L’Evangile renversant : pour une lecture libératrice de la Bible, de Bob Ekblad

« Malheur à vous, pauvres, car vous n’êtes que des assistés ! » (Luc 6v24 et Jacques 5v1)

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a choisi pour son service afin d’apporter la bonne nouvelle aux riches » (Luc 4v18)

« Heureux celui qui s’intéresse au riche ! Au jour du malheur l’Éternel le délivre… » (Psaume 41v1)

« Opprimer le riche, c’est outrager celui qui l’a fait; Mais avoir pitié de lopulent, c’est l’honorer (Prov.14v31).

Si c’est là ce que vous lisez dans votre Bible, changez de Bible.

Pourtant, c’est ce qui est parfois dit du haut de la chaire, ou ailleurs, donnant à penser que les affirmations ci-dessus se trouveraient réellement dans la Bible, et que Jésus serait venu apporter « une (bien) mauvaise nouvelle aux pauvres ».

C’est ainsi que « dans l’expérience de nombreuses personnes, la Bible a été utilisée comme une arme contre elles par des gens en position d’autorité », qu’il s’agisse des parents, des enseignants, des évangélistes, des pasteurs, des prêtres ou des missionnaires », souligne Bob Ekblad dans « L’Evangile renversant : pour une lecture libératrice de la Bible » (p33), paru aux éditions Scriptura en février 2022.

« Un pasteur dit à une jeune femme séropositive qu’elle ne doit pas toucher la Bible parce qu’elle est impure ». Un autre « pasteur conseille à une femme victime d’abus répétés de la part de son mari de continuer à se soumettre à lui ». Ou encore, « une famille chrétienne dit à l’un des siens sans emploi que son chômage est une punition de Dieu pour son péché », quand une autre « laisse son enfant handicapé à la maison pour aller à l’église, parce que son échec à être guéri fait honte à la famille (….). A chaque fois, la Bible est utilisée pour proclamer cette mauvaise nouvelle » (op. cit., p 10)

Alors que « le mois de la Bible » approche, événement organisé par l’Alliance Biblique Française, en collaboration avec le syndicat des libraires de littérature religieuse, quoi de mieux que cet ouvrage de Bob Ekblad que j’attendais (et l’un des meilleurs lus à ce jour), pour (re)découvrir en quoi l’Evangile est le message libérateur et renversant qui se trouve dans l’Écriture [une bonne nouvelle « proclamée premièrement aux pauvres » cf Luc 4v18-19] et le plus clairement énoncé dans la vie et l’enseignement de Jésus de Nazareth ?

Ecrit 12 ans après « Lire la Bible avec les exclus »(Olivetan, 2008), qui décrit une première tentative de communiquer une lecture libératrice de la Bible avec les personnes « aux marges », « ce livre donne un aperçu de cet Évangile de la résistance » et « inclut des perspectives et des suggestions sur la façon de recevoir et de préparer des études de la Bible qui engendrent une transformation holistique. Le point central de ce livre est de proposer des manières pratiques d’animer des conversations autour de la Bible dans des situations de marginalité, avec des personnes qui n’ont pas l’habitude d’être appelées par Dieu » (op. cit., p 16).

Mais, « bonne nouvelle » : cette bonne nouvelle découverte parmi les détenus, les toxicomanes et les membres de gangs peut aussi « enflammer les cœurs des personnes participant à des cercles plus ordinaires ou du courant majoritaire, qui trouvent la Bible terne, sans lien avec leurs vies, ou bien étrangère et problématique ». Bob Ekblad est ainsi « convaincu que lire la Bible peut nourrir notre foi et inspirer des actions de libération qui apporteront des transformations personnelles et sociales » (op. cit., p 17).

 « L’Évangile renversant : pour une lecture libératrice de la Bible » est un manuel de « formation » attendu et bienvenu, qui cherche à aider ses lecteurs à oser « envisager l’étendue de la révolution de Jésus pour que nous puissions y participer plus pleinement » (op. cit, p 18).

La partie 1 du livre nous invite à nous « préparer à des rencontres libératrices » :

Dans le chapitre 1, il s’agit de suivre le « commandant Jésus », né dans un monde marqué par l’oppression et l’injustice pour annoncer et incarner ce que Bob Ekblad appelle « le mouvement de libération globale de Dieu », et de découvrir sa stratégie « d’infiltration derrière les lignes ennemies de façon clandestine ».

Le chapitre 2 identifie les postulats essentiels sous-jacents à des lectures libératrices de l’Ecriture (« Jésus est la révélation de Dieu » et « incarne l’amour acharné de Dieu » ; Jésus inaugure une nouvelle façon de combattre le mal qui fait la différence entre les ennemis « en chair et en os » et les ennemis spirituels ; « le péché ne nous sépare pas de Dieu » ou si notre péché nous fait nous détourner de Dieu, Dieu n’est pas « empêché » de nous chercher activement…) , ainsi que les pièges à éviter : s’attendre à de mauvaises nouvelles en lisant la Bible, domestiquer l’Ecriture, les lectures « moralistes » et « héroïques » (en cherchant des modèles « exemplaires » à imiter), la passivité, le fatalisme, l’incroyance et le cynisme….

Le chapitre 3 décrit la mission plus large de Dieu à travers l’Ecriture, avec un excellent et pertinent « survol » de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui vaut le détour.

Le chapitre 4 nous propose une étude de cas avec la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine, sans oublier sa communauté.

La partie 2 se concentre sur les manières d’animer des études bibliques interactives ou « rencontres libératrices » :

Comment nous caler sur la vision de Jésus (chapitre 5)

Comment pouvons-nous entendre et percevoir des révélations prophétiques (chapitre 6)

Comment préparer des messages libérateurs (chapitre 7)

Comment animer des études bibliques dans différents contextes (chapitre 8)

Comment employer les dons de l’Esprit décrits en 1 Corinthiens 12 et en Romains 12 comme « des tactiques de guérilla » ou « de résistance », pour la gloire de Dieu, en « bons intendants de la grâce si diverse de Dieu » (1 Pierre 4v10-11), que l’on conduise des études bibliques, que l’on prêche ou que l’on enseigne(chapitre 9).

Au final, une approche audacieuse – qui pourra rebuter – et salutaire, privilégiant une saine déconstruction/reconstruction dans une perspective libératrice, dont nous avons le plus grand besoin. Stimulant, dense et éclairant, « L’Evangile renversant » m’a beaucoup apporté sur le plan personnel, et encouragé à poursuivre et transmettre une pratique d’enseignement et d’animation biblique dans cet esprit.

Manuel pratique solidement étayé sur le plan biblique, à mi-chemin entre la théologie et le témoignage, le livre est aussi particulièrement recommandable en ce qu’il invite à nous attacher et à nous laisser conduire par le « Dieu véritable » –Père, Fils et Saint-Esprit (lequel ne connaît pas de frontière dénominationnelle). Car si Jésus-Christ peut nous être familier, il ne saurait être domestiqué, puisqu’Il ne cesse d’être Seigneur quand il parle.

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En bref : « L’Evangile renversant : pour une lecture libératrice de la Bible », de Bob Ekblad*. Editions Scriptura, 2022. Reçu gracieusement en service presse de la part de Laurène de La Chapelle, chargée de communication à l’Alliance Biblique Française, que je remercie, ainsi que les éditions Scriptura.

Disponible chez l’éditeur ou dans toutes les bonnes librairies, notamment ici.

*Par l’auteur de « Lire la Bible avec les exclus » (Olivetan, 2008) et « accueillir l’exclu » (Scriptura, 2019).

Pasteur de l’Eglise presbytérienne des Etats-Unis, docteur en théologie en Ancien Testament, aumônier à la prison de Skagit, Bob Ekblad est directeur exécutif de Tierra Nueva et du séminaire du peuple à Burlington, Etat de Washington. Il enseigne et anime de nombreux groupes de lecture de la Bible à travers le monde. Avec sa femme Gracie, ils vivent près de Seattle sur la côte Ouest des Etats-Unis mais se rendent régulièrement en France pour donner des formations.

En savoir plus sur l’auteur : écouter son témoignage et découvrir l’origine de son appel et de sa vocation

En savoir plus sur son ministère.

Le Discours

[Scène du film « l’Evangile de Matthieu », de la série « 4 Evangiles, les films », réalisé par David Batty, avec Selva Rasalingam dans le rôle de Jésus]

« Le plus célèbre et le plus long discours de Jésus, dit « des béatitudes », se trouve dans l’Evangile de Matthieu [ch.5] », constate l’écrivain napolitain Erri de Luca dans son récit « Sur la trace de Nives »(1). « Jésus monte sur une montagne, non identifiée, et la foule s’accroupit autour de ses pentes ». La foule qui se réunit autour de lui « débordait de toute part », précise encore Erri de Luca dans un autre texte : « S’il avait voulu, il aurait pu en faire à ce moment-là une troupe à dresser contre l’occupation (romaine) »(2), boutant l’envahisseur hors de Palestine [et, pendant qu’on y est, allant jusqu’à investir le capitole ?]

