« Rien de nouveau sous le soleil »

A bad idea movie spawns a TV show, toys, games and a movie sequel (Par Andy Singer)

A bad idea movie spawns a TV show, toys, games and a movie sequel (Par Andy Singer)

Un constat récurrent de « L’Ecclésiaste », un étrange livre, au ton qui l’est tout autant, et dont on croirait l’auteur cynique, pessimiste ou athée…
Sauf que son enseignement, très actuel, nous fait passer du « rien »(ou du néant, des futilités d’une vie sans Dieu) au « tout », ou ce qui donne réellement sens à la vie : voir Eccl.11v9-10 ; Eccl. 12v1-8, 13-14[la clé du livre, à ne pas manquer, pour bien comprendre l’ensemble]
Un livre à (re)découvrir, notamment ce week-end, mais à ne pas lire seul et de façon superficielle. On sera donc bien avisé de le compléter avec les livres de Job et des Proverbes : de nature à nous faire connaître la sagesse de Dieu, et un antidote à la bêtise !

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Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Le présent billet se propose de répondre indirectement, et quelque peu en avance, à la fameuse question : « que lire cet été ? » Et ce, d’autant que cela fait bien longtemps que je n’ai pas parlé de livres.

Dans le prolongement des deux billets précédents(chacun verra le lien évident)et alors que certains souhaiteraient voir les chrétiens relégués dans une posture moraliste(pour ne pas dire « moralisante »), voici(en attendant de lire peut-être l’encyclique du Pape sur le sujet) un livre stimulant et souvent drôle qui parle fort opportunément de « lien » ou de ce qui fait lien. Il s’agit de « Zeugma : Mémoire biblique et déluges contemporains » de Marc-Alain Ouaknin(Seuil, 2013. Points Essais). Une réflexion pertinente et perspicace sur « l’éthique du futur » -« le principe de responsabilité »- dans le Judaïsme. Nous avons déjà eu l’occasion d’en parler ici sur Pep’s café !

 

L’auteur : Rabbin et Docteur en Philosophie, Marc-Alain Ouaknin est professeur associé à l’Université Bar-Ilan de Ramat-Gan, en Israël. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur le Judaïsme et la pensée philosophique juive.

 

Le livre :

Il s’agit, comme l’explique l’auteur(op. cit., p 20), « non pas d’un essai, mais plutôt d’un journal philosophique, où se croisent à la fois des notes sur l’éthique et l’arche de Noé, l’ours polaire et l’exégèse biblique, l’archéologie et les cathédrales englouties, l’humour et la théologie »(et même « la théoulogie »), et, surtout, l’énigme d’un mot grec : « zeugma », qui signifie « le pont », « le lien », « le joug » et « l’attelage ».

Le zeugma est une figure littéraire où s’exprime un lien insolite, incongru, riche de sens, entre des mots, des locutions, des phrases(Ex : le « Vêtu de probité candide et de lin blanc » de Victor Hugo, dans son « Booz endormi »)….un lien de nature à nous faire rêver, rire ou sourire et voyager… qui « raconte l’essence du lien, du rapport à l’autre et au monde »(op. cit., p 21).Mais Zeugma, « c’est aussi le nom d’une ville », un site découvert en 2007 par une mission archéologique dans la moyenne vallée de l’Euphrate, en Turquie, et menacé par la construction d’un barrage. Un site où trônait une mosaïque, la « Joconde de Zeugma » (cf illustration plus haut, qui est aussi la couverture de l’ouvrage).

Coïncidence ? Sans doute pas, ou alors avec « un grand D », car pour Marc-Alain Ouaknin, « Zeugma, c’est la confrontation de la technique et de l’éthique ».

 

« Zeugma » est donc ce fil conducteur qui nous permet, avec Marc-Alain Ouaknin, de revisiter le déluge biblique(Noé et son arche) de manière pluridisciplinaire pour mieux parler des « déluges contemporains »*. En référence au philosophe Hans Jonas et à son « principe de responsabilité », l’auteur nous invite à réfléchir sur « une éthique du futur ». Son principe ? Le fameux « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » de Lévitique 19v18 doit se prolonger en « Tu aimeras ton lointain comme toi-même »(cf Luc 10v25-37). Celui que l’on ne connaît pas encore, car « caché », « pas encore né »…celui que « nos yeux ne seront plus là pour voir… »(Op. cit., pp 355-357)Car, selon la formule talmudique : « Ezéou Hakham ? Haroé èt hanolad ! » : « Qui est le sage ?** Celui qui voit le futur ! »(Op. cit., p 358) Ou celui qui dit, non pas « dans quel monde vivons-nous ? » mais « dans quel monde vivront-ils ? »

Bref, l’un de mes meilleurs livres depuis janvier 2015, qui, plaisant à lire et souvent drôle[quel livre profond a eu récemment cet effet sur vous ?], nous offre une réflexion biblique profonde et salutaire sur le passé, le présent et l’avenir, face aux « court-termismes ». Il nous invite également à redécouvir « la joie de penser », et plus exactement la joie de « penser en zeugma » : soit de construire des ponts entre des champs de savoirs apparemment indépendants les uns des autres pour mieux appréhender notre monde complexe. A l’heure de la pensée binaire et à l’heure « où l’on ne cherche plus que ce qu’on ce qu’on connaît déjà, à coups de fils rss, d’alertes google, ou de liens repérés par les amis Facebook, cultivant un entre-soi intellectuel assez dangereux »***, l’enjeu n’est pas mince. Et c’est tout le mérite de cet excellent livre. 

