Dieu a-t-il besoin d’être disculpé de la responsabilité de la tentation ?

Depuis le 03 décembre 2017, comme décidé et annoncé par la Conférence des Évêques de France, les catholiques ne seront plus « soumis à la tentation » en disant le Notre Père….

Ou quelles sont les raisons – et ses conséquences pratiques – du changement catholique  dans la formulation commune du Notre Père ?

 

La juriste-blogueuse « Aliocha » est revenue sur le fait qu’ « un million d’auditeurs ont entendu le philosophe Raphaël Enthoven affirmer [le 21/11/17] sur Europe 1  que les catholiques avaient modifié la célèbre prière du Notre Père par pure islamophobie. Il est exact que [depuis le 3 décembre], la phrase « Et ne nous soumet pas à la tentation » du Notre Père [a été] remplacée par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». Ceci dit, Aliocha nous invite à « (observer) la chronique de plus près », décomposant le raisonnement[qu’elle estime peu argumenté] du philosophe : les deux formules sont équivalentes, ne diffère que le verbe « soumettre ». Or le verbe « soumettre » renvoie nécessairement et uniquement à l’Islam (…). Donc si les catholiques suppriment « soumettre », c’est qu’ils le font à cause de l’Islam (…). Et s’ils le font à cause de l’Islam c’est pour s’en démarquer (…). Et s’ils s’en démarquent, ce ne peut être que par islamophobie (….).

« En réalité », souligne-t-elle, « et contrairement à ce qu’affirme le « philosophe », « les deux formules de cette prière sont si peu équivalentes que les débats ayant abouti à cette nouvelle traduction remontent aux années 60. (…) L’utilisation du verbe « soumettre » ne renvoie pas à l’Islam, mais au rapport que les catholiques entretiennent avec leurs propres écritures. De fait, l’intervention de ce « philosophe » relève de l’erreur de débutant : affirmer sans la démontrer l’existence d’une corrélation entre deux événements, ici la modification d’une prière catholique et l’Islam ».

L’utilisation du verbe « soumettre » ne renvoie donc pas à l’Islam, mais au rapport que les catholiques entretiennent avec leurs propres écritures…..A moins qu’elle ne soit le reflet d’un rapport à (et d’une vision de) Dieu ? A ce propos, au-delà de la polémique soulevée par les propos de M. Enthoven [qui est, par la suite, revenu sur ses déclarations, en faisant son « mea culpa »], l’intéressante question de l’internaute « David » (cette « nouvelle traduction du Notre Père par l’Église catholique est-elle meilleure que la traduction œcuménique actuelle ? ») posée sur « 1001 questions », un site animé par le courant confessant protestant des « Attestants », permet de creuser un peu plus les raisons d’un tel changement.

Selon les « répondants » pasteurs et théologiens du site, « l’Église catholique a décidé ce changement dans la formulation commune du Notre Père : « Ne nous soumets pas à la tentation » est remplacé par « ne nous laisse pas entrer en tentation »Le problème est que le verbe grec eispherein, que l’on trouve aussi bien dans le texte de Matthieu que dans celui de Luc, signifie bien « transporter, mener,  induire, conduire, faire entrer dans ». Et non pas « laisser entrer ». Ce n’est pas la même chose ! Les tentatives de justifier ce changement sur la base d’une source littérale araméenne de la prière de Jésus paraissent très conjecturales, et surtout guidées par un présupposé : « Dieu ne peut pas nous tenter, c’est l’œuvre du Diable ». Mais Dieu a-t-il « besoin » d’être « disculpé » de la responsabilité de la tentation ?

Les répondants Attestants relèvent que Jésus lui-même a été poussé au désert par l’Esprit Saint pour y être tenté, éprouvé, le Diable lui-même étant soumis à la volonté de Dieu. Jésus a été tenté (y compris à Gethsémané et sur la croix) dans sa foi, dans sa relation au Père ; La tentation est la condition de tout croyant. Dès que je crois, je suis exposé au combat -contre le doute. Et Paul précise que Dieu nous donne, avec l’épreuve-tentation, le moyen d’en sortir (1 Corinthiens 10v13).

La suite de la réponse à découvrir sur le site 1001 questions.

 

 

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Quelles sont tes priorités dans le choix de ton député ?

Quelles seront nos priorités dans le choix d’un député ? Les mêmes que les siennes !

Que peuvent nous apprendre, pour le choix d’un député, des passages comme 1 Tim.3v1-13, Tite 1v6-8, Jacq.3v1, Actes 20v17-38 ou même Prov.31v4-9 ?

Les 11 (premier tour) et 18 juin (second tour), tu seras une nouvelle fois appelé aux urnes, dans le cadre des élections législatives, pour élire ton député.

Bien sûr, je pourrais aussi te dire : « Tu veux aller voter ? Fais-le. Tu ne veux pas voter ? Ne vote pas. Le plus important c’est d’être en parfaite cohérence avec ce que l’on croit, que l’on expérimente, et que l’on décide ».

Justement, sur quels critères ? Quels sont les enjeux ?

C’est d’abord, pour le député, un grand privilège d’être élu : 7.882 candidats (Soit 3.344 femmes et 4.538 hommes) sont en lice pour le premier tour, soit près de 14 par circonscription(1), et il n’y a que 577 sièges à l’Assemblée Nationale.

Mais tout privilège comporte de grandes responsabilités : élus au suffrage universel direct, par tous les citoyens en âge de voter et en ayant le droit, pour un mandat de cinq ans renouvelable, les députés occupent en effet une place centrale dans notre démocratie dite représentative.

Bien qu’ils soient élus dans une partie du pays (une circonscription), les députés représentent l’ensemble des Français, qu’ils résident dans l’Hexagone, dans les départements ou collectivités d’Outre-mer, ou encore à l’étranger. Quelque soit leur sensibilité politique ou leur parti d’appartenance, les députés représentent l’intérêt général de la nation, et non les intérêts de groupes particuliers/privés.

Les députés votent les lois et peuvent en proposer. Ils travaillent en commissions (lesquelles examinent les projets ou propositions de loi et préparent les débats en séance publique). Ils contrôlent l’action du gouvernement : ils peuvent ainsi interpeller les ministres pour leur demander de travailler sur certains sujets qu’ils estiment importants pour le pays, lors des « questions au gouvernement », les mardi et mercredi de la période parlementaire ; ils peuvent également renverser le gouvernement, si celui-ci n’a plus leur confiance.  Ils tissent des liens solides avec les assemblées des autres pays, tentent de répondre aux problématiques sociétales en allant à la rencontre des acteurs de terrain, reçoivent les citoyens à leur permanence, bureau d’accueil pour tous les citoyens, pour résoudre leurs problèmes quotidiens.

Le député bénéficie d’une immunité parlementaire : l’irresponsabilité, qui le protège de toute poursuite pour des actions accomplies dans l’exercice de son mandat ; et l’inviolabilité, pour éviter que son action ne soit entravée par des actions pénales visant des actes accomplis par les députés en tant que citoyens. Cela les protège contre les intimidations et les pressions politiques et privées et c’est censé être une garantie d’indépendance et de liberté d’action dans l’intérêt général.

Le député dispose de moyens matériels et financiers attachés à sa fonction : une indemnité parlementaire de 5000 euros par mois, une indemnité représentative de frais de mandat de 6000 euros par mois (frais de déplacement, d’habillement, de restauration…) et un crédit collaborateur (allant jusqu’à 9500 euros par mois) pour rémunérer ses collaborateurs (cinq maxi). Il a enfin à sa disposition un bureau personnel dans l’un des bâtiments de l’assemblée.

Quelles devraient être tes priorités dans le choix du député ? Les mêmes que ce dernier !

Que peuvent nous apprendre, à ce sujet, des passages comme 1 Tim.3v1-13, Tite 1v6-8, Jacq.3v1, Actes 20v17-38 ou même Prov.31v4-9 ? Ils ont trait aux critères de choix, comme aux devoirs et responsabilités, de tout responsable. Un responsable est celui qui a une position d’influence. Et un député est un responsable.

Tes priorités (dans le choix du député), comme les priorités du député, sont en rapport avec ses convictions (ce qu’il croit ou ce dont il est convaincu), son caractère (ce qu’il est), sa réputation (ce qu’on pense de lui) et ses compétences (ce qu’il sait faire).

Certes, « si quelqu’un aspire à la charge (de député), c’est une belle tache qu’il désire »(1 Tim.3v1). Notre pays a besoin de députés. C’est une tâche noble que de vouloir servir ainsi (et non pas se servir de) son pays. Pour paraphraser Jacq.3v1, nous ne devrions pas « être nombreux à vouloir être député, car nous serons jugés plus sévèrement. De fait, « on demandera davantage » à ceux qui se (re)trouvent sous les projecteurs.