« La terre d’Israël était usurpée » par ces « envahisseurs venus d’outre-mer », lesquels « avaient placé la grosse face ronde de Jupiter devant le temple sacré de Jérusalem, demeure du Dieu Unique et Seul ». Mais Jésus « ne dit pas un mot au sujet du temps, du temple et autres actualités (…). Il ne dit pas un mot sur l’occupation, les impôts, la profanation »(2), pas plus qu’il n’eut recours à un slogan de campagne, aux accents nationalistes, promettant de rendre Israël à nouveau grande. « Les espions disséminés dans la foule n’auraient rien de pimenté et de suspect à rapporter sur ce rassemblement » (2).

« Bienheureux fut le premier mot » du discours. « Il convenait à l’heure et aux sentiments de la foule, qui est heureuse de se trouver unie, dense et en toute sécurité. Bienheureux : ainsi traduisons-nous le mot ashré, par lequel commence » le livre des psaumes (« Tehillim »). Plus que « bienheureux », « ashré » annonce la joie, qui est plus physique et concrète que la béatitude spirituelle. Ainsi, par exemple, « joyeux » comme celui qui est guéri et qui savoure le retour de ses forces(2).

Après le premier mot, on s’attendait à ce qu’il poursuivre avec le reste du Psaume 1. Mais la suite fut un nouveau chant : « Heureux [ou joyeux] les abattus de vent », traduit de façon plus littérale que ce «Heureux les pauvres d’esprit ». Jésus utilise une expression d’Isaïe, prophète qui lui vient souvent à l’esprit.

Isaïe dit: «Haut et saint moi je résiderai mais moi je suis avec le piétiné et l’abaissé de vent et pour faire vivre un vent aux abaissés et pour faire vivre un Cœur aux piétinés » (57, 15). Isaïe invente l’image de l’abaissé de vent, « shfal rùah », pour qui est humilié, opprimé, la tête penchée au point de mettre son propre souffle à ras de terre, à hauteur de poussière. «Shfal rùah» est aussi le souffle court de l’alpiniste à haute altitude. Abattu de vent : à qui souffre de cette respiration haletante appartient le royaume des cieux(1).

Un frisson passa dans l’écoute. L’homme se tenait debout, bien droit, sur le point le plus haut de l’horizon, tout comme « Haut et saint je siégerai » du verset d’Isaïe, dans lequel c’est la divinité qui parle (…). Joyeux est l’abattu de vent, ainsi que le piétiné dans le cœur (…), parce que le verset d’Isaïe dit que (Dieu) est avec eux », comme l’homme debout sur la hauteur.

« Quand les premiers deviennent les abattus de vent, le pouvoir et son droit n’existent plus. C’était une annonce qui réchauffait le cœur sans l’armer de colère ou de révolte. Contester la vaine puissance, privée de fondement au ciel et donc parasite sur terre, ne valait plus la peine, n’avait plus de sens. Donnez à César tous ses symboles de grandeur, ce ne sont que des jouets d’enfants »(2).

« Du haut d’une montagne, Jésus, avec sa liste de joies, met le monde sens dessus dessous, place en tête du classement tous les vaincus. Il le fait au sommet d’une montagne parce que c’est le point le plus éloigné du sol, le plus proche du royaume qu’il promet » et parce qu’« une montagne » est « un endroit inhabitable, d’où il faut toujours descendre » (1)

Mais notre « discours chrétien » est-il « resté en altitude » ? Est-il « descendu dans la vallée » ? « Les derniers » sont-ils « restés à leur place », dans notre théologie et notre service ?

Initialement paru le 20/01/21 sur Pep’s café!

Notes :

(1)Erri De Luca «Sur la trace de Nives ». Folio, 2013, pp.66-68.

(2)Erri de Luca. Le discours IN « Une tête de nuage ». Gallimard, 2016, p 84-89

Un Noël au goût de livres et de lectures !

Source image : rawpixel

Noël approche, synonyme pour les uns de solidarité, de convivialité et de partage, et pour d’autres, l’anniversaire du plus beau des cadeaux, dans une ambiance festive mêlée de lumières, de douceurs et de bonnes odeurs, de récits, de chants, et de musique. Il y en a pour tous les goûts !

Et si ce Noël était l’occasion d’inviter les enfants à vivre un Noël savoureux, au goût de livre et de lecture ? Donner du goût, c’est donner du sens. Ce goût ne demande qu’à être encouragé, ravivé, et stimulé, par de multiples rencontres avec le livre. En voici quelques-unes.

 « Au commencement était le verbe »

Les histoires répondent à un besoin aussi fondamental que la nourriture, et qui se manifeste de la même façon que la faim : « Raconte-moi une histoire », demande l’enfant. « Raconte-moi une histoire, s’il te plaît, papa ». Bien avant qu’il sache lire, vous pouvez lui lire des histoires à voix haute, et dialoguer avec lui au sujet du texte lu. L’enfant peut ainsi goûter le livre avant même de goûter la lecture.

Des expériences sensorielles

Un « vrai livre » dans les mains fait appel à tous les sens avant d’être porteur de sens. La manipulation du livre pendant la lecture est riche en informations sensorielles et motrices. Une étude de 2019 montre l’intérêt de privilégier la lecture de livres imprimés qui faciliterait la compréhension et la mémorisation de ce qui est lu.

Créer des occasions

Vous pouvez aussi créer avec votre enfant le rituel de l’emmener à la bibliothèque de votre quartier, aménager des coins lecture douillets et intimes à la maison, ou encore lui offrir un livre à Noël. Un livre en papier est un bel objet qui pourra être, plus facilement qu’une tablette, donné, prêté, ou judicieusement « abandonné », jusqu’à trouver « son » lecteur.

Lire des livres rend libre !

En latin, « liber » signifie « livre » mais aussi « libre ». Liberté par le livre ! Liberté de vivre sans risque des aventures extraordinaires, de réfléchir ou s’émouvoir pour des personnages quittés à regret, une fois le livre terminé, mais avec l’assurance de les retrouver à nouveau en recommençant sa lecture !

Des menus adaptés   

Donner le goût de lire comme on mange, en veillant à un menu varié et équilibré ! A quand une prescription de cinq bons livres, à l’image des « cinq fruits et légumes par jour » ?*

Le saviez-vous ?

Le jour de ses trois ans, le petit enfant juif mange des gâteaux de miel en forme de lettres de l’alphabet. Douce première lecture et douce entrée dans le monde des livres, dont il se souviendra longtemps !

*Suggestions de lectures et de livres à offrir :

L’amour de Dieu dans mon cœur, de Nadine Wickenden. Bibli’O, 2020 (2-5 ans).

Plus haut que le sommet des arbres, plus vif que les couleurs d’un arc-en-ciel, assez brillant pour éclairer un ciel noir, l’amour de Dieu est fabuleux. De manière poétique et rythmée, ce livre cartonné met en scène deux adorables lapins, Maxi et Mini, qui apprennent qu’avec l’amour de Dieu tout est possible.

Gustave perd le contrôle : quand tu as trop envie de quelque chose, de David Powlison. Excelsis (4-6 ans).

Ce livre joliment illustré invite les enfants à se souvenir que Jésus peut nous venir en aide quand nous sommes tentés. Gustave, le raton laveur qui raffole de tout ce qui est sucré, découvre ce qui arrive quand on a trop envie de quelque chose. Après l’avoir attrapé en train de voler des bonbons, son papa lui rappelle que la tentation peut être trop forte pour nous, mais qu’elle ne l’est pas pour Jésus. Gustave apprend ainsi qu’il peut compter sur Celui qui sera toujours son soutien.

Sophie la vache musicienne, de Geoffroy de Pennart. L’Ecole les loisirs, 1999 (6-8 ans)

Depuis toujours, Sophie régale sa famille et ses amis avec ses concerts. Tout le monde est donc très triste quand elle annonce qu’elle va se rendre à la ville pour participer à un concours de musique organisé par le roi. Mais ne participe pas à un concours qui veut… il faut faire partie d’un orchestre. Et n’est pas admis dans un orchestre qui veut… il faut appartenir à un clan. Pauvre Sophie ! Elle qui rêvait de faire de la musique pour la musique…

Pierre et sa montgolfière. Conte musical de Serge Hubert et Elvine. Scriptura, 2021 (6-10 ans)

Pierre est orphelin. Pour survivre, il ramasse des bouteilles dans la grande décharge en échange de quelques pièces. Un jour, il fait une découverte inattendue : une bouteille contenant une invitation pour le pays des Adoptés. Pierre s’embarque alors dans une formidable aventure pour rejoindre ce mystérieux pays. Parviendra-t-il au pays des Adoptés ? Et que trouvera-t-il au bout du voyage ?