 

 

Notes :

* Les dérèglements économiques, sociaux, politiques, écologiques… qui ont cours dans notre monde préoccupent beaucoup Marc-Alain Ouaknin, qui s’en est expliqué sur http://cjnews.com/node/86803 :

« Le plus grand dérèglement auquel l’humanité est confrontée aujourd’hui est indéniablement le déluge d’information, celui des images et des paroles, qui ne permettent plus vraiment de se retrouver “chez soi” et qui submergent l’homme de rumeurs et d’informations à l’infini, noyant l’accès au livre, à la lecture et à l’interprétation, rendant difficile l’imagination créatrice qui ouvre à ce que la Philosophie nommait jadis “transcendance”. Nous sommes noyés par une technologie qui n’est plus maîtrisée, et qui n’est plus maîtrisable, qui propage des pléthores de rumeurs, d’informations… La communication nous assaille de toutes parts. Le téléphone, le téléphone cellulaire, l’ordinateur, l’ordinateur portable… régissent désormais nos vies. Chaque fois qu’on téléphone à quelqu’un, on lui demande: “Tu es où?” Comme si on ne pouvait plus être quelque part sans avoir à donner des explications et un compte rendu du lieu où on se trouve. C’est ce que j’appelle une crise de l’intime.

À partir du moment où on est surexposé dans l’information de soi par rapport aux autres, il n’y a plus la possibilité de se retrouver “chez soi” et d’avoir une intimité, ce qu’on appelle en grec l’oikos, qui est le véritable sens de l’écologie. L’écologie c’est le discours, la raison, la pensée de la maison, c’est-à-dire la pensée de l’intime. Or, aujourd’hui, la question de l’intime est absolument dévastée par cette surexposition du sujet qui fait, en fin de compte, qu’il n’y a presque plus de sujet. Dans le passé, le sujet était un “Je” ou un “Je suis” qui avait la capacité de se retirer dans un “chez soi”.

Les nouveaux “analphabètes” du XXIe siècle sont des personnes qui savent lire parfaitement et qui sont souvent lettrées. Nous vivons désormais ce que l’humanité a vécu aussi en 1492, quand l’imprimerie fut inventée. Nous assistons à une mutation du monde technologique. Aujourd’hui, grâce à Internet et à d’autres outils technologiques de communication très sophistiqués, nous avons accès instantanément à des kyrielles d’informations. Notre grand défi, ce n’est pas d’obtenir des informations, c’est d’apprendre à les hiérarchiser, les contextualiser, les analyser… Donc, aujourd’hui, on a une obligation de retourner à l’apprentissage de la lecture. L’humanité fait face à une nouvelle forme d’analphabétisation. Dans le passé, les analphabètes ne savaient pas lire. Aujourd’hui, les analphabètes savent lire. Tout le monde sait lire mais on est redevenus analphabètes parce qu’on ne sait pas comment lire un texte, c’est-à-dire comment avoir une compréhension réelle de celui-ci. Dans « La Torah expliquée aux enfants », j’explique pourquoi la tradition juive est une expérience et une pédagogie de la lecture basées sur l’esprit critique, la hiérarchisation et la complexification de la pensée. La Torah offre à l’homme la possibilité de se réconcilier avec la vie et la joie de penser ».

 

** Et la sagesse, souligne le blogueur « Pneumatis », c’est de « commencer par le commencement, de se soumettre à la pédagogie divine, d’être à l’écoute de la parole de Dieu, en relisant par exemple le livre des Proverbes « pour savoir sagesse et discipline, pour comprendre les dires de l’intelligence » (Pr 1,2). Car « la crainte de YHVH est le principe de la connaissance / sagesse et discipline, les fous, ils méprisent » (Pr 1,7). Et de nous inviter à relire « ce grand texte d’un père à son fils », et de le transmettre. « Le contraire serait sans doute mépriser la sagesse, endurcir notre coeur, et demeurer des serviteurs de Pharaon… au lieu de devenir des enfants du Seigneur »

*** C’est aussi le constat du blogueur « Koz », interviewé par « Les Cahiers libres ».

 

 

 

 

Les Evangéliques prendront-ils au sérieux les avertissements d’Osée 4v1-3 ?

"Pardonnez-moi, Seigneur, car j'ai surpêché", dit ce "grand pêcheur" devant l'Eternel... (Dessin de Patrick Chapatte)

« Pardonnez-moi, Seigneur, car j’ai surpêché », dit ce « grand pêcheur » devant l’Eternel…
(Dessin de Patrick Chapatte)

À quelques mois de la réunion de l’ONU sur le climat à Paris (COP21), prévue du 30 novembre au 11 décembre 2015, les catholiques et les protestants se mobilisent. De leur côté, à quelques exceptions près, les évangéliques(pourtant « pro-life ») ne semblent pas considérer la question environnementale comme prioritaire (questionnez autour de vous ! Ou bien testez…). Or, c’est un tort, et le « tort tue », c’est bien connu. Respecter l’environnement, c’est aussi respecter la vie tout court.

Que dit la Bible, Parole de Dieu ?

En Genèse 49v25, il est fait question des « bénédictions des eaux en bas » pour le peuple d’Israël. Une bénédiction qui n’est toutefois pas un « chèque en blanc », dispensant d’être sage et responsable, puisqu’elle est assortie de sérieux avertissements.

Notamment celui du prophète Osée qui déclare que nos (mauvais)choix de vie(ou « éthiques ») se payent toujours, avec des conséquences particulièrement étendues : « Écoutez la parole de l’Éternel, enfants d’Israël ! Car l’Éternel a un procès avec les habitants du pays, parce qu’il n’y a point de vérité, point de miséricorde, point de connaissance de Dieu dans le pays. Il n’y a que parjures et mensonges, assassinats, vols et adultères ; on use de violence, on commet meurtre sur meurtre. C’est pourquoi le pays sera dans le deuil, tous ceux qui l’habitent seront languissants, et avec eux les bêtes des champs et les oiseaux du ciel ; même les poissons de la mer disparaîtront » (Osée 4 :1-3).

