« L’Europe s’est formée et reformée sur des conflits fondateurs » : Entretien avec Olivier Abel, professeur de philosophie

« Europe peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots« (Olivier Abel).

Aujourd’hui, nous recevons, pour la première fois sur Pep’s café, Olivier Abel, auteur du « Vertige de l’Europe », paru chez Labor et Fides en avril 2019. Qu’il soit remercié pour avoir joué le jeu des questions/réponses. C’est là l’occasion de s’intéresser au passé, au présent et au futur de l’Europe, notre Europe, d’autant plus que les Européens éliront leurs députés au Parlement, du 23 au 26 mai 2019. En France, ces élections aux enjeux majeurs auront lieu le dimanche 26 mai. Les électeurs nationaux se sentent généralement peu concernés (42,61% de taux de participation aux élections européennes de 2014). Pourtant, les politiques et les loi adoptées au niveau européen auront un effet direct sur les cadres légaux nationaux, notamment pour les politiques d’asile et de migration, l’emploi, l’environnement, le libre-échange, l’alimentation, la santé…Mais le scrutin peut aussi, sur fond de montée des extrêmes, avoir de grandes conséquences sur l’avenir de l’Europe et de ses valeurs.

 

Bonjour Olivier, peux-tu te présenter ?

Je suis professeur de philosophie éthique à l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier, après avoir enseigné 30 ans à l’Institut Protestant de Théologie de Paris, et auparavant au Tchad et quelques années à Istanbul. Cela fait plus de 40 ans que j’enseigne.

1) Comment justifie-tu « le vertige de l’Europe », ton récent ouvrage (avril 2019) foisonnant d’idées, après « la justification de l’Europe » (ton « essai d’éthique européenne » de 1992) – l’un et l’autre paru chez Labor et Fides ?

Les deux ouvrages sont au fond des « Essais d’éthique européenne », et le second est un approfondissement du premier, mais dans une ambiance incontestablement plus sombre. En trente ans, ce que j’appelais La justification de l’Europe a bien changé. La construction européenne s’est réduite à un système de protections, hérissé d’identités simplistes et noyé par un scepticisme néolibéral qui met tout au format d’opinions équivalentes. L’Europe est sur la défensive, sur tous les fronts, et manque de confiance en elle. Il m’a paru urgent, derrière les émois politiques de surface, de ne pas abandonner la question de l’identité aux identitaires de tout poils, et de reprendre la question de fond : qui sommes nous ? D’où venons nous ? Impossible de lever les yeux vers là où nous voulons aller sans revenir, et nous interroger sur le pourquoi en sommes nous là, pourquoi rester ensemble.. Bref quelles sont nos affirmations, nos approbations, nos orientations profondes. Le vertige de l’Europe déplore une construction européenne qui a supposé une sorte d’union, sinon de communion, qui en fait ne sont l’objet d’aucune attention, d’aucun soin, d’aucun travail sur nos conflits, et qui ne sont finalement rien : elle s’est construite sur un vide. On marche mal sur le vide !

2) Comment et pourquoi s’est effectué ce choix du tableau de Félix Valloton (1908), lequel traduit un déséquilibre et un malaise certain, et dont la composition rappelle celle du Titien en 1562, en guise d’illustration de couverture de ton livre ? 

Tu as raison, chaque figure renvoie à une histoire des figurations semblables. Il y a d’abord que j’aime Felix Valloton, sa perception des choses et que cette figure de la jeune Europe accrochée aux cornes de son Zeus de taureau est belle, qu’elle donne à penser. D’abord Europe vient d’ailleurs, sa provenance n’est pas autochtone, c’est un point important pour l’identité — et le rejet de la culture biblique dans la culture européenne actuelle est comme un déni de cela. Ensuite elle est accrochée aux cornes d’une divinité, dont on ne sait pas si elle existe, elle peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots. Enfin cela me fait penser aux jeunes africains qui volent vers l’Europe sur des embarcations qui existent à peine, accroché aux cornes d’un rêve auquel nous mêmes ne croyons plus.

3) Tu présentes ton livre comme « une interrogation sur l’Europe, une déconstruction de l’idée d’Europe, qu’il faut certes critiquer dans ses oeuvres comme dans ses intentions, mais que l’on ne saurait sans risque laisser orwelliser dans le rejet de l’Occident ». Que veux-tu dire par cette expression « orwelliser » l’Europe ? 

Il y a des époques où le présent a été écrasé par le poids du passé, des traditions, de l’héritage. Je crois qu’aujourd’hui c’est l’inverse : le passé est très faible, et jamais sans doute le « présent » de nos sociétés en guerre (guerre économique, guerre des imaginaires) n’a été aussi puissant, capable de rayer jusqu’aux traces du passé, capable de le reconstruire à volonté, de le refabriquer complètement. À propos du passé chrétien, il ne s’agit justement pas de l’idéaliser dans une sorte d’identité mystique toute heureuse ! Mais il ne s’agit pas non plus de l’ « orwelliser » : Milan Kundera reprochait à Orwell d’avoir une manière totalitaire de parler du monde totalitaire, et préférait Kafka, montrant au milieu de l’absurde procès, de sa révoltante injustice, des scènes quotidiennes, ordinaires, remplies de vie, de confiance, de promesses. Comment faire mutuellement place à la diversité, à la délicate complexité de nos héritages, de nos perceptions, de nos attentes ? Oui, nous avons laissé «orwelliser» certains passés, le passé colonial, le passé catholique, le passé chrétien, désormais à la fois occultés dans un amalgame totalitaire, dissimulés, défigurés, et je dirai enterrés vifs dans ce qu’ils avaient aussi de prometteur, et simplement de vécu : c’est historiquement faux, et politiquement décourageant, car on ne peut plus prendre appui sur rien dans le passé, sinon sur un imaginaire amnésique et plaqué, qui empêche d’ailleurs toute véritable critique.

