Foireux liens de Novembre (12) : « Penser juste dans un monde complexe »

Un monde binaire : les gentils et les méchants

Un monde binaire : les gentils et les méchants

Sans oublier d’être vrai et bon*….

« Puisque la vie continue, autant la rendre plus belle », écrit magnifiquement le journaliste et blogueur catholique « Joseph Gynt » dans « Les Cahiers libres ». Lequel est conscient que « nous, chrétiens, savons bien qu’on ne change pas une société sans convertir le cœur des individus qui la composent ». Le « cœur des individus », mais avant tout le nôtre, d’où l’importance de nous ramener « à nos engagements premiers : « là où est la haine, que je mette l’amour, là où est l’offense, que je mette le pardon… Là où est l’erreur, que je mette la vérité ! » Dans ce cadre, poursuit Joseph Gynt, « les blogs et les réseaux sociaux peuvent être des armes d’évangélisation massive[face à la destruction et à la distraction massives], si nous osons y proclamer ce qui nous anime ».
La mission du chrétien serait donc de « rendre la vie plus belle »….et surtout, face aux extrémismes et aux fanatismes, peut-être moins simpliste, moins « binaire », comme nous y invite Yannick Imbert, professeur d’apologétique à la Faculté Jean Calvin(Aix-en-Provence) dans deux billets tout à fait salubres et pertinents, à ne pas manquer cette semaine** :

1)Sur Le Bon Combat, il réagit à un vieil article[plutôt un dessin] intitulé « Naissance du Christianisme vs naissance des autres religions », mettant en garde : dans notre démarche d’ « apologétique »(de « défense de la foi »), « ne nous focalisons pas sur des résumés trop rapides »[ou des schémas trop simplistes], mais « concentrons-nous plutôt sur les personnes qui croient », lesquelles sont en réalité souvent plus complexes que les étiquettes qu’on leur colle pour se rassurer. C’est moi qui souligne : l’attitude à adopter devrait être la même envers des croyants d’autres confessions chrétiennes, qu’ils soient protestants(historiques ou luthéro-réformé), évangéliques-« charismatiques » ou « non charismatiques », « pentecôtistes », « baptistes », « libristes », « mennonites », « adventistes », « darbystes », et autres « istes » ou « iques »…

2)Sur son propre blogue-« De la Grâce dans l’encrier »,  il relève combien notre « éthique chrétienne » devrait nous interdire « de raisonner par peur, mais » plutôt nous exhorter « à raisonner par justice et compassion ».

Au lendemain des attaques du 13/11/15 sur Paris, Yannick Imbert analyse les récentes déclarations sur l’Islam de Franklin Graham, qui comptent parmi les posts publiées sur les réseaux sociaux, récapitulant, selon lui, « tout ce qui convient de ne pas dire ».
Car Franklin Graham, « fils de l’icône Billy Graham, n’a pas que son nom pour se faire entendre. Evangéliste et missionnaire(…)sa volonté de servir l’Église de Christ, son dévouement à Christ et à la proclamation de l’Evangile ne fait aucun doute. Malheureusement, certains de ses propos affectent la crédibilité de son discours ».
Un dérapage que nous, chrétiens, ne pouvons nous permettre « dans ces temps douloureux, temps de crise et d’incertitude », où « ceux qui se disent disciples de Christ doivent démontrer, plus que jamais, qu’ils sont renouvelés à son image ». La suite à lire ici.