Un avertissement particulièrement d’actualité. Et un verset des plus convaincants, relatif à la responsabilité humaine en matière de dégradation de l’environnement et de la vie. Ce n’est pas le (seul)Pape qui le dit, les scientifiques, ou même le journal « La Décroissance », mais la Parole de Dieu bien avant eux.

Cette Parole sera-t-elle prise au sérieux aujourd’hui, y compris pour ce sujet crucial ? Cet avertissement d’Osée sera-t-il pris au sérieux, « premièrement » par les évangéliques, grands lecteurs de la Parole de Dieu, au point d’alerter autour d’eux ?

 

[Note : nous faisons « relâche » pour le reste de la semaine. Prochain billet : mercredi prochain]

 

 

 

 

 

 

Pas d’exception ! Ou la leçon de « La Prophétie des Grenouilles »

"La prophétie des grenouilles", film de Jacques-Rémy Girerd(2003). Un "nouveau déluge", mais aussi une formidable leçon de vie.

« La prophétie des grenouilles », film de Jacques-Rémy Girerd(2003). Un « nouveau déluge », mais aussi une formidable leçon de vie.

Et si nous décidions de regarder, non pas « plus », mais « mieux » de films, notamment en famille et avec des enfants ?
Le choix de films témoigne d’une certaine vision du monde… et est révélateur de la place que nous accordons(ou pas) aux films étrangers (notamment non « hollywoodiens » et non exclusivement anglophones). Ces derniers nous permettent de nous sensibiliser à d’autres modes de vie, d’autres cultures et de nous rappeler que nous ne sommes pas le centre du monde. Voir « mieux » de films, c’est aussi se former en tant que spectateurs critiques, capables d’échanger et de dialoguer avec ses pairs mais aussi avec des adultes.
Ainsi, vous cherchez un film ou un dessin animé à voir en famille, avec vos enfants. Que choisissez-vous ? Et pourquoi ? Un « Disney », un « Pixar » ?…
Et si vous osiez « prendre des risques » et choisir un dessin animé…français, pour cette fois-ci ?

Par exemple, « La Prophétie des Grenouilles » de Jacques-Rémy Girerd(2003), vu hier soir ?

Une famille non conventionnelle, mais aimante et stable. (Scène de "La Prophétie des grenouilles")

Une famille non conventionnelle, mais aimante et stable. (Scène de « La Prophétie des grenouilles »)

L’histoire : Au bout du monde, loin de tout, une famille paisible, plutôt non conventionnelle. Elle est en effet composée du capitaine Ferdinand-un marin « blanc » à barbe d’un certain âge-de Juliette, son épouse « de couleur »(sans doute des Antilles)et de Tom, le petit garçon qu’ils ont adopté à la mort de ses parents naturels. L’enfant appelle ce couple « Maman » et « Grand-père ». Cette famille est installée dans une ferme coquette perchée en haut d’une colline. Elle accepte de garder la petite Lili (de l’âge de Tom), le temps que ses parents, les gardiens du zoo, ramènent d’Afrique des nouveaux « pensionnaires »-des crocodiles !

Mais au pied de cette colline, le monde des grenouilles est en émoi : il n’y a plus de doute ! Toutes les prévisions coïncident : un nouveau déluge s’annonce.
Face à l’événement, les grenouilles conviennent, à titre exceptionnel, de communiquer avec les humains.
C’est alors le début d’une grande aventure où animaux et humains vont devoir apprendre à vivre ensemble. Ce qui n’est pas toujours facile.
La phrase du réalisateur
La Prophétie des Grenouilles est une fable sociale, tragi-comique, qui pose des questions sur la tolérance, l’écologie, la difficulté de vivre ensemble, les affres de la dictature… C’est aussi une belle histoire d’amour entre deux enfants.
Prix & Festivals
Festival du Film Français de Richmond 2004 -Chine- Paris- Shanghai- Corée
Tournage en Rhône-Alpes
Le film a été entièrement réalisé au Studio Folimage de Valence. Six ans de travail, un million d’images, une équipe de deux cents personnes ont été nécessaires à la fabrication de ce film
(Source : http://rhone-alpes-cinema.fr/fr/film-la-prophetie-des-grenouilles.html )
Age conseillé : à partir de 7 ans.

 

 