1) Son caractère et sa réputation : Selon 1 Tim.3v2 et Tite 1v6-7, il est premièrement attendu d’un député qu’il soit « irréprochable ». Et plus encore d’un député se revendiquant « chrétien ». Une telle confession publique « doit impliquer non seulement une irréprochabilité pénale, mais également morale. Les discordances et les contradictions seront passées au scanner du jugement du monde, qui en évaluera la vérité et la cohérence ». La responsabilité de ces candidats n’en est que plus grande (Rom. 2v21), car s’il advenait que leur parole de chrétien ne soit qu’une posture religieuse ou politique, et que leur morale sois prise en défaut … alors leur réprobation serait aussi publique et retentissante que leurs déclarations. Elle rejaillirait non seulement sur eux et leurs familles, mais aussi et surtout sur le christianisme et sur le nom de Jésus, qui pourrait par ce moyen être davantage blasphémé qu’il ne l’est déjà.»(2).

Que veut dire irréprochable ? Sans reproche. Cela ne signifie pas qu’il soit parfait, mais plutôt qu’il est impossible d’avoir prise sur lui pour l’accuser, pour le critiquer ou pour l’attaquer. Cela signifie aussi qu’il a une bonne réputation et qu’il est digne de confiance (1 Tim.3v7).

Ensuite, il lui faut être « sobre, modéré, réglé dans sa conduite, hospitalier »(1 Tim.3v2). Sobre veut dire qu’il est vigilant, notamment quant à sa conduite et concernant les dossiers à traiter, l’action du gouvernement, la situation de notre pays. Etre hospitalier, c’est d’être disponible, à l’écoute et accueillant, surtout pour accueillir tout étranger.

Il ne doit être « ni adonné au vin, ni violent, mais indulgent, pacifique, désintéressé »(v3), et pas soumis à des lobbies/pris dans des conflits d’intérêt.

Prov.31v3-5 rappelle que le responsable ne doit pas « livrer sa vigueur aux femmes », et « ses voies à celles qui perdent » (les responsables). « Ce n’est point aux (responsables) de boire du vin, ou de rechercher des liqueurs fortes, de peur qu’en buvant ils n’oublient la loi, et ne méconnaissent les droits de tous les malheureux ». Car le député doit servir l’intérêt général et le bien commun, avec le souci constant de refuser toute stigmatisation de personnes, avant tout les plus faibles et les plus précaires : il « ouvrira sa bouche », non pour déplorer « le cancer de l’assistanat », mais « pour le muet, pour la cause de tous les délaissés ». Il « ouvrira sa bouche » pour « juger avec justice, et défendre le malheureux et l’indigent »(Prov.31v8-9).

2) Il doit aussi avoir des convictions claires et solides, pour prendre les meilleures décisions en toute sagesse et justice.

Ainsi, par exemple, estime-t-il que « la défense de la dignité humaine » se limite aux deux extrémités de la vie, ou intègre tout ce qu’il y a entre les deux, c’est-à-dire, en l’occurrence, 67 millions de citoyens vivants ?

Considère-t-il les changements climatiques comme une question sociétale, éthique et spirituelle, posant un défi majeur aux générations présentes et à venir, en particulier du fait de l’interdépendance des causes ?

Pense-t-il que bâtir des hôpitaux, des routes, des écoles, c’est « dépenser de l’argent » ou qu’il est essentiel de refonder le lien social, pour régénérer nos communautés dévitalisées ?

Pense-t-il qu’il n’y ait « rien qu’on puisse appeler la société » et « qu’il n’existe que des individus » ? Et donc qu’il n’y a pas non plus de problèmes « sociaux » mais seulement « des problèmes individuels », des individus aux prises avec certaines difficultés, « des assistés » ayant certaines faiblesses mais sans le courage ou la volonté de les résoudre ?

Justifie-t-il une « responsabilisation » absolue de l’individu et un désengagement de l’État de plusieurs de ses missions ? Ou alors estime-t-il que « le principe de subsidiarité donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, tout en exigeant en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir » ? (3)

3) Enfin, sans être un « politicien professionnel », il devra être compétent et connaître les dossiers qu’il traite, en étant capable de comprendre les lois qui lui sont soumises et qu’il vote.

 

Prions donc pour les candidats-députés, qui aspirent et prétendent nous représenter au niveau national : qu’ils aient ce désir d’être irréprochables et de servir le bien commun, pour prendre les meilleures décisions en toute sagesse. Et prions pour nous-mêmes, que nous fassions de preuve de discernement, en prenant en compte le caractère, la réputation, les convictions et les compétences du candidat-député !

Et toi ? Quels sont tes critères de choix d’un candidat ?

 

Pour aller plus loin :

Que peut nous apprendre ce discours de Paul aux responsables de la communauté d’Éphèse (Actes 20v17-38), dans lequel l’apôtre fait un bilan de son activité et livre son testament spirituel ?

Sans justice, pas de paix

Deux mots sont essentiels aux yeux de Dieu pour retrouver la paix, laquelle est l’établissement de ce qui est bon : le droit et la justice.

« Je déteste, je méprise vos fêtes, je n’ai aucun goût pour vos assemblées. Quand vous me présentez des holocaustes et des offrandes, je ne les accueille pas ; vos sacrifices de bêtes grasses, je ne les regarde même pas. Éloignez de moi le tapage de vos cantiques ; que je n’entende pas la musique de vos harpes. Mais que le droit jaillisse comme une source ; la justice, comme un torrent qui ne tarit jamais ! » (Am 5v21-24)

 

 

Notes :

(1) Selon la liste publiée par le ministère de l’Intérieur, 461 candidats apparaissent sous l’étiquette de la République en marche (REM) d’Emmanuel Macron et 76 sous celle de son allié du Modem. 480 candidats sont inscrits sous l’étiquette Les Républicains (LR), 414 pour le Parti socialiste (PS), 571 pour le Front national (FN), 556 pour La France insoumise (LFI), 911 candidats écologistes et 388 pour Debout La France (DLF).

https://www.publicsenat.fr/article/politique/elections-legislatives-comment-ca-fonctionne-60393

http://www.vie-publique.fr/actualite/faq-citoyens/elections-legislatives-2017/

(2) Voir https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2017/04/21/pour-le-nouveau-directeur-de-la-cia-de-trump-jesus-christ-est-la-seule-solution-pour-notre-monde-un-temoignage-public-a-double-tranchant/

(3) Voir « Laudato si » du Pape François, paragraphe 196

« Inculture au poing » : « rompre le pain »

"Faites ceci en mémoire de moi", dit Jésus

« Faites ceci en mémoire de moi », dit Jésus

Le Talmud de Babylone raconte cette anecdote(1) où le grand rabbin Rav Achi jugeait de la question des rois d’Israël (pour savoir lesquels n’auront pas part au monde futur) et dit à ses collègues : « demain nous nous occuperons de notre « ami » Menaché (Ou : Manassé, un roi corrompu et idolâtre cf 2 Rois 21 et 2 Chron.33) ». La nuit, Menaché lui apparait en rêve et lui demande : « tu te permets de m’appeler ton « ami » ! (comment prétends-tu te mettre au même niveau que le mien). Alors je vais te poser une question : je voudrais savoir lorsqu’on rompt le pain(2) de quel côté doit-on le rompre ? » Rav Achi lui répondit qu’il n’en sait rien. Il lui dit : « tu ne sais même pas comment rompre le pain et tu m’appelles ton « ami » ! Je vais te l’apprendre et demain tu l’enseigneras, tu dois le rompre à l’endroit où il est le plus cuit », c’est-à-dire la croûte (sous-entendu : « et pas la mie ! »).

Que signifie ce geste de « rompre le pain » ?

« Avant de pouvoir manger, il faut, selon la tradition talmudique », et comme l’explique notammnt Marc-Alain Ouaknin (3), « premièrement s’assurer que les animaux domestiques ont reçu de quoi se nourrir, et deuxièmement rompre le pain même si l’on mange seul. Un symbole d’une « éthique au quotidien » : « je ne peux jamais commencer à manger sans avoir fait ce geste qui signifie que je suis prêt à partager le pain avec autrui. » C’est aussi dans ce geste que culmine le sens de la soirée pascale (le seder), par exemple inaugurée par l’invitation faite à l’autre homme de venir partager le pain.