La Bible Manga : le Messie, de Shinozawa Kozumi. BLF éditions, 2008 (10 ans)

L’histoire la plus extraordinaire jamais racontée… Au sujet de l’homme le plus controversé qui ait vécu… Sous la forme BD la plus populaire au monde !

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, de Selma Lagerlof. L’Ecole des loisirs, 2019 (10 ans)

Pour s’être moqué d’un lutin, Nils devient, à son tour, tout petit. Il décide alors de voyager à travers son pays, jusqu’en Laponie, tenant fermement par le cou Martin, un jars qui l’emporte dans les airs. Grâce à ce voyage, Nils va découvrir le monde et réfléchir à ses erreurs passées.

Ouvrages disponibles chez l’éditeur ou dans toutes les bonnes librairies.

Article initialement paru dans Croire et Vivre, décembre 2021, N°202, et complété par l’auteur pour l’occasion.

« Ils ont aimé leur prochain », 4 ans après…. : Interview exclusive de Nicolas Fouquet

« La particularité d’un livre, c’est qu’une fois mis en librairie, il vit sa vie par lui-même » (Nicolas Fouquet)

Dans la foulée d’échanges par mails avec Nicolas Fouquet sur son dernier livre collectif – « parlons mieux ! » ou 13 expressions évangéliques décryptées à la lumière de la Bible (co-édité par BLF Éditions / WET et paru le 24/02/21) – j’ai été intéressé de connaître l’impact de son premier livre, « ils ont aimé leur prochain » ou comment 31 chrétiens nous montrent la voie de la solidarité (BLF Éditions / SEL, 2017) , 4 ans plus tard, d’où cette interview spontanée et improvisée par mail. Merci à Nicolas Fouquet d’avoir relevé le défi au pied levé !

 

Pep’s café : Bonjour Nicolas, peux-tu te présenter ?

Nicolas Fouquet : Bonjour ! Je m’appelle Nicolas Fouquet. En quelques mots : je suis chrétien, marié et père d’une petite fille de 14 mois. Nous vivons dans l’Oise, près de Compiègne. Je travaille au SEL et depuis peu à BLF Éditions également. En parallèle, je mène différents projets notamment éditoriaux, qu’il s’agisse de livres ou de jeux de société [« Fouilles en Galilée », Bibli’O, 2020, et  « Les villageois de Baobila », SEL, 2018, pour sensibiliser aux questions de pauvreté. NDLR]

Pep’s café : 4 ans plus tard depuis la publication de ton premier livre – mettant en valeur une autre forme de collectif, puisqu’il donnait à lire 30 portraits d’hommes et femmes « qui ont aimé leur prochain », quel bilan en tires-tu ?

Nicolas Fouquet : A titre personnel, le bilan est extrêmement positif. Ce projet a été une expérience formatrice dans mon parcours. J’ai notamment découvert le milieu de l’édition, ce qui m’a permis par la suite de mener à bien d’autres projets de création (de livres ou de jeux de société). La publication de l’ouvrage a été l’occasion également d’entrer en relation avec de nombreuses personnes inspirantes, qu’il s’agisse du Dr Mukwege qui a signé la préface ou de professionnels des médias. Au niveau du SEL, qui est l’ONG protestante dans laquelle je travaille et le cadre dans lequel a été mené ce projet, le bilan est là aussi positif. Ce projet a été l’occasion d’encourager les chrétiens à allier foi et action en matière de solidarité. Le livre a alors été l’un des éléments d’une campagne de sensibilisation plus vaste mêlant émissions radios, exposition et publications sur le web.

PC : Quel public ton livre a-t-il touché ? Quelles actions a-t-il inspiré ?

NF : Il m’est extrêmement difficile de répondre à cette question. D’un point de vue comptable, c’est facile. Le livre a été vendu à 2600 exemplaires (d’après BLF Éditions), ce qui est un bon résultat dans le milieu de l’édition évangélique. Ensuite, pour en dire davantage, c’est plus compliqué… La particularité d’un livre, c’est qu’une fois mis en librairie, il vit sa vie par lui-même. L’auteur ou l’éditeur reçoit de temps à autres quelques commentaires de lecteurs, mais leur visibilité sur le public du livre ou son impact reste malheureusement limitée.

PC :  A l’heure du vedettariat et de la recherche d’hommes ou de femmes « providentiel(e)s », notre époque a plus que jamais besoin d’hommes et de femmes « ordinaires », comme ces chrétiens d’hier et d’aujourd’hui – qui acceptent de répondre à l’appel et aux projets de Dieu, pour accomplir avec « la force qu’Il donne » (1 Pie.4v11) des choses extraordinaires, qu’ils sont incapables de faire et ne sauraient faire autrement, dans le but de rendre visible le Dieu véritable et sauveur. Est-ce (encore) vrai, aujourd’hui ? En quoi et pourquoi selon toi ?

NF : Je pense que Dieu appelle à son service des personnes avec des profils différents et qu’il les conduit à avoir des « carrières » différentes également. Certains seront célèbres, d’autres moins. Dans le livre, se côtoient des William Wilberforce ou William Booth, le fondateur de l’Armée du Salut, avec des Philadelphe Delord ou Mathilda Wrede. Tous ont leur place dans le corps de Christ. Et aucun d’eux n’était un surhomme. Il s’agissait de gens ordinaires, comme vous et moi, qui se sont mis au service d’un Dieu extraordinaire. Ils ont mis leur foi en action en aimant leur prochain de manière concrète et peuvent nous inspirer encore aujourd’hui !

PC : Tu viens de citer, outre Denis Mukwege, « l’homme qui répare les femmes », William Wilberforce, William Booth – le fondateur de l’Armée du Salut – Philadelphe Delord ou Mathilda Wrede. J’imagine que ces noms, parmi « les 30 » de ton livre, ne sont pas donnés « au hasard ». En quoi t’inspirent-ils en particulier ? Quels autres, encore, parmi « les 30 », t’inspirent également ? 

NF : J’aurais pu en prendre d’autres mais j’ai pris ces différents exemples car ils reflètent bien à mes yeux la diversité du corps du Christ. Il y a des hommes et des femmes, de différentes nationalités, des gens célèbres et d’autres moins mais aussi des vocations différentes (actions auprès des prisonniers, des lépreux, pour l’abolition de l’esclavage, etc.). Au travers de cette diversité, j’espère que le lecteur comprendra que l’idée du livre n’est pas d’inviter à copier l’une ou l’autre de ces figures mais bien de trouver son propre appel. A titre personnel, j’ai été particulièrement marqué par le parcours d’Anthony Ashley-Cooper. Je ne le connaissais pas avant de travailler sur le livre et j’ai trouvé quelques rapprochements avec mon propre cheminement. Je n’ai pas été élu député au Parlement (britannique) comme lui 🙂 mais j’ai fait des études en Sciences Politiques et c’est un domaine d’engagement qui m’interpelle particulièrement.

PC : Un dernier chapitre laissé « en blanc » reste encore à écrire. A la suite de ces 30, serais-je, moi lecteur, le 31ème ? Et d’ailleurs, ce 31ème portrait « laissé en blanc », doit-il être nécessairement un individu [toi, moi ?] ou une communauté, l’Église ? Chacune et chacun pouvant ainsi agir de manière complémentaire et interdépendante, « holistique », à la fois de manière « locale et globale ». Qu’en dis-tu ?

NF : Le 31e portrait « laissé en blanc » était là pour inviter le lecteur à prendre la suite de ces figures de la solidarité. Aimer son prochain n’est pas un commandement réservé à quelques personnes spécifiques. Il concerne tous les chrétiens. Après, la forme que ça revêt concrètement peut varier d’une personne à l’autre. Nous ne sommes pas tous appelés à devenir des « professionnels de la solidarité ». Par conséquent, le 31e portrait est une interpellation pour chaque chrétien individuellement. Et c’est ensemble, avec la diversité et la complémentarité de nos appels et dons, que nous formons l’Église et que nous pouvons répondre aux besoins qui nous entourent.

PC : Le dernier mot est pour toi !

NF : Bonne lecture ! 🙂 Et plus encore, à vous de jouer pour le 31e portrait 😉

 

Merci Nicolas Fouquet !