Comment alors opérer ce droit d’inventaire ?

Le problème c’est l’effondrement d’un espace public commun dans lequel ce conflit des mémoires pourrait s’installer et trouver place, s’apaiser jusque dans la conversation ordinaire. La peur du conflit fait qu’on attend seulement de l’usure du temps la solution pour les mémoires blessées (qui sont à nouveau blessées par la représentation du passé qui en est donné). Ce qui fait que les mémoires qui constituent l’Europe, loin de faire ce travail partagé d’inventaire critique dans lequel on entend ce que les autres ont à dire et réciproquement, se murent et s’enferment dans une identité mémorielle muette et bloquée, ou se perdent dans la surenchère de la compétition mémorielle.

4) Tu t’attardes sur ce qui fait « l’ethos européen » et soulignes que le « noyau éthico-mythique » (pour reprendre une expression de Paul Ricoeur) de l’Europe « a été mis en mouvement » par un « pluralisme éthique (ou un désaccord) fondateur ». Que veux-tu dire par là ? N’est-ce pas paradoxal et contradictoire ? 

Oui, je tiens beaucoup à cette expression de « noyau éthico-mythique » proposée par Ricœur. Ce que je développais déjà dans La justification de l’Europe, et que j’avais repris dans divers débats, avec des intellectuels turcs notamment ou chinois, c’est que l’ethos européen est foncièrement un mixte. Un mixte gréco-biblique, par exemple, mais aussi gréco-romain (il ne faut pas confondre les deux !), un mixte judéo-chrétien (là aussi il y a un différend profond qu’il faut comprendre et honorer), un mixte catholique-protestant, etc. Mais loin de prendre soin de ces différends qui forment son moteur, l’Europe, épuisée peut-être par ses guerres intestines, n’a cessé d’évacuer, d’évider, d’énucléer, son « noyau », qui n’était pas purement évangélique, bien sûr, mais où les sources bibliques s’étaient mêlées à d’autres sources, antiques, médiévales, à la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme, les Lumières, le Romantisme, etc. Et ces sources sont inachevées, d’autres flots viennent se joindre à cette identité inachevée. Oui, cela semble paradoxal, mais il me semble que l’Europe s’est formée et reformée dans une série de conflits fondateurs, où aucune des forces en présence ne l’a emporté complètement, ce qui a obligé l’Europe à faire cohabiter des orientations hétérogènes, et c’est son dynamisme.

4b) Dès lors, si je te comprends bien, il ne serait pas question de nous laisser enfermer dans l’alternative « pour ou contre » l’Europe, ou dans de fausses alternatives entre ce que tu qualifies de « rationalité normative, standardisante et technocratique » d’inspiration néo-libérale actuellement dominante et « l’irrationnel démagogique de la manipulation des peurs » ou replis identitaires et démagogies nationalistes : ce qui nous manque, selon toi, ce serait de confronter plusieurs visions et traditions de l’Europe, qui poursuivent chacune une cohérence désirable, et qui se corrigent mutuellement.  Ce type de débat est-il actuellement ouvert ? Comment le rendre productif et fécond ?

Oui, je trouve lamentable ce débat rituel pour ou contre l’Europe, sans qu’il y ait le moindre débat sur la question de savoir de quelle Europe on parle ! Ce qu’il nous faudrait, ce serait des visions différentes de l’Europe, portées par des partis d’échelle européenne, et non pas nationales. Je ne voudrais pas me substituer à ce qui pourrait émerger d’un espace public européen qui entrerait en discussion sur ce que nous voudrions. Mais il est certains que nous voulons des choses différentes, et même contradictoires, et c’est ce débat sur les visées et les priorités de l’Europe qu’il nous faut organiser.

4c) Il s’agit aussi, comme tu l’écris, de « remettre au centre le questionnement », car « c’est par ce geste interrogatif que l’Europe affrontera la crise identitaire » : l’identité européenne serait-elle donc « interrogative » ou ne serait pas ? Jusqu’à quand ?

Cela c’est mon côté philosophe : je pense que ce que la remise au centre, à équidistance de tous (et sans que nul n’en puisse garder le monopole), du droit de questionner, c’est ce que l’Europe garde du socratisme, c’est à dire du geste initial de la philosophie, geste lui-même d’origine non philosophique, car il est archaïque ce cercle des citoyens dans un espace lui-même circulaire, où chacun tour à tour s’avance pour donner son avis. Cela donne une configuration démocratique, au sens radical du terme, sans cesse à réformer, qui est pour moi celle figurée sur le drapeau européen !

Quelle place pour les certitudes, les absolus, dans « ce geste interrogatif » ?