L’invité est en hébreu un « oréah », mot dont la racine signifie aussi « chemin ». Nous pouvons également y lire les mots « or » et « réah », « lumière » et « parfum ». Toute personne avec qui nous partageons le pain et même ses proches sont considérés comme des invités. C’est pour cela que le mot « repas » se dit « arouha » en hébreu, de la même racine qu’ « oréah »/ « invité ». De fait, c’est le geste du partage qui confère à l’autre homme le statut d’invité. Ainsi, « partager le pain », c’est « ouvrir sa maison à la lumière et au parfum de la vie ». C’est en accueillant l’autre qu’on est soi-même accueilli par l’autre, accueilli par la lumière et le parfum. L’ambiguïté du « qui accueille qui » est bien soulignée par la langue française, qui utilise le même mot pour « l’invité » et « l’invitant » : l’hôte !

Le geste du partage du pain est l’un des plus essentiels du judaïsme : il est le signe que l’homme est toujours engagé dans une relation avec un autre homme. Etre, c’est « être avec ». La relation n’est pas un « en-plus-de-l’humanité-de-l’homme », mais le constitue ontologiquement.

Pourquoi alors « (casser) la croûte » ?

Parce que la croûte, c’est ce qui a durci, ce sont les habitudes ! Une vieille expression française parle d’ailleurs fort justement du risque de « s’encroûter ». Et manger, c’est partager, c’est « casser la croûte », c’est-à-dire refuser l’encrassement, l’engluement, la lourdeur des habitudes(3). C’est aussi inviter l’autre à « sortir de sa zone de confort ».

Dans le Nouveau Testament, la pratique de « rompre le pain » (ou du partage du pain) est  l’une des caractéristiques de la vie de la communauté chrétienne. Ce que l’on appelle « la Sainte Cène » (« Cène » = « repas du soir ») ou « le repas du Seigneur », évoque le geste même de Jésus rompant le pain lors de son dernier repas avec ses apôtres (cf Matt. 26v26-28 ; Marc 14v22 ; Luc 22v14). C’est même l’un des rares gestes que Jésus nous a explicitement commandé de reproduire : « Faites ceci en mémoire de moi » (Luc 22v 19). Il s’agit, pour nous qui suivons Jésus, d’annoncer « la mort du Seigneur », condition de nos rassemblements « en Eglise », « jusqu’à ce qu’Il vienne » (1 Cor.11v26).

« La fraction du pain » fait aussi partie de ces 4 choses dans lesquelles les premiers chrétiens persévéraient, avec «  l’enseignement des apôtres, la communion fraternelle et les prières » : « Ils persévéraient …dans la fraction du pain (Actes 2v42) Chaque jour, avec persévérance… ils rompaient le pain dans les maisons et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur » (Actes 2v46).  Dans les premières assemblées chrétiennes, les repas étaient collectifs et étaient l’occasion du partage du pain et du vin avec le rappel de son institution par Jésus(cf 1 Cor.11, le plus ancien document à ce sujet). Dans Actes 2, le verbe «persévérer» a le même sens que «tenir fermement attaché à» (Rom 12v12 ; Col 4v2). La persévérance exige une discipline personnelle et collective (nous y reviendront plus loin). « Ils persévéraient », « ils se réunissaient pour » et ils ne comptaient pas le temps. Ils le faisaient « avec joie et simplicité de cœur ».

Le « pain rompu » est aussi (le rappel de) « la communion au corps de Christ » : « puisqu’il y a un seul pain », ceux qui « sont plusieurs » ne sont pas une somme d’individus mais « forment un seul corps », dont les membres sont interdépendants, « participant tous à un même pain ». (1Cor. 10v16).

Il est édifiant d’apprendre, comme nous le rappelle le pasteur Gilles Boucomont (4) que le verbe « accompagner » signifie « partager son pain avec » [ce qui a aussi donné « copain »]. L’accompagnement est un accompagnement fraternel. Il est donc enraciné dans la vie communautaire et le partage du pain ou de la cène, qui nous fait devenir tous enfants d’un même Père [céleste]. Quand je suis accompagné spirituellement ou que j’accompagne quelqu’un d’autre, je fais route avec lui jusqu’au partage du pain qui révèle la présence du Christ ressuscité »(4), comme l’illustre la scène( !) des pèlerins d’Emmaüs, lesquels reconnaissent Jésus ressuscité lors « de la fraction du pain » en Luc 24v28-35.

« Rompre le pain » rendrait-il donc « clairvoyant » ? Il est possible de faire un rapprochement édifiant avec le premier repas de communion de l’histoire : du pain et du vin, apporté par « le roi de justice et de paix » à Abraham, ce qui a rendu ce dernier « clairvoyant » sur un important enjeu spirituel (une tentation) cf Gen.14v18.

Pour Gilles Boucomont encore, « le partage de la Cène est [également] agent de guérison parce qu’il nous manifeste ce qu’est l’humanité concrètement réconciliée(…) Sont ainsi rendues visibles le fait qu’il n’y ait plus de distinctions entre les personnes, une puissance égalitaire que jusque-là seule la mort pouvait prétendre offrir aux humains. Le fait même d’utiliser deux aliments simples pour dire le corps et le sang de Jésus est une réconciliation. Ce sont des produits transformés, fruits du travail de la nature, de la création de Dieu, et du travail des hommes. La Cène est une vraie guérison des relations interpersonnelles, car elle brise tous les jeux d’autorité qui ne sont pas en Christ ou de Christ. Elle est aussi une guérison de la mémoire, car en mettant fin à la nécessité de répéter un sacrifice (Hébr.7v26-27 et 10v18), mais en le symbolisant, elle nous fait sortir de la tension entre l’oubli et la répétition qui hante nos histoires. Enfin, elle est une guérison fondamentale de toutes les tentations religieuses : c’est Dieu[ou Christ] qui invite à sa table, ce n’est pas un lieu de pouvoir religieux (cf 1 Cor.11v17-34 et cf 1 Cor.12), elle met fin à la logique sacrificielle…Autant de guérisons d’une humanité en manque de repères… »(5)

 

Enfin, quand prendre la Cène ? « Quelle fréquence sans tomber dans l’idolâtrie » (ou la routine) ? (6)

Doit-on craindre « une routine » ou « une lassitude », si nous prenons la Cène une fois par semaine ? Le danger n’est pas plus grand que de se réunir tous les dimanches pour le culte.

Néanmoins, l’on peut remarquer que, « dès le début, ce repas a été un point de vérification de la santé de la communauté : un problème dans la forme pouvait révéler un problème spirituel de fond ! (voir par exemple 1 corinthiens 11v17-23) »(6). D’autre part, prendre la Cène régulièrement implique ma responsabilité de suivre Jésus, de ne pas laisser un différend avec mon frère avec qui je partage ce repas et de ne pas vivre dans le péché. Le repas du Seigneur ne se prend pas à la légère. Le péché y est confessé et jugé. La Cène ne devient donc pas une simple habitude, car chaque fois « chacun s’éprouve », chacun se juge pour discerner s’il y a quelque chose qui le sépare de son Seigneur et de son frère (1 Cor 11v27-32). Cela signifie qu’il y a une discipline à la fois individuelle mais aussi collective, à la table du Seigneur. « Que chacun donc s’éprouve soi-même », pour ne pas s’abstenir de prendre la cène, mais pour « ainsi (manger) du pain et (boire) de la coupe… » (1Co 11v28)

Concernant la fréquence de la Sainte Cène, il n’y a pas « de règle » dans le Nouveau Testament, mais la mention d’une fréquence, d’une régularité (et non d’un caractère occasionnel ou exceptionnel).

Il est aussi mentionné, en Actes 20v7, que l’Eglise primitive a célébré la Cène lors d’un rassemblement « le premier jour de la semaine » (le dimanche).

La Didaché (un document de l’Eglise primitive datant de la fin du premier siècle) recommande : «Réunissez-vous le jour dominical du Seigneur, rompez le pain et rendez grâces après avoir confessé d’abord vos péchés» (paragr. XIV).

Jésus Lui-même est apparu à ses disciples, après sa résurrection (cf. Jean 20v19,26 ; 21v1 ; Luc 24v36 ; I Cor. 16v2) « le premier jour de la semaine ».

Pour terminer, « l’idolâtrie [ou la routine] peut se cacher dans une célébration hyper fréquente de la cène, comme dans une trop grande rareté de celle-ci. Et une foi authentique peut être manifestée dans des pratiques parfois surprenantes, mais réfléchies spirituellement. Bref, une Eglise saine aime la cène » (6)

 

 

Notes :

(1) Traité Yebamot Chapitre 4 Page 49b. Anecdote rapportée, avec quelques modifications, par Marc-Alain Ouaknin, dans « Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains. Seuil, 2013(points), p 223. Voir aussi pp 226-228.