 

En bref, les ouvrages de Nicolas Fouquet :

« Ils ont aimé leur prochain : 31 chrétiens nous montrent la voie de la solidarité » (BLF Editions / SEL, 2017)

« Parlons mieux ! » 13 théologiens décryptent 13 expressions évangéliques à la lumière de la Bible » (BLF Editions / WET, 2021).

Disponibles chez l’éditeur ou dans toutes les bonnes librairies, par exemple ici ou .

« Lo tahmod » : « tu ne désireras pas » (Ex.20v17)

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[Photo mise en scène et prise en 2015 à Gérone, en Espagne, par Antonio Guillem, pour illustrer l’infidélité ordinaire. Devenue virale en tant que « mème de l’été » 2017 et maintes fois détournée de son sens premier depuis]

« C’est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude » (Exode 20v2) : « Ne désire pas pour toi la maison de ton prochain. N’aie pas envie de prendre sa femme, ni son esclave, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne. Ne désire rien de ce qui est à lui. », dit la dernière ligne des « 10 Paroles » en Ex.20v17.

Lo tahmod » :  « ne désire pas », reste donc maître de ton appétit. Comment faire pour empêcher le désir, le contrôler ? Nous vivons des temps favorables aux désirs où l’on se complaît à les exprimer et à les exaucer, même s’ils sont illicites. Mais le désir n’est pas une impulsion irrésistible, ce n’est pas un instinct ; il a besoin au contraire de certains facteurs, dont l’un est la possibilité de le réaliser. Le désir impossible perd sa charge d’aiguillon, d’instigation. Il s’émousse et disparaît, ou tout au plus il s’enkyste dans un rêve. Si tu permets en revanche qu’il te caresse dans le sens du poil, le désir né sous forme de prurit se transforme en griffe et te commande. Il renverse les barrières, pousse à l’abordage.

Pour qu’un désir prenne force en nous, il faut qu’il se révèle réalisable. Le verve hamad se rapporte toujours à des désirs à portée de main. Alors, le commandement est moins difficile qu’on le pense. Nous comprenons pourquoi il n’est pas « au-dessus de nos forces et hors de notre portée » (Deut.30v11). Il ordonne de ne pas croire possible un adultère (une trahison) et de ne pas penser que la femme de son ami est disponible. Car cette pensée offense et humilie la femme, et elle a ensuite pour effet d’exciter en nous des impulsions à le réaliser. Et ces impulsions augmenteront le désir.

« Tu ne désireras pas » : l’Ecriture nous enseigne que le désir est une plante qui ne porte que des branches à fruits et que tu en es le jardinier, c’est toi qui les cultives par la pensée et leur permets de s’imposer jusqu’à l’obsession. Le désir dépend de toi au début, puis c’est toi qui dépend de lui (…). Le désir pointe et il faut l’avoir à l’oeil, le tailler court. Mais si l’on n’est pas vigilant, si l’on a trop d’imagination, alors le désir devient fort comme le verbe hamad, qui signifie « désir de la propriété d’autrui ». Il comporte le poison de l’envie, qui veut usurper la place d’un autre et conduisant à l’adultère, « le fait accompli », « le désir exaucé ».

« Lo tahmod », « tu ne désireras pas ». Reste à ta place, admire sans vouloir prendre. L’admiration est un sentiment joyeux qui se réjouit d’un bien possédé par d’autres. [Et la motivation est l’amour. Car « l’amour n’est pas envieux » (1 Cor.13v4) et te rend capable de te « réjouir avec ceux qui se réjouissent » (Rom.12v15)] Il ne t’est pas demandé de détourner le regard, tu ne dois pas censurer une beauté. Reste à ce niveau d’admiration, sans chercher à vouloir passer à la possession. Ce qui est à toi, même si c’est peu, c’est ta primeur (….).  Celui qui n’a pas de maison regarde celle qui est bien faite et la désire. Normal, mais pour chercher à s’en procurer une, non pour la retirer à un autre.

Ainsi, « tu ne désireras pas la maison » : laquelle ? Celle du culte d’autrui, conduisant à une autre forme d’adultère. Tu ne te convertiras pas à la maison de leurs autels ni par commodité ni pour ton salut. Tu ne mettras pas ton couvert à leur table, tu n’enlèveras pas ta place de l’assemblée du Sinaï. Tu ne seras pas une blessure sur la face de la création et les tiens ne diront pas de toi « meshumed », le détruit(1).

Ceci dit, comment vivre ce commandement, une fois compris les mécanismes du désir ? Est-ce une question de « liberté de choix » de ma part, liberté de choisir de désirer ou ne pas désirer ? En vérité, là n’est pas ma liberté. La liberté authentique n’est pas une question de « libre choix », mais se vit en étant positionné du côté de Dieu. Le lecteur attentif a déjà relevé que le premier verset d’introduction à cet article, la première des « 10 Paroles », dans Exode 20v2 et Deutéronome 5v6, est le rappel d’une libération : « C’est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude ». Cette première parole peut d’ailleurs s’intercaler entre chaque commandement énuméré dans la suite du passage, donné et à suivre pour vivre cette libération. Nous sommes donc invités à entendre chacune des Paroles de Dieu comme étant précédé par la libération ou la proclamation des conditions nécessaires pour l’exercice (ou la mise en pratique) de ces commandements. Ainsi, par exemple, « Je suis l’Eternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte…et toi, ne désire pas pour toi…. ».

Dans le Nouveau Testament, il nous est rappelé que « c’est pour la liberté que Christ nous a libérés »(Gal.5v1). nous intégrant dans un processus de libération continue, dont l’événement fondateur est la libération en Jésus, « livré à la mort à cause de nos péchés et ramené à la vie (par Dieu) pour nous rendre justes devant lui »(Rom.4v25. BFC). Je ne suis donc pas « libre » de désirer ou de ne pas désirer, mais libre en Jésus, et vu que j’appartiens à Jésus, je ne désirerais pas et n’estimerais pas que ce qui appartient à mon prochain ou mon frère est « disponible pour moi », parce que Jésus est « venu, non pour faire (sa) volonté, mais pour faire la volonté de Celui qui (l’a) envoyé »(Jean 6v38) et parce que « Dieu est amour »(1 Jean 4v16) et parce que mon Père Céleste m’aime personnellement(1 Jean 3v1), je peux « aimer mon Dieu de toute ma force… » et mon prochain, « comme moi-même ».

 

 

Notes :

(1) D’après Erri de Luca. Ne désire pas IN Première heure. Folio, 2012, pp 51-52 et Et il dit. Gallimard, 2012. Du monde entier, pp 85-87.

Dormir pour résister

"Restez éveillés, je le veux !" Semble-t-on nous dire en permanence... (Source : adbusters.org)

« Restez éveillés, je le veux ! » Semble-t-on nous dire en permanence…
(Source : adbusters.org)

Quand « dormir, c’est résister », titre un article (N°115 de Décembre 2014, pp 8-9) de « La Décroissance », qui nous annonce une « excellente nouvelle » : cette phase de notre vie qu’est le sommeil, « non dédiée à la production, à la consommation et à la communication, est en passe d’être enfin exploitée », rentabilisée, rationnalisée, contrôlée, réduite, voire en passe de disparaître, « si la science le permet ». « Sleep is the enemy of capital », comme on peut le lire dans le magazine « Adbusters ».

Selon « La Décroissance », Jonathan Crary, auteur du livre « Le capitalisme à l’assaut du sommeil », « a trouvé cette belle formule : impératif 24/7, pour décrire ce nouvel environnement qui se caractérise par une inscription généralisée de la vie humaine dans une durée sans pause, définie par un principe de fonctionnement continu. Un temps qui ne passe plus, un temps hors cadran ». Car, « plus rien ne s’arrête, de jour comme de nuit, la semaine comme le week-end. Des revendications de plus en plus soutenues pour que les magasins soient ouverts les dimanche et les jours fériés, ou que les services, commerces et salles de sport ferment de plus en plus tard le soir-et ouvrent, pour certains clubs de fitness, dès 6h30 le matin-à l’emprise dévorante de nouvelles technologies fonctionnant en permanence, en passant par l’urbanisation croissante des sociétés, avec son lot de lumières artificielles et d’enseignes contribuant à faire disparaître la nuit, tout concourt à ce que rien ne s’arrête jamais, plus de pause véritable, juste parfois un état de veille. Comme l’état dans lequel sont laissés les machines auxquelles nous sommes sommés de ressembler et d’adopter le rythme. Marchés actifs 24 heures sur 24 pilotés par des algorithmes(…)impératif de rester connecté pour ne rien manquer : informations débitées en flux continu, tweets incessants, ou encore la moindre notification sur Facebook…et cela, tout en alimentant soi-même l’insatiable machines en messages, photos, vidéos…telle est la nouvelle condition humaine(….) Ralentissons ce processus, dormons. »Car dormir, c’est résister.(Op. cit. IN La Décroissance, décembre 2014, numéro 115, p.8).

