a ensuite cessé est sans rapport avec celle de savoir combien l’avaient au temps des apôtres !

3) Enfin, Florent Varak n’assume toujours pas la mesure [ou la cohérence] de sa position dite « cessationiste ». D’après lui, dans toute l’Histoire de l’Église, seuls une vingtaine de croyants ont reçu le don d’accomplir des miracles, de manière plus ou moins suivie (12 apôtres + 7 diacres). De nature généreuse, Florent Varak est probablement prêt à doubler ce nombre, sachant qu’il faut toujours laisser au Seigneur une certaine marge ; 40 témoins donc au premier siècle faisant des miracles, sur au plus une ou deux centaines de milliers.

A présent au 21ième siècle, c’est par centaines de millions que se comptent les chrétiens charismatiques. Supposons qu’il en existe 500 millions ; d’après leur théologie ils croient que le don des miracles est encore accordé par le Saint Esprit aujourd’hui. Mais c’est rare ils en conviennent : 1/10000 peut-être on ne sait pas… ce qui fait toujours 500 M/10000= 50 000 chrétiens ayant le don des miracles ! et s’ils en font 10 chacun, on arrive à 500 000 miracles contemporains. Qu’est cette pauvre quarantaine d’apôtres et de diacres du livre des Actes en comparaison ?

Si Monsieur Varak veut être cohérent au niveau de son cessationisme, il faut qu’il dise que ce n’est pas 1/10000 qui reçoivent le don, mais ZÉRO ; TOUS les charismatiques (seraient alors) dans l’erreur. Une grave erreur puisqu’ils se permettent d’attribuer au Saint Esprit ce qui ne vient pas de lui. En conséquence, le Pasteur Varak doit immédiatement avertir le CNEF de sa découverte, et prendre les mesures appropriées, en cas de non-réaction. Sinon cela reste du cessationisme d’opérette : Il est donc incohérent et bassement opportuniste pour les cessationistes de se regrouper avec les charismatiques sous l’étiquette générale d’ « Évangéliques de France ».

 

Nous sommes revêtus de l’autorité du Christ, avec le devoir de l’exercer pour mener le bon combat…

2. Ceci dit, pour revenir à la question de départ, les chrétiens ont-ils reçu l’autorité de guérir et de faire des miracles « au nom de Jésus » ?

Si l’on considère l’Eglise, à l’instar de Florent Varak dans son « conte de la circulation routière »(2), comme un automobiliste lambda qui ne saurait se prévaloir d’une quelconque autorité pour réguler la circulation, à l’inverse du policier en fonction « revêtu de son uniforme », l’on déniera alors à l’Église tout mandat pour guérir « au nom de Jésus-Christ », c’est-à-dire en son nom, en tant que son représentant, muni de son autorité. En concédant que le chrétien « garderait le privilège d’intercéder auprès du Père, grâce à la médiation accomplie de Jésus et de prier « au nom de Jésus », c’est-à-dire selon l’accès que Christ nous permet d’avoir au Père par la rédemption »(2).

Position peu cohérente là encore, puisque dans ce cas, la logique serait de dénier à l’Eglise toute capacité d’agir « au nom de Jésus » (lier et délier, baptiser et faire des disciples, demander quoique ce soit au nom de Jésus – même pour seulement intercéder….cf Matt.18v18-20, 28v18-20 et Jean 14v13-14, 15v16, 17v18….)

A l’inverse, souligne le pasteur Gilles Boucomont(3), si nous considérons que « baptisés en Christ, nous avons revêtu Christ » (Gal.3v27), nous comprenons alors que nous ne nous prenons pas pour Jésus, mais que nous sommes revêtus de l’autorité du Christ, avec le devoir de l’exercer pour continuer son œuvre. Dans ce cas, nous nous trouvons dans la position du policier en fonction revêtu de son uniforme.

A l’instar d’une secrétaire qui refuserait (avec pour sanction le licenciement pour faute professionnelle) d’écrire une lettre sur les instructions de son patron, alors que cette tache entre dans ses attributions les plus élémentaires, nous passons notre temps à dire à Dieu de faire des choses que Lui nous a demandé de faire dans les Ecritures…. tout en dépensant une énergie folle à vouloir faire ce que lui seul peut faire [nous sauver tout seul ou sauver, convaincre les autres] ! Et ce, alors qu’Il nous a donné toutes une série d’indications très précises quant à ce qui nous incombe, et inversement ce qui est de son registre(3).

Ainsi, certains considèrent comme « un privilège » d’ « intercéder » pour les malades(2), soit de demander à Dieu qu’Il intervienne pour leur guérison. Ce n’est pas faux dans le sens où la guérison est toujours un don de Dieu. Sauf que les Ecritures bibliques présentent la guérison comme un charisme (cf 1 Cor.12v4-11) qui doit être exercé par les croyants au nom de Jésus, et non pas demandé par les croyants à Dieu.

Et ce, d’autant plus, comme le souligne Gilles Boucomont, qu’aucune allusion à la demande de guérison ne se trouve dans le Notre Père, et qu’aucun texte biblique ne nous dise de prier pour les malades en demandant à Dieu la guérison. Même « la prise en charge des malades par la communauté et les Anciens décrite par Jacques dans son épître (ch.5v14-16) est très active, puisque dans l’onction d’huile est manifestée la guérison, pas seulement espérée. C’est une démarche active de l’Eglise, corps de Christ contre la maladie qui abîme l’un de ses membres »(3).

A l’inverse, de nombreux passages nous donnent pour instruction de guérir les malades, ressusciter les morts, purifier les lépreux, chasser les démons cf Matt.10v8 ; Luc 10v9, 17-20 ; Marc 16v15-20

Ayant « revêtus Christ », nous avons, non à intercéder ou à demander à Dieu d’intervenir à notre place, mais à exercer la prière d’autorité, laquelle est une prière où l’on va chercher sa légitimité et son autorité pour intervenir nous-mêmes sur le réel. Parce que Jésus ne nous demande pas d’intercéder pour les malades mais bien de les guérir. Pas d’intercéder pour les lépreux mais de les purifier. Pas d’intercéder pour les morts mais de les ressusciter. Pas d’intercéder pour la délivrance, mais de chasser nous-mêmes les esprits mauvais.

Soit d’agir « au Nom de Jésus » de manière significative dans la vie des gens, et de manifester ainsi cette annonce impérative que « le Règne de Dieu s’est approché ».

Encore une fois, il ne s’agit pas de nous prendre pour Dieu, en nous croyant personnellement aptes à guérir, comme s’il s’agissait d’un automatisme – il s’agit de guérir les malades au Nom de Jésus et selon la volonté de Dieu, au moment opportun, et non de manière stéréotypée. Dieu nous appelle à collaborer avec Lui (cf Marc 16v20), en nous demandant d’assumer l’autorité qu’Il nous donne, à la manière de Christ.

« Se dérober à nos prérogatives, c’est retarder la venue du Règne de Dieu, en nous-mêmes et dans ceux que nous voudrions bénir »(3).

 

 

Notes : 

(1) Cf http://leboncombat.fr/fin-marc-serpents/

(2) Cf https://florentvarak.toutpoursagloire.com/miracles-guerisons-et-marc-16-1ere-partie/

(3) Boucomont, Gilles. Au Nom de Jésus : Mener le bon combat. Editions Première Partie, 2011, pp 227-231. Du même : Au Nom de Jésus, libérer le corps, l’âme, l’esprit. Editions Première Partie, 2010.

Mon top 10 de fiction littéraire

« En fin de compte, l’expérience du livre devient véritablement fructueuse, quand le lecteur parvient à trouver goût à la vie à travers le livre…..« 

En écho à David, de « Plumes chrétiennes », qui nous a partagé son « top 10 de fictions littéraires chrétiennes » et en guise de prolongement de mon article sur les bienfaits de la lecture de fiction littéraire tout court, je vous livre ici mon « top 10 » en la matière : du classique, bien entendu, mais aussi du contemporain – surtout étranger – avec des auteurs archi-connus (mais combien vraiment lus ?) mais aussi moins connus. De quoi vous inspirer quelques idées de lecture pour l’été ou le fameux jeu de l’île déserte !

 

Guerre et paix, de Léon Tolstoï (2 Tomes) : un roman poème écrit en 1865-69, dans lequel se mêlent psychologie, épopée, réalisme et philosophie de l’histoire. La plus grande œuvre de la littérature russe et l’un des plus beaux monuments de la civilisation européenne.

« Don Quichotte » de Cervantès (1547-1616), que tout le monde « connaît » sans l’avoir réellement lu. Parce qu’il s’agit là d’un chef d’œuvre de la littérature mondiale – au même titre que le titre précédent, pour ne citer que celui-là  – grand succès d’édition à l’époque et considéré comme le premier roman moderne. Et parce qu’il est un remède à l’indifférence, mal moderne

La nature exposée, d’Erri de Luca : Dans un village au pied de la montagne, un sculpteur aide des clandestins à franchir la frontière. Bientôt, le soutien qu’il leur apporte attire l’attention des médias. Il décide alors de quitter le village et se voit proposer une tâche bien particulière : restaurer une croix de marbre, révéler la «nature» qui se cache sous le pagne du Christ. Réflexion sur le sacré et le profane, sur la place de la religion dans nos sociétés, et sur l’humanité du Christ.

Le Tour de l’oie, d’Erri de Luca, un auteur multiple dont je parle souvent sur ce blogue : Un soir d’orage, un homme – qui ressemble beaucoup à l’auteur – lit « Pinocchio » à son fils, dans la pénombre. Le narrateur rêve cette scène et un fils qui n’a jamais existé et qu’il n’a jamais eu. Il imagine qu’il lui parle de sa vie, de son enfance napolitaine et, au fur et à mesure, la parole intime donne consistance à ce fils imaginaire qui se sent citoyen de « la nouvelle Europe ».