(2) Geste fondamental dans la tradition juive, repris ensuite par Jésus, qui consiste à rompre et partager le pain entre ceux qui participent à un repas, geste qui inaugure, en général, tout repas.

(3) Voir son « Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains ». Seuil, 2013(points), p 223. Voir aussi pp 226-228.

(4) Boucomont, Gilles. « Au nom de Jésus : libérer le corps, l’âme, l’esprit » Première partie, 2010, p.176

(5) Boucomont, Gilles. « Au nom de Jésus : libérer le corps, l’âme, l’esprit ». Première partie, 2010, p.223.

(6) Question « classique » notamment posée ici : http://1001questions.fr/comment-comprendre-la-sainte-cene-quelle-frequence-sans-tomber-dans-lidolatrie-stephane/ ; http://1001questions.fr/doit-on-prendre-la-sainte-cene-tous-les-dimanches/

 

 

Dégradation de l’environnement : (ir)responsabilité humaine…..

Photo personnelle prise dans un parc de La Teste-de-Buch, commune du sud-Ouest de la France, proche d'Arcachon (Dpt de la Gironde) 29/10/16

Photo personnelle prise dans un parc de La Teste-de-Buch, commune du sud-Ouest de la France, proche d’Arcachon (Dpt de la Gironde)
29/10/16

……ou négligence ? Ou les deux ?

Que voyez-vous sur cette photo ? Qu’est-ce qui vous choque le plus ?

 

A la source de la « responsabilité humaine » relative à la création, un « mandat divin », donné dès l’origine et toujours actuel : « L’Eternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et pour le garder » ou le protéger (Gen.2v15).
On notera que les verbes du travail et de la garde de la terre, « avad » et « shamar » sont les mêmes que celui du service[ou du culte] dû à Dieu (cf Exode 10v26). D’autre part, « le verbe shamar est traduit par « garder » quand il s’agit de la terre et « observer » quand on se réfère aux commandements de Dieu…..

 

« Grand pouvoir = grandes responsabilités »

"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités" : un sage enseignement que "Spiderman" a appris à ne jamais oublier...

« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » : un sage enseignement que « Spiderman » a appris à ne jamais oublier…

Y compris des ennuis….. C’est à prendre (en entier) ou à laisser….

 

Voici une prière, en Matt.9v37-38 que nous accompagnons volontiers du classique : « le Seigneur pourvoira ». Or, nous oublions souvent que Dieu sauve et bénit de façon incarnée. Mais qui fera le travail censé être fait par le corps de Christ si celui-ci ne le fait pas ? « Dieu pourvoira-t-il » ?

Lecture de Matt.10v1-33 (comparer avec Jacq.2v14-17) :

L’on note, dans ce passage, qu’après avoir demandé à ses disciples de « prier pour que le maître de la moisson pousse (à coup de pied)des ouvriers dans la moisson », le Seigneur Jésus-Christ envoie lui-même ses disciples, deux par deux.

Il leur donne un titre (« apôtre », c’est-à-dire : « envoyé »), un pouvoir(« guérir », « chasser les démons ») et une mission. « Cool », pourrait-on dire. Mais le moins « cool » est à venir, puisque Jésus leur recommande de ne prendre « ni argent, ni sac, ni chaussure », expliquant qu’ils dépendront de ceux qui les recevront. D’autre part, il leur faudra s’attendre à ce que leur message (« cool », en apparence) et eux-mêmes soient rejetés.

En gros, Jésus nous envoie, « avec des avantages » et des « privilèges », semble-t-il, mais « comme des agneaux au milieu des loups », avec une promesse de persécutions certaines plus que de résultats….

Heureusement, ce qui compte le plus pour Jésus – qui nous avertit tout de même à l’avance de ce que cela coûte de le suivre et d’être envoyé par Lui, et de ne pas craindre les persécuteurs – c’est de faire preuve de fidélité et de savoir « qu’il suffit au disciple d’être comme son maître ». Ni plus, ni moins. Et ce Maître que nous servons est Celui qui « est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs » (Marc 10v45).

Individualité : tu es unique, précieux, et donc responsable !

Tu es unique ? Moi aussi !

Tu es unique ? Moi aussi !

Lectrices ou lecteurs de la Bible, vous avez sans doute en mémoire ces longues généalogies, listes interminables de noms, pour la plupart inconnus de vous. Autant de passages que nous sommes tentés de « zapper ». Ce qui serait dommage, car, comme me l’a souligné l’un des pré-ados que j’enseignais dans le cadre du ministère aux enfants, « derrière les noms, il y a des histoires ». Et aussi des individus.

La question de l’individu nous invite à nous questionner sur l’individualité*.

A ce sujet, Erri de Luca relève, dans « Alzaia »**, qu’ « en mai 1940, en pleine invasion nazie de la France, André Gide écrivait dans son journal (que) cette désindividualisation systématique à quoi travaillait l’hitlérisme préparait admirablement l’Allemagne à la guerre. Et c’est par là, surtout, (lui semble-t-il), que l’hitlérisme s’oppose au Christianisme, cette incomparable école d’individualisation, où chacun est plus précieux que tous. Nier la valeur individuelle, de sorte que chacun, fondu dans la masse et faisant nombre, soit infiniment remplaçable ». Et d’Erri de Luca d’estimer qu’en cela, « Gide voit juste : l’écrasement de l’individu est nécessaire à la tyrannie moderne. Il donne un avantage matériel au criminel nazi : l’impersonnalité de son action***. Si ce n’était pas lui, un autre aurait exécuté la tâche ». Une excuse « bidon », ou, comme l’estime Erri de Luca, « de la fiction, une fragile couverture ». Car « un homme comme Priebke exécutait les ordres qu’il approuvait pleinement et surmontait avec zèle toutes les difficultés. Ce degré d’efficacité exigeait du dévouement. Le nazi n’obéissait pas aux ordres, il les réalisait, les interprétait, les perfectionnait avec tout son enthousiasme(…).
La phrase de Gide dit au contraire quel est l’antidote de la tyrannie : donner de la valeur à la personne humaine, approfondir l’individualité de chacun, comprendre, comme l’enseigne le Talmud, que Dieu a créé un seul Adam pour faire savoir que celui qui tue un homme tue une espèce toute entière, celui qui en sauve une sauve une humanité entière. » [voir aussi Actes 17v26]

Notre individualité porte donc une très grande responsabilité, sachant que le pendant positif de Priebke est aussi vrai : si ce n’est pas nous qui agissons, ce ne sera personne…****

 

 

 

Notes :

* Une idée en appelle une autre : le politologue James Kurth a décrit la mondialisation actuelle comme un «protestantisme sans Dieu». Un « protestantisme » car les valeurs de liberté, de rationalité et d’ouverture ont fait le succès des multinationales (souvent d’origine protestante).
« Sans Dieu », car la compétition prime sur la collaboration, la domination sur le service, l’accaparement des ressources sur le respect de la nature et des peuples, le profit maximal sur la redistribution des bénéfices. (cité par Shafique Keshavjee : http://www.skblog.ch/wp-content/uploads/Chroniques-refus%C3%A9es.pdf )
De même, « un protestantisme », ou plutôt « un Christianisme sans Christ » ouvre un boulevard à l’« individualisme », forme pervertie de l’individualité.

** Individualité, d’Erri de Luca IN Alzaia. Rivages/Petit Bibliothèque, 2002 (pp 97-98)

***Et aussi une certaine façon impersonnelle de parler/de considérer les personnes : par exemple, au lieu de dire « on » m’a dit que, dire « un tel » ou « une telle » m’a dit que….

Ou encore, ce vieux travers qu’est le fait de généraliser : soit le fait de parler d’un groupe d’un seul bloc, niant les individualités, les différents besoins. Bref, généraliser, c’est stigmatiser.
Comparer avec la façon dont nous sommes invités à nous considérer les uns les autres, au sein du corps de Christ, en 1 Cor.12v12-27.

**** Sachant que Dieu ne s’adresse pas « à tout le monde », mais à toi, personnellement (Jean 21v21-22). « Tout le monde », c’est personne.
Dieu ne s’adresse pas à une foule, mais à des individus distincts et responsables. Responsables de « se scandaliser » ou « de croire », selon Kierkegaard (cf « Traité du désespoir ». Gallimard, 1988. Folio essais, p 235)

Quelle vision du monde, de l’homme, de Dieu…véhicule ce que tu lis ? L’exemple de « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(1)

Point de vue dominant Le Baron noir, par Pétillon

Point de vue dominant
Le Baron noir, par Pétillon

Face au monde, écrivait John Stott, il existe deux attitudes pour les chrétiens : « la fuite ou l’engagement ».(« Le chrétien et les défis de la vie moderne », vol.1. Sator, 1987, p 26). Je rajouterai également celles-ci, avec les précédents : l’isolement, la conformité/la confusion, ou la distinction (dans le sens de l’engagement, sans compromis). Autant d’attitudes nourries par nos visions du monde, de l’homme, mais aussi de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Evangile et de l’Eglise, de ce qui est « spirituel » et de ce qui « n’est pas spirituel », comme du sens de la vie.