A noter que l’on ne saurait prendre la question du repos nécessaire-et notamment du sommeil-à la légère. Voir ce que la Bible dit à ce sujet : cf Deutéronome 5v12-15 ; Lévitique 26v34-35 et ss ; et voir cette étude sur le site « la Bible : enquête et témoignage ».

 

A lire :

https://www.adbusters.org/blogs/sleep-enemy.html (en anglais)

https://resistanceinventerre.wordpress.com/2014/05/24/le-capitalisme-a-lassaut-du-cout-du-sommeil/

http://www.atlantico.fr/decryptage/pourquoi-est-crucial-resister-aux-incitations-monde-moderne-dormir-toujours-moins-bruno-comby-898158.html

http://www.babelio.com/livres/Crary-247–Le-capitalisme-a-lassaut-du-sommeil/612354

https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-24_7-9782707191199.html

[Initialement publié le 17/12/14 et mis à jour pour l’occasion]

 

« Baise ton prochain » ou les origines occultées et refoulées du capitalisme

« Baise ton prochain » ou « le premier commandement » d’un système économique.
(Source image : première de couverture de l’ouvrage de Dany-Robert Dufour)

Et si l’esprit du capitalisme n’était pas le puritanisme, mais au contraire l’hédonisme ? C’est ce qu’estime le philosophe Dany-Robert Dufour, auteur de « Baise ton prochain : une histoire souterraine du capitalisme » (Actes sud, 2019), un titre cru et cash pour un essai(1) qui nous propose de lever le voile sur les fondements idéologiques (et le « premier commandement ») d’un système économique qui l’est tout autant.

Vous connaissez le « Da Vinci Code », thriller qui raconte l’histoire d’un secret censé être gardé, faute de quoi les fondements de la civilisation occidentale seraient ébranlés ? Voici le « Mandeville Code », ou les « Recherches sur l’origine de la vertu morale » (1714) de Bernard Mandeville(2), livre occulté et refoulé qui apparaît comme « le logiciel caché » du capitalisme, un régime qui domine aujourd’hui entièrement le monde. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’une fiction, mais d’un texte fondateur qui a réellement existé et dont les idées ont infusé toute la pensée économique libérale moderne, d’Adam Smith à Friedrich Hayek, en passant par Ayn Rand.

Bernard Mandeville (1670-1733), héritier d’une famille de médecins d’origine française, est né à Rotterdam en 1670. Il a suivi ses études à Leyde et obtenu son doctorat en philosophie en 1689 et son diplôme de médecine en 1691. Il est ensuite parti s’installer à Londres où il s’est fait connaître comme “médecin de l’âme” (cad “psy”).

A l’aube de la première révolution industrielle, en 1714, Bernard Mandeville écrit à Londres un court libelle sulfureux de 24 000 caractères (soit une douzaine de pages) intitulé « Enquiry into the Origin of Moral Virtue » (« Recherches sur les origines de la vertu morale »), en complément de sa fameuse « Fable des abeilles »(2), « le ruche riche », dont la morale se résume à « les vices privés font les vertus publiques ».

Dany-Robert Dufour a déjà longuement commenté la fable, notamment lorsqu’il a édité cinq textes de Mandeville, en 2017, précédés d’une longue présentation consacrée à sa biographie, sa pensée et sa réception. C’est à l’occasion des recherches approfondies alors entreprises qu’il découvre « les Recherches sur les origines de la vertu morale », au contenu littéralement explosif.

De quoi s’agit-il ?

Le plus beau mensonge que le Mandevil(le) tente de nous faire avaler : l’élection des « pires d’entre nous » serait, en réalité, le véritable « plan de Dieu » pour atteindre le paradis sur Terre et « libérer les richesses de c’pays » !
(Montage publié en 2016 sur ifunny.co)

Le mot d’ordre de Mandeville dans ce libelle est : « Fini l’amour du prochain ! Il confier le destin du monde aux pervers. » Pourquoi ? Parce qu’ils veulent « toujours plus plus plus » et n’hésiteront pas à s’enrichir pour leur propre compte, par tous les moyens. En faisant valoir leur pulsion d’avidité, ils seront utiles à toute la société. Car cela finira bien par ruisseler sur le reste de la population. Les pervers, pour Mandeville, sortiront le monde de son état de rareté et le mèneront à l’abondance. De là l’annonce de ce nouvel – ou de cet autre – « évangile » selon Mandeville : l’élection des « pires d’entre tous » serait, en réalité, le véritable « plan de Dieu » [Lequel serait « au contrôle » ?] pour atteindre ce paradis sur Terre !

Une idée qui fonde la théorie du « ruissellement », le « trickle down theory » (« les riches doivent devenir plus riches pour que les pauvres bénéficient des miettes »), et qui me rappelle la théologie dite « de la prospérité »(3).

Ceci dit, en dépit de son message visionnaire, ce libelle, « Les Recherches sur les origines de la vertu morale », est aujourd’hui complètement (ou presque) oublié.

En témoigne une recherche de Dany-Robert Dufour via Google Books, qui permet en effet de savoir combien de livres anciens ou modernes contiennent au moins une fois, en titre ou dans le texte, une occurrence précise. La requête (traitée en 0,84 seconde) révèle donc que 753 livres contiennent l’occurrence « Recherches sur l’origine de la vertu morale », associée au nom de “Mandeville”, ce qui est très peu. En comparaison, un autre écrit du XVIIIe siècle appartenant au même champ de pensée, par exemple Du contrat social de Rousseau, se trouve mentionné dans 146000 ouvrages. En somme, pour deux cents ouvrages mentionnant le texte de Rousseau, il n’en existe qu’un évoquant celui de Mandeville ! Le texte de Mandeville a donc occupé les esprits savants “deux cent fois moins” que celui de Rousseau !

Texte enfoui, donc. Mais surtout “occulté”, et même “refoulé” plusieurs fois :

Une première fois, parce que ses livres étaient tellement sulfureux qu’ils finirent, dès la seconde édition de 1723, au bûcher. Ses écrits furent considérés comme pernicieux et diaboliques, et condamnés par le “Grand Jury du Middlesex” en 1723, puis, après leur traduction en français en 1740, mis à l’index et brûlés à Paris par le bourreau en 1745. Pour couronner le tout, Mandeville devint « Man Devil », « l’homme du Diable ». Ce fut le plus grand scandale philosophique de l’Europe des Lumières. 

Il est clair que cet ensemble de thèses ne devait surtout pas être dévoilé au grand public car il divulgue la manipulation dont devait être victime le plus grand nombre.

Il en résulta un deuxièmement refoulement hors de la pensée légitime des œuvres de Mandeville, parce que ces écrits énoncent ce qui a été considéré comme une horreur morale, une vérité sur l’homme que l’homme ne veut pas entendre. 

Et c’est bien l’accès à une vérité encore jamais dite, in―ouïe auparavant, que promet le texte de Mandeville. Sauf que, pour y accéder, il faut passer par-delà ce que nous ne sommes pas prêts à entendre. Cet enseignement est donc réservé à un petit nombre d’hommes affranchis des préjugés moraux du commun et appelés en conséquence à tisser ensemble un puissant réseau ésotérique.

Parmi les contributeurs de ce refoulement, citons Adam Smith (1723-1790) qui fera « du Mandeville sans Mandeville » pour rendre ses idées présentables, tout en dénonçant son oeuvre comme « licencieuse », et bannissant le mot « vice » pour le remplacer par celui de « self love », plus neutre. Dans « la Théorie des sentiments moraux » (1759), il privilégie la notion de sympathie sans jamais dire comment cela se combine avec l’égoïsme impliqué par le self love(4). 

Plus d’un siècle après Smith, cette occultation sera parachevée par Max Weber, dans son fameux « L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (1904-1905, puis 1920). Le sociologue voyait l’origine du capitalisme dans l’éthique protestante, puritaine et ascétique, dans la mesure où les protestants pouvaient accumuler et devaient ne pas dépenser. Cette accumulation aurait permis le lancement du capitalisme. Or, l’examen des nombreuses sources de l’analyse de Max Weber nous révèle que le sociologue avait complément occulté Mandeville lors de ses enquêtes sur les courants protestants à partir du XVIIe siècle (calvinisme, piétisme, méthodisme et baptisme). Mandeville, pourtant un auteur majeur qui affichait son calvinisme et qui permet de remettre totalement en question la thèse de Max Weber(5) : ce n’est pas la vertu, mais le vice qui se trouve à l’origine du capitalisme(6).