Tu me demandes jusqu’à quand « ce geste interrogatif » ? N’y a-t-il aucun absolu, aucune limite à ce geste ? J’ai envie de dire que non, ce geste est proprement infini, incessant, sans limite, et c’est cet infini questionnement qui donne sa forme à l’esprit européen. Dans le même temps, je voudrais dire, non plus en philosophe mais en théologien, que le seul absolu c’est Dieu. Ce n’est pas contradictoire pour moi, car c’est par ce Dieu seul absolu que tout le reste est désabsolutisé : nous ne pouvons nous faire une idole ni de la technique, ni de la nature, ni de l’Etat, ni de la science, ni de l’Histoire, etc. bref de rien. La confiance en Dieu nous permet d’interroger librement le monde.

Ce qui serait bon pour l’Europe est-il bon pour le reste du monde ?

C’est une question très juste. Il y a un profond ethnocentrisme européen, qui s’est longtemps cru le centre du monde, et longtemps estimée seule porteuse d’une culture universelle. Cette posture est d’autant plus dangereuse qu’aujourd’hui elle peut s’inverser dans la figure inverse : la civilisation européenne et occidentale est vue comme l’origine de tous les maux : colonialisme et impérialisme, destruction des autres cultures, jadis, ravages écologiques et nihilisme, aujourd’hui. Autrefois on parlait de la question orientale, aujourd’hui de la question occidentale ! Le problème est précisément que la découverte de la pluralité des civilisations est justement contemporaine du deuil de la prétention à avoir le monopole de la civilisation, et que ce deuil peut déterminer soit un raidissement dogmatique ou fondamentaliste, par lequel on s’enferme dans la prétention à avoir seul la vérité, soit à l’inverse dans un scepticisme, un relativisme, ce que Ricœur appelle un nihilisme, qui vide le noyau, le cœur de nos cultures — mon idée est que le cœur de nos cultures est d’abord cultuel, mais que la diversité des manières de rendre grâce, des formes de cultes, est au cœur de la pluralité des humanités. Nous ne connaissons l’humanité qu’au travers d’humanités, de langues et de cultes divers.

5) La suite logique d’un tel débat serait-elle les « Etats pluriels » d’Europe (où placer la capitale ?), plutôt que les « Etats-Unis » d’Europe ? Comment, concrètement, aller au bout de cette logique plurielle et construire l’Europe sur ce « désaccord fondateur » ? A quelle fin ?

Là aussi c’est une question qui me dépasse, c’est à voir ensemble, et il y a une véritable imagination institutionnelle déjà à l’œuvre, qui doit être prolongée et amplifiée. Mais la formule « Etats pluriels d’Europe » me plaît beaucoup : nous pouvons et devons aller bien plus loin dans le pluralisme politique, et c’est la quadrature du cercle, en même temps créer un espace avec des droits libertés, mais aussi des droits sociaux communs, coordonnés, et un espace respectueux et même favorable à la diversité des formes de vie, qui sont transmises dans des milieux familiaux, communautaires, qui ne peuvent que se dissoudre dans un formatage libéral et hyper-individualiste. Cela suppose en effet de ne pas avoir peur de rouvrir nos traditions, et ce que j’appelle nos conflits fondateurs. En ce sens pour moi le « Canon » des Ecritures bibliques est une magnifique illustration de cette imagination instituante, qui a su canoniser ensemble des Livres, des genres littéraires, et même des théologies différentes, pour les amener à témoigner ensemble, à s’admonester fraternellement, dans leur diversité et leur cohérence.

6) Comment, étant « sel et lumière », les chrétiens peuvent-ils se positionner dans ce débat, sachant que certains peuvent être séduits par l’une ou l’autre des alternatives piégées soulignées plus haut ?

Les chrétiens ne peuvent certes pas laisser dire que le christianisme est la culture de l’Europe ! D’abord le christianisme est vivant, depuis toujours et aujourd’hui plus que jamais dans bien d’autres contrées et pays que l’Europe, et nous avons besoin de toutes ces formes de christianisme qui ont su parler à des cultures et des époques différentes, nous leur devons un immense respect. Ensuite le christianisme n’est pas une culture, n’est pas une civilisation : c’est une foi capable de transcender et de traverser, de bouleverser et de réorienter, n’importe quelle culture et civilisation… Cependant il y a une tradition de l’Europe chrétienne, ou plutôt une longue histoire tissée de plusieurs traditions à la fois successives et simultanées, qui ont aussi chacune leur styles de traditionalité. Pour parler à très gros traits, je pense qu’entre les protestantismes américain et européen, ou bien européens et africains, il y a, plus profondément que des divergences théologiques, ou politiques ou morales, des différences de styles, presque des différences d’esthétique qui font qu’ils ne se comprennent pas — et ne comprennent pas qu’ils sont amenés à témoigner dans des situations profondément différentes, devant des auditoires différents. Le pire des témoignages serait de croire que le nôtre est le seul, ou le meilleur ! et de mépriser les autres.

7) Comment vois-tu l’accueil de ton livre, notamment à l’approche des Européennes ?

Je n’en sais rien, c’est une goutte d’eau dans l’océan des paroles, mais je voudrais tenter de tenir ma voix dans ce chœur, car je pense que « nous » (je veux dire ici les protestants français, dans notre situation minoritaire et mixte à bien des égards) sommes placés d’une manière à voir des choses qui passent trop souvent inaperçues, et qui sont pourtant importantes à redire pour rouvrir des promesses fondatrices pour notre petit coin du monde, et en tenir le cap.