De fait, il est d’autant plus essentiel d’étudier ces visions, telles qu’elles sont exposées et véhiculées dans tout média ou œuvre(et par-là même de la part de tout auteur), particulièrement une œuvre (ou un auteur) « chrétien(ne) » ayant la prétention d’être fondé(e) sur la Bible.

Ainsi, par exemple, quelle est la vision du monde, de l’homme, de Dieu…de l’ouvrage « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(JEM éditions, 2008), dont on m’a parlé et que j’ai eu l’occasion de lire dernièrement ?

Dieu est-il notre "partenaire en affaires" ?

Dieu est-il notre « partenaire en affaires » ?

Il s’agit d’une étude sur la façon dont Dieu gère ses ressources afin que nous puissions gérer les nôtres de manière similaire. Le livre, comme l’explique son auteur en introduction, « est construit sur la base de douze concepts fondamentaux »* de gestion, de croissance et de productivité, « issus de lois économiques, sociales et organisationnelles. » Lui-même, fondateur et président de la Strategic Christian Services Inc.(une société qui aide les responsables à découvrir comment appliquer la vérité biblique aux églises, aux commerces et à la culture), déclare avoir « enseigné » et « affiné » ces principes sur une période de plus de vingt ans. « Ils concernent les thèmes fondamentaux aussi bien dans le cœur de Dieu que dans celui de l’homme. Ils sont présentés systématiquement, selon une certaine logique, mais pas nécessairement par ordre d’importance [quoique l’ordre présenté soit révélateur]. » Ces concepts sont « enracinés dans la vérité des Ecritures Saintes et, de ce fait », assure l’auteur, « s’ils sont appliqués correctement, ils fonctionnent. De fait, la vérité ne faillit jamais. »(op. cit., p 9)

Le livre est intéressant en ce qu’il nous incite à réfléchir au principe de la « bonne gestion » et à ce que signifie « être responsable ». Parmi les principes exposés, certains sont pertinents et bibliquement fondés, quand ils ne sont pas de « bon sens ». Ainsi le fait que la vie éternelle ne se limite pas au ciel et que les chrétiens ne sont pas sur Terre pour se focaliser « sur leur plan de retraite personnel, pour le futur, pour le royaume des cieux », mais qu’ils sont appelés à se focaliser sur « le projet que Dieu a pour eux sur la Terre »(Op. cit. pp 10-12) ; le rôle pédagogique de l’épreuve(op. cit., pp 27-28), ou le fait que l’économie n’est pas neutre. Avec pertinence encore, Dennis Peacocke nous met en garde contre l’hérésie dénoncée notamment par l’apôtre Jean dans ses épîtres : l’hérésie « dualiste » qui « spiritualise » et oppose, sépare le « spirituel » du « matériel » (op. cit., p 23). Or, Notre Dieu est vivant, créateur de tout ce qui vit et Dieu de la création comme de l’alliance. Il est donc concerné par le réel, intervenant et s’engageant dans le réel. « Dieu est Esprit »(Jean 4v24), mais Il s’est aussi incarné en Jésus-Christ(« la Parole faite chair » cf Jean 1v14, 1 Jean 4v2). De fait, les chrétiens, quoique « pas du monde », sont bien « dans le monde »(Jean 17v14-18) : ils ont donc tort de refuser de se préoccuper des questions qui s’y rattachent (op. cit., p 13). Et comme l’exprime Dennis Peacocke, « régner sur des choses réelles dans un monde réel »(est)la véritable question »(op. cit., p 29). Il s’agit donc de se garder de modèles idéalisés, qui marchent avec des gens parfaits », non ancrés dans le réel : nous y reviendrons.

Néanmoins, même si Dennis Peacocke affirme que son livre est fondé sur la Bible, je reste perplexe-quand je ne suis pas surpris-par certaines positions prises, comme par « la logique » et le choix de certains concepts. Lesquels m’ont paru justement révélateurs d’une certaine vision du monde, de l’homme, de Dieu…de l’auteur de « Partenaire avec Dieu en affaires ». Cette vision du monde est-elle bien entièrement et uniquement fondée sur la Bible ? Nous allons le voir.

Voici quelques remarques, que j’espère constructives, avec des principes alternatifs fondés sur la Bible[pour des raisons de longueur, je couperai ce billet en deux parties].

Premièrement, j’ai été interpellé par le choix du « concept directeur numéro 1 » exposé par l’auteur : « Dieu est le créateur de la propriété privée » (op. cit., pp 19-34). Un concept-clé qui parcours tout le livre et qui constitue, selon moi(au risque d’être caricatural), une sorte de « graal », un but à atteindre, voire une quête existentielle. Le problème (ni « le mal ») n’est pas dans la propriété privée en tant que telle. Mais le fait de considérer celle-ci comme « prioritaire » et « numéro 1 » peut être gênant surtout si on le compare avec ce que l’auteur dit de l’homme bien plus loin après, dans le concept…numéro 9 !(op. cit., pp 143-154)

Le problème est que le concept me paraît mal posé et même contradictoire avec ces autres affirmations de l’auteur : « Dieu a créé toutes choses(…)et Il les possède toutes(…)Dieu déclare être le seul vrai propriétaire de toutes choses »(op. cit. pp 22-23). C’est tout à fait exact. C’est bien ce que Dieu déclare dans Sa Parole. Dans ce cas, nous sommes donc « locataires » et non « propriétaires ». Nous ne sommes chez Lui qu’en tant qu’ « émigrés et hôtes »(Lévitique 25v23 ; 1 Chron.29v14-16 ;  Ps.50v9-15… cf 1 Pie. 1v1 ; 1 Pie.2v11).

En Genèse 2v15, Dieu prend l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden « pour cultiver le sol et le garder ». Les verbes du travail et de la garde de la terre, « avad » et « shamar » sont les mêmes que celui du service dû à Dieu(cf Exode 10v26), relève Erri de Luca dans « Noyau d’olive »(Folio, p 47). « La terre est dans la sollicitude de Dieu. Les règles du repos sabbatique, un jour par semaine, un an tous les sept ans, marquent une insistance à la protéger d’une exploitation forcenée »(op. cit., pp47-48), comme si ses ressources étaient inépuisables. Nul ne peut donc se déclarer « propriétaire » du sol, comme de la vie, commente encore Erri de Luca(op. cit., pp 48, 111). Et nul n’a le droit d’exploiter et le sol et la vie(cf Lévitique 25 ; Deut.5v12-15 ; 24). De même que nous ne sommes pas plus « propriétaires » de la Parole, de l’Evangile ou de la vérité (nous pouvons en témoigner, l’affirmer, ou soutenir l’un et l’autre, mais nous ne les « possédons pas » cf 1 Tim.3v15). A ce propos, Erri de Luca, toujours, souligne que « le verbe shamar est traduit par « garder » quand il s’agit de la terre et « observer » quand on se réfère aux commandements de Dieu. « La terre est confiée comme écriture transmise »(op. cit., p 48).

Dieu fait de nous des « intendants », des gestionnaires, de ce qu’Il nous met à disposition ou nous confie, selon nos capacités. Nous sommes donc tous responsables et aurons à rendre compte de « notre bonne gestion »(sage et juste), sachant que l’ « on demandera beaucoup à qui l’on a beaucoup donné, et on exigera davantage de celui à qui l’on a beaucoup confié », dit le Seigneur Jésus (Luc 12v48-lire tout le chapitre). Mais ce que l’on attend avant tout d’un bon intendant ou gestionnaire, c’est qu’il soit « fidèle »(Matt.24v45 ; Matt.25v21-23 ; Luc 12v42 ; 1 Cor.4v2…), autant dans les petites choses que dans les grandes(Luc 16v10).

Le "Baron noir" de Petillon : "self made bird"

Le « Baron noir » de Petillon : « self made bird »

Or, rappelons-le, Dennis Peacocke pose pour « principe directeur numéro 1 » la propriété privée, et l’exploitation de biens et de ressources « aux dimensions et potentialités » qu’il estime « inimaginables »(« Partenaire avec Dieu en affaires », p 146). Et ce alors qu’il pose en « principe directeur numéro 9 »(soit bien après)le fait que, selon lui, « les hommes ne sont pas égaux(« notre véritable égalité se mesure en terme de responsabilité envers Dieu ») et « la redistribution économique n’y changera rien »(op. cit., pp. 143-144). Ces propos sur l’égalité(au sens où « tout le monde serait pareil », ce qui ne serait pas la justice) ne sont évidemment pas faux, puisque nous sommes tous différents, du moins en capacité, en besoin…[voir la façon dont Dieu a géré ces différents besoins et opèré la distribution de la manne en Exode 16, comme du partage de la terre promise en Josué 18v10 et l’attribution des villes libres pour les Lévites en Nombres 35v8 cf la Parabole dite des talents en Matt. 25v15-comparer avec Luc 19v13].