« La théorie du Ruissellement expliquée par les chiens ». Dessin de Nicolas de la Casinière. Paru dans CQFD n°159 (novembre 2017), rubrique « Chien méchant ».

Trois siècles plus tard, le plan de Mandeville a réussi : en 2000, le monde est globalement 100 fois plus riche que celui de 1700. À ceci près que « le ruissellement » aurait tendance à couler à l’envers : les 1 % d’individus les plus riches possèdent désormais autant que les 99 % restants. D’autre part, pour que le Marché marche, il faut que tout ce qui peut être exploité le soit sans aucune retenue, avec pour résultat manifeste : un monde, réduit à n’être plus qu’un immense complexe de ressources à exploiter de façon rationnelle et industrielle, peu à peu sali et détruit irrémédiablement. Tel est le prix à payer de ce pacte avec le « Man Devil(le) ! Et le mensonge que « le malin » veut nous faire avaler !

 « Baise ton prochain », ce « premier commandement » de cet « Evangile » contraste de manière frappante avec « Fratelli tutti » (« Tous Frères »), la dernière encyclique du Pape François (octobre 2020), invitant à transcender « un monde de partenaires » pour mettre la fraternité en tête de nos priorités. En effet, constate le Pape, « dans dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres », « la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme ‘‘prochain’’ perd tout son sens, et seul le mot ‘‘partenaire’’, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens« (7).  Le Pontife y affirme encore que “le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s’agit là d’une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à tous les défis qui se présentent”,  ajoutant que “le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, qu’il est la source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social” (& 86). Encyclique à lire dans son intégralité ici.

Les chrétiens Protestants-Evangéliques, du moins ceux qui sont « solidement bibliques », savent normalement que « la cupidité est une idolâtrie », que les passions provoquent les conflits, que « greed is not good »(8), et que « l’autre Evangile » selon le Mandevil(le) ne saurait être celui de Jésus-Christ. Et encore moins « le plan de Dieu » ! Les chrétiens Evangéliques seront-ils « les premiers dans les bonnes oeuvres » pour sortir de cette forme perverse de civilisation, et témoigner à quel point l’Eglise est une éthique sociale ?

 

Notes :

(1) Lire les 20 premières pages de « Baise ton prochain » de Dany-Robert et voir la présentation de l’ouvrage par l’auteur, le 11 février 2020 dans le cadre des mardis de l’IEA, cycle de conférences oganisé par l’Institut d’Etudes Avancées, se déroulant au Lieu Unique à  Nantes. A lire également, cette autre présentation du livre ici.

(2) Lire la Fable des abeilles, suivie de Recherche sur l’origine de la vertu morale, de Mandeville

(3) Voir notre présentation de ce documentaire sur le sujet.

(4) Il est édifiant d’apprendre que c’est la lecture d’Adam Smith en 1838 qui aurait profondément influencé Darwin, lequel aurait tiré les idées de base de sa théorie de l’évolution de l’économique (cf https://www.contrepoints.org/2019/10/22/356218-charles-darwin-chainon-manquant-de-leconomie-politique)

(5) Thèse de Max Weber par ailleurs remise en question par les théologiens, les historiens et les sociologues aujourd’hui.

(6) Lire Dany-Robert Dufour : “Le vice, et non la vertu, est à l’origine du capitalisme” IN Marianne Magazine, 15 Nov 2019. Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire.

(7) Dans un tel schéma de pensée, une certaine théologie de la prospérité dénoncée plus haut, basée sur un mauvais calvinisme”(ou un calvinisme mal compris), et revisitée à l’heure du capitalisme outrancier, devient un opportunisme pour les croyants, où Dieu devient un simple associé, un banquier, « un partenaire » qui doit faire prospérer mes affaires.

(8) Dans une scène d’anthologie du film « Wall Street » d’Oliver Stone (1987), Gordon Gekko (joué par Michael Douglas) affirmait sans ambages que « la voracité est utile, l’avidité est bonne, la faim est un moteur ». Greed is good et sauvera les États-Unis ! [Du Mandeville dans le texte !] Cette scène, on le sait, est devenue mythique dans les années qui ont suivi, dans les milieux bancaires et d’affaires et dans les salles de cours des business schools. Alors que le film se voulait une critique de cette « culture de la voracité » et de son affirmation décomplexée dans l’Amérique des années Reagan, il en est devenu le symbole même – un peu comme Le Parrain et Al Pacino ont été appropriés par la mafia et lui ont servi en retour de modèles.

Dans une prestation télévisuelle presque aussi mythique que celle de Michael Douglas, l’économiste Milton Friedman présentait, en 1979, l’avidité comme l’expression d’une loi naturelle, celle de la maximisation de l’intérêt personnel – qu’il définissait comme le moteur de l’histoire humaine.
Suite à la pensée d’Adam Smith, « l’École de Chicago » (en économie) propose alors un programme théorique à la trilogie simple mais efficace – la seule responsabilité légitime du manager est de servir la maximisation de la valeur pour ses actionnaires, les marchés s’autorégulent et la main invisible transforme la somme de tous les égoïsmes individuels en intérêt général.  Dans les années qui suivront, cette trilogie théorique en viendra à progressivement structurer le contenu de la formation dans les départements d’économie et dans les écoles de commerce (à travers la théorie de l’agence entre autres).
(Source : cet article publié sur The Conversation)

 

Le Combat de la jeunesse

L’art de bien « mener le bon combat » : un défi pour les jeunes….et les moins jeunes !

Curieuse coïncidence (un « hasard avec un grand D » ? ). Hier, mercredi, je publie ma recension du livre de Joseph Gotte, « vivre sa jeunesse autrement : 20 défis pour ma génération », et le lendemain, jeudi, je tombe sur le texte du jour d’un recueil de méditations quotidiennes :

Le Combat de la jeunesse, par Adèle Pélaz (1850-1940)

« La loi de l’Esprit de vie, qui est en Jésus-Christ, m’a affranchi de la loi du péché et de la mort ». (Romains 8v2)

Le jeune homme, résolu à triompher de sa mauvaise nature, se forge parfois un idéal et, pour l’atteindre, essaie d’adopter certaines méthodes :

–           Il fait appel à son énergie,

–           Il s’impose des règles strictes,

–           Il répète des formules, des prières,

–          Il cherche à stimuler sa volonté,

–           Il décide des résolutions plus austères les unes que les autres,

–           Il se soumet à des pratiques très physiques,

–           Il s’applique à posséder une bonne morale,

–           Et met en œuvre ses méthodes jour après jour…

Mais voici, il a beau frapper, tirer, mordre, piétiner son mauvais caractère, il en voit les tendances émousser tous les marteaux ! Alors, vient le temps du découragement, et même du désespoir ! Mais c’est une illusion que de vouloir compter sur toutes ses méthodes, ses efforts personnels si déterminé soit-il !

Ce qu’il faut, c’est : L’INSTAURATION EN SOI D’UNE FORCE DU DEHORS, et c’est celle du Saint-Esprit. La loi de l’Esprit nous affranchis en Jésus-Christ, ne limitons donc pas son action ! Un homme de Dieu disait : « Fixer une limite à la puissance du Saint-Esprit, pour notre guérison, est insensé ! » Nous ne parviendrons jamais à la victoire sur nous-mêmes avec nos méthodes. C’est en laissant Dieu agir dans nos cœurs que la victoire sera acquise, car cette victoire, Christ l’a obtenue pour nous à Golgotha !

Le Combat de la jeunesse ».(14/11) d’Adèle Pélaz IN FILLATRE, Louis-Michel. Une année de grâce. Edition Diffusion du Cèdre, 2016, p. 360. Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

« Vivre sa jeunesse autrement : 20 défis pour ma génération », de Joseph Gotte

Un livre écrit tout en vérité, sensibilité, lucidité et humilité, dans un souci de justesse

« Vivre sa jeunesse autrement : 20 défis pour ma génération » est le premier livre de Joseph Gotte, paru le 10 octobre 2019 aux éditions Première Partie.

L’auteur, que j’ai eu l’occasion et la joie de rencontrer à plusieurs reprises, est un jeune chrétien de 22 ans, graphiste de formation et étudiant en entrepreneuriat. Il a également créé en 2016 le blog « Vivre sa jeunesse autrement », au travers duquel il exhorte les jeunes de son âge à vivre leurs « jeunes » années sainement.