 

Ce sera le mot de la fin ! Merci à toi et puisse ta voix « porter dans ce choeur » !

 

 

Lanceur d’alerte

« Il (le Bouffon) insista ; on rit de plus belle…. » (Première de couverture de « Fondation et Empire » d’Isaac Asimov. Denoël, Présence du futur)

« Il arriva que le feu prit dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On pensa qu’il faisait de l’esprit et on applaudit ; il insista ; on rit de plus belle. C’est ainsi, je pense, que périra le monde : dans la joie générale des gens spirituels qui croiront à une farce ».

(Kierkegaard. Diapsalmata IN Ou bien, ou bien. Gallimard, 1973, p 27)

« Ces haillons, c’est ma vie » : histoire du roi et du manant

« Ces haillons, c’est ma vie », répondit le mendiant, qui avait pourtant reçu un habit neuf de la part du roi….(Source image : public domain pictures)

Il était une fois un jeune manant qui vivait dans une cabane au pied du château d’un roi. Il mendiait chaque jour sa nourriture. A cause d’une infirmité de naissance il ne trouvait pas de travail. il était vêtu de vieux haillons.

Un jour, il apprit que le roi invitait toute la population à un grand festin. Quelle aubaine ! Cependant, il y avait un hic : il fallait avoir un habit présentable. Après un bref instant de tristesse, il eut une idée. Prenant courage, il alla au château demander une entrevue avec le roi. Celui-ci l’accepta avec un sourire avenant. Le manant lui fit part de son problème, et reçu un bel habit tout neuf qui, selon le roi, avait la vertu de donner l’éternité à celui qui le portait.

Le jour du festin arriva. Notre jeune manant vint à la table pour se servir. Comme il avait gardé ses haillons sous le bras, il n’arrivait pas à bien se servir. Il mangea donc très peu !

Le temps passa, et les gens s’habituèrent à voir le manant vêtu richement, un vieil habit sous le bras. Etant avancé en âge, le pauvre homme tomba malade. On appela le roi qui l’aimait bien. Il se déplaça jusqu’à la cabane et s’assit au chevet du malade. Il vit les vieilles loques que le manant gardait précieusement contre lui. Il en fut tout ému.

-Pourquoi, mon ami, pourquoi n’as-tu pas jeté ton vieil habit ? N’es-tu pas satisfait avec l’habit que je t’ai donné ?

-Sire, je vous suis reconnaissant pour l’habit neuf, mais voyez-vous, ces haillons, c’est ma vie….

 

Cette histoire nous rappelle celle de l’aveugle Bartimée, que Jésus a guéri près de Jéricho. « Rejetant son manteau », cet homme s’est levé d’un bond à l’appel du Seigneur pour venir à Lui (Marc 10v50) ! En effet, pourquoi garder notre ancienne vie, alors que nous en avons reçu une nouvelle [la vraie] de la part du Roi des rois ?

(Tirée – avec aimable autorisation de l’auteur – de « Le Roi et le Manant ». 10/04 IN Fillatre, Louis-Michel. Une année de grâce. Edition Diffusion du Cèdre, 2016, p 124)

 

Emmanuel Macron reporte sa réponse à la crise des gilets jaunes suite au drame de Notre-Dame

« Cet incendie montre notre misère et notre faiblesse » (Source photo wikipédia : feu dans la charpente de Notre-Dame, à Paris, le 15/04/19)

«Je sais ce qu’ils ressentent (…) ce soir, je veux avoir un mot d’espérance pour nous tous »(1).

C’est ce qu’aurait pu dire Emmanuel Macron, le chef de l’Etat, lundi soir 15/04, dans son très attendu discours de réponse à la crise des Gilets jaunes et au Grand débat.

Sauf que, comme par « un fait exprès », ladite allocution n’a pas eu lieu. Le chef de l’Etat venait de l’enregistrer, lorsque sont apparues les images de l’incendie de Notre-Dame(2). Celui-ci s’est déclaré à 18h50, comme je l’ai appris alors que j’assistais le soir même à une conférence à l’Institut Protestant de Théologie (IPT) sur le thème « Face à la crise sociale actuelle; quel rôle pour les religions ? »(3).

Le drame de Notre Dame a conduit Emmanuel Macron à se rendre sur place « au chevet » de Notre Dame, dans le cœur historique de la capitale, dans l’île Saint-Louis…..et donc à reporter sa réponse à la crise actuelle. Pour combien de temps encore ?

« Moralité », pourrait-on conclure philosophiquement : laisser traîner (ou traiter superficiellement) une situation problématique constatée de longue date, c’est courir le risque de le payer encore plus cher plus tard.

A ce sujet, l’intervention de l’historien de l’art et défenseur du patrimoine Jean-Michel Leniaud, président du conseil scientifique de l’Institut national du patrimoine, me paraît particulièrement bienvenue. Et ce, d’autant plus que son intervention est publiée dans La Croix (4) sous forme d’entretien titré « c’est à l’Etat de prendre en charge la reconstruction » [de Notre-Dame]. Ce qui est en soit une ironie face aux politiques du « moins d’Etat » et du « libre marché » !