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

Néanmoins, ce concept pose une vision conservatrice du monde, semblant légitimer les inégalités et, surtout, délégitimant toute tentative(de l’état, surtout)de réguler, d’ajuster ou de corriger lesdites inégalités. (op. cit., p 144 et p 154-le seul rôle de l’état étant de « maintenir l’ordre »…). En cela, elle me paraît réductrice et même contradictoire avec ce que nous enseigne la Bible : ne sommes-nous pas tous égaux en dignité et en droit, étant tous créatures de Dieu, créés « à son image et selon sa ressemblance » ?(cf Gen.1v26-27 ; Actes 17v27)** D’autre part, cette fameuse « responsabilité », censée être « commune » à tous les hommes, n’est en réalité, (selon le point de vue de l’auteur)pas si partagée que cela-certains étant « plus responsables » que d’autres(devinez qui !). Nous y reviendrons en deuxième partie, qui sera publiée ultérieurement.

Or, en plus d’une vision « conservatrice » du monde, ce que semble communiquer (peut-être involontairement ou maladroitement)l’auteur de « Partenaire avec Dieu en affaires » est que ce que l’on possède passe avant la dignité humaine. Ou que l’on existe ou que l’on trouve du sens existentiel à travers ce que l’on possède. Ce qui est la norme du monde, mais pas de Dieu et de la Bible.

Mais que dit l’Ecriture ? Que « la vie d’un homme ne dépend pas de ce qu’il possède, fut-il dans l’abondance », comme l’enseigne le Seigneur Jésus-Christ en Luc 12v15(cf Luc 12v16-23 ; 16 ; 18v18-30). Ou encore que « Nu on vient au monde et nu on repart de ce monde » cf 1 Tim.6v7. D’ailleurs, dans les situations de crise ou de vie ou de mort, que vaut la propriété privée ? Pas grand-chose, comme l’enseigne la politique économique de Joseph, alors Vice-roi d’Egypte(Gen.47v13-26)-un exemple curieusement peu souvent étudié…

 

[A suivre. La suite prochainement, où nous verrons notamment plus en détail ce qui nous paraît avoir été certaines sources d’inspiration de Dennis Peacocke dans sa vision de Dieu, de l’homme, du pauvre, de l’état, et du système économique qu’il défend-quoiqu’il prétende ne pas défendre un système particulier parmi ceux existants. Nous proposerons également d’autres visions alternatives, qui nous semblent basées sur la Bible]

 

Notes :

* Voici les douze concepts, exposés dans un plan en deux sections :

Première section : les principes divins essentiels pour construire le gouvernement et la libre entreprise

Chapitre un : Dieu met en place son entreprise familiale

Principe directeur numéro 1 : Dieu est le créateur de la propriété privée

Chapitre deux : la maturité : fruit de la gestion de la propriété privée

Principe directeur numéro 2 : nous grandissons en prenant soin des personnes et des biens que nous possédons

Chapitre trois : la richesse des générations et la famille

Principe directeur numéro 3 : toute fortune stable se construit par la famille de génération en génération

Chapitre quatre : Notre Dieu aime le travail

Principe directeur numéro 4 : le travail est un appel saint, éternel

Chapitre cinq : l’entreprise familiale produit un service

Principe directeur numéro 5 : le service est le fondement de toute croissance durable

Deuxième section : les fondements nécessaires à la construction d’une société juste et prospère

Chapitre six : ce que l’argent révèle à propos des personnes

Principe directeur numéro 6 : Dieu paie pour ce qu’Il commande

Chapitre sept : le risque, le respect de soi-même et le combat rédempteur

Principe directeur numéro 7 : la possibilité d’un échec est essentielle pour la croissance personnelle

Chapitre huit : la cruauté du concept de « victime économique »

Principe directeur numéro 8 : les idées et les actions ont des conséquences économiques

Chapitre neuf : la justice et l’égalité ne sont pas la même chose

Principe directeur numéro 9 : les hommes ne sont pas égaux et la redistribution économique n’y changera rien

Chapitre dix : un gouvernement politique selon Dieu fonctionnant sur des bases bibliques est essentiel pour la prospérité

Chapitre onze : les cordes essentielles, à trois brins, qui conduiront au succès

Principe directeur numéro 11 : les chrétiens doivent vivre comme des disciples, ils doivent renouveler leur intelligence [se construire une vision du monde chrétienne] et s’unir afin de mettre en œuvre le plan de Dieu pour les nations

Chapitre douze : un appel au changement radical

Principe directeur numéro 12 : découvrir les fondements structurels et construire sur cette base.

** Créés à Son image pour être Son représentant sur la terre. Ce qui signifie que, « comme Dieu est créateur, nous sommes appelés à être, à notre tour, créatifs dans la gestion de la création. Comme Dieu est bon, nous sommes appelés à manifester de la compassion pour notre prochain ». Et, comme Dieu est juste, nous sommes appelés à être sensibles aux injustices » là où elles se trouvent, comme à aimer la justice, là où elle se trouve. D’après « Just people ? Pour une vie simple et plus juste »(Défi Michée). LLB, 2011, pp 40-41

 

 

 

La vie par Sa mort ? Un mystère !

Jeune lecteur par Francisco Farias Jr Savoir renoncer au superflu pour mieux nous concentrer sur Dieu

Jeune lecteur par Francisco Farias Jr
Lorsque nous plongeons nos regards dans les mystères de Dieu, nous nous sentons tout petits…

« Universalisme* versus prédestination » : ou peut-on faire « froidement » de la Haute-théologie à propos de l’amour de Dieu ou des raisons pour lesquelles Christ est mort ?

Tous sauvés ou seulement quelques-uns ?

« L’universalisme est la doctrine théologique que toutes les âmes seront finalement sauvés et qu’il n’y a pas de tourments de l’enfer ». « Il a pour fondement la croyance que le salut promis par Dieu bénéficiera à toute l’humanité, par le biais de la rédemption. L’universalisme s’oppose alors à la prédestination ».

«Nous appelons ‘prédestination’ le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à l’éternelle damnation. Ainsi selon la fin pour laquelle est créé l’homme, nous disons qu’il est prédestiné à la mort ou à la vie.» écrit Calvin dans L’Institution chrétienne, III.xxi.5 (Aix-en-Provence: Kerygma, 1978) – cité par La Revue Réformée**.  (Article à lire pour éviter de simplifier la pensée de Calvin à ce sujet)

« Pour ou contre l’ universalisme » et « universalisme versus prédestination » sont de vieux « débats » récurrents de l’histoire de l’Eglise, notamment au sein du protestantisme.
En guise d’illustration, je relèverai  plusieurs réactions autour de “La vie par sa mort“[ou « The Death of Death in the Death of Christ »], ouvrage dit « polémique »(il affirme que la doctrine du salut universel ne serait pas fondée sur les Ecritures) de John Owen, pasteur et théologien puritain anglais, publié en 1647.
J’ai découvert l’existence de ce livre, ainsi que les diverses critiques et réflexions à son sujet, par le biais de certains blogues protestants évangéliques.

Mais au-delà des débats et analyses théologiques, il me paraît intéressant de relever ici les interrogations de Hillsong nutella à propos de l’ouvrage :

« Owen explique que Christ ne peut être mort pour tous les hommes, puisque tous les hommes ne sont pas sauvés ; son sacrifice n’aurait donc pas été suffisant, ce qui est d’après Owen une hypothèse insultante vis-à-vis de Dieu. Christ est donc mort pour une partie des hommes seulement, ceux que Dieu a élus.
Il donne plein d’arguments très précis ou plus généraux, fondés sur l’étude de nombreux passages de la Bible, pour appuyer sa thèse.
Je ne vais pas rentrer dans le commentaire systématique ici, bien qu’en plusieurs points ses arguments m’ont semblé discutables.
Ce qui me pose vraiment problème, c’est le corollaire de sa thèse : Dieu n’aime pas tous les hommes de la même façon, son amour ne va pas jusqu’à souhaiter leur salut à tous. Comment accepter cette idée ?
(…..)
En ce temps de l’Avent, un temps pour se souvenir et se laisser toucher par cet amour qui est venu jusqu’à nous, cet amour auquel nous sommes plus chers que les oiseaux que pourtant il nourrit, je ne peux pas imaginer que certains humains sont exclus de cet amour.
Tous aussi indignes de cet amour, comment certains en seraient-ils malgré tout bénéficiaires et d’autres exclus ?
Alors on peut discuter sur la prédestination et le libre-arbitre, c’est vrai. Owen en parle. Mais affirmer froidement que Christ n’est pas venu pour tous, ça dépasse ma compréhension ».