Le titre éponyme de son livre sonne comme un défi. Tout d’abord, un défi d’écriture pour celui qui nous partage, lors de la soirée de lancement de l’ouvrage (le 11/10, à la librairie CLC de Paris), que « l’écriture n’a jamais été intuitive » ou même « innée », ni même « une perspective » pour lui. Jusqu’à ce que « Dieu le surprenne », en venant « faire tomber petit à petit (toutes) les étiquettes faussées » collées « sur (sa) vie ».

En 2016, il vit une profonde remise en question qui le pousse à s’interroger sur le sens de la vie. Joseph se met alors en quête de vérité et commence à lire de nombreux livres, ce qui était alors inédit pour lui. A travers ses lectures, il trouve peu à peu des réponses et prend goût à l’écriture.

Dans la continuité de son blog qui fête ses trois ans, il « développe ce nouveau rêve » : celui « de compiler ses réflexions et expériences pour d’autres » et de « publier les grâces de l’Eternel », à la manière du prophète Esaïe, dans un « vrai livre en papier ».

Paradoxalement, le « digital native » qu’est Joseph prend sa génération à contre temps, en l’invitant, à l’heure de la surinformation et de l’omniprésence de la vidéo, à « se déconnecter des flux d’informations et des notifications… », pour prendre le temps de saisir un « vrai livre », soit de « prendre le temps de perdre le temps », pour mieux se retrouver face à soi-même et face à Dieu.

Au-delà du livre, « qui, désormais, ne lui appartient plus », son désir est de voir le lecteur de sa génération prendre conscience de son identité et du sens de sa vie, pour oser faire la différence dans ce monde. Chacun est alors invité à faire un pas dans une quête personnelle de vérité, même si la foi n’est pas une réalité pour tous.

Citant Elisabeth Eliot – « la peur débute lorsque nous commençons à croire que toutes choses dépendent de nous », lui-même témoigne à quel point il est libérateur – libérateur de la peur et de l’échec – de se confier en Quelqu’un de plus grand que soi, Tout Puissant et plein d’amour. Etre (r)assuré du regard de Dieu nous libère ainsi de la peur du regard des autres.

L’autre défi, relevé par le jeune auteur, a consisté à se dévoiler et à s’exposer devant ses lecteurs, au risque de se rendre vulnérable. C’est ainsi que Joseph aborde le besoin de redevabilité (envers ses parents et ceux qu’il appelle « ses mentors »), la quête de sens, l’image de soi, l’orientation scolaire et professionnelle, les relations amoureuses, l’amitié, la vie spirituelle et la religion, la vocation et l’engagement sous toutes ses formes au service d’une cause et des autres (humanitaire, missionnaire ou politique)….sans oublier ses zones d’ombre, qui sont celles de nombreux adolescents, tels le harcèlement scolaire, sa lutte pour sortir de la pornographie, le piège de l’activisme et son addiction aux technologies.

« Vivre sa jeunesse autrement » a été pensé en 20 chapitres, comme l’indique son sous-titre. Chaque chapitre est introduit par une citation – autant de portes d’entrée à la culture populaire ou biblique – et habillé par une illustration symbolique, au parti pris graphique étonnant, en lien avec le contenu. Joseph débute à chaque fois par un vécu personnel, ce qui permet au lecteur de mieux s’identifier et de se sentir concerné par ce qu’il lit. Chaque témoignage introduit avec authenticité un enjeu et une thématique susceptible de toucher la jeune génération, laquelle est invitée à la réflexion et au défi, pour agir en toute conscience et cohérence.

Certes, il existe d’autres ouvrages s’adressant aux jeunes, les invitant à « vivre une vie pleine de défis » – tels « Génération Challenges » des frères Harris ou encore le récent « une vie de défis » de Benjamin E. et Nicolas B., de La Rebellution. Tous ces livres s’apparentent à la démarche du livre de Joseph, mais, comme me l’explique ce dernier, « Vivre sa jeunesse autrement » est unique 1)dans l’importance qu’il accorde au témoignage, 2)dans sa volonté de dresser des ponts avec la culture et les grands sujets de société (l’écologie, le consumérisme…), 3) dans son approche plus axée « évangélisation » qu’ « édification », à destination d’un public non encore chrétien ou même se croyant chrétien, et 4) pour sa vocation œcuménique, à destination des milieux catholiques (voire réformés) et pas exclusivement évangéliques.

Pour ma part, j’ai apprécié l’esprit du livre, écrit tout en vérité, sensibilité, lucidité et humilité, dans un souci de justesse.

Si l’ouvrage s’adresse d’abord aux jeunes lecteurs (de 16 à 22 ans environ), il peut être également apprécié par des lecteurs plus âgés comme une ressource susceptible de les rendre plus lucides, bienveillants et inspirés pour mieux dialoguer avec les jeunes.

A noter que les droits d’auteur sont intégralement reversés à l’ONG FREE, qui lutte contre le traffic sexuel en Roumanie et en Europe.

 

En bref :

Vivre sa jeunesse autrement : 20 défis pour ma génération, de Joseph Gotte. Editions Première Partie, 2019

Disponible dans toutes les bonnes librairies ou chez l’éditeur.

En bonus, l’histoire derrière le livre :

 

Voir aussi ce portrait dans La Croix : « Joseph Gotte, un fils de pasteurs certifié anticonformiste ».

Débat sur la fin de Marc 16 : les chrétiens ont-t-ils reçu l’autorité de guérir et faire des miracles « au nom de Jésus » ?

« Problématique » l’affirmation comme quoi les chrétiens ont reçu l’autorité de guérir « au nom de Jésus » ?

En Marc 16v17-20, le Seigneur Jésus énumère « les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en (son) nom, ils chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. » 

1. Une affirmation « problématique »

Nous comprenons de ce passage que l’Église a reçu de Dieu l’autorité de guérir et de réaliser des miracles « au Nom de Jésus ». Mais le pasteur Florent Varak, s’exprimant sur les blogues Le Bon Combat – lors de l’émission « Que dit la Bible ? » le 26/10/17 (1) – et TPSG (2), ne croit pas que ce soit la bonne interprétation. Il estime même « problématique » l’affirmation comme quoi les chrétiens sont appelés à guérir et qu’ils ont reçu l’autorité de guérir « au nom de Jésus ».

De sensibilité « cessationiste » [certains dons ont été donnés à l’Église pour un temps et pour un objectif précis. Une fois cet objectif réalisé ou accompli, ces dons ont cessé], Il croit que Dieu guérit quand il le souhaite et comme il le souhaite, notamment en réponse à la prière, parfois avec l’onction d’huile mais que le mandat confié aux apôtres d’accomplir des miracles « en nom et place du Seigneur » est révolu.

D’après lui, les miracles mentionnés en Marc 16 se retrouvent dans le livre des Actes, où ils ne sont exercés que par deux catégories de personnes liées à l’apostolat [Les Apôtres et les diacres]. Il souligne que dans Marc 16, Jésus reproche aux apôtres leur incrédulité, de sorte que la clause « ceux qui auront cru » est très probablement à comprendre comme « ceux qui auront cru parmi les apôtres ».

Sauf que…..

Si l’on peut se sentir soi-même incrédule, à l’instar de l’internaute Francine (1) dont nous reprenons et synthétisons l’argumentaire, ce n’est paradoxalement pas sur ce que rapporte la fin de Marc, mais plutôt sur les propos de Florent Varak, lesquels s’avèrent « problématiques ». Et comme les apôtres en entendant les femmes qui leur rapportaient que le tombeau était vide au matin de la résurrection, nous pourrions même penser « qu’il plaisante ».

1) Ainsi, dire : Ceux qui ont cru parmi les apôtres, implique en bonne logique française, qu’il y en avait donc parmi les apôtres qui n’ont pas cru, et qui par conséquent n’avaient pas à faire des miracles. Si ce n’est pas ce que veut dire l’intervenant, il faut qu’il reformule autrement : parmi ceux qui auront cru, seuls les apôtres etc… mais ce n’est pas ce que dit le texte de Marc 16.

D’autre part, si l’on tient compte du contexte du passage, ce que ne fait pas Florent Varak, l’incrédulité reprochée aux apôtres v. 11, est celle qu’ils ont manifestée au récit des femmes. Jean lui-même n’a cru qu’au moment où il a vu le tombeau vide, il le déclare. Pierre s’en est retourné de sa course au tombeau tout perplexe, il n’a donc cru réellement qu’après. L’incrédulité du v. 13 se rapporte à celle qui suit le récit des pèlerins d’Emmaüs ; Thomas en particulier est incrédule. Plus tard il s’écrie devant le Seigneur ressuscité : Mon Seigneur et mon Dieu !

Par conséquent le contexte de Allez dans tout le monde, prêchez l’Evangile à toute créature. Celui qui croira, et qui sera baptisé, sera sauvé ; mais celui qui n’aura pas cru, sera condamné ne peut se rapporter aux apôtres qui ont déjà surmonté leur incrédulité naturelle, et que le Seigneur envoie maintenant dans le monde. Du reste ne savons-nous pas que Pierre et Jean qui n’avaient pas cru auparavant, ont fait ensuite de grands miracles ?

2) Ensuite, il est faux de dire que du temps de Paul, seuls les apôtres et les diacres à qui ils avaient imposé les mains accomplissaient des miracles. Nous lisons dans 1 Corinthiens 12v7-10 : « Or, à chacun la manifestation de l’Esprit est donnée pour l’utilité commune. En effet, à l’un est donnée par l’Esprit une parole de sagesse; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ; à un autre, la foi, par le même Esprit; à un autre, le don des guérisons, par le même Esprit ; à un autre, le don d’opérer des miracles ; à un autre, la prophétie; à un autre, le discernement des esprits; à un autre, la diversité des langues; à un autre, l’interprétation des langues ».

Paul inclut dans la liste des dons celui de faire des miracles ; il serait d’une mauvaise foi éhontée, de répondre qu’il ne pensait alors qu’à lui-même et aux autres apôtres. Tout le contexte montre qu’il parle des églises en général, et de leurs membres en général. La question de savoir si ce don a ensuite cessé est sans rapport avec celle de savoir combien l’avaient au temps des apôtres !

3) Enfin, Florent Varak n’assume toujours pas la mesure [ou la cohérence] de sa position dite « cessationiste ». D’après lui, dans toute l’Histoire de l’Église, seuls une vingtaine de croyants ont reçu le don d’accomplir des miracles, de manière plus ou moins suivie (12 apôtres + 7 diacres). De nature généreuse, Florent Varak est probablement prêt à doubler ce nombre, sachant qu’il faut toujours laisser au Seigneur une certaine marge ; 40 témoins donc au premier siècle faisant des miracles, sur au plus une ou deux centaines de milliers.

A présent au 21ième siècle, c’est par centaines de millions que se comptent les chrétiens charismatiques. Supposons qu’il en existe 500 millions ; d’après leur théologie ils croient que le don des miracles est encore accordé par le Saint Esprit aujourd’hui. Mais c’est rare ils en conviennent : 1/10000 peut-être on ne sait pas… ce qui fait toujours 500 M/10000= 50 000 chrétiens ayant le don des miracles ! et s’ils en font 10 chacun, on arrive à 500 000 miracles contemporains. Qu’est cette pauvre quarantaine d’apôtres et de diacres du livre des Actes en comparaison ?

Si Monsieur Varak veut être cohérent au niveau de son cessationisme, il faut qu’il dise que ce n’est pas 1/10000 qui reçoivent le don, mais ZÉRO ; TOUS les charismatiques (seraient alors) dans l’erreur. Une grave erreur puisqu’ils se permettent d’attribuer au Saint Esprit ce qui ne vient pas de lui. En conséquence, le Pasteur Varak doit immédiatement avertir le CNEF de sa découverte, et prendre les mesures appropriées, en cas de non-réaction. Sinon cela reste du cessationisme d’opérette : Il est donc incohérent et bassement opportuniste pour les cessationistes de se regrouper avec les charismatiques sous l’étiquette générale d’ « Évangéliques de France ».

 

Nous sommes revêtus de l’autorité du Christ, avec le devoir de l’exercer pour mener le bon combat…

2. Ceci dit, pour revenir à la question de départ, les chrétiens ont-ils reçu l’autorité de guérir et de faire des miracles « au nom de Jésus » ?

Si l’on considère l’Eglise, à l’instar de Florent Varak dans son « conte de la circulation routière »(2), comme un automobiliste lambda qui ne saurait se prévaloir d’une quelconque autorité pour réguler la circulation, à l’inverse du policier en fonction « revêtu de son uniforme », l’on déniera alors à l’Église tout mandat pour guérir « au nom de Jésus-Christ », c’est-à-dire en son nom, en tant que son représentant, muni de son autorité. En concédant que le chrétien « garderait le privilège d’intercéder auprès du Père, grâce à la médiation accomplie de Jésus et de prier « au nom de Jésus », c’est-à-dire selon l’accès que Christ nous permet d’avoir au Père par la rédemption »(2).

Position peu cohérente là encore, puisque dans ce cas, la logique serait de dénier à l’Eglise toute capacité d’agir « au nom de Jésus » (lier et délier, baptiser et faire des disciples, demander quoique ce soit au nom de Jésus – même pour seulement intercéder….cf Matt.18v18-20, 28v18-20 et Jean 14v13-14, 15v16, 17v18….)

A l’inverse, souligne le pasteur Gilles Boucomont(3), si nous considérons que « baptisés en Christ, nous avons revêtu Christ » (Gal.3v27), nous comprenons alors que nous ne nous prenons pas pour Jésus, mais que nous sommes revêtus de l’autorité du Christ, avec le devoir de l’exercer pour continuer son œuvre. Dans ce cas, nous nous trouvons dans la position du policier en fonction revêtu de son uniforme.

A l’instar d’une secrétaire qui refuserait (avec pour sanction le licenciement pour faute professionnelle) d’écrire une lettre sur les instructions de son patron, alors que cette tache entre dans ses attributions les plus élémentaires, nous passons notre temps à dire à Dieu de faire des choses que Lui nous a demandé de faire dans les Ecritures…. tout en dépensant une énergie folle à vouloir faire ce que lui seul peut faire [nous sauver tout seul ou sauver, convaincre les autres] ! Et ce, alors qu’Il nous a donné toutes une série d’indications très précises quant à ce qui nous incombe, et inversement ce qui est de son registre(3).

Ainsi, certains considèrent comme « un privilège » d’ « intercéder » pour les malades(2), soit de demander à Dieu qu’Il intervienne pour leur guérison. Ce n’est pas faux dans le sens où la guérison est toujours un don de Dieu. Sauf que les Ecritures bibliques présentent la guérison comme un charisme (cf 1 Cor.12v4-11) qui doit être exercé par les croyants au nom de Jésus, et non pas demandé par les croyants à Dieu.

Et ce, d’autant plus, comme le souligne Gilles Boucomont, qu’aucune allusion à la demande de guérison ne se trouve dans le Notre Père, et qu’aucun texte biblique ne nous dise de prier pour les malades en demandant à Dieu la guérison. Même « la prise en charge des malades par la communauté et les Anciens décrite par Jacques dans son épître (ch.5v14-16) est très active, puisque dans l’onction d’huile est manifestée la guérison, pas seulement espérée. C’est une démarche active de l’Eglise, corps de Christ contre la maladie qui abîme l’un de ses membres »(3).

A l’inverse, de nombreux passages nous donnent pour instruction de guérir les malades, ressusciter les morts, purifier les lépreux, chasser les démons cf Matt.10v8 ; Luc 10v9, 17-20 ; Marc 16v15-20

Ayant « revêtus Christ », nous avons, non à intercéder ou à demander à Dieu d’intervenir à notre place, mais à exercer la prière d’autorité, laquelle est une prière où l’on va chercher sa légitimité et son autorité pour intervenir nous-mêmes sur le réel. Parce que Jésus ne nous demande pas d’intercéder pour les malades mais bien de les guérir. Pas d’intercéder pour les lépreux mais de les purifier. Pas d’intercéder pour les morts mais de les ressusciter. Pas d’intercéder pour la délivrance, mais de chasser nous-mêmes les esprits mauvais.

Soit d’agir « au Nom de Jésus » de manière significative dans la vie des gens, et de manifester ainsi cette annonce impérative que « le Règne de Dieu s’est approché ».

Encore une fois, il ne s’agit pas de nous prendre pour Dieu, en nous croyant personnellement aptes à guérir, comme s’il s’agissait d’un automatisme – il s’agit de guérir les malades au Nom de Jésus et selon la volonté de Dieu, au moment opportun, et non de manière stéréotypée. Dieu nous appelle à collaborer avec Lui (cf Marc 16v20), en nous demandant d’assumer l’autorité qu’Il nous donne, à la manière de Christ.

« Se dérober à nos prérogatives, c’est retarder la venue du Règne de Dieu, en nous-mêmes et dans ceux que nous voudrions bénir »(3).

 

 

Notes : 

(1) Cf http://leboncombat.fr/fin-marc-serpents/

(2) Cf https://florentvarak.toutpoursagloire.com/miracles-guerisons-et-marc-16-1ere-partie/

(3) Boucomont, Gilles. Au Nom de Jésus : Mener le bon combat. Editions Première Partie, 2011, pp 227-231. Du même : Au Nom de Jésus, libérer le corps, l’âme, l’esprit. Editions Première Partie, 2010.