Ce que j’en retiens :
Sur le plan formel, d’abord, le dessin animé est extrêmement réussi et agréable à voir. Le choix des voix est aussi très travaillé(doublages par des comédiens chevronnés : Michel Piccoli en Ferdinand, Anouk Grinberg en tortue, Annie Girardot et Michel Galabru en couple d’éléphants, Jacques Higelin en lion, Romain Bouteille, Luis Rego….)Grande richesse de vocabulaire.
Sur le plan thématique, on retient cette micro-société reconstituée sur une « arche improvisée », reposant sur une bouée géante. De prime abord, il semble bien périlleux de tenter de faire cohabiter des personnes tellement différentes (des carnivores et des herbivores dans le même bateau !), alors que l’on n’a que des patates à manger ! Pourtant, cette situation d’épreuve et de crise est une opportunité de remporter une victoire personnelle et collective, comme d’éprouver, dans un contexte plus difficile, les bienfaits du « vivre ensemble », et ce, au-delà des différences.
On relève ici le rôle essentiel de la Loi, celle du capitaine-une autorité forte, bonne et bienveillante. C’est une même loi (« universelle », commune) pour tous, qui protège tout le monde et qui ne saurait souffrir d’aucune exception (« on ne mange personne » et « on ne se mange pas entre nous »)-seule condition pour que tout le monde reste en vie.
Certes, cette Loi est contraignante et vivre ensemble est très difficile pour tout le monde. Mais l’on voit aussi ce qui se passe, lorsque l’on prétend violer cette loi, sous prétexte qu’elle serait « mauvaise » et « contraire à ma nature, mes besoins, mes intérêts », et lorsque l’autorité est chassée de cette société, pour être remplacée par une figure de pouvoir, manipulant tout le monde (notamment « les bas instincts »). C’est la porte ouverte à un danger encore plus grand que la situation de crise, et la mise en danger de tous, sans exception.
Autres thèmes :
On apprendra encore que « vengeance n’est pas justice » et qu’il est aussi vain de chercher le moindre bouc émissaire, à des fins « expiatoires » et dans « l’espoir que tout ira mieux ». Un seul est mort pour vous, et une fois pour toutes.
Le thème du film fait inévitablement allusion au déluge de Noé, sans pour autant que l’on ait une explication pour ce nouveau « déluge » (d’autant plus que…cf Gen.9v11) ; la question « des origines » est aussi posée, avec une explication plutôt « mythologique » de la création du monde, venant se mêlant à une explication scientifique de l’origine des comètes.
Des « questions métaphysiques » autour de la mort (la vie après la mort) sont également posées.
D’autre part, un mot sur ces grenouilles, qui se sont mobilisées pour faire connaître « leur prophétie » au monde, quoique non « aux sages et aux intelligents », mais « aux enfants ». Et ce, sans se préoccuper de ce qui peut leur arriver à elles, pour que l’humanité soit sauvée. En cela, le titre du film, comme l’acte altruiste de ces grenouilles, donne du poids et du sens au don et à la gratuité. C’est cela, l’esprit de l’Evangile : « vous avez reçu gratuitement ; donnez gratuitement », a recommandé Jésus. Un esprit dont notre monde, où tout semble se vendre et où il faut (se) vendre, en est malheureusement dépourvu.
Enfin, nous terminerons sur le thème de l’adoption, très présent dans ce film. On relèvera la difficulté du petit garçon à appeler son père d’adoption « papa ». Pour lui, il n’est que « grand-père ».
Pour nous aussi, chrétiens, ayant mis notre confiance en Jésus-Christ, sauveur et seigneur, notre relation avec Dieu est révélatrice de qui nous sommes. La Bible nous dit que nous avons été « adoptés » (Rom.8v15 ; Jean 1v12 ; Eph.1v5 ; Gal.4v5….). Mais qui est Dieu, pour nous ? Est-il pour vous un « grand-père à barbe blanche », certes « très gentil » et peut-être assez « distant » ? Ou bien est-il votre « Père » ? Un chrétien, estime James Packer dans « Connaître Dieu », est celui « qui connaît Dieu comme Père ». Et « le Père Lui-même (nous) aime ».

« Foireux liens » de juin(10) : « louange (trop ?) contemporaine »

Notre louange "contemporaine" : que me "chantez-vous là" ?

Notre louange « contemporaine » : que me « chantez-vous là » ?

Notre louange (serait-elle trop) contemporaine ? Si oui, qu’entendre par là ? A découvrir, pour ces 10èmes « foireux liens », des articles de la Rebellution, de Théologeek, Yannick Imbert(« la grâce dans l’encrier »), Daniel Saglietto (La Revue Réformée)…sur cet inépuisable sujet, ainsi que sur « la professionnalisation » et l’activisme dans l’Eglise. Et bien d’autres sujets !

 

Témoignage d’un « leader de louange », sur « La Rebellution ».

« Le danger mortel de la louange contemporaine », un article (au titre polémique, mais très édifiant, à lire absolument)sur « Theologeek ». Avec ce commentaire d’un internaute(« Emmanuel ») : Nous connaissons aujourd’hui « le modèle des chantres qui conduisent la louange, avec un orchestre, des choristes et surtout une liste de chants préparée en avance: une révolution difficile à mesurer aujourd’hui par une génération plus jeune. Mais ne serions-nous pas allés trop loin dans ce modèle ? Les chantres ont-ils piqué la louange à l’église ? Serait-il temps d’y réfléchir et de sortir de l’excès pour revenir à l’équilibre ? Ou mieux de redonner la louange à l’église… ? »

« L’influence de notre culture sur la louange » de Daniel Saglietto, également passionné de musique, pour La Revue Réformée :
Nos nouveaux cantiques sont-ils « saturés » de l’Evangile, offrant, à un monde qui est en pleine « dérive », une vision du « trône de Dieu » et de « l’agneau immolé qui se tient debout » ? Ou sont-ils des « dérivés » de la culture ambiante, « vaporisés » d’un « parfum évangélique » : le relativisme, l’individualisme, le consumérisme thérapeutique, le sentimentalisme « mielleux » ?

 
« Pourquoi Les hommes ne chantent plus. Ou : l’érotisation de Jésus (?) ». Par Yannick Imbert, Professeur d’Apologétique et d’Histoire de l’Eglise (Faculté Jean Calvin, Institut de Théologie Protestante et Evangélique), sur son blog « La grâce dans l’encrier » : « ….Oui les hommes sont présents. Ils semblent chanter mais, malgré (son) audition limitée, (l’auteur a) quand même l’impression que nous faisions tous du playback ». Plusieurs raisons à cela, dont la première « est la professionnalisation de nos chants, voire de nos « groupes de louange »(…)Déjà que ces messieurs ne sont pas forcément portés au chant (…)mais si en plus vous nous mettez devant les yeux un groupe de cinq musiciens et de trois chanteurs avec micros : (1) Je suis porté à vous écouter plus qu’à chanter, et (2) j’ai un bon prétexte pour ne pas chanter puisque de toute façon, personne ne s’entend chanter ! Et ainsi, certains de nos cultes sont devenus des scènes musicales. La qualité musicale est excellente(…)Mais le message envoyé est souvent : Bienvenue ! On espère que vous allez apprécier le show ! Laissez les pro chanter et contentez-vous d’apprécier ». Est-ce vrai dans toutes les églises ? Et dans la vôtre ?

 

 

 
« Hors sujet » et autres sujets :

Du même Yannick Imbert : « Chroniques des Mystagogues » : Si le démagogue guide par le sentiment et la facilité ; le mystagogue, quant à lui, guide en voilant le sens de ce qu’il dit.

Ex : « LES JEUNES SONT L’AVENIR DE L’ÉGLISE »

Ex : « SOYONS PROS ! LA TYRANNIE DU PERFORMING »

Ex : « TU N’AS PAS D’HUMOUR » (ou « Il faut être cool »)

 

Sur TGC Evangile 21 :

« 10 raisons de diminuer les activités de votre église » : êtes-vous concerné ? 😉

« Discipline » : vous avez dit « discipline » ? Le sujet serait-il « tabou » ?

 

Après ce tour d’horizon évangélique, nous terminons par ce zoom sur un blogueur catholique, de nature, peut-être, à inspirer les protestants également présents sur la toile :

« Koz Toujours a 10 ans ! Interview d’Erwan Le Morhedec »
Par Charles Vaugirard, 27 mai 2015, pour « les Cahiers libres »
“L’important n’est pas de réussir, ce qui ne dure jamais ; mais d’avoir été là, ce qui est ineffaçable” cette citation de Jacques Maritain est la devise du blog « Koztoujours, tu m’interesses » tenu par Erwan Le Morhedec, alias « Koz ». Ce blog a eu dix ans le 1er juin : Dix ans de présence sur le Web, dix ans “qu’il est là” au coeur de l’actualité. Interview en exclusivité pour Les Cahiers Libres.

Extraits :
Charles Vaugirard : En 10 ans, Internet et la blogosphère ont beaucoup évolué, notamment avec l’arrivée de Facebook et Twitter. Comment ces réseaux sociaux ont impacté le débat sur Internet et les échanges sur votre blog ?
Koz : Je crois que, malheureusement, ils ont tué les blogs et, en grande partie, l’idée d’une démocratie numérique. Ils ont asséché les blogs, noyé des vocations dans la masse anonyme de Twitter ou le cercle communautaire de Facebook. Finalement, le citoyen qui tenait une occasion d’exister, au moyen d’une position étayée, a vu cette occasion lui échapper. Ce qui portait la promesse d’un débat un peu structuré s’est perdu dans des saillies éphémères. C’est vraiment une occasion manquée.
Twitter et Facebook ont en commun de favoriser un débat hystérisé. Parce que l’un comme l’autre favorise l’immédiateté. Twitter, lui, privilégie le discours péremptoire puisque la nuance ne tient pas en 140 caractères. Quant à Facebook, le fonctionnement de son algorithme favorise ce qui suscite des réactions, et fait donc remonter le formidable comme le scandaleux. Le complotiste fonctionne aussi très bien puisqu’il suscite la réaction de ceux qui adhèrent comme de ceux qui contestent.
J’ajouterais encore que Facebook a restreint le paysage à ce que vos (plus ou moins) proches vous en montrent, alors que le web avait à l’origine l’avantage d’ouvrir nos horizons.
Quel conseil donneriez-vous à un chrétien qui souhaiterait créer son blog ?
Je ne donnerais pas un conseil différent à un chrétien ou à un non-chrétien. Certes, « à ceux à qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé » (de mémoire), et donc l’exigence est plus forte pour un chrétien. Il lui appartient de s’assurer qu’il n’écrit rien qui soit en contradiction avec sa foi et, lorsque des contradictions intérieures se font jour, de chercher à comprendre d’où elles viennent et à quelles éventuelles faiblesses elles puisent en lui(…)Il lui appartient aussi d’agir en chrétien, que ce soit par le souci de la vérité – et donc, pour commencer, en vérifiant ce qu’il diffuse – ou dans son comportement… et de se relever chaque fois qu’il tombe, en gardant le regard sur son horizon(…)Dans les temps présents, je pense qu’il lui est demandé tout à la fois de ne pas céder sur la vérité pour gagner en confort, que ce soit au sein de la société ou parmi les chrétiens eux-mêmes, et d’être véritablement un artisan de paix, dans un monde qui ne manque pas de boutefeux.

 

 

« Il n’est pas pire de mourir… »

"Si à 50 ans on n'a pas de rolex, c'est qu'on a raté sa vie", a dit un jour le publicitaire Jacques Séguéla. Celle-ci donne bien le sens des aiguilles mais illustre malheureusement le non-sens de la vie... Dessin de Louison.

« Si à 50 ans on n’a pas de rolex, c’est qu’on a raté sa vie », a dit un jour le publicitaire Jacques Séguéla.
Celle-ci donne bien le sens des aiguilles mais illustre malheureusement le non-sens ou la vanité de la vie…
Dessin de Louison.

Il n’est pas pire de mourir.

Le pire est de passer à côté* du plan de Dieu pour ta vie**, a dit l’un de mes pasteurs, lors d’une prédication du dimanche.

Pouvoir dire, à l’instar de cet homme engagé dans 2 Tim.4v7-8.

Des exemples actuels d’hommes ayant « réussi dans la vie »(Jean 3v1-10 et ss ; Actes 8v26-40 ; 2 Rois 5v1), mais qui n’ont pas « réussi leur vie »…jusqu’à une rencontre décisive !

 

 

Notes :

* »Passer à côté de », ou « manquer la cible, le but », est le sens de « pécher » !