Selon Jean-Michel Leniaud, s’« il est encore prématuré d’évaluer l’étendue des dégâts », il s’agit « d’une atteinte grave, d’une mutilation effrayante de l’histoire de notre pays (…)Ce qui lui arrive est (…) une atteinte symbolique pour le patrimoine, pour l’histoire de notre pays, mais aussi pour les rapports entre religion et pouvoir politique qui s’y jouent depuis les origines. L’heure va venir où l’on cherchera les responsabilités des uns et des autres, mais au regard du caractère symbolique de cet édifice, chercher des responsabilités individuelles n’a aucune importanceCette catastrophe relève de toute façon d’une responsabilité collective. Cet incendie montre notre misère et notre faiblesse ».

En effet, précise-t-il, « la flèche de Notre-Dame qui était en cours de restauration, et où l’incendie a pris, n’avait pas été restaurée depuis les années 1930. Et nous savons tous que dans des édifices de ce genre, en raison de conflits puérils entre l’Église et l’État, la vétusté des réseaux électriques est effrayante. C’était le cas à Notre-Dame comme dans de nombreuses églises, même importantes. Ce qui arrive devait arriver. Le manque d’un réel entretien et d’une attention au quotidien à un édifice majeur est la cause de cette catastrophe. Il ne s’agit pas de chercher des responsables, la responsabilité est complètement collective parce que c’est le monument le plus collectif du pays »

De fait, Jean-Michel Leniaud ne se fait « pas beaucoup d’illusion sur la reconstruction. On fera comme on a fait ailleurs : on reconstruira à bon marché (…) Nous verrons dans les moyens que nous mettrons en œuvre un symbole de notre affaissement collectif ». Mais « le président de la République doit dire que ce monument est le cœur de notre Nation, et que la Nation va s’en occuper personnellement. Or voyez, le sinistre n’est pas encore achevé que, déjà, on va faire la quête pour trouver de l’argent ! » Or, « c’est à l’État de prendre en charge cette reconstruction. Ce monument est plus central dans notre histoire que le château de Versailles, la cathédrale de Reims, la basilique Saint-Denis ou l’Arc de triomphe. Notre-Dame fait partie des pénates. On ne fait pas la charité publique pour les pénates ».

Comme on ne saurait « faire la charité publique » pour les Gilets jaunes ?

 

Notes :

(1) Une pensée en réalité adressée aux « catholiques de France » et « un mot d’espérance pour nous tous », face au drame de Notre-Dame.

(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/04/15/incendie-en-cours-dans-la-cathedrale-notre-dame-de-paris_5450533_3224.html

(3) Conférence modérée par Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix, et avec Belmadi Abderrahmane, responsable pédagogique de la formation des imams et des aumôniers à l’institut Al Ghazali, Grande Mosquée de Paris ; Olivier Abel, professeur de philosophie et d’éthique à l’Institut protestant de théologie (IPT), faculté de Montpellier ; L’archiprêtre Pierre Argouet, médecin et co-responsable de la communauté chrétienne orthodoxe de Brest ; Elena Lasida, professeur à la Faculté de Sciences Sociales et Economique (FASSE) de l’Institut Catholique de Paris.

(4) https://www.la-croix.com/Culture/Incendie-Notre-Dame-Cest-lEtat-prendre-charge-reconstruction-2019-04-16-1201015952?from_univers=lacroix 

« Madame la Pasteure, un prêche humoristique » : bientôt au Salon de l’Education chrétienne

« Peut-on faire rire en parlant de Dieu, de la vie et de la mort ? »

Madame la Pasteure se retrouve seule à un service funèbre. Et si Eve revenait sur terre voir ce que nous sommes devenus ? Et si Marie était enceinte aujourd’hui ? Quel épisode de l’Ancien Testament se prêterait le mieux pour une télé-réalité ? Découvrez le dialogue émanant de la rencontre avec un jeune, croyant aux extra-terrestres. Et si une conseillère en marketing athée allait au paradis rencontrer Dieu pour lui proposer de rendre son message….plus attractif et lucratif ?

A l’occasion du 8e Salon de l’Education Chrétienne, qui aura lieu prochainement en région parisienne, retrouvez le spectacle unique et original de « Madame la Pasteure », un prêche humoristique et « one woman show » de Françoise Dorier, laquelle – ce n’est pas un gag – est vraiment pasteure « dans la vraie vie » ! (1)

Destiné à tous les publics, croyants ou non, dès 10 ans jusqu’à 90 ans, il met en scène des personnages et événements de l’Ancien et du Nouveau Testament, transposés dans le cadre des années 2010 ! Peut-on faire rire en parlant de Dieu, de la vie et de la mort ? Venez voir par vous-même le vendredi soir 12 avril !

 

Plus d’infos ici.

Inscription gratuite (libre PAF) et obligatoire avant le 08 avril.

 

 

Note : 

(1) https://regardsprotestants.com/culture/francoise-dorier-du-stand-up-pastoral et https://www.la-croix.com/Religion/Protestantisme/Francoise-Dorier-profession-pasteure-humoriste-2018-03-28-1200927377

 

 

 

 

 

Quand la Toute-Puissance de Dieu le rend libre de répondre « non »

Une compréhension de la souveraineté et de l’omnipotence suppose que « si je peux faire quelque chose, je dois le faire »…..Or, nous pouvons aussi répondre « non » à la question : « suis-je obligé de faire ce que je peux faire ? »

Deux questions, parmi d’autres, exhumées sur le site « 1001 questions », mais ayant un rapport avec les priorités et les impératifs de Dieu, et sur ce que signifient « souveraineté » et « omnipotence ».

Ainsi, « Jésus exhortait ses disciples à guérir et chasser les démons comme lui-même le faisait, pourquoi ne nous a-t-il pas appelé aussi à changer l’eau en vin et à marcher sur l’eau ? »  

Parce que « pour Jésus il y a des impératifs de plus ou moins grande importance. Celui qui revient le plus souvent (plus souvent même que le commandement d’amour), c’est d’annoncer que « le Royaume de Dieu s’est approché (de nous/vous) ». Et cette annonce majoritaire est adjointe régulièrement, dans l’ordre d’occurrence des plus importantes, de ces mentions : 1. Guérissez les malades, 2. Chassez les démons, 3. Purifiez les lépreux et ressuscitez les morts. Viennent ensuite toutes les autres, comme laver les pieds des autres croyants, prendre un repas en mémoire de lui, baptiser les personnes, même issues des nations non juives, aimer les ennemis, etc….Jamais il ne demande de changer l’eau en vin ni de marcher sur l’eau. Peut-être parce qu’il a concédé à le faire juste pour signifier sa puissance. Mais que ce qu’il nous demande, c’est de faire des choses significatives pour les autres, qui portent un fruit immédiat dans leur vie. C’est certainement pour cela qu’il insiste sur l’évangélisation, la guérison, la libération ».

Ensuite, si « Dieu est souverain, son omnipotence signifie-t-il qu’il planifie et contrôle toutes choses ? » En clair, qu’il serait « au contrôle », selon l’expression trop souvent entendue ? 

La question posée renvoie à « une compréhension de la souveraineté et de l’omnipotence qui suppose que si je peux faire quelque chose, je dois le faire ». Mais cette façon de voir « est liée à notre condition humaine, justement marquée par l’impuissance à tout faire, et tenté par la réponse technicienne du contrôle absolu sur tout ce qui m’entoure.

La Toute Puissance de Dieu le rend justement libre de répondre « non » à la question : Suis-je obligé de faire ce que je peux faire ? »

Comment bien terminer l’année : avec espérance !

« Soyons plein d’espérance ! »

« Cette espérance, nous la possédons comme une ancre de l’âme, sûre et solide… » (Hébr.6v19)

 

Chers lecteurs, je vous remercie pour votre fidélité et vous souhaite de passer une belle fin d’année 2018 pleine d’espérance. Je vous donne rendez-vous le 09 janvier 2019, pour les 6 ans du blogue…si le Seigneur n’est pas revenu d’ici là !

Profitez notamment de cette pause pour lire – ou relire – les textes suivants, en vous posant les questions essentielles :

Suis-je un « croyant » ? https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/03/02/en-ce-moment-jecoute-mon-ancre-et-ma-voile-de-david-durham/

Quel est mon regard sur la justice ?  https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2015/06/03/notre-regard-sur-la-justice-ou-le-conte-des-balances/

Est-ce que j’obéis immédiatement lorsque Dieu me demande quelque chose ? Est-ce que je mets tout mon zèle pour faire exactement ce qu’il demande ? Pour mieux y répondre, voir « Mission impossible pour Jonas », une étude biblique en deux temps, trois mouvements, qui nous parle du caractère universel de l’Evangile

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/06/20/mission-impossible-pour-jonas-lecture-suivie-1/

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/06/22/mission-impossible-pour-jonas-lecture-suivie-2/

Et pour finir,

Une histoire connue, où il se passe des choses invraisemblables https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/04/04/peps-cafe-a-lu-une-tete-de-nuage-et-vu-son-auteur-erri-de-luca/

Une histoire vécue, aux allures de parabole moderne https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2017/12/20/la-carte-de-linconnu-celle-que-vous-navez-pas/

Un article disponible jusqu’au 07 janvier, à consulter (avec d’autres) sur le site de la revue Projet : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/12/12/lhumiliation-un-sentiment-trop-souvent-ignore/

 

« Viens, toi, règne sur nous » : la leçon de la parabole des arbres (Juges 9v8-15)

« Qui est le chef ? » Une telle demande est le reflet d’un certain état spirituel, comme de (l’in)conscience collective, d’un peuple

« Comment puis-je impacter » est une préoccupation qui peut être légitime, mais susceptible de s’avérer angoissante sur le long terme.

Si vous vous posez, comme moi, ce type de question, voici une étonnante et percutante parabole (ou fable) pour nous. Écoutons :

« Les arbres partirent pour oindre un roi et le mettre à leur tête. Ils dirent à l’olivier : ‘‘Règne sur nous.’’ Mais l’olivier leur répondit : ‘‘Comment pourrais-je renoncer à mon huile, qui me vaut l’estime de Dieu et des hommes, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ?’’ Les arbres dirent alors au figuier : ‘‘Viens, toi, régner sur nous.’’ Mais le figuier leur répondit : ‘‘Comment pourrais-je renoncer à ma douceur et à mon excellent fruit pour aller m’agiter au-dessus des arbres ?’’ Les arbres dirent à la vigne : ‘‘Viens, toi, régner sur nous.’’ Mais la vigne leur répondit : ‘‘Comment pourrais-je renoncer à mon vin, qui réjouit Dieu et les hommes, pour aller m’agiter au-dessus des arbres ?’’ Alors tous les arbres dirent au buisson de ronces : ‘‘Viens, toi, régner sur nous.’’ Et le buisson de ronces répondit aux arbres : ‘‘Si vous voulez vraiment me sacrer roi et me mettre à votre tête, venez vous réfugier sous mon ombrage. Sinon, un feu sortira du buisson de ronces et dévorera les cèdres du Liban. (Juges 9v8-15)

« Les Arbres partirent pour oindre un roi et le mettre à leur tête… » (v8)(1). Une bien drôle d’idée, d’ailleurs : pourquoi les arbres chercheraient-ils un roi, alors qu’ils sont heureux et libres ?

Pas fous, ceux qui sont sollicités refusent, ayant d’autres priorités que « d’aller planer sur les arbres » : 

L’Olivier, parce qu’il ne veut pas renoncer à « son huile, qui lui assure les hommages [ou l’estime] de Dieu et des hommes »  (v9) ;

Le Figuier, parce qu’il ne veut pas renoncer à « sa douceur et à son excellent fruit » (v11) ;

La Vigne, parce qu’elle ne veut pas renoncer à son vin, « qui réjouit Dieu et les hommes » (v13).

Ces trois arbres, absolument essentiels dans la Palestine de l’époque, sont conscients de ce qu’ils auraient le plus à perdre en acceptant une telle demande. Ils sont unanimement soucieux de servir et non d’être servi (Marc 10v45) – et encore moins d’asservir – et « de porter beaucoup de fruits », non pour eux mêmes mais pour le bien de tous, la joie et la gloire de Dieu (cf Jean 15v8).

Un seul accepte sans hésiter de « régner sur les arbres » : le buisson d’épines !(v15). Celui-ci n’a que « le refuge de son ombrage » à proposer à ceux qui veulent bien, « de bonne foi »(rire), l’oindre pour leur roi. Son seul « fruit » est un feu destructeur pour ceux qui estimeront que ses ordres sont des options discutables. « There is no alternative » : « acceptez ma domination totale ou mourez », tel est la condition (et la loi impitoyable) du buisson d’épines. Celui-ci n’a d’ailleurs rien à perdre/ à renoncer, puisqu’il ne porte (et n’apporte) rien.

En fin de compte, nous ne devrions pas nous obstiner à rechercher un homme/une femme providentiel(le) « pour régner sur nous ». Cela ne devrait pas être notre prière. Nous ne devrions pas mieux accepter de « régner » ou « dominer » sur les autres, pour ne pas perdre ce que nous portons de plus précieux : notre fruit, manifestation visible de ce que nous sommes. Le fait que les trois arbres susceptibles d’apporter le plus à la communauté aient refusé « le job » devrait nous alerter sur le caractère vain de cette démarche [4 demandes, la 4ème étant la bonne, alors que les deux premières réponses négatives étaient déjà en elles mêmes éloquentes].

Nous ne devrions pas nous préoccuper de savoir « qui sera (notre) chef ? » [une telle demande et un tel choix sont révélateurs de l’état spirituel d’un peuple] mais plutôt de la manière d’entrer collectivement dans notre appel et notre vocation : vivre un authentique esprit de service, joyeux, doux et paisible, dans l’amour et la confiance, à l’image de notre Seigneur, « le Roi Serviteur »(cf Marc 10v42-45, Luc 22v24-27, Jean 13v12-17), afin de recevoir de ce dernier la seule estime qui vaille : « c’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai ; viens te réjouir avec ton maître » (cf Matt.25v20-23)

 

 

 

 

Note : 

(1) Contexte : le texte de la parabole est tirée du livre des Juges, dans l’Ancien Testament, lequel nous décrit la période d’Israël qui suit immédiatement la conquête de Canaan par Josué. A cette époque, « il n’y avait pas de roi en Israël, et chacun faisait ce qui était bon à ses yeux »(Juges 21v25). Cette période trouble de déclins spirituels est marquée par plusieurs cycles d’abandons de Dieu/idolâtries, entraînant jugements, oppressions et servitudes pour le peuple, livrés aux mains de leurs ennemis.  Seule la repentance à Dieu et l’abandon du mal conduisent à la délivrance et à la restauration, incarnée par l’envoi d’un « juge » (ou « chef »), une personne ayant reçu de Dieu une onction spéciale de libérateur, puis de gouverneur (pour un temps court) d’une ou plusieurs tribus d’Israël.

Cet extrait fait partie de l’épisode de la malédiction de Jotham contre son frère Abimélec. Abimélec est le fils du juge Gédéon, qui avait libéré Israël de la domination du royaume de Madian. À la mort de son père, Abimélec fait tuer tous les autres fils de Gédéon, à l’exception du plus jeune d’entre eux, Jotham, qui parvient à s’échapper. Puis, alors que Gédéon avait déclaré : « Je ne dominerai pas sur vous et mes descendants non plus : c’est l’Éternel qui dominera sur vous » (Juges 8v23), Abimélec se fait proclamer roi de Sichem (ville au centre d’Israël). Cet épisode marque la première apparition du pouvoir royal en Israël et c’est également la première fois qu’une autorité n’est pas consentie par l’Eternel. Face à cette prise de pouvoir d’Abimélec, le jeune rescapé Jotham lance une malédiction du haut du mont Garizim (le mont qui surplombe la ville de Sichem et normalement le lieu d’où sont prononcées les bénédictions cf Deut.11v29)….

 

L’action du mois : dire non au « Black Friday », journée (au) rabais

« Piqué » sur le compte Twitter du Pasteur Gilles Boucomont (19/11/18)….

“Je crois fondamentalement dans le marché, mais nous devons admettre qu’il ne fonctionne pas” :  cette phrase extraordinaire a été prononcée le 18 novembre par Timothy D. Cook, successeur de Steve Jobs au poste de directeur général d’Apple…

« Chaque mot de sa phrase mérite examen », souligne le journaliste Patrice de Plunkett dans une note de blogue. « Elle pose que le marché est “fondamentalement” objet de foi : Tim Cook “croit dans le marché” tout-puissant (comme le Credo dit : “I believe in God the Father Almighty”) ; attitude propre à la religion, non à l’analyse économique. Le libéralisme n’est pas une science, c’est un culte… Mais Tim Cook constate aussi que le marché “ne fonctionne pas”. En conclura-t-il, comme les théologiens chrétiens, que la toute-puissance de ce dieu Marché – comme celle du Père (almighty) au sein de la Trinité –  s’exprime non en termes de fonctionnel utilitaire mais de don gratuit ?  Impossible, puisque le dieu Marché est celui de l’échange vénal !  Première impasse.

Deuxième impasse : c’est précisément dans le domaine de l’échange vénal, son exclusif domaine, que ce dieu objet de foi – le Marché – ne fonctionne pas” selon Tim Cook. Du coup, la foi de ce patron dans le Marché paraît vouée à l’avis méprisant du prophète (1 Samuel 12v21) sur les idoles :   “Ces choses de néant…”

Fort de ce constat d’iconoclaste, prenons du recul sur un phénomène venu des Etats-Unis et imposé en France par la grande distribution et les marques : il s’agit du « Black Friday » (vendredi noir), une journée (au) rabais aux USA.

En effet, comme tous les ans, les Américains se ruent littéralement dans les magasins ce vendredi 23 novembre, au lendemain de Thanksgiving, espérant profiter d’ une semaine de promotions démentielles avec réductions allant jusqu’à 80%. Un véritable phénomène donnant lieu à des scènes de liesse(sic) chaque année et avec des rues « noires de monde ». Cette « folie » préventive est censée être la stratégie choisie par les consommateurs pour éviter cette autre folie du mois de Décembre en magasins, à l’approche de la fête de Noël.

En France, comme son nom ne l’indique pas, le « Vendredi Noir » s’étend en réalité sur tout un week-end, les Français ne disposant pas dans leur calendrier d’un jour férié dédié à cette fête religieuse de la consommation….

Certes, un tel événement commercial « boostera certainement l’économie » (au profit de qui ?), mais elle a surtout de quoi interroger sur les coûts environnementaux et sociaux de cette consommation de masse : un « vendredi noir » pour la planète et les êtres humains, réduits à l’état de troupeaux de « con-sommateurs » !. Et ce, alors qu’autour de nous certains ont le courage de dire leurs difficultés à remplir le frigo, à acheter un jouet à leurs enfants, …et ce alors que les lignes SNCF secondaires ferment, des départements sont sans médecins, des villes étouffent, qu’il n’y a plus d’aménagement du territoire….au nom de la seule loi du bankable, justifiant d’abandonner le reste.

Ceci dit, que faire ?

A Sao Paulo, le 9 décembre 2013, les étudiants de l’école de communication et d’art de l’université de Sao Paulo investissent un centre commercial de Natal, pour une marche des zombis « blind ones » contre le consumérisme aveugle.

D’abord ouvrir les yeux.

Les lecteurs se souviendront sans doute de cette forme « d’artivisme », nous invitant à la réflexion et à l’action responsable et juste. Un certain lundi 9 décembre 2013, alors que la classe aisée brésilienne prépare fébrilement les fêtes de fin d’année, un défilé original investit un temple de la consommation, le centre commercial de Natal, interrompant un temps la frénésie consumériste. « Quarante personnes déambulent en silence dans les galeries, avançant lentement comme des automates, les yeux bandés et le corps recouvert d’une épaisse couche d’argile. A l’origine de cette performance artistique intitulée « Blind Ones », les étudiants de l’école de communication et d’art de Sao Paulo. Ils ont interprété une oeuvre créée par leurs professeurs, les metteurs en scène et chorégraphes Marcos Bulhoes et Marcelo Denny. Eux-mêmes se sont inspirés du tableau de Pieter Bruegel, « La Parabole des aveugles »[1568], où les personnages, non-voyants, s’accrochent désespérément les uns aux autres avant de vaciller ensemble dans le fossé. Le titre de l’oeuvre fait référence à la parole du Christ adressée aux Pharisiens : « Laissez-les. Ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse » (Matthieu 15v14-24). En réactualisant cette parabole, les auteurs souhaitent « provoquer une réflexion sur notre aveuglement face à la consommation ». Dans un monde qui érige en vertu cardinale la transparence, qui veut pour autant savoir les conditions de fabrications des objets achetés ? Qui s’interroge sur l’origine de son désir consumériste et de ses conséquences irréversibles ?

Mettant en scène l’acte de dévotion permanent des populations occidentales envers la marchandise, dénonçant l’instinct grégaire et la désolante condition de l’homme vide aux mains pleines, cette performance artistique invite à agir et à réfléchir ».

Et pour cela, il convient de prendre le temps de s’arrêter…