Et puisque l’on parle du danger d’une vision simpliste du monde – d’un monde qui serait « binaire », ne manquez pas de découvrir cette étonnante analyse de la pensée(non moins étonnante) du philosophe Dany-Robert Dufour au sujet du « mystère de la trinité » – un « devoir de philo »(04/04/15) pour le journal québécois « Le Devoir »***. L’exercice ne manque pas d’intérêt dans ce qu’il pousse nos contemporains à se demander en quoi cette « affaire trinitaire » pourrait encore concerner nos sociétés occidentales largement postchrétiennes ? « Pourquoi la pensée séculière et les non-croyants devraient-ils s’y intéresser ? Et, finalement, quel éclairage critique pourrions-nous en tirer sur l’état de nos débats publics et de nos liens sociaux ? »
Dans son livre intitulé « Les mystères de la trinité » (publié chez Gallimard en 1990)****,  Dany-Robert Dufour avance que « l’homme est trinitaire ». Une affirmation étonnante, vu que l’ouvrage n’est pas un traité de théologie et que son auteur n’est pas un croyant. Mais ce dernier , qui « parcourt l’histoire de la raison occidentale », y « discerne une lutte constante entre ce qu’il appelle « trinité » et « binarité » (…)toute l’histoire de la pensée en Occident (étant) le théâtre d’une éternelle tentation : la volonté de réduire le ternaire au binaire. De ce fait, la structure trinitaire (dont le dogme chrétien représente la sublimation par excellence) a toujours été une écharde au pied de cette raison occidentale », faisant « trébucher » celle-ci « sur ses limites ». De quoi faire réfléchir les chrétiens également « tentés » de se passer du dogme trinitaire, jugé « compliqué » ou « peu utile »….
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Et dans la foulée, pour terminer, une invitation à « Sortir de sa culture, rencontrer les autres », par Benjamin H. Un article publié dans la revue de réflexion biblique « Promesses » (n° 171 jan – mars 2010. Dossier « Foi et société »), et que l’on peut également retrouver dans un autre numéro, sur « l’Evangélisation personnelle », sous cet autre titre « choc des cultures ».
Son auteur a travaillé plusieurs années dans un pays du Sahel. Il est aujourd’hui responsable d’une organisation chrétienne internationale ayant son siège en France. Ici, il soulève que « le défi de la communication avec les musulmans n’est pas seulement d’ordre théologique, mais aussi d’ordre culturel(…)Dans notre communication de l’Évangile, quelles sont les limites à ne pas dépasser entre transmission du message du Christ et envahissement culturel ? »

Bonnes lectures ! Ne manquez pas de nous partager le fruit de vos réflexions, qui, nous l’espérons, seront nombreuses, en bas d’article.

 

 

Notes :

* »Bon », non dans le sens d’être « performant » ou « rentable », mais plutôt dans le sens de manifester de la bonté et de la compassion, à l’image de Dieu qui est « bon ».

** Du même Y.Imbert, voir encore cet autre article sur le site TGC – Evangile 21 : « les enfants non religieux » seraient-ils « plus altruistes que ceux élevés dans une famille de croyants ? »
Le professeur d’apologétique revient sur une étude présentée comme étant « scientifiquement démontrée », publiée le 5 novembre dernier dans « Current Biology ». Laquelle « conclut, après expérimentation, que les enfants athées sont plus altruistes que ceux élevés dans une famille « religieuse » – musulmane, juive, ou chrétienne. Dans les mots mêmes de l’étude : « Nos résultats démontrent fermement que les enfants des familles qui s’identifient à l’une des deux grandes religions du monde (christianisme et islam) étaient moins altruistes que les enfants de familles non-religieuses. » A ce sujet, Y. Imbert affirme qu’il n’y a pas lieu de s’angoisser, et il explique pourquoi.

*** Deux fois par mois, « Le Devoir » lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

**** http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-des-Sciences-humaines/Les-Mysteres-de-la-trinite (Compte-rendu ici : http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1992_num_47_1_279033_t1_0119_0000_001 )

 

« Soyez mes imitateurs, comme je suis moi-même un imitateur »…(1 Cor.11v1)

"Droit d'auteur" : La question n’est pas : « quel est le bien de l’auteur », mais « quel est le bien de la communauté ». Ou, « est-ce que je me sers de la communauté, ou est-ce que je sers la communauté? »

« Droit d’auteur » : La question n’est pas : « quel est le bien de l’auteur », mais « quel est le bien de la communauté ». Ou, « est-ce que je me sers de la communauté, ou est-ce que je sers la communauté? »

Télécharger illégalement, serait-ce « pécher inconsciemment » ? s’interroge Gilles Colin, titulaire d’un Master 2 de philosophie des sciences économiques, dans un billet pour Le Bon combat.
Ainsi, selon l’auteur, « qui vole un œuf vole un bœuf*, mais qui consomme un bien virtuel sans le payer, commet-il un méfait ? » Avec une liste de « 4 principes bibliques à considérer avant de consommer un bien non-gratuit sans le payer » : se soumettre aux autorités, rendre à chacun son dû, aimer son prochain comme soi-même et se concentrer sur l’essentiel (soulevant le principe de sobriété, à contre-courant de la société de consommation).

En contraste, voici deux autres articles intéressants et courageux. Leurs auteurs ont le mérite d’ouvrir (et d’élargir) le débat, en nous invitant à aborder les choses sous un autre angle-notamment la notion d’imitation dans la Bible, et la dimension communautaire.
Avec ces nombreuses questions : qu’est-ce que voler ?* Copier et imiter sont-ils synonymes ? Copier et imiter, est-ce voler ? Pour qui sont les lois ? Qu’est-ce qu’une loi juste, une loi injuste ? Comment le chrétien doit-il se positionner bibliquement à ce sujet, pour « rendre témoignage » de ce Dieu juste qu’il prétend servir ?

1) Le premier article est celui de Yannick Imbert, professeur d’apologétique à la Faculté Jean Calvin (Aix-en-Provence) : « Imiter consciemment, témoigner légalement », publié sur Le Bon Combat le 14 septembre 2015. Il est une réponse directe à celui de Gilles Colin, soulevant que la position de ce dernier (télécharger “sans payer” va à l’encontre de l’éthique chrétienne) est « problématique sur plusieurs points » :
« Rendre à chacun son dû », d’accord. « Mais quel est le “dû” du chanteur dont vous achetez le dernier album ? Lui devons-nous 10 000 euros, 20 000 euros ? Devons-nous le payer à vie pour une oeuvre qu’il a produite il y a peut-être trente ans ? Oui, tout travail mérite salaire. Mais aucun travail passé ne mérite un salaire éternel. »**
Yannick Imbert recommande, « d’un point de vue chrétien », de ne pas se « limiter à des réponses faciles ou à s’appuyer trop simplement sur quelques rares versets bibliques », mais de privilégier une vision biblique plus profonde, allant « jusqu’à regarder à la notion d’imitation dans la Bible ». S’il estime « important de respecter les lois », il est aussi important « d’aller plus loin, en appelant un changement de ces lois si elles ne sont pas justes »***. A ce titre, la seule question que se pose Yannick Imbert est celle-ci : « Les lois actuelles sont-elles bénéfiques pour tous les artistes et auteurs », ainsi qu’à « celui qui achète » ? C’est ainsi(en apportant une réponse biblique à de telles questions) que « nous serons aussi témoins véritables de Christ. C’est dans tous les domaines de la vie chrétienne que nous sommes appelés à être témoins de notre foi. Pas seulement lorsque nous “évangélisons” ».

Un article qui a suscité de nombreuses réactions et quelques incompréhensions. Quelle est la position exacte de Yannick Imbert ? Est-elle biblique ? Lui-même est-il « pour ou contre » le téléchargement illégal ? A lire sur http://leboncombat.fr/imiter-consciemment-temoigner-legalement/  ( et aussi sur http://leboncombat.fr/imitation-et-telechargement-une-reponse-aux-critiques/ )

2) Le second est « Voler et copier dans le contexte de la communauté » d’Olivier Keshavjee, théologien et « animateur vie paroissial » en Suisse.
Il est une autre réponse-pertinente et indirecte-à l’article de Gilles Colin :
« À l’ère d’Internet et de la copie facile, on entend souvent dire que « copier c’est voler ».
Rien n’est plus faux : Si tu me voles ma montre, il m’en reste 0 et tu en as 1. Si tu me copies ma montre, il m’en reste 1 et tu en as 1. « Copier n’est pas voler ».
Lorsque l’on discute de la légitimité ou non de copier un contenu informatique, il est généralement fait appel à la notion de « droit d’auteur ». L’idée véhiculée est que l’auteur a un droit sur le contenu qu’il produit. La perspective est largement individuelle (plutôt que communautaire), et centrée sur le droit (plutôt que sur le devoir). Si quelqu’un copie le contenu sans que l’auteur n’ait donné son accord, son droit a été bafoué comme s’il avait été victime d’un vol. C’est un acte amoral. Et si l’on abordait les choses sous un autre angle : « Voler et copier dans la communauté de l’Esprit » ? C’est ce que Paul fait lorsqu’il aborde la question du vol, dans son épître aux Éphésiens**** :
La question n’est donc pas: « quel est le bien de l’auteur », mais « quel est le bien de la communauté ». Autrement dit, « est-ce que je me sers de la communauté, ou est-ce que je sers la communauté? »

Puisqu’on en parle, l’écrivain napolitain Erri de Luca juge que « le droit d’auteur se fonde sur une présomption de primeur et d’originalité, et sur la curieuse prétention de croire qu’on peut décerner un brevet aux histoires »( « Droit d’auteur » in « Alzaia », p55-56)
Justement, faut-il contester, à l’instar de Yannick Imbert, la notion de « droit d’auteur », pour lui préférer-« de loin »- celle de « paternité intellectuelle » ?

« Le débat » est ouvert !

 

 

Notes :

* Concernant le vol, Erri de Luca, dans son « Et Il dit »(Gallimard)fait le commentaire suivant :
« Tu ne voleras pas« [surtout dans un contexte où, dans un camp dans le désert, la notion de « propriété » était peu pertinente]. Non, mais tu pourras entrer dans le champ de ton voisin et manger le fruit de ce qu’il a semé. Tu ne prendras avec toi ni panier ni hotte à remplir et à transporter, parce que ça, c’est voler, soustraire le bien d’autrui. Mais dans son champ tu pourras te nourrir et tu n’oublieras pas de remercier son labeur, son bien et la loi qui te permet d’entrer. Et à la saison des récoltes, le propriétaire laissera une dixième partie de son champ au profit des démunis. Et encore : quand les moissonneurs seront passés avec leurs faux, ils ne pourront passer une deuxième fois pour terminer. Ce qui reste revient au droit de grappiller.

Ainsi, tu ne voleras pas poussé par la nécessité et tu ne maudiras pas la terre qui te porte et le ciel qui passe au-dessus de toi. Et si tu travailles pour un salaire, le prix de ta peine te sera payé le jour même. Ainsi est-il dit à celui qui t’engage : « Dans sa journée, tu lui donneras son salaire et le soleil ne passera pas au-dessus de lui, car il est pauvre et vers ce salaire il lève sa respiration. » (Deutéronome, 24, 15). Celui qui retient chez lui la paie due à l’ouvrier qui a fait son travail est semblable au voleur, mais il opprime un pauvre, ce qui est pire […]. Si la personne humaine est rabaissée au niveau d’une marchandise, d’un butin, celui qui la réduit à ça est un voleur ».

(op cit, pp 79–80)

** On relèvera cet édifiant commentaire d’un internaute(« Claude R »)  : « Comme l’expliquerait l’économiste Charles Gave, le marché-libre possède la vertu(sic) de s’auto-réguler, tandis que l’intervention autoritaire de l’Etat décourage les initiatives et les prises de risque(re-sic)……Que je sache, la Bible ne pose pas de limite au montant atteint par un compte en banque ; c’est Marx qui a demandé que le salaire soit proportionnel au travail, pas Dieu. Par contre, Dieu s’est exprimé sur la manière dont on dépense l’argent, ou sur celle dont on ne le dépense pas, parce qu’on l’aime. »

Sauf que si : un roi d’Israël, par exemple, ne devait pas avoir certaines choses « en trop » : de l’or, des chevaux et des femmes (Deut.17v16-17).
Autre exemple, la distribution de la manne en Exode 16 : Dieu donne une juste mesure(« un omer par tête »), et chacun a pu ramasser proportionnellement à ses besoins, ni trop, ni peu(Ex.16v16-18 et ss). Voir 1 Tim.6v9-10
***« L’injustice résulte de l’inadéquation de la fin de la loi par rapport au bien de la cité qu’elle est censée servir, ou alors de l’inadéquation des moyens par rapport à la fin juste poursuivie ».
(http://www.objectiondelaconscience.org/faut-il-obeir-aux-lois-injustes/ . Voir aussi http://www.contrepoints.org/2014/03/29/161154-faut-il-obeir-aux-lois-injustes )

Pour Saint Thomas d’Aquin, une loi injuste ne mérite pas d’être appelée loi.

A lire, encore, cet article du juriste-blogueur Eolas : « La sagesse des anciens », dans lequel nous sommes invités à méditer deux textes « qui ne datent pas d’hier », et « desquels le législateur contemporain, qui se croit sûrement meilleur que celui d’hier, devrait s’inspirer » :
http://www.maitre-eolas.fr/post/2009/02/02/1304-c-est-pas-moi-qui-le-dis
**** Enfin, à propos d’ « imitation », il importe aussi de se garder des « fausses imitations », soit, de ce qui est « frelaté », avec un risque pour la santé (ici, spirituelle) publique.