Pour ma part, je n’ai pas(encore) lu le livre(je n’en parlerai donc pas, en attendant de pouvoir le lire vraiment) ! 😉  ) Mais j’avoue que cette question me dépasse aussi. En fait, il est normal qu’elle nous dépasse tous, puisqu’elle nous révèle ainsi et de plus en plus un Dieu infini, qui ne ressemble pas à l’homme.
Heureusement ! Et c’est cette grandeur de Dieu qui nous émerveille.

Soyons donc émerveillés.

Néanmoins, je pense que Dieu « ne fait pas de favoritisme »(ou « acception de personnes » dans la Darby) et qu’Il n’exclue personne. Il a « tant aimé le monde qu’Il a donné Son Fils unique afin que quiconque croit ne périsse pas mais ait la vie éternelle »(Jean 3v16). Et Il « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (1 Timothée 2.4).

Mais « tout le monde » le veut-il, alors qu’il le peut, puisque Dieu le veut et le rend possible ?
Semble-t-il que non, malheureusement.
C’est là que commence la responsabilité humaine.

Je suis conscient que c’est un peu court, et que ce n’est pas là « de la haute théologie ». D’ailleurs la critique de La Maison de la Bible prévient que le livre est « hard(u) » : « le sujet est compliqué et délicat. Le thème de la prédestination n’est en effet pas aisé à traiter; c’est un mystère que personne ne peut élucider claire-ment et de manière juste ».

Bref, en résumé :

« Prédestination » ? Mystère !
Amour et grâce de Dieu(pour tous les hommes, cf Tite 2v11) ? Mystère !

Néanmoins, Jésus-Christ est bien venu dans ce monde pour une « catégorie de gens » : les pécheurs(à la repentance), et non ceux qui se croient justes !(Matt.9v12-13 cf Luc 5:32)

Notes :

*Comme celui affiché par le pape François en septembre dernier, « rassurant les athées » comme l’a relevé Guillaume Bourin en réponse à un commentaire, sur son blogue ?

Lire le contenu(en français) de la fameuse lettre du Pape à Eugenio Scalfari, fondateur du journal « La Repubblica ».

Extraits : « J’en viens(écrit le Pape) ainsi aux trois questions que vous me posez dans votre article du 7 août. Il me semble que, dans les deux premières, ce qui vous tient à cœur c’est de comprendre l’attitude de l’Église envers celui qui ne partage pas la foi en Jésus. Avant tout, vous me demandez si le Dieu des chrétiens pardonne celui qui ne croit pas et ne cherche pas la foi. En admettant que – et c’est là la chose fondamentale – la miséricorde de Dieu n’a pas de limites si l’on s’adresse à lui d’un cœur sincère et contrit, la question pour qui ne croit pas en Dieu réside dans l’obéissance à sa propre conscience. Le péché, même pour celui qui n’a pas la foi, c’est d’aller contre sa conscience. Écouter et obéir à celle-ci signifie, en effet, se décider face à ce qui est perçu comme bien ou comme mal. Et c’est sur cette décision que se joue la nature bonne ou mauvaise de nos actions.

En deuxième lieu, vous me demandez si la pensée selon laquelle il n’existe aucun absolu et donc même pas une vérité absolue, mais uniquement une série de vérités relatives et subjectives, est une erreur ou un péché. Pour commencer, je ne parlerais pas, même pas pour celui qui croit, de vérité « absolue », en ce sens qu’absolu est ce qui est détaché, ce qui est privé de toute relation. Or, la vérité, selon la foi chrétienne, est l’amour de Dieu pour nous en Jésus-Christ. Donc, la vérité est une relation ! À tel point que même chacun de nous la saisit, la vérité, et l’exprime à partir de lui-même : de son histoire et de sa culture, du contexte dans lequel il vit, etc. Ceci ne signifie pas que la vérité soit variable et subjective, bien au contraire. Mais cela signifie qu’elle se donne à nous, toujours et uniquement, comme un chemin et une vie. Jésus lui-même n’a-t-il pas dit : « Je suis la voie, la vérité, la vie » ? En d’autres termes, dès lors que la vérité ne fait, en définitive, qu’un avec l’amour, elle exige l’humilité et l’ouverture pour être cherchée, accueillie et exprimée… »

** Voir cet article, cet autre et cet autre encore de « La Revue Réformée » ;  celui-ci de « Bible ouverte » et ce dernier de la revue « Promesses ».

« Liberté ! Que de bêtises on peut raconter en ton nom ! »

Que de bêtises, mais aussi d’horreurs….

« Le sage est celui qui connaît ses limites ».

 

Face à certains sujets, dont la délicatesse et la complexité nous rappelleraient presque « le noeud gordien », voire « l’hydre de Lerne », il peut paraître très « simple » (ou « de bons sens ») d’avoir une opinion « franche » et « tranchée ». Mais est-ce si simple ?

Ainsi, entre le piège de la banalisation et celui de la surmédiatisation d’idées nauséabondes et de personnes véhiculant(ou vivant de)ces mêmes idées*, quelle posture choisir ? Faut-il « interdire », sans tomber dans le « deux poids, deux mesures » ?  A moins qu’il ne soit « interdit d’interdire » au nom de « la liberté d’expression » ou du risque de la « victimisation » ?
Car, en France comme ailleurs(les pays dits « libres »), la liberté d’expression est un principe essentiel et sacré : «…l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun » selon la Cour européenne des droits de l’homme (Handyside contre Royaume-Uni, 1976).

C’est sur cette base que chacun peut librement exprimer une opinion, positive ou négative, sur un sujet mais aussi sur une personne physique ou morale, une institution…**

La liberté d’expression est donc un droit, jugé précieux et sacré.

Mais la liberté totale existe-t-elle ? Un droit est-il absolu ?

Comme tout droit, il est possible d’user d’un droit, mais aussi d’en abuser. Un abus qui peut être sanctionné, au terme de « la théorie de l’abus de droit ».
Notre Déclaration de 1789 précise d’ailleurs dans son article 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi ».
En clair : « la liberté de chacun s’arrête où finit celle des autres », dans le cas où une personne outrepasserait sa liberté d’expression et nuirait ainsi à une autre**.

Donc, tout droit n’est pas absolu.

Mais puisque l’on parle d’abus ou d’usage abusif d’un droit…ne serait-ce pas plutôt la récente décision du Conseil d’Etat (10/01/14), saisi par l’exécutif, déclarant que l’interdiction d’un spectacle par le préfet de la région Pays de la Loire était légale, qui serait abusive ? Peu pertinente, disproportionnée ?  Faut-il, à l’instar du sociologue et historien Sébastien Fath, s’indigner et dénoncer une « affligeante police de la pensée qui croit qu’en cassant le thermomètre, on détruit la fièvre, au risque de rendre la France entière malade et à bout »?
Car « interdire », n’est-ce pas, au contraire, « promouvoir » les idées nauséabondes que l’on prétend combattre ? ***