** cf 1 Tim.2v4-6 ; Jean 3v16

Notre regard sur la justice ou « Le conte des balances »

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant, par Andy Singer

Qu’est-ce que la justice ? La justice de Dieu ?

Une question essentielle qui mérite une étude biblique à elle toute seule. Et ce, d’autant plus que, de même qu’il ne saurait y avoir d’unité sans vérité, il ne saurait y avoir de paix sans justice.

Qu’est-ce que la justice ? Comment « bien juger » ? Tout dépend « de quel côté l’on se place ».

Et Dieu, dans tout cela ? De quel côté se place-t-Il ? Et Ses prophètes, parlant en Son nom ?

Pour illustrer ce propos, voici un conte ou une parabole moderne, intitulé : « le conte des balances ». L’on parle bien ici de ce qui sert à peser et non du terme argotique servant à désigner les indicateurs ! 😉

 

Il y avait une fois, dans une ville d’orient dont je ne me rappelle plus le nom, un vieux sage nommé Abou ben Khalif. Il était si vieux que personne ne se souvenait de l’avoir vu jeune, si blanc, qu’on ne pouvait même pas imaginer que ses cheveux eussent été noirs, si cassé qu’on aurait dit qu’il était né bossu, avec une béquille à la main.
A la fin pourtant, il atteignit la limite des jours ; et comme il se sentait sur le point de mourir, il fit appeler le cadi, c’est-à-dire le juge du village.
-« Cadi », lui dit-il d’une voix faible, « ouvre ce coffre et prends-y mon héritage : il est pour toi. »
Le cadi ouvrit avec empressement le coffre, qui était grand ; mais il fit la grimace en s’apercevant que le coffre était vide, ou presque : il ne contenait qu’une petite balance aux plateaux de cuivre.
-« Prends cette balance », continua le mourant. « Tu découvriras bien vite ses propriétés merveilleuses. Non seulement elle pèse exactement tous les poids, du plus lourd au plus léger, malgré sa petite taille ; mais tu peux y peser bien d’autres choses que des marchandises. Tu peux y peser les actions et les pensées des hommes, leurs paroles et leurs promesses. Jamais elle ne te trompera. Il faut faire bien attention, seulement… »
-« ….Seulement ?… » demanda le cadi.
Mais le pauvre vieux sage fit un signe de la main pour dire qu’il ne pouvait plus parler ; la parole, en effet, s’étrangla dans sa gorge, et à l’instant même, il expira.
Le cadi se trouva à la fois très heureux et très embarrassé. Heureux parce qu’il aimait la justice et la gloire ; il pensait qu’avec l’aide de ses balances, il deviendrait bientôt le plus sage des cadis, agréable aux yeux de Dieu et de grande réputation parmi les hommes. Embarrassé, parce qu’il comprenait que le vieux sage aurait voulu lui donner encore un renseignement, lui faire une recommandation suprême : mais il ne pouvait deviner laquelle. Les parents et les voisins du mort arrivèrent pour rendre à sa dépouille les derniers devoirs ; le cadi mit les balances sous son bras et rentra chez lui.
A quelques jours de là, deux marchands vinrent trouver le cadi. L’un d’eux, Mohammed, avait prêté à l’autre, qui s’appelait Omar, cent dinars d’argent, six mois plus tôt. Omar venait de rendre les cent dinars, ou du moins il affirmait les avoir rendus ; Mohammed, au contraire, soutenait n’en avoir reçu que quatre-vingt-dix et réclamait les dix derniers. Le cadi les écouta. Chacun d’eux affirmait et jurait, invoquant le nom saint de Dieu au milieu d’une histoire si embrouillée que le Bon Roi Salomon lui-même n’y aurait rien compris. Le cadi se tirait la barbe, perplexe.
-« Mais, au fait », pensa-t-il tout à coup, « c’est le moment d’essayer ma balance ! »
Il alla chercher la petite balance(…) Dans l’un des plateaux, il mit cent dinars d’argent et, sur l’autre, la parole d’Omar qui disait les avoir rendus. Les cent dinars étaient plus lourds que la parole d’Omar.
-« Hum !… » fit le cadi, qui ôta un dinar, puis deux, puis trois, puis dix. Alors, lorsqu’il n’y eut plus que quatre-vingt-dix dinars, les deux plateaux s’équilibrèrent(…)exactement. Il se tourna vers Omar, stupéfait :
-« Tu n’as rendu que quatre-vingt-dix dinars ; donne le reste ».
Omar s’exécuta. Mohammed se réjouit ; ils sortirent tous deux remplis d’admiration pour la sagesse du cadi aux balances.
Le surlendemain, deux hommes se présentèrent devant la porte du cadi. Ils étaient très rouges, les habits en désordre : l’un se tenait la joue droite à deux mains ; l’autre appuyait fortement un chiffon de linge sur son côté gauche ; un peu de sang coulait entre ses doigts.
-« Sage cadi », s’écria le blessé, « cet homme vient de me frapper d’un coup de couteau, la blessure me brûle et mon sang coule. »
-« Très sage cadi », reprit l’autre, « il ne te dit pas qu’il m’a, le premier, insulté et frappé du poing, si fort qu’une de mes dents m’est tombée de la bouche et que je l’ai crachée comme un noyau de datte. »
-« Et que voulez-vous ? » demanda le cadi.
Ils dirent ensemble : « justice ! »
Le cadi alla chercher sa balance : il mit d’un côté la dent arrachée, de l’autre le coup de couteau. Le coup de couteau était beaucoup trop lourd.
-« Hum !… » fit le cadi. « Cela ne va pas ». A la place du coup de couteau, il mit successivement un coup de poing, un coup de pied, un coup de bâton…les deux plateaux n’arrivaient pas à s’équilibrer.
-« J’y suis ! » s’écria-t-il tout à coup. En face de la dent arrachée, il mit sur le plateau une seconde dent : et aussitôt les deux plateaux restèrent de niveau et immobiles.
-« Voici ma sentence », dit gravement le cadi. « Tu as eu tort de lui faire sauter une dent, mais il a eu tort de te rendre un coup de couteau. Pour sa dent arrachée, il avait le droit de te prendre une dent : ni plus ni moins. C’est clair ? »
Et il renvoya doucement les deux plaideurs, si surpris d’une pareille sagesse qu’ils en oubliaient leur querelle.
Bientôt, comme il l’avait souhaitait, sa réputation s’étendit dans toute la contrée et même dans les pays voisins : on venait de loin consulter le cadi aux balances ; devant lui, le mensonge hésitait, la ruse était confondue, tous l’appelaient le juste et l’ami de Dieu.
-« J’ai été bien sot », se disait-il parfois, « de me faire du souci pour cette phrase inachevée d’un vieux mendiant. Sans doute, il avait perdu son bon sens au dernier moment, ce qui peut arriver aux plus sages. J’ai eu assez de pénétration pour trouver la manière de me servir de ces balances, sans avoir besoin qu’on me donne la leçon. Les balances sont bonnes, mais il est vrai aussi que je suis sage. »
L’orgueil remplissait son cœur et il ne s’était jamais dit qu’il y a, peut-être, une justice plus juste et plus difficile à rendre que celle qu’il pratiquait.
Un jour d’entre les jours-il était devenu vieux à son tour et sa tête s’inclinait sous le poids des années-un jour d’entre les jours, comme il rêvait, assis devant sa porte, il vit venir à lui un jeune voyageur, beau de visage, droit de stature, l’air noble et radieux, qui le salua respectueusement. Le cadi lui répondit avec bienveillance et même avec curiosité car les voyageurs sont souvent des envoyés de Dieu qui nous apportent des enseignements pleins de profit.
-« Bienvenu sois-tu », dit-il, « en ce pays…. »
Le jeune voyageur tira de sous son burnous une sorte de boîte en osier de forme allongée.
-« Je suis venu », dit-il, « exprès pour te voir et t’apporter ceci… »
De la boîte d’osier, il sortit une balance aux plateaux de cuivre, exactement semblable à celle du cadi.
-« Cette balance », dit-il….
-« J’ai la pareille », répliqua le cadi.
-« Crois-tu ? » demanda l’étranger.
Le lendemain était un jour de marché. Les jours de marché, le cadi s’installait avec ses balances sur le pas de sa porte(…)Du matin au soir, il pesait sa justice, comme un marchand d’épices pèse du poivre, avec soin, avec précision, mais sans hésiter. Il venait de s’asseoir(…)quand il vit reparaître l’étranger. Celui-ci le salua en s’inclinant profondément, la main sur le cœur, ce qui est le signe du plus grand respect ; puis il s’assit par terre à quelque distance, sans façon, ses balances entre les pieds.
Les premiers qui se présentèrent furent deux jardiniers qui travaillaient au jardin du cadi. Ils venaient toucher leur salaire de la semaine, ayant chacun bêché, arrosé, ensemencé la moitié du jardin. C’était si simple que le cadi n’aurait même pas eu besoin de balances pour régler cette affaire-là. Toutefois, il pesa scrupuleusement deux salaires égaux et remit à chacun des jardiniers ce qui lui était dû. Tous deux s’en allaient contents, ou du moins sans rien dire, quand l’étranger les arrêta au passage.
-« A mon tour », dit-il, « si le cadi le permet ».
Le cadi comprit que l’étranger voulait essayer ses propres balances ; il fit oui de la tête et de la barbe, bien sûr que sa pesée était juste. Alors l’étranger mit sur un plateau le salaire du premier jardinier, et, sur l’autre, la femme et les trois petits enfants qu’il avait à nourrir ; et le salaire se trouva beaucoup trop léger(…) Il ajouta quelques pièces de monnaie dans le plateau du salaire ; l’équilibre s’établit ; après quoi, il donna au jardinier son salaire ainsi augmenté. Le cadi était stupéfait et vexé.
-« Je me serai donc trompé ? » s’écria-t-il.
-« Il faut le croire », répliqua l’étranger.
-« Et l’autre ? »
-« Nous allons voir ».
L’étranger recommença l’opération pour le second jardinier ; mais comme ce jardinier était célibataire et n’avait personne à nourrir, le salaire se trouva suffisant, et l’équilibre s’établit du premier coup.
-« Pour celui-là », dit l’étranger, « son compte est juste. » Ce qui consola un peu le cadi.
Le cadi n’avait pas encore eu le temps de bien réfléchir à ce qui venait de se passer qu’un maître et son esclave parurent devant lui. L’esclave était entravé comme un bœuf par de grosses cordes aux pieds et aux mains. Le maître avait un bandeau sur l’œil.
-« Lumière de justice ! » dit le maître en s’inclinant, je n’ai pas voulu châtier moi-même la faute de mon serviteur, je viens m’en remettre à ta sentence. »
-« Tu as bien fait », répliqua le cadi gravement. « Le châtiment qui vient du juge est la justice ; de l’offensé, c’est la vengeance. »
-« Il m’a », reprit le maître, « désobéi et résisté ; et comme je lui reprochais sa rébellion, il s’est jeté sur moi avec tant de violence que mon œil gauche a perdu la vue. »
-« Pour un œil… » reprit le cadi. Mais il n’osa pas achever sa phrase ; il regardait l’étranger.
-« Pèse », dit l’étranger ; je pèserai après. »
Alors le cadi plaça dans un plateau l’œil crevé du maître, et, dans l’autre, l’œil qu’on allait arracher à l’esclave. Il avait fait cette pesée des centaines de fois et, cette fois encore, l’équilibre se trouva juste. Mais il éprouvait tout de même un peu de doute et d’inquiétude devant son infaillible balance.
-« A ton tour », dit-il à l’étranger.
Alors l’étranger mit dans un plateau le châtiment et dans l’autre toute la vie misérable de l’esclave, les mauvais traitements qu’il avait souvent reçus, ses journées de travail sans récompense…et le châtiment se trouva beaucoup trop lourd.
-« Tu vois… », dit l’étranger.
C’était la première fois que le cadi remettait une sentence à la huitaine ; aussi les plaideurs furent-ils stupéfaits. Ils le furent plus encore quand le cadi déclara qu’il se sentait souffrant et que le reste de l’audience aurait lieu plus tard. Il fit signe à l’ étranger, l’étranger le suivit, et ils s’enfermèrent ensemble dans la chambre la plus secrète de la maison.
-« Jeune homme », dit le vieux cadi, « tes balances me paraissent meilleures que les miennes. Vends-les-moi. »
L’étranger se mit à rire.
-« Tes balances », dit-il, « sont excellentes, tu n’en trouveras pas de meilleures. La question est de savoir ce que tu mets dans les plateaux(…)Quand tu mets sur un plateau le salaire de ton serviteur, que mets-tu sur l’autre ? »
-« Mais…son travail », fit le cadi.
-« Tu n’as jamais pensé à compter aussi les petits enfants du jardinier, le pain qu’il faut leur donner, leurs cris quand ils ont faim ? »
-« Non », avoua le cadi.
-« Tu mets sur un plateau le châtiment. Et sur l’autre ? »
-« La faute », répliqua vivement le cadi, « la faute et l’offensé. Jamais je n’ai permis qu’on prît plus d’une dent pour une dent, plus d’un œil pour un œil. »
-« Tu n’as jamais pesé l’ignorance du coupable ? Les injustices qu’il a souffertes ? »
-« …Non », avoua le cadi.
Il resta longtemps songeur(…)
-« Je commence à croire », dit-il enfin, qu’Abou ben Khalif voulait m’expliquer tout cela quand la mort lui a coupé la parole. Ses balances sont de bonnes balances. Peut-être n’ai-je jamais su bien m’en servir. »
-« Peut-être », dit l’étranger.
-« Pourtant », reprit le vieil homme, « pourtant j’ai aimé la justice ; à présent que je vais mourir, je ne regrette pas de lui avoir consacré ma vie. D’autres la serviront mieux, je m’en réjouis. »
-« Tu peux », dit l’étranger, « la servir encore. »
-« Non », répliqua le vieux cadi. « Je ne saurai pas faire ces pesées nouvelles. Du reste, je sens que je vais mourir ; je comprends que tu as été envoyé ici par Dieu pour m’enseigner avant ma mort ce que je n’avais pas trouvé tout seul et pour me remplacer(…) C’est toi qui va devenir le cadi aux balances. Tu feras de meilleures pesées. Promets-moi seulement de ne pas apprendre aux hommes à railler et à mépriser ma mémoire ; car enfin j’ai fait ce que j’ai pu. »
-« Je te promets », répondit l’étranger. « Quand j’aurai pesé et jugé toute ma vie, peut-être un autre viendra-t-il me dire à son tour qu’il fallait mettre autre chose dans les plateaux. »
-« Ce qui me chagrine », reprit le cadi d’une voix affaiblie, « ce qui me chagrine, c’est de voir que la justice est changeante. Je me la représentais éternelle et toujours pareille. »
-« Elle l’est », dit l’étranger. « Seulement nous ne la découvrons que petit à petit. Ce qui change, ce n’est pas la justice, c’est l’idée que nous nous en faisons. C’est nous qui nous trompons, ce n’est pas elle. »
-« J’aime mieux ça… », murmura le cadi.
Sa vieille tête s’inclina sur sa vieille poitrine, il poussa un vieux soupir : il était mort.

 

 

Pour aller plus loin :

« Tu ne commettras point d’iniquité dans tes jugements : tu n’auras point égard à la personne du pauvre, et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice » (Lévit.19v15) ; « Vous ne commettrez point d’iniquité ni dans les jugements, ni dans les mesures de dimension, ni dans les poids, ni dans les mesures de capacité. Vous aurez des balances justes, des poids justes, des épha justes et des hin justes. Je suis l’Éternel, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte. »(v35-36)

« L’Eternel est juste dans toutes ses voies et bienveillants dans toutes ses oeuvres »(Ps.145v17) ; Il « fait droit aux opprimés »(Ps.146v7)-c’est à dire qu’Il entend leurs cris et considère que leurs plaintes « pèsent » suffisamment pour être intervenir en leur faveur.

Voici une situation, concernant « le géant » Amazon, dans cet article de Jean-Baptiste Malet, paru en novembre 2013 dans « Le Monde diplomatique »(« Amazon, l’envers de l’écran »). Comment « jugeriez-vous » cette situation ? « De quel côté » vous placez-vous ? Et pourquoi ?

 

Notes :

D’après Waltz, Henriette. Le Conte des Balances IN Récits et nouvelles – 1 (ANTHOLOGIE) Textes réunis par Jacques GOUTTENOIRE. HACHETTE, 1978

Le conte est tirée originairement des « Histoires pour le petit François ». Ed. Fernand Nathan
(L’auteure, née en 1875 et morte en 1968, fut professeur de philosophie et enseigna plusieurs années à Alger. Pourrait-on refuser de voir un lien entre ces faits, la forme du conte et son cadre ? )