Une Histoire d’amour et de tènèbres, d’Amos Oz. Il y est question d’un petit garçon qui joue à inventer des histoires, à la demande de sa mère. Il devient par la suite un grand romancier. Sa mère n’est plus là, mais il tient malgré tout à poursuivre le récit de l’existence tumultueuse de sa famille et de ses aïeux, « une histoire d’amour et de ténèbres », qui est aussi celle d’un peuple [Voir aussi son recueil de nouvelles « Entre amis », dont l’action se déroule dans un kibboutz : il se lit comme un roman]

Le Rouge et le noir, de Stendhal : un roman de l’ambition et de l’énergie gaspillée, publié en 1830, dont la réalité a fourni le sujet de l’intrigue à l’auteur.

Le Scorpion ou la confession imaginaire, d’Albert Memmi : singulier roman, à la structure complexe, d’un écrivain tunisien naturalisé français (né en 1920 d’une mère berbère et d’un père juif d’origine italienne, l’un et l’autre arabophone), publié à Paris en 1969.

On y retrouve la quête existentielle de tous ses héros : « qui suis-je ? » et « qui suis-je pour les autres ? » Dans ce roman, Marcel, un ophtalmologue réputé dans un pays en voie de décolonisation, est chargé par l’éditeur de son frère Emile disparu – un écrivain particulièrement préoccupé de ses origines et de son identité – de remettre de l’ordre dans « la cave » de celui-ci, en réalité un « tiroir toujours entrouvert, en haut à droite de son bureau, où il jetait en vrac, au jour le jour, tous ses manuscrits et documents de travail », et qui contient le monde imaginaire de l’auteur. Ainsi, histoire, journal, chroniques, notes philosophiques, mythes, s’entrelacent, pour former « la confession imaginaire » d’Émile, lequel est « en même temps » musulman, italien, français…De là, le lecteur est conduit à une réflexion sur le réel et l’imaginaire : qui sommes-nous ? Comment arrivons-nous à vivre ? Quelle part de vérité pouvons-nous supporter ? Quelle part de rêve ou d’illusion ?

Depuis 2000 ans  de Mihail Sebastian : un roman autobiographique (version romancée de son « journal ») qui retrace les dix années de vie d’un jeune juif roumain, de 1923 à 1933. Confronté aux violences de l’antisémitisme-jusque dans les universités et dans les milieux intellectuels, il s’interroge sur les causes qui le nourrissent depuis 2000 ans.

Le Tentateur d’Hermann Broch : roman posthume de l’auteur autrichien (1886-1951) qui raconte comment un personnage assoiffé de pouvoir mystifie la population d’un petit village autrichien. A découvrir, son œuvre polymorphe, comportant romans, essais, correspondances, mêlant philosophie, histoire, psychanalyse et littérature. Une diversité qui n’est pas synonyme de dispersion puisque tous les écrits revêtent des enjeux éthiques et politiques. Broch, auteur engagé, concentre sa pensée sur l’homme, sa situation dans le monde moderne. L’absence d’ « un » sens et le sentiment de solitude forment la toile de fond de ses romans et de sa pensée.

La Maison de Noé, de Marilynne Robinson

Ou l’extravagance adulte vue par deux orphelines. Leur mère a déposé Ruth et Lucille chez une grand-mère juste avant de mettre fin à ses jours. Les deux petites ont ensuite été confiées à leur tante Sylvie, une femme qui tenait à sa liberté. Pour s’occuper de ses nièces, elle est venue s’installer dans ce trou invraisemblable, Fingerbone, petite ville coincée entre un vaste lac glacial et les montagnes du Far West, où un grand-père épris d’aventure a construit une maison puis trouvé la mort dans une catastrophe ferroviaire dont le souvenir hante encore toute la communauté.
Là, la nature semble imposer sa loi aux hommes, et les hommes s’imposer des règles les uns aux autres. Ainsi les femmes doivent-elles veiller à bien tenir leur maison, et à se conduire comme il faut. Mais Sylvie n’a pas ce genre de docilité, et c’est en dehors des sentiers battus qu’elle entend élever ses nièces.
Une profonde réflexion sur l’appartenance et la transmission, l’abandon et la liberté.

 

Ceci dit, tout lecteur se doit de connaître le message de Farenheit 451 de Ray Bradbury, ou les trois éléments dont les hommes ont besoin, particulièrement à notre époque d’information(ou de surinformation).

Ce roman décrit une société totalitaire qui brûle les livres, dans un futur indéterminé.

Ray Bradbury fait dire à un de ses personnages que les hommes ont besoin de trois éléments : la qualité de l’information, le loisir d’assimiler cette information, et la liberté d’accomplir des actions fondées sur ce que nous apprend l’interaction entre la qualité de l’information et le loisir de l’assimiler.  Voilà ce qui est fondamental pour l’homme.

Mais comme l’écrit Tatjana Barazon (1), Bradbury donne l’espoir d’une nouvelle société qui se souvient, mais aura-t-elle le courage de créer la possibilité d’un échange créateur de nouvelles idées ? (…)

L’isolement que constitue le livre et le rapport à lui reste cependant un danger quand la lecture devient enfermement. Dans Auto-da-fé d’Elias Canetti, [un autre roman du prix Nobel 1981, lu il y a plus de 20 ans et qui m’a fait aimer la littérature], c’est un savant sinologue, le professeur Kien, qui cherche à remplacer la vie par les livres. À la différence de Bradbury, Canetti n’imagine pas une société qui meurt par un manque de livre, mais plutôt un homme qui est anéanti par un « excès de littérature ». Le personnage de Kien démontre le danger d’un attachement total aux livres. Il finit aussi par se détruire parce qu’il ne cherche plus le contact de l’autre.

En fin de compte, l’expérience du livre devient véritablement fructueuse, quand le lecteur parvient à trouver goût à la vie à travers le livre…..C’est quand le livre nous révèle à nous-mêmes et devient dans le déploiement de la lecture un contenu créateur de la vie elle-même, que le rapport au livre change.

 

Note :

(1) « Des livres dans la tête : la bibliothèque imaginaire chez Bradbury, Canetti et Joyce », Conserveries mémorielles [En ligne], #5 | 2008, mis en ligne le 01 octobre 2008, consulté le 25 juin 2019. URL : http://journals.openedition.org/cm/129

 

Il n’y a pas de tabou dans la Bible

« Si nous pensons que tout est permis, c’est trop facile ! »

« C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage », écrit Paul aux Galates » (Gal.5v1) lesquels se sont « détournés avec rapidité de celui qui (les) a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un évangile différent » (Gal.1v6).

Dans « Le Dieu de liberté », Jacques Ellul souligne que dans l’épître aux Colossiens, il y a ce long passage [Col.2v8-23] où Paul dit (quelque chose comme) : « bien entendu, on vous parle de commandements qui sont très sages, très justes, très bons…En réalité, ce sont des commandements d’hommes qui ne viennent pas de Dieu. Ils expriment une sagesse humaine. Or, ce n’est absolument pas ce qui vous est demandé par Dieu de vivre. Dieu ne vous impose pas un certain mode de vie ; Dieu ne vous impose pas une contrainte. Par conséquent, ne vous remettez pas sous de fausses contraintes ». Paul parle alors des jeûnes, de l’observation des jours, etc… : tout cela, dit-il, ne tient pas debout ; ça n’existe pas.

« Ce qui existe, Paul le répète à deux reprises dans la première épître aux Corinthiens, aux chapitres 6 et 10 : tout est permis, mais tout n’est pas utile, et tout n’édifie pas [1 Cor.6v12 ; 10v23]. C’est fondamental : tout est permis. C’est-à-dire que nous pouvons choisir pleinement ce qui nous convient, ce qui nous importe. Rien ne vous est interdit ; il n’y a pas de tabou dans la Bible. Il n’y a pas de contrainte ; il n’y a pas de morale. Et Dieu nous donne une vraie liberté, c’est-à-dire : vous pouvez faire tout ; il n’y a pas de barrières.

Simplement, tout n’est pas utile. Paul répète deux fois cette formule, mais dans des contextes différents. Dans le chapitre 6 de [la première] épître aux Corinthiens, on voit, en suivant le développement, que ce qui est permis est utile….pour quoi ? C’est utile pour manifester la gloire de Dieu. Tout est permis, mais tout n’est pas utile pour manifester la gloire de Dieu. Or, la gloire de Dieu a été manifestée en Jésus-Christ [Jean 2v11], lequel a manifesté la liberté de Dieu et vous accorde cette liberté – vous pouvez tout faire….mais cette liberté a une orientation, une signification : c’est ce que vous accomplissiez quelque chose d’utile qui permette de manifester ce qu’est la gloire de Dieu, ce qu’est, en quelque sorte, l’amour de Dieu, ce qu’est la réalité de ce Dieu qui vous a libérés. Donc, il y a un choix à exercer, sans cesse : est-ce ce que je vais faire manifeste la gloire de Dieu, ou non ? Qu’est-ce qui est à la gloire de Dieu dans les choses que j’ai envie de faire ?

Et puis, dans le chapitre 10 de cette même épître : « tout est utile, mais tout n’édifie pas ».

Si l’on considère le contexte, tout n’édifie pas dans le sens très concret du terme, c’est-à-dire tout ne construit pas. Et il s’agit, dans le contexte, de la construction de l’autre, du prochain. C’est-à-dire que dans vos actes, tout n’aide pas le prochain à être « plus », à être construit, à être édifié. »

[1 Cor. 10v23-27 dit bien]  « Tout est permis », mais tout ne convient pas. « Tout est permis », mais tout n’édifie pas. Que nul ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui. Tout ce qu’on vend au marché [les éléments purs, impurs, interdits, etc…], mangez-le sans poser de question par motif de conscience [« est-ce que la viande est casher ? »] ; car la terre et tout ce qu’elle contient sont au Seigneur [Autrement dit : il vous la donne, vous pouvez en faire ce que vous voulez]. Si un non-croyant vous invite et que vous acceptiez d’y aller, mangez de tout ce qui vous est offert, sans poser de question par motif de conscience ». 

Ce dernier verset est très important, car un incroyant c’est quelqu’un qui croit aux idoles, et très souvent, dans un repas, on donnait des viandes qui avaient été sacrifiées aux idoles. Mais, dit Paul : « Mais si quelqu’un vous dit : « C’est de la viande sacrifiée », n’en mangez pas, à cause de celui qui vous a avertis et par motif de conscience ; je parle ici, non de votre conscience, mais de la sienne » (1 Cor.10v28-29a).

Autrement dit : vous, aucune importance, mangez n’importe quoi. Mais si cela choque l’autre, si ça le scandalise, alors ne le faites pas ; ça, c’est ce qui peut le construire. Si vous mangez, vous, chrétiens, une viande sacrifiée et que ça scandalise votre prochain, vous le détruisez.

« Car pourquoi ma liberté serait-elle jugée par une autre conscience ? Si je prends de la nourriture en rendant grâce, pourquoi serais-je blâmé pour ce dont je rends grâce ? Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Cor.10v29b-31).

Autrement dit : est-ce que nous pouvons manger et boire, faire n’importe quel geste, en nous posant la question : est-ce que je le fais à la gloire de Dieu ? Est-ce que cela scandalise les autres ?

Vous voyez tout de suite l’autolimitation que cela implique. Parce que je ne suis pas certain que quelqu’un boirait un litre de whisky puisse en même temps rendre gloire à Dieu et rendre grâce à Dieu.

« Ne soyez pour personne une occasion de chute, ni pour les Juifs, ni pour les Grecs, ni pour l’Eglise de Dieu. [Et essayez) de complaire à tous, cherchant (…) l’avantage du plus grand nombre » (1 Cor.10v32).

Voilà donc cette situation assez étonnante qui nous est faite où nous voyons que nous pouvons faire ce que nous voulons. Dieu nous donne tout. Mais, vais-je faire quelque chose qui aide mon prochain à vivre – ou non ? – qui manifeste l’amour de Dieu – ou non ?

Ainsi, la liberté est orientée par l’amour – l’amour de Dieu, l’amour du prochain. On est libre pour l’amour de Dieu et pour l’amour du prochain. Et tout ce qui nie, tout ce qui méprise Dieu, tout ce qui opprime, tout ce qui scandalise le prochain, ce n’est pas de la liberté [Comme tout ce qui me détruit ou m’asservit]

Une telle compréhension nous met dans la situation de quelqu’un qui est libre, et donc dans une situation difficile, car nous avons à exercer des choix constants (…). (L’exercice de la liberté) implique un choix en fonction de l’amour de Dieu et de l’autre.

Si alors, on pense que tout est permis, c’est trop facile. Si on pense que, dans ces conditions, on peut faire n’importe quoi, choisir n’importe quoi, cela veut dire (vous l’avez bien saisi) que l’on n’a absolument rien compris à ce tout est permis. Cela nous met dans une position de responsabilité constante, qui ne sera jamais une liberté du « n’importe quoi » (…). Cette liberté ne doit pas servir de paravent ou de prétexte à faire du mal. C’est dans la première épître de Pierre : « ne faites pas de votre liberté un voile qui couvre ce qui est mal » (1 Pie.2v16)….« et ne vous laissez dans l’exercice de cette liberté », dit Paul, « asservir par rien » (1 Cor.6v12).

 

(« Dieu de liberté », intervention retranscrite de Jacques Ellul du 07 juin 1990 dans une réunion de maison, à Mérignac IN Ellul, Jacques. Vivre et penser la liberté. Edition critique de Jean-Philippe Quadri. Labor et Fides, 2019, pp 279-284).

 

 

 

Le Livre nécessaire

Le Livre nécessaire, ni plus, ni moins….

Au hasard d’une de ses déambulations, un personnage d’écrivain du roman « le scorpion ou la confession imaginaire » d’Albert Memmi tombe sur « un livre relié en cuir doré, 1708, et par privilège du Roy », dont le titre lui donne un « coup au coeur : le livre nécessaire, ni plus ni moins ». Sans discuter, il paye « le prix demandé par le brocanteur, beaucoup trop élevé, sûrement un prix de marchandage, et (l’emporte) comme un voleur ». Et, raconte-t-il, « j’étais si troublé que je me refusai à l’ouvrir, pendant tout le trajet du retour, avant de me trouver entre les quatre murs de ma chambre : mon dépit fut à la hauteur de mon émotion :

C’était un livre de comptes ! Livre nécessaire pour les comptables, notaires, procureurs, négociants, trésoriers ou caissiers, et généralement à toute sorte de conditions, parce qu’en toute sorte de conditions, on est sujet à emprunter ou à prêter de l’argent à intérêt….. Il ne contenait rien d’autre que des colonnes de chiffres, tout le long de toute ses pages, que je vérifiai l’une après l’autre, jusqu’à ce que ma déception me l’eût fait rageusement jeter sur ma table.

Mais il y est encore, comme un rappel. Après tout, l’auteur n’avait pas tort : c’est peut-être le seul genre de livre indiscutablement nécessaire (…)

C’est vrai que j’avais cru découvrir ma solution dans la littérature, et c’est vrai que j’avais ainsi esquivé les questions les plus terrifiantes. Pourquoi suis-je ce que je suis ? Pourquoi ce monde ? Pourquoi vivre ?…C’était cela que vivait le jeune homme devant moi. C’étaient des réponses qu’il était venu chercher, malgré tout, dans une dernière tentative, parce que j’avais été son maître, et parce que je l’avais aidé (!) à formuler ces questions. Que lui répondre (…) ? Il aurait fallu que je réussisse mon LIVRE NECESSAIRE. »

 

(Le Scorpion ou la confession imaginaire, d’Albert Memmi. Gallimard, 1986. Folio, pp 237-238)

Quand un « quand » a retourné la manière de penser d’un penseur (Kierkegaard)

Quand, « comme homme, notre penseur est (devenu) mûr pour la vie.. » (Kierkegaard)
Image : Auguste Rodin, le penseur (1881-1882). Sculpture (bronze). Source : Wikipedia

Toutes choses concourent à notre bien, « quand » nous aimons Dieu [d’après Rom.8v28] : telle est l’une des « pensées qui attaquent dans le dos » de Søren Kierkegaard (1813-1855).

Et ce dernier de nous inviter à imaginer « un homme aux dons intellectuels plus qu’extraordinaires, s’il se peut ». Ce penseur « a scruté la nature de Dieu et reconnu qu’il est amour ; il a étudié ce qui en découle et vu qu’ainsi, le monde doit être le meilleur possible et que toutes choses concourent au bien. Et il a déposé le résultat de ses recherches dans un livre dont on fait la propriété et l’orgueil de toute l’humanité ; il est traduit dans toutes les langues, cité à tout propos par les savants ; les professeurs en font la base de leur enseignement et les prêtres en tirent leurs preuves. Ce penseur a jusqu’alors vécu pour ainsi dire dans l’ignorance du monde, dans un calme favorable et d’ailleurs indispensable à la recherche scientifique.

Un beau jour, il doit prendre une décision, agir dans une circonstance difficile et à un moment critique et cette décision en entraîne une suite d’autres auxquelles il ne s’est pas le moins du monde attendu et qui le jettent avec d’autres dans la misère. Cette situation est le fruit de son action et pourtant, il est convaincu qu’il ne pouvait agir autrement, qu’il n’a agi qu’après le plus scrupuleux examen. Il n’est donc pas ici question d’un malheur, mais bien de sa faute, tout en se sachant innocent. Il est maintenant blessé ; un doute s’éveille en son âme ; il se demande si cette aventure peut également concourir à son bien et ce doute prend tout de suite en lui, qui est penseur, un sens intellectuel : il se demande si Dieu est aussi amour, car chez le croyant, le doute prend une autre direction, celle de la préoccupation de soi. Cependant, le souci prend sur lui un empire croissant ; à la fin, il ne sait plus où il en est. En cet état, il s’adresse à un prêtre qui ne le connaît pas personnellement. Il s’ouvre à lui, attend consolation. Le prêtre, qui est de son temps et quelque peu penseur, veut alors lui prouver que cette aventure doit aussi être la meilleure chose qui ait pu lui arriver et qu’elle doit concourir à son bien, puisque Dieu est amour ; mais il comprend vite qu’il n’est pas capable de soutenir la controverse avec cet inconnu. Et l’homme de Dieu, après quelques vaines tentatives, finit par conclure : vraiment, je ne vois plus qu’un moyen : il y a sur l’amour de Dieu un ouvrage écrit par un tel ; lisez-le, étudiez-le ; s’il ne peut vous tirer d’affaire, personne ne pourra vous aider. Mais l’inconnu lui répond : c’est moi qui suis l’auteur de cet ouvrage.

Ce que notre penseur avait écrit dans son livre était sans doute excellent ; qui oserait en douter et sans doute aussi, ce qu’il avait pensé de Dieu était vrai et profond. Mais il ne s’était pas compris lui-même ; jusqu’alors, il avait vécu dans l’illusion que, une fois prouvé que Dieu est amour, il va de soi que toi et moi le croyons. Comme penseur, il a peut-être eu la foi en très médiocre considération jusqu’à ce que, comme homme, il eût appris à avoir un peu moins de considération pour la pensée, surtout pour la pensée pure.

Il a retourné sa manière de voir [ce qui s’appelle « métanoïa », « conversion »), changé sa méthode. Il n’a pas dit ; Dieu est amour donc toutes choses doivent concourir au bien d’un homme, mais : quand je crois que Dieu est amour, toutes choses concourent à mon bien. Et ce qui a tout retourné à ses yeux, c’est ce quand. Comme homme, notre penseur est désormais mûr pour la vie ; car jusqu’à ce moment, il y avait bien eu en lui quelque chose d’inhumain.

On reçoit tout petit le nom que l’on gardera toute sa vie ; il en est de même de se heurter une fois dans sa vie de façon décisive, éternelle, à ce « quand » et d’en venir ainsi à aimer Dieu….. »

(Kierkegaard, Søren. Toutes choses concourent à notre bien quand nous aimons Dieu IN Pensées qui attaquent dans le dos. Editions Première Parties, 2014, pp 76-79. Disponible chez l’éditeur ou dans toutes les bonnes librairies, ici ou )

 

 

« L’Europe s’est formée et reformée sur des conflits fondateurs » : Entretien avec Olivier Abel, professeur de philosophie

« Europe peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots« (Olivier Abel).

Aujourd’hui, nous recevons, pour la première fois sur Pep’s café, Olivier Abel, auteur du « Vertige de l’Europe », paru chez Labor et Fides en avril 2019. Qu’il soit remercié pour avoir joué le jeu des questions/réponses. C’est là l’occasion de s’intéresser au passé, au présent et au futur de l’Europe, notre Europe, d’autant plus que les Européens éliront leurs députés au Parlement, du 23 au 26 mai 2019. En France, ces élections aux enjeux majeurs auront lieu le dimanche 26 mai. Les électeurs nationaux se sentent généralement peu concernés (42,61% de taux de participation aux élections européennes de 2014). Pourtant, les politiques et les loi adoptées au niveau européen auront un effet direct sur les cadres légaux nationaux, notamment pour les politiques d’asile et de migration, l’emploi, l’environnement, le libre-échange, l’alimentation, la santé…Mais le scrutin peut aussi, sur fond de montée des extrêmes, avoir de grandes conséquences sur l’avenir de l’Europe et de ses valeurs.

 

Bonjour Olivier, peux-tu te présenter ?

Je suis professeur de philosophie éthique à l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier, après avoir enseigné 30 ans à l’Institut Protestant de Théologie de Paris, et auparavant au Tchad et quelques années à Istanbul. Cela fait plus de 40 ans que j’enseigne.

1) Comment justifie-tu « le vertige de l’Europe », ton récent ouvrage (avril 2019) foisonnant d’idées, après « la justification de l’Europe » (ton « essai d’éthique européenne » de 1992) – l’un et l’autre paru chez Labor et Fides ?

Les deux ouvrages sont au fond des « Essais d’éthique européenne », et le second est un approfondissement du premier, mais dans une ambiance incontestablement plus sombre. En trente ans, ce que j’appelais La justification de l’Europe a bien changé. La construction européenne s’est réduite à un système de protections, hérissé d’identités simplistes et noyé par un scepticisme néolibéral qui met tout au format d’opinions équivalentes. L’Europe est sur la défensive, sur tous les fronts, et manque de confiance en elle. Il m’a paru urgent, derrière les émois politiques de surface, de ne pas abandonner la question de l’identité aux identitaires de tout poils, et de reprendre la question de fond : qui sommes nous ? D’où venons nous ? Impossible de lever les yeux vers là où nous voulons aller sans revenir, et nous interroger sur le pourquoi en sommes nous là, pourquoi rester ensemble.. Bref quelles sont nos affirmations, nos approbations, nos orientations profondes. Le vertige de l’Europe déplore une construction européenne qui a supposé une sorte d’union, sinon de communion, qui en fait ne sont l’objet d’aucune attention, d’aucun soin, d’aucun travail sur nos conflits, et qui ne sont finalement rien : elle s’est construite sur un vide. On marche mal sur le vide !

2) Comment et pourquoi s’est effectué ce choix du tableau de Félix Valloton (1908), lequel traduit un déséquilibre et un malaise certain, et dont la composition rappelle celle du Titien en 1562, en guise d’illustration de couverture de ton livre ? 

Tu as raison, chaque figure renvoie à une histoire des figurations semblables. Il y a d’abord que j’aime Felix Valloton, sa perception des choses et que cette figure de la jeune Europe accrochée aux cornes de son Zeus de taureau est belle, qu’elle donne à penser. D’abord Europe vient d’ailleurs, sa provenance n’est pas autochtone, c’est un point important pour l’identité — et le rejet de la culture biblique dans la culture européenne actuelle est comme un déni de cela. Ensuite elle est accrochée aux cornes d’une divinité, dont on ne sait pas si elle existe, elle peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots. Enfin cela me fait penser aux jeunes africains qui volent vers l’Europe sur des embarcations qui existent à peine, accroché aux cornes d’un rêve auquel nous mêmes ne croyons plus.

3) Tu présentes ton livre comme « une interrogation sur l’Europe, une déconstruction de l’idée d’Europe, qu’il faut certes critiquer dans ses oeuvres comme dans ses intentions, mais que l’on ne saurait sans risque laisser orwelliser dans le rejet de l’Occident ». Que veux-tu dire par cette expression « orwelliser » l’Europe ? 

Il y a des époques où le présent a été écrasé par le poids du passé, des traditions, de l’héritage. Je crois qu’aujourd’hui c’est l’inverse : le passé est très faible, et jamais sans doute le « présent » de nos sociétés en guerre (guerre économique, guerre des imaginaires) n’a été aussi puissant, capable de rayer jusqu’aux traces du passé, capable de le reconstruire à volonté, de le refabriquer complètement. À propos du passé chrétien, il ne s’agit justement pas de l’idéaliser dans une sorte d’identité mystique toute heureuse ! Mais il ne s’agit pas non plus de l’ « orwelliser » : Milan Kundera reprochait à Orwell d’avoir une manière totalitaire de parler du monde totalitaire, et préférait Kafka, montrant au milieu de l’absurde procès, de sa révoltante injustice, des scènes quotidiennes, ordinaires, remplies de vie, de confiance, de promesses. Comment faire mutuellement place à la diversité, à la délicate complexité de nos héritages, de nos perceptions, de nos attentes ? Oui, nous avons laissé «orwelliser» certains passés, le passé colonial, le passé catholique, le passé chrétien, désormais à la fois occultés dans un amalgame totalitaire, dissimulés, défigurés, et je dirai enterrés vifs dans ce qu’ils avaient aussi de prometteur, et simplement de vécu : c’est historiquement faux, et politiquement décourageant, car on ne peut plus prendre appui sur rien dans le passé, sinon sur un imaginaire amnésique et plaqué, qui empêche d’ailleurs toute véritable critique.

Comment alors opérer ce droit d’inventaire ?

Le problème c’est l’effondrement d’un espace public commun dans lequel ce conflit des mémoires pourrait s’installer et trouver place, s’apaiser jusque dans la conversation ordinaire. La peur du conflit fait qu’on attend seulement de l’usure du temps la solution pour les mémoires blessées (qui sont à nouveau blessées par la représentation du passé qui en est donné). Ce qui fait que les mémoires qui constituent l’Europe, loin de faire ce travail partagé d’inventaire critique dans lequel on entend ce que les autres ont à dire et réciproquement, se murent et s’enferment dans une identité mémorielle muette et bloquée, ou se perdent dans la surenchère de la compétition mémorielle.

4) Tu t’attardes sur ce qui fait « l’ethos européen » et soulignes que le « noyau éthico-mythique » (pour reprendre une expression de Paul Ricoeur) de l’Europe « a été mis en mouvement » par un « pluralisme éthique (ou un désaccord) fondateur ». Que veux-tu dire par là ? N’est-ce pas paradoxal et contradictoire ? 

Oui, je tiens beaucoup à cette expression de « noyau éthico-mythique » proposée par Ricœur. Ce que je développais déjà dans La justification de l’Europe, et que j’avais repris dans divers débats, avec des intellectuels turcs notamment ou chinois, c’est que l’ethos européen est foncièrement un mixte. Un mixte gréco-biblique, par exemple, mais aussi gréco-romain (il ne faut pas confondre les deux !), un mixte judéo-chrétien (là aussi il y a un différend profond qu’il faut comprendre et honorer), un mixte catholique-protestant, etc. Mais loin de prendre soin de ces différends qui forment son moteur, l’Europe, épuisée peut-être par ses guerres intestines, n’a cessé d’évacuer, d’évider, d’énucléer, son « noyau », qui n’était pas purement évangélique, bien sûr, mais où les sources bibliques s’étaient mêlées à d’autres sources, antiques, médiévales, à la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme, les Lumières, le Romantisme, etc. Et ces sources sont inachevées, d’autres flots viennent se joindre à cette identité inachevée. Oui, cela semble paradoxal, mais il me semble que l’Europe s’est formée et reformée dans une série de conflits fondateurs, où aucune des forces en présence ne l’a emporté complètement, ce qui a obligé l’Europe à faire cohabiter des orientations hétérogènes, et c’est son dynamisme.

4b) Dès lors, si je te comprends bien, il ne serait pas question de nous laisser enfermer dans l’alternative « pour ou contre » l’Europe, ou dans de fausses alternatives entre ce que tu qualifies de « rationalité normative, standardisante et technocratique » d’inspiration néo-libérale actuellement dominante et « l’irrationnel démagogique de la manipulation des peurs » ou replis identitaires et démagogies nationalistes : ce qui nous manque, selon toi, ce serait de confronter plusieurs visions et traditions de l’Europe, qui poursuivent chacune une cohérence désirable, et qui se corrigent mutuellement.  Ce type de débat est-il actuellement ouvert ? Comment le rendre productif et fécond ?

Oui, je trouve lamentable ce débat rituel pour ou contre l’Europe, sans qu’il y ait le moindre débat sur la question de savoir de quelle Europe on parle ! Ce qu’il nous faudrait, ce serait des visions différentes de l’Europe, portées par des partis d’échelle européenne, et non pas nationales. Je ne voudrais pas me substituer à ce qui pourrait émerger d’un espace public européen qui entrerait en discussion sur ce que nous voudrions. Mais il est certains que nous voulons des choses différentes, et même contradictoires, et c’est ce débat sur les visées et les priorités de l’Europe qu’il nous faut organiser.

4c) Il s’agit aussi, comme tu l’écris, de « remettre au centre le questionnement », car « c’est par ce geste interrogatif que l’Europe affrontera la crise identitaire » : l’identité européenne serait-elle donc « interrogative » ou ne serait pas ? Jusqu’à quand ?

Cela c’est mon côté philosophe : je pense que ce que la remise au centre, à équidistance de tous (et sans que nul n’en puisse garder le monopole), du droit de questionner, c’est ce que l’Europe garde du socratisme, c’est à dire du geste initial de la philosophie, geste lui-même d’origine non philosophique, car il est archaïque ce cercle des citoyens dans un espace lui-même circulaire, où chacun tour à tour s’avance pour donner son avis. Cela donne une configuration démocratique, au sens radical du terme, sans cesse à réformer, qui est pour moi celle figurée sur le drapeau européen !

Quelle place pour les certitudes, les absolus, dans « ce geste interrogatif » ?

Tu me demandes jusqu’à quand « ce geste interrogatif » ? N’y a-t-il aucun absolu, aucune limite à ce geste ? J’ai envie de dire que non, ce geste est proprement infini, incessant, sans limite, et c’est cet infini questionnement qui donne sa forme à l’esprit européen. Dans le même temps, je voudrais dire, non plus en philosophe mais en théologien, que le seul absolu c’est Dieu. Ce n’est pas contradictoire pour moi, car c’est par ce Dieu seul absolu que tout le reste est désabsolutisé : nous ne pouvons nous faire une idole ni de la technique, ni de la nature, ni de l’Etat, ni de la science, ni de l’Histoire, etc. bref de rien. La confiance en Dieu nous permet d’interroger librement le monde.

Ce qui serait bon pour l’Europe est-il bon pour le reste du monde ?

C’est une question très juste. Il y a un profond ethnocentrisme européen, qui s’est longtemps cru le centre du monde, et longtemps estimée seule porteuse d’une culture universelle. Cette posture est d’autant plus dangereuse qu’aujourd’hui elle peut s’inverser dans la figure inverse : la civilisation européenne et occidentale est vue comme l’origine de tous les maux : colonialisme et impérialisme, destruction des autres cultures, jadis, ravages écologiques et nihilisme, aujourd’hui. Autrefois on parlait de la question orientale, aujourd’hui de la question occidentale ! Le problème est précisément que la découverte de la pluralité des civilisations est justement contemporaine du deuil de la prétention à avoir le monopole de la civilisation, et que ce deuil peut déterminer soit un raidissement dogmatique ou fondamentaliste, par lequel on s’enferme dans la prétention à avoir seul la vérité, soit à l’inverse dans un scepticisme, un relativisme, ce que Ricœur appelle un nihilisme, qui vide le noyau, le cœur de nos cultures — mon idée est que le cœur de nos cultures est d’abord cultuel, mais que la diversité des manières de rendre grâce, des formes de cultes, est au cœur de la pluralité des humanités. Nous ne connaissons l’humanité qu’au travers d’humanités, de langues et de cultes divers.

5) La suite logique d’un tel débat serait-elle les « Etats pluriels » d’Europe (où placer la capitale ?), plutôt que les « Etats-Unis » d’Europe ? Comment, concrètement, aller au bout de cette logique plurielle et construire l’Europe sur ce « désaccord fondateur » ? A quelle fin ?

Là aussi c’est une question qui me dépasse, c’est à voir ensemble, et il y a une véritable imagination institutionnelle déjà à l’œuvre, qui doit être prolongée et amplifiée. Mais la formule « Etats pluriels d’Europe » me plaît beaucoup : nous pouvons et devons aller bien plus loin dans le pluralisme politique, et c’est la quadrature du cercle, en même temps créer un espace avec des droits libertés, mais aussi des droits sociaux communs, coordonnés, et un espace respectueux et même favorable à la diversité des formes de vie, qui sont transmises dans des milieux familiaux, communautaires, qui ne peuvent que se dissoudre dans un formatage libéral et hyper-individualiste. Cela suppose en effet de ne pas avoir peur de rouvrir nos traditions, et ce que j’appelle nos conflits fondateurs. En ce sens pour moi le « Canon » des Ecritures bibliques est une magnifique illustration de cette imagination instituante, qui a su canoniser ensemble des Livres, des genres littéraires, et même des théologies différentes, pour les amener à témoigner ensemble, à s’admonester fraternellement, dans leur diversité et leur cohérence.

6) Comment, étant « sel et lumière », les chrétiens peuvent-ils se positionner dans ce débat, sachant que certains peuvent être séduits par l’une ou l’autre des alternatives piégées soulignées plus haut ?

Les chrétiens ne peuvent certes pas laisser dire que le christianisme est la culture de l’Europe ! D’abord le christianisme est vivant, depuis toujours et aujourd’hui plus que jamais dans bien d’autres contrées et pays que l’Europe, et nous avons besoin de toutes ces formes de christianisme qui ont su parler à des cultures et des époques différentes, nous leur devons un immense respect. Ensuite le christianisme n’est pas une culture, n’est pas une civilisation : c’est une foi capable de transcender et de traverser, de bouleverser et de réorienter, n’importe quelle culture et civilisation… Cependant il y a une tradition de l’Europe chrétienne, ou plutôt une longue histoire tissée de plusieurs traditions à la fois successives et simultanées, qui ont aussi chacune leur styles de traditionalité. Pour parler à très gros traits, je pense qu’entre les protestantismes américain et européen, ou bien européens et africains, il y a, plus profondément que des divergences théologiques, ou politiques ou morales, des différences de styles, presque des différences d’esthétique qui font qu’ils ne se comprennent pas — et ne comprennent pas qu’ils sont amenés à témoigner dans des situations profondément différentes, devant des auditoires différents. Le pire des témoignages serait de croire que le nôtre est le seul, ou le meilleur ! et de mépriser les autres.

7) Comment vois-tu l’accueil de ton livre, notamment à l’approche des Européennes ?

Je n’en sais rien, c’est une goutte d’eau dans l’océan des paroles, mais je voudrais tenter de tenir ma voix dans ce chœur, car je pense que « nous » (je veux dire ici les protestants français, dans notre situation minoritaire et mixte à bien des égards) sommes placés d’une manière à voir des choses qui passent trop souvent inaperçues, et qui sont pourtant importantes à redire pour rouvrir des promesses fondatrices pour notre petit coin du monde, et en tenir le cap.

 

Ce sera le mot de la fin ! Merci à toi et puisse ta voix « porter dans ce choeur » !

 

 

La propriété est-elle « un droit sacré » ? Qu’en dit la Bible ?

« Possessions », par Andy Singer.
Quelqu’un peut posséder des maisons, des voitures, de très gros moyens, beaucoup de choses utiles ou non(….). Toutefois, ce que l’Evangile de Jésus-Christ ajoute au privilège de la propriété, c’est ce que ce droit ne peut être égoïste. Il confère des responsabilités et des devoirs

« Tu ne déroberas point » (Exode 20v15)

« La morale [libérale-] conservatrice affirme que « la propriété personnelle est un droit sacré ». C’est tellement vrai, dit-elle, que la loi divine, par le huitième commandement et la loi des hommes (….) s’accordent pour protéger la propriété en réprimant sévèrement le vol.

Personnellement, je n’aime pas du tout le rôle de « gardienne des coffres-forts » que d’aucuns attribuent ainsi à l’Eglise. En fait, j’ai franchement honte de l’histoire moyenâgeuse où l’Eglise, précisément, s’est laissé prendre au piège. L’Eglise dégénérée d’alors ou d’aujourd’hui, l’Eglise gardienne des richesses et grosse propriétaire elle-même, n’a-t-elle pas, par sa politique, freiné longtemps le progrès social ? N’est-elle pas co-responsable de l’éclosion des doctrines réactionnaires et de l’éloignement spirituel de beaucoup ? Il faudrait être de mauvaise foi ou tout ignorer de l’histoire pour ne pas reconnaître sa part de responsabilité dans ce domaine ».

[Ceci écrit sans langue de bois par Adolphe Hunziker, qui n’a rien d’un « communiste », ou d’un tenant du « néo-socialisme ». En réalité, ce pasteur suisse (1912-2007) est considéré comme l’un des pionniers du mouvement pentecôtiste en Suisse romande et fondateur de la première église évangélique du Réveil de Suisse en 1935. Il a tenu les propos ci-dessus, non pas dans « L’Humanité » ou « Politis », mais lors d’une « causerie radiodiffusée » sur Radio Réveil, consacrée au « droit à la propriété ». Les causeries ont été éditées sous forme de recueil, sous le titre « Les règles du vrai bonheur » d’A. Hunziker. Ed. Radio Réveil, ca 1970 (Epuisé).

Dans cadre, Adolphe Hunziker a su parfaitement éviter le piège dans lequel est tombé Dennis Peacocke, dans son « partenaire avec Dieu en affaires » (JEM éditions, 2008), ce dernier posant en effet pour « principe directeur numéro 1 » la propriété privée, et l’exploitation de biens et de ressources « aux dimensions et potentialités » qu’il estime « inimaginables »(op. cit., p 146)(1)]

Pourtant, poursuit Adolphe Hunziker, « c’est évident, quoique peu compris : les Eglises politico-financières ont adopté trop facilement un slogan fort utile à une politique d’arrière-garde quand elles ont affirmé ou affirment encore sans nuance : la propriété est un droit sacré ! (2) Mais peut-on attendre mieux des lois purement laïques ? Hélas !

Qu’en pensez-vous, les lois réprimant le vol ont-elles été uniquement promulguées par pur amour de la justice ? Ne seraient-elles pas aussi le reflet de l’égoïsme et de la frousse des possédants cherchant à se protéger contre ceux qui ne possèdent rien ? » [Que dirait Hunziker aujourd’hui, du Président brésilien Bolsonaro – largement soutenu par les Evangéliques, notamment la gigantesque Assembleia de Deus envers Bolsonaro, cette branche évangélique particulièrement prospère au Brésil de laquelle provient la nouvelle première dame – ouvertement proarmes (en faveur des propriétaires terriens) et antipaysans (sans terre) ?(3)]

« (…..) Non, en vérité, aucun code légalisant le droit à la propriété ne peut traduire tout l’enseignement moral contenu implicitement dans le commandement divin que nous examinons. Voyons maintenant ce que la Bible enseigne :

La Bible ne considère la propriété personnelle ni comme un péché, ni comme un droit « sacré ». La grosseur de notre compte en banque, comme la grosseur de nos biceps, n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Tout dépend de ce que l’on en fait ! La Bible, donc, ne condamne pas la propriété personnelle comme étant une injustice. Mais elle déclare que c’est un prêt, un dépôt divin, une gérance de laquelle le possédant est responsable et dont il aura à rendre compte devant Dieu.

(….) « Tu ne déroberas point » [Ex.20] : ce commandement divin établit, certes, le droit à la propriété personnelle. Quelqu’un peut posséder des maisons, des voitures, de très gros moyens, beaucoup de choses utiles ou non, c’est là son droit évident et personne ne saurait le juger (….). Toutefois, ce que l’Evangile de Jésus-Christ ajoute au privilège de la propriété, c’est ce que ce droit ne peut être égoïste. Il confère des responsabilités et des devoirs de bienfaisance libre dont les possédants-gérants auront à rendre compte. C’est pourquoi, si nous ne devons pas oublier les pauvres dans nos prières, nous ne devons pas non plus oublier les possédants, car ils ont réellement besoin de la sagesse d’en haut pour accomplir leur beau et difficile ministère de bienfaisance »[Cette prière s’adresse à chacun de nous, car ayant tous reçu, nous sommes tous responsables, certes à des degrés divers : « à celui qui a beaucoup reçu, il lui sera beaucoup redemandé » cf Luc 12v48].

« Parlons maintenant de la violation du droit de propriété qu’est le vol. (Selon une définition inspirée par l’enseignement de la Bible) voler c’est dérober par ruse ou par force des valeurs qui se voient ou ne se voient pas ». Ainsi, « celui qui lance un pavé dans une vitrine pour s’emparer de montres et de bijoux est un voleur (…..) la ménagère glissant subrepticement un petit quelque chose dans son panier à provisions est également une voleuse (….). Mais sait-on assez que quiconque prend ou accepte la femme ou le mari de quelqu’un est un voleur ou une voleuse ? De même, celui qui enlève l’honneur de son prochain en répandant des choses vraies ou fausses est un voleur. Voleurs, ceux qui oublient de payer leurs dettes ou encore qui retiennent la part de leurs biens revenant à Dieu et à son œuvre. Voleurs, ceux qui profitent de la crédulité ou de l’ignorance pour réussir « une affaire ». Voleurs, ceux qui empoisonnent la santé publique en fabriquant des denrées frelatées. Voleurs, ceux qui vendent des remèdes qui ne guérissent pas ; des autos usées au bout de deux ans (……)(4)

Et parmi tous ces braves gens affirmant candidement qu’ils n’ont ni tué ni volé, plus d’un sait très habilement cacher sa malhonnêteté à l’intérieur de ce qui est légal, selon la loi des hommes. Mais Dieu a une autre mesure. Quand Jésus vit un jour certains marchands et spéculateurs légaux à l’intérieur du temple, Il les chassa en traitant ces braves gens d’éhontés voleurs. Ils durent être furieux, car ils n’étaient sans doute pas conscients de leur qualité de voleurs, eux dont la devise pouvait être tout simplement « les affaires sont les affaires ! »

Il semble toutefois « que les voleurs trouvent leur place dans l’une ou l’autre des deux catégories si divinement dévoilées par la parabole du Bon Samaritain. Il y a d’abord le brigand, « le sale voleur », celui qui, par violence ou par ruse, prend ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. S’il n’est pas protégé par quelque personne influente, on le condamne généralement assez rapidement. Et puis, il y a le pharisien, « l’égoïste honnête », le voleur très propre, celui qui passe, dans sa dignité impeccable, sans rien faire pour son prochain ou qui fait quelque chose en sonnant de la trompette, comme le dit Jésus. Selon la Bible, en effet, voler c’est peut-être aussi bien garder que prendre ».

[C’est ainsi que, transgresseurs, nous sommes tous des voleurs, sous cette mesure divine]

Pourquoi vole-t-on ?

(….) par désir d’obtenir quelque chose pour rien, ou en tout cas, sans trop de peine. La loi naturelle est qu’il faut suer et semer pour récolter. Mais si seulement on était assez malin pour contourner cette loi ; si seulement on pouvait posséder vite et sans peine ce que l’on veut [toujours plus, plus, plus, plus !] ! Telle semble être l’amorale philosophie de beaucoup.(….) C’est le même désir de posséder de l’argent sans trop d’efforts qui a fait la fortune de tous les casinos et de toutes les loteries » (5)

De fait, une façon d’aimer nos enfants sera de leur enseigner « que l’on n’obtient rien de satisfaisant sans peine ». Ne leur vantons donc pas « la malignité de M. Z qui a réussi, sans coup férir, une affaire magnifique. Ne jouons jamais à l’argent ou avec de l’argent….. Payons d’exemple », en nous montrant intègres sur ce plan [et souvenons-nous, à l’instar de Dietrich Bonhoeffer, que la grâce est avant « une grâce qui coûte » (à l’opposé de la « grâce à bon marché »), puisqu’elle a coûté le sacrifice de Christ et parce qu’elle nous coûte notre obéissance en tant que disciple de Jésus-Christ].

Enfin, conclut Adolphe Hunziker, « le vol de ce qui se voit ou de ce qui ne se voit pas, le vol qui dérobe ou qui retient égoïstement est toujours l’indication d’une faillite morale et spirituelle. Le voleur, même le voleur « légal », et surtout celui qui ne s’est pas encore fait prendre, se châtie lui-même : il n’est jamais parfaitement tranquille, ni pleinement heureux [à moins d’avoir la conscience endurcie/dérèglée]. Mais, fait spirituel plus grave encore, le voleur étant animé de l’esprit [de celui qui est dès le commencement le type du trompeur], ne saurait songer à entrer dans le royaume de Dieu. Le trompeur, le malhonnête, l’égoïste, le voleur, tombent sous le coup du jugement divin. L’Ecriture Sainte le déclare formellement : le voleur n’entrera pas dans le Royaume de Dieu ! » (1 Cor.6v10).

[Heureusement, l’espérance du message de l’Evangile tient à ce que tout pécheur repentant est pardonné]. « Le salut (est pour) celui qui a conscience qu’un jour il a pris ce qui n’était pas légitimement à lui (…) », pour « celui qui réalise qu’il n’a pas toujours géré ses biens comme devant en rendre compte » et pour « quiconque se voit comme n’ayant pas été aussi honnête qu’il l’aurait dû, ce salut moral et spirituel se trouve dans la repentance, la réparation [de préjudice cf Ex.22v2 et ss, 2 Sam.12v1-15] et la conversion.

Jésus a dénoncé et chassé les voleurs embusqués ; il a chassé les voleurs du temple. Mais il a accueilli le voleur repentant et Il l’a introduit au paradis…. »

[Le droit à la propriété IN Hunziker, A. « Les règles du vrai bonheur » : causeries radiodiffusées. Ed. Radio Réveil, ca 1970, pp 109-118]

 

 

Notes :

(1) Et ce, alors que son « principe directeur numéro 9 » stipule que « les hommes ne sont pas égaux(« notre véritable égalité se mesure en terme de responsabilité envers Dieu ») et « la redistribution économique n’y changera rien »(op. cit., pp. 143-144). Un concept révélateur d’une vision conservatrice du monde, semblant légitimer les inégalités et, surtout, délégitimant toute tentative(de l’Etat, surtout – parce que ce serait « communiste » ?)de réguler, d’ajuster ou de corriger lesdites inégalités. op. cit., p 144 et p 154-le seul rôle de l’Etat étant de « maintenir l’ordre »…].

(2) Le Pape François a été traité de « marxiste » et de « néo-socialiste » par certains conservateurs américains (l’animateur radio Rush Limbaugh et Stuart Varney, commentateur de la chaîne Fox) pour avoir affirmé dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (2013)que « la possession privée des biens se justifie pour les garder et les accroître de manière à ce qu’ils servent mieux le bien commun, c’est pourquoi la solidarité doit être vécue comme la décision de rendre au pauvre ce qui lui revient » ; « nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. La croissance dans l’équité exige quelque chose de plus que la croissance économique, bien qu’elle la suppose ; elle demande des décisions, des programmes, des mécanismes et des processus spécifiquement orientés vers une meilleure distribution des revenus, la création d’opportunités d’emplois, une promotion intégrale des pauvres qui dépasse le simple assistanat. Loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable, mais l’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus ». Dans son encyclique Laudato Si (2015), il écrit que « le principe de subordination de la propriété privée à la finalité universelle des biens est donc au droit universel de leur usage est une règle d’or du comportement social et le premier principe de tout l’ordre éthico-social. La tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu et intouchable le droit à la propriété privée et a mis en relief la fonction sociale de toute forme de propriété privée ». Lors d’une audience générale le 08/11/18, il affirme encore « Personne n’est le possesseur absolu d’un bien : il n’en est que l’administrateur. Posséder est une responsabilité. Celui qui dit « moi j’ai tout… » a une responsabilité ».

Comment Hunziker serait-il accueilli aujourd’hui ?

(3) cf https://www.le-verbe.com/blogue/lordre-et-les-regrets/ et https://theconversation.com/avec-bolsonaro-lagrobusiness-contre-lamazonie-105426 ; Voir aussi https://www.la-croix.com/Monde/decret-Bolsonaro-millions-Bresiliens-peuvent-porter-arme-2019-05-09-1301020622

(4) Est aussi voleur celui qui vole ou détruit des emplois ! Cf https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/09/05/lobsolescence-de-lhomme-programmee-ou-quand-lavenir-cest-la-machine/

La Bible rappelle encore « Que la loi est bonne, si l’on en fait bon usage. On se rappellera en particulier que la loi n’est pas établie pour ceux qui se conduisent bien, mais pour [notamment] les marchands d’esclaves… » (1 Tim.1v8-10)
Et la loi(les « 10 commandements » ou « les 10 paroles ») dit aussi à ce sujet « tu ne voleras pas » ou « tu ne commettras pas de vol »(Ex.20v15 ; Deut.5v19). Erri de Luca fait l’exégèse suivante dans « Et Il dit » (Folio) : « Tu ne voleras pas. » Non, mais tu pourras entrer dans le champ de ton voisin et manger le fruit de ce qu’il a semé. Tu ne prendras avec toi ni panier ni hotte à remplir et à transporter, parce que ça, c’est voler, soustraire le bien d’autrui. Mais dans son champ tu pourras te nourrir et tu n’oublieras pas de remercier son labeur, son bien et la loi qui te permet d’entrer. Et à la saison des récoltes, le propriétaire laissera une dixième partie de son champ au profit des démunis. Et encore : quand les moissonneurs seront passés avec leurs faux, ils ne pourront passer une deuxième fois pour terminer. Ce qui reste revient au droit de grappiller.
Ainsi, tu ne voleras pas poussé par la nécessité et tu ne maudiras pas la terre qui te porte et le ciel qui passe au-dessus de toi. Et si tu travailles pour un salaire, le prix de ta peine te sera payé le jour même. Ainsi est-il dit à celui qui t’engage : « Dans sa journée, tu lui donneras son salaire et le soleil ne passera pas au-dessus de lui, car il est pauvre et vers ce salaire il lève sa respiration. » (Deutéronome, 24, 15). Celui qui retient chez lui la paie due à l’ouvrier qui a fait son travail est semblable au voleur, mais il opprime un pauvre, ce qui est pire. Tu n’opprimeras pas un salarié, un pauvre et un indigent : un de tes frères et un des étrangers qui est sur ta terre(Deut.24v14). Cela fait également partie de la ligne : tu ne voleras pas, c’est voler la respiration. Un salarié qui vend sa force à la journée n’est ni un esclave, ni un forçat. Celui l’asservit devient un voleur de respiration, comme celui qui enlève en échange d’une rançon. Si la personne humaine est rabaissée au niveau d’une marchandise, d’un butin, celui qui la réduit à ça est un voleur.
Cette loi difficile [qui bouleverse une communauté sans cadenas, ni clé, sans prison, ni gardien]vient de l’amour, qui est intransigeant avec ceux qui oppriment les aimés. L’amour exige la justice sur terre, enflamme les humiliés. L’amour arme la main de l’opprimé. Cette loi veut le calmer à temps, lui accorde droit et dignité. Ce ne sont pas les affamés qui s’insurgent, mais les piétinés dans leur cœur. Tu ne voleras pas leur portion d’égalité ».(Et il dit, pp 79-80)

[Plus qu’une « atteinte à la propriété », le vol est une atteinte à la dignité humaine]

(5) A ce propos, le pasteur Gilles Boucomont relève que ce qui crée le plus de richesse aujourd’hui, c’est la spéculation sur les trends à la hausse et à la baisse en bourse, soit des paris sur la hausse et à la baisse de produits virtuels que sont les produits financiers inventés depuis les années 80. Ce sont ces mêmes produits qui font artificiellement chuter le système en quelques heures, avec trois clics sur un clavier d’ordinateur dans telle ou telle banque. Et ce sont ceux qui produisent les vraies richesses qui paient la facture, via l’Etat, pour refinancer un gigantesque casino virtuel, où quelques-uns s’amusent avec le plus grand sérieux”. Cf « Au nom de Jésus : mener le bon combat », T2, Ed. Première partie, pp188-189.

« La nature exposée » d’Erri de Luca : le scandale d’une vérité nue

« La nature exposée » d’Erri de Luca, un « récit théologique »

De même que l’on ne saurait apprécier la subtilité d’un vin en le buvant « cul sec », un livre d’Erri de Luca ne se lit pas d’une traite mais à petites gorgées.

« La nature exposée »(1), ouvrage d’Erri de Luca que j’ai terminé fin avril, est « un récit théologique », dont le sujet vient d’une écoute.

Dans un village au pied de la montagne, un sculpteur aide des clandestins à franchir la frontière. Il se fait payer, « comme les autres », comme ses collègues passeurs, sauf qu’il rend l’argent une fois les clandestins conduits « de l’autre côté ».

Un jour, ce geste est médiatisé par l’un de ceux que le sculpteur a accompagné – un écrivain, qui en fait un livre, qui se trouve avoir du succès ! « De la camelote », réplique le sculpteur, estimant que « les lecteurs d’aujourd’hui ne sont pas difficiles ». Par ces mots prêtés à son personnage, Erri de Luca me paraît égratigner au passage cette mode du « storytelling » et de la surmédiatisation de l’exploit individuel, une dérive qui nous fait passer à côté des vrais sujets.

Le sculpteur décide alors de quitter le village. Je pense au Seigneur Jésus-Christ, qui, lorsqu’ « il apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean », décida de « quitter la Judée pour regagner la Samarie » (Jean 4v1-3). Il se voit confier par un curé une bien étrange mission : restaurer une croix de marbre et révéler « la nature » qui se cache sous le pagne du Christ. L’enjeu est de taille, d’autant plus que d’autres sculpteurs consultés ont déjà renoncé……

Présenté ainsi, le traitement du sujet paraît osé, scandaleux et irrévérencieux, mais à l’instar de son personnage de sculpteur, Erri de Luca est parfaitement conscient de la valeur et du caractère sacré du matériau qu’il manipule(2). En tant qu’auteur, il est bien « créateur », en ce qu’il « force les limites en s’écorchant les mains pour ouvrir un nouveau passage », mais sans oublier d’être humble (op. cit.p 45). Paradoxalement, alors qu’il se définit, non pas comme un athée, mais comme « quelqu’un qui ne croit pas », Erri Luca nous permet d’approcher de manière nouvelle et naturelle l’humanité du Christ, et par là même la valeur et la vérité de son sacrifice, non pas avec orgueil ou vanité, mais « avec crainte et tremblement ».

Retrouver « l’original », c’est assurer le scandale d’une vérité nue(3), d’autant plus qu’est « scandale le messie crucifié » et « folie (pour ceux qui se perdent) le langage de la croix ». Mais pour ceux qui croient, il est « puissance et sagesse de Dieu » (1 Cor.1v18, 23).

Lecteurs « peu exigeants », « touristes » et « indifférents », s’abstenir…..

 

 

Notes :

(1) La Nature exposée, Erri de Luca. Gallimard, 2016 (Folio junior)

(2) « Les mots du crucifié sont sacrés » et « la raison pour laquelle il accepte le sacrifice sans se dérober est sacrée », explique le personnage du sculpteur (op. cit., pp 49-50).

(3) Celle qui nous apprend que « dans les crucifixions le condamné était hissé nu » (Op. cit., p 31).

 

 

Quelle sera ta première prière ?

Ta première lecture de la Bible te conduira-t-elle à faire ta première prière ? (Source image : public domain pictures)

« Robinson Crusoe », roman  de Daniel De Foe (1719), est sans doute l’une des oeuvres les plus célèbres, mais aussi, paradoxalement, la plus mal connue. Qui peut, en effet, se vanter de l’avoir réellement lu ?

Autre paradoxe, « Robinson Crusoe » doit son succès à sa réputation de « livre pour la jeunesse » – un public pour lequel il n’était pas destiné à l’origine – et à des versions fort éloignées de celle de De Foe. En effet, le livre a été maintes fois dénaturé et mutilé par les éditeurs, pour être mis à la portée de leurs jeunes lecteurs. Il s’agit pourtant bien d’un ouvrage pour adultes, relatant d’abord le récit d’une conversion.

Pour ma part, je n’ai pas encore eu le loisir de le lire intégralement, mais, l’exhumant ces jours-ci des rayons ma bibliothèque, je tombe « par hasard » sur ce passage – point culminant du récit – où, dangereusement malade et accablé de solitude, Robinson en vient à se demander « Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi ? Qu’ai-je fait pour être ainsi traité ? » avant d’être repris dans sa conscience.

Cherchant à se soigner, il lui « revint en la pensée que les Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d’autres remèdes que leur tabac », et qu’il s’en trouve « un bout de rouleau tout à fait préparé » dans un de ses coffres.

« J’allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j’y trouvai tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l’ouvris et j’y trouvai ce que je cherchais, le tabac ; et, comme le peu de livres que j’avais sauvés y étaient aussi renfermés, j’en tirai une des Bibles dont j’ai parlé plus haut, et que jusqu’alors je n’avais pas ouvertes, soit faute de loisir, soit par l’indifférence. J’aveins donc une Bible, et je l’apportai avec le tabac sur ma table. (…) Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire ; mais j’avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières paroles que je rencontrai furent celles-ci : — « Invoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras. »

Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation ; elles firent quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins pourtant qu’elles n’en firent par la suite ; car le mot délivrance n’avait pas de son pour moi, si je puis m’exprimer ainsi. C’était chose si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler comme le firent les enfants d’Israël quand il leur fut promis de la chair à manger — « Dieu peut-il dresser une table dans le désert ? » — moi je disais : — « Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu ? » — Et, comme ce ne fut qu’après de longues années que quelque lueur d’espérance brilla, ce doute prévalait très souvent dans mon esprit ; mais, quoi qu’il en soit, ces paroles firent une très grande impression sur moi, et je méditai sur elles fréquemment. Cependant il se faisait tard (….) j’allai me mettre au lit ; mais avant de me coucher, je fis ce que je n’avais fait de ma vie, je m’agenouillai et je priai Dieu d’accomplir pour moi la promesse de me délivrer si je l’invoquais au jour de ma détresse (…)

Le 3. — La fièvre me quitta pour tout de bon ; cependant je ne recouvrai entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole : — « Je te délivrerai ; » — et l’impossibilité de ma délivrance se grava si avant en mon en mon esprit, qu’elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me décourageais avec de telles pensées, tout à coup j’avisai que j’étais si préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais la faveur que je venais de recevoir, et je m’adressai alors moi-même ces questions : — « N’ai-je pas été miraculeusement délivré d’une maladie, de la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si épouvantable pour moi ? Quelle attention ai-je fait à cela ? Comment ai-je rempli mes devoirs ? Dieu m’a délivré et je ne l’ai point glorifié ; c’est-à-dire je n’ai point été reconnaissant, je n’ai point confessé cette délivrance ; comment en attendrais-je une plus grande encore ? »

Ces réflexions pénétrèrent mon cœur ; je me jetai à genoux, et je remerciai Dieu à haute voix de m’avoir sauvé de cette maladie.

Le 4. — Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le Nouveau-Testament, je m’appliquai sérieusement à sa lecture, et je m’imposai la loi d’y vaquer chaque matin et chaque soir, sans m’astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi longtemps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j’observais religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L’impression de mon songe se raviva, et ces paroles : — « Toutes ces choses ne t’ont point amené à repentance  » — m’affectèrent réellement l’esprit. C’est cette repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu’un jour, usant la Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage : — « Il est exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner rémission. » — Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes mains vers le ciel dans une sorte d’extase de joie, je m’écriai : — « Jésus, fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne-moi repentance ! »

Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière ; car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je conçus l’espoir qu’il m’exaucerait.

Le passage — « Invoque-moi, et je te délivrerai », — me parut enfin contenir un sens que je n’avais point saisi ; jusque-là je n’avais eu notion d’aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n’est l’affranchissement de la captivité où je gémissais ; car, bien que je fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j’appris à voir les choses sous un autre jour : je jetai un regard en arrière sur ma vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes que mon âme n’implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses fautes, qui l’oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n’était plus rien ; je ne priais seulement pas Dieu de m’en affranchir, je n’y pensais pas : tous mes autres maux n’étaient rien au prix de celui-ci. J’ajoute enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu’à prendre le vrai sens des choses, c’est une plus grande bénédiction d’être délivré du poids d’un crime que d’une affliction. (….)

Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation morale commençait cependant à s’améliorer. Mes pensées étant dirigées par une constante lecture de l’Écriture sainte, et par la prière vers des choses d’une nature plus élevée, j’y puisais mille consolations qui m’avaient été jusqu’alors inconnues ; et comme ma santé et ma vigueur revenaient, je m’appliquai à me pourvoir de tout ce dont j’avais besoin et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu’il m’était possible ».

(Daniel De Foe. Robinson Crusoe. Editions Rencontre, 1967, pp.122-127)

Un chrétien peut-il lire de la fiction littéraire ?

« Lire de la bonne fiction, c’est bon pour le cerveau ! »

Un chrétien peut-il lire de la fiction littéraire ?

Et de la fiction littéraire « non chrétienne », qui plus est ?

Oui, peut-on répondre.

Après tout, nous pouvons compter plusieurs citations/ allusions à des auteurs grecs « païens » antiques dans le Nouveau Testament. Et, comme l’affirme Vincent M.T. dans un article pour Visio Mundus, blogue d’apologétique culturelle, « nulle part les Écritures n’interdisent ni ne limitent l’étude de la littérature non-biblique« . Sans doute parce que « la Bible témoigne ainsi d’une confiance absolue de ses auteurs dans la supériorité du message  qu’elle porte : elle laisse libre accès à tous les concurrents dans la grande arène des idées » !

Albert Mohler, un grand lecteur, estime, quant à lui, qu’il est important pour un leader chrétien de lire des romans de fiction, « pour le plaisir, pour apprendre et pour le contexte lui-même de l’histoire. La fiction est importante, car elle permet au lecteur [leader]de vivre à l’époque, la vie et la pensée de quelqu’un d’autre. Les romans et les nouvelles peuvent être puissants, raconter une histoire avec force. Tout en prenant plaisir à lire le récit, (nous apprenons) aussi à améliorer (nos) propres présentations narratives et (notre) aptitude à communiquer [nos propres visions]« .

Plus encore, la bonne fiction stimule le cerveau ! Il a été clairement démontré que la lecture procure des bienfaits considérables, en particulier sur la pensée, même si à ce titre, toutes les catégories d’ouvrages ne se valent pas.  88% des Français sont lecteurs, avec une nette prédilection pour le roman. Si peu d’études ont été réalisées sur le cerveau durant cette activité, l’une d’elles a montré que lire de la fiction littéraire améliore notre compréhension du comportement des autres, plus que la lecture de fiction dite « populaire ». Deux zones du cerveau sont stimulées et interagissent davantage. De quoi nous aider à choisir nos prochaines lectures !

Pour ma part, voici ce que je lis en ce moment, en y ajoutant les titres de ma « PAL » (ou Pile de livres A Lire), laquelle est susceptible de s’agrandir de jour en jour !

Guerre et paix, de Léon Tolstoï (2 Tomes) : un roman poème écrit en 1865-69, dans lequel se mêlent psychologie, épopée, réalisme et philosophie de l’histoire. La plus grande œuvre de la littérature russe et l’un des plus beaux monuments de la civilisation européenne. Lecture achevée.

Le Tour de l’oie, d’Erri de Luca, un auteur multiple dont je parle souvent sur ce blogue : Un soir d’orage, un homme – qui ressemble beaucoup à l’auteur – lit « Pinocchio » à son fils, dans la pénombre. Le narrateur rêve cette scène et un fils qui n’a jamais existé et qu’il n’a jamais eu. Il imagine qu’il lui parle de sa vie, de son enfance napolitaine et, au fur et à mesure, la parole intime donne consistance à ce fils imaginaire qui se sent citoyen de « la nouvelle Europe »…Lecture achevée.

La nature exposée, d’Erri de Luca : Dans un village au pied de la montagne, un sculpteur aide des clandestins à franchir la frontière. Bientôt, le soutien qu’il leur apporte attire l’attention des médias. Il décide alors de quitter le village et se voit proposer une tâche bien particulière : restaurer une croix de marbre, révéler la «nature» qui se cache sous le pagne du Christ. Réflexion sur le sacré et le profane, sur la place de la religion dans nos sociétés, et sur l’humanité du Christ. Lecture achevée.

Une Histoire d’amour et de tènèbres, d’Amos Oz. Il y est question d’un petit garçon qui joue à inventer des histoires, à la demande de sa mère. Il devient par la suite un grand romancier. Sa mère n’est plus là, mais il tient malgré tout à poursuivre le récit de l’existence tumultueuse de sa famille et de ses aïeux, « une histoire d’amour et de ténèbres », qui est aussi celle d’un peuple.

 

Mais comme il est aussi bon de lire comme on mange [de façon équilibrée], voici également des titres de « non-fictions » sur des thèmes d’actualité/universels (la justice, la liberté), figurant dans ma PAL et que je vous partage ici :

Vivre et penser la liberté : un inédit de Jacques Ellul (1912-1994) éclairé par les notes et compléments de Jean-Philippe Quadri, professeur de physique-chimie de Bordeaux. Ce recueil de textes de 1936 à 1992, jusque-là inédits/confidentiels et consacré à la liberté, est une bonne porte d’entrée pour découvrir les versants sociologiques et théologiques de l’oeuvre de ce penseur protestant qui a su, prophétiquement, dénoncer l’illusion de la tentation technicienne du contrôle absolu sur tout ce qui nous entoure. En cours de lecture.

Le vertige de l’Europe, d’Olivier Abel : Une réflexion vertigineuse sur l’évolution (et l’identité) de l’Europe, à l’approche des prochaines élections européennes de mai. En 1989, son utopie motrice en faisait une société ouverte. L’Europe attirait ses alentours et tendait les bras aux pays de l’Est. Et ce qui a fait l’originalité de l’Europe, son identité, son idée, c’est que ses sources ont toujours été plurielles, mixtes, entrelacées. Mais aujourd’hui, le fracas de l’Europe se traduit à la fois par des démagogies nationalistes, qui dénient cette mixité, ainsi que par le scepticisme néolibéral et techniciste, qui prétend faire le vide de toute idéologie, de toute utopie, de toute tradition. Comment, dans ce vertige, repenser l’Europe ? Lecture achevée.

Sphères de justice, de Michaël Walzer, professeur émérite à l’Institute of Advanced Studies de Princeton, et l’un des principaux philosophes politiques américains contemporains : une conception pluraliste de la justice, à l’opposée d’une théorie universelle et abstraite de la justice à la John Rawls, qui pose les bases d’une philosophie politique adaptée à un monde de valeurs conflictuelles. L’auteur soutient qu’il existe des sphères de justice distinctes, correspondant chacune à une conception particulière d’un type de bien entretenue au sein d’une communauté donnée, et relevant de critères de distribution spécifiques. Ce qui vaut dans la sphère économique ne se laisse pas transférer dans la sphère de l’éducation, ou dans celle du pouvoir politique. Contre l’égalitarisme « simple » qui vise à distribuer les biens de manière égale à moins que ce soit à l’avantage de tous d’admettre une inégalité, Walzer propose une théorie de l’« égalité complexe » : une société régie selon ce principe est une société dans laquelle aucun type de bien ne peut dominer les autres. Tout passage illégitime d’une sphère à une autre conduit à une forme spécifique de tyrannie.

 

Bonnes lectures !