A ce sujet, « Thomas More »( « République 1 – Dieudonné 0 ou pourquoi le Conseil d’Etat n’a pas enterré la liberté d’expression », 11 janvier 2014), un blogueur qui traite de questions juridiques et politiques dans une perspective chrétienne(catholique) nous expose « une brève » mais pertinente « synthèse des idées exposées à propos de la première ordonnance du Conseil d’Etat rendue dans cette affaire le 9 janvier 2014 (V. également la deuxième en date du 10 janvier 2014)….Pour faire simple, le juriste blogueur estime que la décision du conseil d’Etat n’est pas un revirement de jurisprudence valant faire-part de décès de la liberté d’expression mais la réponse « la plus sage dans les circonstances présentes qui sont tout à fait particulières ».
Comme il l’explique tout au long de son argumentaire,« il ne me semble pas qu’on soit face à une forme de sanction anticipée de l’infraction, une forme liberticide de prévention. Si l’affaire porte bien sur un spectacle, il ne faudrait pas négliger qu’il s’agit d’une tournée et que le contenu du spectacle est connu. N’en a-t-on pas assez entendu et vu pour juger de la gravité du propos ? Il ne semble pas qu’il s’agisse d’un nouveau spectacle et son contenu est suffisamment scandaleux pour justifier une réaction sans attendre qu’il sorte une nouvelle fois ses horreurs. L’antisémitisme n’est pas une opinion banale, un discours comme les autres. Le caractère tout à fait particulier de l’affaire justifie une solution particulière(…) L’ordonnance ne se saisit pas de Dieudonné comme d’un humoriste banal, dans un spectacle banal, dans un contexte banal. Elle s’empare de son spectacle à l’expérience d’une période très longue, de présence médiatique intense dont il est avéré qu’elle a un contenu très problématique et très constant, au cours de laquelle de nombreuses condamnations pénales ont été prononcées, etc. Nous sommes très loin du traitement d’un dérapage exceptionnel, et très loin aussi du procès d’intention. On peut penser qu’il y a un système, et c’est ce système que le Conseil d’Etat permet d’appréhender ».
Et le juriste de conclure : « Ne jouons pas à nous faire peur ! Qu’est-ce qui est le plus dangereux ? La banalisation du discours antisémite à quelques mois de l’entrée dans le domaine publique de Mein Kampf ? ou une mise en œuvre dans un cas peu banal des pouvoirs de police du maire ? Dans quelle société voulons-nous vivre ? Celle que nos parents et nous-mêmes avons bâti depuis 1945 ou celle fantasmée par Dieudonné, Soral et consorts ? »

Dans le même esprit, le cardinal André Vingt-Trois sur Radio Notre-Dame, 3 janvier 2014 estime que
« Pour l’affaire Dieudonné, l’intervention de Manuel Valls a eu un effet salutaire dans la mesure où elle fait réfléchir, et il faut faire réfléchir. Car malheureusement l’histoire du XXe siècle a montré que la montée de l’antisémitisme n’est pas une révolution à grand spectacle, c’est une montée progressive, qui passe par des événements, des paroles, des articles, des spectacles… Rien n’est anodin en matière d’antisémitisme, comme pour la xénophobie ou la discrimination religieuse. Il est scandaleux que nous soyons insensibles à la dépréciation progressive des seuils à ne pas franchir. Une culture du respect de l’autre, des autres religions, doit se réimplanter d’une manière forte. Que l’on apprenne aux enfants qu’il y a des choses qui ne se font pas !(…)

L’antisémitisme est un poison, qui n’est pas simplement une agression contre les juifs, mais une agression qui concerne l’humanité entière(…)Et on ne doit pas laisser se développer et se banaliser les caricatures, la dérision, la provocation(…)symptômes d’une société dans laquelle on ne tient plus les seuils de protection, protection de l’identité propre de chacun ».

Il s’agit donc bien d’une question de limites nécessaires. C’est bien parce que a liberté d’expression est précieuse, qu’il importe de donner à  réfléchir sur les conséquences d’une liberté que l’on voudrait « totale » et « absolue », pour ne pas dire « sacrée »****.

Une formule à la Jacques Ellul*****  dirait peut-être que « ce n’est pas l’usage de la liberté d’expression qui asservit, mais le sacré transféré à la liberté d’expression ». On parle alors de « sacro-sainte » liberté (ici, d’expression)….liberté dont le « sacré » exige que l’on lui sacrifie tout ?

Or, faut-il tout sacrifier (la dignité humaine, l’honneur)sur l’autel du « dieu liberté(d’expression) », « Moloch »****** moderne ? Ou sur l’autel de la recherche du buzz(que l’on croit « rentable ») à tout prix ?

Dans ce cas, pour à la fois préserver la (précieuse)liberté d’expression et pour se préserver des abus, pour  se libérer de ce qui asservit, faudra-t-il « profaner » cette sacrée liberté d’expression, en lui ôtant l’aura de sacré qui l’entoure *******, pour mieux y inclure cette prise de conscience : « qui dit grande liberté(ou « grand pouvoir ») dit aussi « grande responsabilité »,   et que « si nous sommes libres de nos choix, nous ne sommes pas libres des conséquences de nos choix » ?

Et nous devons nous préoccuper des conséquences de nos choix, car

« Au jour du jugement, chaque homme aura à rendre compte de toute parole proférée »(Matt.12v36-37)

Etape suivante : la vraie liberté passe par Celui qui seul nous affranchit et peut nous rendre réellement libre(Jean 8v30-36-avec cet avertissement : Jean 5v41-44)

Le mot de la fin ? Laissons-le au  Gorafi :
« Les Français espèrent des chutes de neige prochainement pour aider les médias à parler enfin d’autre chose ».

En effet, il serait temps de parler d’autre chose…Par exemple, de « cette maladie de civilisation » ?

 

 

 

Notes :

* Ainsi, sous couvert de « dénoncer » des idées stupides et nauséabondes, il est possible faire la promotion de ces mêmes idées, via force publications de liens internet ou de liens vidéos, ou de faire la promotion d’autres idées toutes aussi stupides et nauséabondes.  Quand il ne s’agit pas de faire la promotion d’un geste lourd de sens, en croyant le parodier….

** En France, c’est dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 qui consacre la liberté d’expression(voir l’article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi »http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais….)

Les articles 18 et 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme(10 décembre 1948) consacrent eux aussi la liberté d’expression, conjointement à la liberté de conviction et de religion.

Voir http://www.les-infostrateges.com/article/0807342/un-droit-fondamental-la-liberte-d-expression-et-ses-limites ; et http://www.lemondepolitique.fr/cours/libertespubliques/libertes/liberte_expression.htm

*** Une idée en rappelle une autre, mais ce rappel me paraît utile, face à ceux qui plaident, pour les mêmes raisons ou pour d’autres, pour l’abolition des lois dites mémorielles : qui se souvient du décret-loi « Marchandeau »(du nom de celui qui a été Député radical-socialiste de la Marne, maire de Reims,  ministre de la Justice entre novembre 1938 et septembre 1939)portant sur la répression de la diffamation par voie de presse lorsque « la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants » ?

Pour l’anecdote (qui n’est pas un « point de détail de l’histoire »), l’une des premières mesures du régime Vichy, mis en place depuis à peine un mois(Il n’existe plus de Parlement, et les lois l’œuvre du Maréchal Pétain qui, selon l’article 1 § 2 de l’acte constitutionnel n°2 du 11 juillet 1940, exerce le pouvoir législatif, en conseil des ministres), a été d’abroger cette fameuse loi Marchandeau, le 27 août 1940. Sachant que l’armistice avec l’Allemagne, mettant fin officiellement aux hostilités ouvertes par la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, ne sera signé que plus tard,  le 22 juin 1940.
Avec l’abolition du décret-loi Marchandeau, la loi rend libre la tenue de propos racistes ou antisémites, et prononce une amnistie des poursuites. Avec pour conséquences un boulevard pour la propagande xénophobe, raciste et antisémite, et une liberté de la presse au service du racisme et de l’antisémitisme.

Le Journal officiel du 30 août 1940, page 4844, publie la loi du 27 août 1940 portant abrogation du décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse :
« Art. 1°. – Est abrogé le décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Les dispositions antérieures des articles précités sont remises en vigueur.

« Art. 2. – Amnistie pleine et entière est accordée, pour tous les faits commis antérieurement à la promulgation de la présente loi, aux délits prévus par les dispositions abrogées par l’article 1° du présent décret ».

****L’on pourrait penser qu’en Eden, Dieu ait dès le départ accordé une liberté totale à l’homme :
« ….L’Éternel Dieu fit pousser du sol des arbres de toute espèce, agréables à voir et bons à manger, et l’arbre de la vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.(…) L’Éternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder. L’Éternel Dieu donna cet ordre à l’homme: Tu pourras manger de tous les arbres du jardin…. »(Gen.2v9)

Une liberté assortie toutefois d’un garde-fou : « mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras »(v16-17)
Garde-fou qui a été rapidement violé par l’homme et la femme…tous deux motivés par la volonté d’atteindre le « No limit » (« vous serez comme des dieux »)

***** « Ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique » (Ellul, Jacques. Les nouveaux possédés, 1973).

Jacques Ellul(mort en 1994) est un professeur d’histoire du droit, sociologue et théologien protestant français, surtout connu comme penseur de la technique et de l’aliénation au XXe siècle.

****** Moloch, dieu exigeant le sacrifice des enfants.

*******Inspirée d’une citation de Frédéric Rognon, relevée dans le débat « La Décroissance est-elle une hérésie ? » IN La Décroissance, décembre 2013, numéro 105, p15 : « il ne pourra y avoir de libération que si l’on profane la technique, et « que lorsque l’on aura enlevé l’aura de sacré qui entoure la technique. »

Frédéric Rognon est professeur de Philosophie des religions, à la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg.