Peut-on être chrétien et être obsédé par « la pureté de la race » ?

"Saint Matthieu écoutant l'ange lui dicter le Nouveau Testament" par le Caravage (Première version, 1602. Refusée par les commanditaires du tableau, détruit en 1945)

« Saint Matthieu écoutant l’ange lui dicter le Nouveau Testament » par le Caravage(1571-1610), peintre italien d’inspiration biblique. Première version de l’oeuvre (1602). Refusée par les commanditaires du tableau, détruit en 1945)

…. « Chrétien », c’est à dire « petit Christ », celui qui aime, suit et obéit au Christ, son Sauveur et son Seigneur.

La réponse, dans le chapitre 1, versets 1 à 16, de l’évangile selon Matthieu :

Ledit évangile « commence par une liste de noms », à l’instar du livre de l’Exode, dans l’ Ancien Testament, qui commence par un « voici les noms ».

« Elle hattoledot », elles, les générations

Il est édifiant de noter que « le début du Nouveau Testament ne part pas de zéro, à partir de Jésus, mais ressent le besoin de nommer les générations qui l’ont précédé. Ces dernières croisent David, ancêtre obligatoire du Messie, pour les juifs et les chrétiens (…)

Trois douzaines et demie de générations se succèdent dans l’espace des seize premiers vers de Matthieu, des noms d’hommes devenus des stations d’une ligne aboutissant au terminus du monde, au Messie. Au milieu de la liste, exceptionnellement et par contraste, se détachent trois femmes [étrangères]. Une est Rahab, la prostituée de Jéricho qui sauva les espions envoyés par Josué. Les deux autres étrangères au peuple du livre sont Tamar, la cananéenne, et Ruth, la moabite. Elles épousent des juifs, restent veuves sans enfants. Elles se dépensent sans compter pour rester dans la maison et dans la foi rencontrée. Puissantes de fertilité réprimée et inexaucée, elles donneront des fils à la terre et aux gens de Judas, quatrième fils de Jacob. Elles donneront des fils à la descendance du Messie.

Tamar et Ruth : deux femmes d’autres peuples entrent dans la lignée la plus sacrée et ont le très pur privilège d’être les premiers noms féminins du Nouveau Testament, avant même celui de Marie.

Le Messie qui contient en lui les semences et la concorde de peuples hostiles se déclare ainsi loin de toute pureté de sang. Deux femmes : pour enseigner que le mélange génétique n’est pas une exception, mais qu’il répond à une volonté. Deux fois : dans l’Ecriture la répétition est un sceau de confirmation [Cf Deut.19v6, 15 ; 2 Cor.13v1]….Ainsi se renouvelle la parole de l’Ancien Testament rapportée par Esaïe (1) : « Les fils de l’étranger qui s’attachent au SEIGNEUR pour assurer ses offices, pour aimer le nom du SEIGNEUR, pour être à lui comme serviteurs, tous ceux qui gardent le sabbat sans le déshonorer et qui se tiennent dans mon alliance, je les ferai venir à ma sainte montagne,
je les ferai jubiler dans la Maison où l’on me prie ; leurs holocaustes et leurs sacrifices seront en faveur sur mon autel, car ma Maison sera appelée : « Maison de prière pour tous les peuples » (Es.56v6-7. TOB).

Ruth : une étrangère au peuple de Dieu, qui se retrouve intégrée dans la généalogie du Messie et qui donne son nom à un livre de la Bible ! ("L'été ou Ruth et Booz" de Nicolas Poussin. 1660-1664. Musée du Louvre, Paris)

Ruth : une étrangère au peuple de Dieu, qui se retrouve intégrée dans la généalogie du Messie et qui donne son nom à un livre de la Bible !
(« L’été ou Ruth et Booz » de Nicolas Poussin. 1660-1664. Musée du Louvre, Paris)

Dans ce message d’accueil, le Nouveau Testament colle à l’Ancien et honore Tamar et Ruth, filles de l’étranger, en les nommant à l’entrée de sa maison.

La vie de Ruth se passe au temps des Juges (….), la période qui suit la conquête de la Terre promise mais non offerte en cadeau (….) Quand disparaît la génération du désert, témoin des colossales interventions de Dieu, manne comprise, les Hébreux se dispersent. Ils subissent les offensives des autres peuples(…).

Parmi les différents peuples qui arrivaient à l’emporter alors sur Israël, il y eut les Moabites, qui vivaient à l’est du Jourdain. Leur domination sera brisée par un téméraire attentat. Ehud, un gaucher de la descendance de Benjamin, réussira à plonger sa courte épée jusqu’à la garde dans le surabondant embonpoint d’Eglon, roi de Moab. Et il parviendra aussi à s’échapper et à appeler à l’insurrection. Pendant la révolte, dix mille Moabites tombent (…) aux gués du Jourdain[Juges 3v15-30]. Quand on lit, en ouverture du livre de Ruth, qu’une famille juive émigre en terre de Moab au temps des Juges, il faut savoir que les relations entre les deux peuples n’étaient pas cordiales. Et pourtant, la famille d’Elimélekh, une femme et deux fils, fuyant la famine de la terre de Judée, est accueillie avec générosité. Les habitants de Moab les hébergent, donnent une épouse aux deux fils. Ce peuple, malgré les deuils de la guerre, a accueilli les émigrants de la nécessité. Mais la famille d’Elimélekh porte en soi une grave faute : elle est la première, depuis la conquête de la Terre promise, à l’abandonner. C’est une désertion que les hommes de cette famille, responsables de la décision, paieront de leur vie.

Ce n’est qu’à la mort du dernier mâle que Naomi, veuve d’Elimélekh, sera libre de choisir et elle choisit vite : elle revient. Une des belles-filles moabites, Ruth, s’attache à elle et veut suivre sa belle-mère. Elle s’attache : l’hébreu emploie le verbe « davak », celui du psaume 137 (v6) : « s’attachera[tidebbak] ma langue à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si je ne fais pas monter Jérusalem sur la tête de mon allégresse ». Comme la langue au palais, ainsi Ruth s’attache à Naomi par dévouement et par entraînement d’amour pour le peuple d’Israël, pour sa foi. Les gestes qui préparent le futur partent de sentiments inexorables.

C’est une des histoires que les générations apprennent et se transmettent. Tout lecteur a le droit de se sentir héritier du tout, d’en souligner un verset, une figure. Ici, on célèbre Ruth, femme de conjonction des deux alliances, les testaments réunis pour nous dans le format Bible »(2).

 

 

Notes : 

(1) La traduction d’Erri de Luca donne : « Et fils de l’étranger prêtés à Yod pour son culte et pour amour du nom de Yod, afin d’être pour lui des serviteurs ; ceux qui observent le sabbat sans le profaner et ceux qui se renforcent dans mon alliance. Et je les ferai venir vers ma montagne sainte et je les remplirai de joie dans la maison de ma prière, leurs offrandes et leurs sacrifices sont selon ma volonté sur mon autel : car ma maison, maison de prière sera appelée pour tous les peuples »(« Comme une langue au palais ». Arcades Gallimard, 2006, p88)

(2) D’après « Comme une langue au palais », dans le recueil éponyme d’Erri de Luca. Arcades Gallimard, 2006, pp 85-91). Du même, où l’on retrouve ce commentaire de la généalogie du Messie : « Les Saintes du scandale ». Folio, 2014.

Voir aussi, sur cette généalogie : Céline Rohmer, « L’écriture généalogique au service d’un discours théologique : une lecture de la généalogie de Jésus dans l’évangile selon Matthieu », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires [En ligne], 17 | 2017, mis en ligne le 06 janvier 2017, consulté le 12 février 2017. URL : http://cerri.revues.org/1697 ; DOI : 10.4000/cerri.1697

Aucun signe

"Si vous voyez un grand canard blanc au long cou, soyez sûr qu'il s'agit...d'un cygne !

« Si vous voyez un grand canard blanc au long cou, soyez sûr qu’il s’agit…d’un cygne ! »

« L’archéologie appliquée aux Saintes Ecritures » peut nous sembler, parfois, « un exercice inutile ». Certains décident que la montagne des tables de la Loi se trouve à un endroit, d’autres la déplacent à bout de bras dans une autre localité plus adéquate et d’autres encore se disputent le sommet sur lequel se posa l’arche de Noé après le déluge. L’archéologie des hauteurs bibliques s’est engagée à grands frais dans des assignations. Mais peut-on croire que l’Ecriture ait voulu tourmenter les lecteurs avec « des énigmes géographiques » et des « chasses au trésor » ? Un Livre qui a effacé les voyelles du tétragramme du nom de Dieu (YHVH)pour que personne ne sache le prononcer n’avait aucun égard pour la curiosité des petits-fils du XXe[et même XXIe]siècle. Le Livre se moque bien d’une matière pourtant respectable comme la géographie. Si le Sinaï avait été plat, une hauteur aurait très bien pu surgir brusquement et puis disparaître, comme pour la colonne de feu la nuit, comme pour la manne tombée là seulement et pendant quarante ans. Qu’importe d’identifier une montagne ou l’espèce botanique à laquelle appartient l’arbre de la connaissance du bien et du mal (….) Il est bien prétentieux de chercher des confirmations, comme si une preuve pouvait apporter ou retrancher quelque chose(…). Les nouvelles des Saintes Ecritures obéissent à une autre loi de confirmation : avoir ou non la foi. Elles contiennent des articles qui ne peuvent se soumettre à des preuves. C’est à prendre ou à laisser, mais pas en fonction « des dernières expertises médico-légale ». Si en revanche on cherche des signes, il faut alors donner la parole [aux évangélistes, qui rapportent ces paroles du Christ] : « qu’a donc cette génération (« méchante et adultère » cf Matt. 12v39) à demander un signe ? En vérité je vous le dis, il ne sera pas donné de signe à cette génération »(Marc 9v12)(1)….si ce n’est « le signe de Jonas »(Matt.12v39). « Car, de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson, de même le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre » (v40).

Et quant aux autres, prompts à écouter les « Dieu m’a dit », qu’ils soient sûrs, s’ils voient « un grand canard blanc au long cou », qu’il s’agit….d’un cygne !(2)

 

Notes : 

(1) D’après Erri de Luca, « Aucun signe » IN « Alzaia ». Bibliothèque Rivages, 1998, pp 123-124.

(2) L’anecdote (classique) du « cygne » m’a été racontée lors de la première session du séminaire « Libérer »(novembre 2016), au temple de la Rédemption, à Paris.

« Inculture au poing » : quels sont ces clichés sur les pauvres et la pauvreté qui ne résistent pas à l’épreuve des faits ?

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant sur les pauvres et la pauvreté, par Andy Singer

« Le plus célèbre et le plus long discours de Jésus, dit « des béatitudes », se trouve dans le livre de Matthieu [ch.5] », constate l’écrivain napolitain Erri de Luca dans son récit « Sur la trace de Nives »(1). « Jésus monte sur une montagne, non identifiée, et la foule s’accroupit autour de ses pentes. Jésus aussi entraîne ses auditeurs loin des centres, des places, vers une frontière sainte. Et de là-haut, il prononce sa liste subversive des hiérarchies, des autorités qui gouvernent les choses sur terre. «Heureux les abattus de vent », tel est son cri, traduit de façon plus littérale que ce: «Heureux les pauvres d’esprit ». Il annonce la joie, qui est plus physique et concrète que la béatitude. Il utilise une expression d’Isaïe, prophète qui lui vient souvent à l’esprit. Isaïe dit: «Haut et saint moi je résiderai mais moi je suis avec le piétiné et l’abaissé de vent et pour faire vivre un vent aux abaissés et pour faire vivre un Cœur aux piétinés » (57, 15). Isaïe invente l’image de l’abaissé de vent, « shfal rùah », pour qui est humilié, opprimé, la tête penchée au point de mettre son propre souffle à ras de terre, à hauteur de poussière. «Shfal rùah» est aussi le souffle court de l’alpiniste à haute altitude. Abattu de vent : à qui souffre de cette respiration haletante appartient le royaume des cieux. Du haut d’une montagne, Jésus, avec sa liste de joies, met le monde sens dessus dessous, place en tête du classement tous les vaincus. Il le fait au sommet d’une montagne parce que c’est le point le plus éloigné du sol, le plus proche du royaume qu’il promet » et parce qu’« une montagne » est « un endroit inhabitable, d’où il faut toujours descendre ». Mais notre « discours chrétien » est-il « resté en altitude » ? Est-il « descendu dans la vallée » ? « Les derniers » sont-ils « restés à leur place », dans notre théologie ?

Voici donc un petit texte particulièrement d’actualité, qui nous invite à manifester « la culture d’honneur » à ceux qui en manquent, plutôt que de « donner plus » à ceux qui ont déjà beaucoup trop…..

Les idées reçues sur les pauvres et la pauvreté ? Elles sont légion !

Les idées reçues sur les pauvres et la pauvreté ? Elles sont légion ! Mais toutes fausses…face aux faits !

Malheureusement, et ce, alors que la campagne présidentielle française démarre, les discours anti-pauvres et anti-immigrés font plus que jamais recette. Fraude aux allocations, « assistanat », faible participation à l’impôt, violences conjugales, natalité excessive, oisiveté, pollution… A en croire les colporteurs de ces préjugés, ceux qui possèdent le moins seraient responsables de tous les maux qui frappent la société. Sauf que… faits, chiffres et études battent en brèche ces faux arguments, qui nous détournent des vraies responsabilités. L’association ATD quart monde a récemment publié un ouvrage intitulé « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté ». Basta ! s’en est inspiré, pour rappeler quelques évidences… trop souvent oubliées, nous invitant à démonter le mythe de « la France des assistés ».

En effet, face à ceux qui prétendent qu’il n’y aurait « pas de misère en France », il convient de se demander : « qui est pauvre en France ? Et pourquoi ? »
Les causes de la pauvreté sont multiples. Le sujet est complexe. Plus complexe que certains politiques ne veulent bien le dire et ne saurait être réduit au seul « chômage » ou au « cancer de l’assistanat », explication simpliste qui justifie les démantèlements des structures publiques.

Mais au fait, la pauvreté : qu’en dit la Bible ? [Plutôt que les discours et programmes des politiques, candidats à une élection] Pourquoi certaines personnes vivent-elles dans la pauvreté ? Pour mieux appréhender cette problèmatique, le SEL nous propose de découvrir toute une série de dessins humoristiques évoquant plusieurs aspects de la question à partir de la Bible. Ces dessins sont donc à voir dans leur ensemble, comme les différentes pièces d’un puzzle.

Parmi les autres autres articles à lire sur le blogue du SEL(2), celui de Jacques Hautbois, délégué du SEL, retient notre attention : selon lui, aborder la question de la pauvreté sous un angle biblique devrait nous conduire à aborder la question de l’argent et de l’économie différemment des standards de ce monde [ou dans un sens non « libéral-conservateur », dirai-je]. Ceux qui sont« conduits par l’Esprit-Saint » sont appelés à élaborer une véritable « contre-culture » (puisqu’il s’agit de « ne pas se conformer à ce monde-ci », selon Rom. 12v2) notamment dans ce domaine de l’économie et de la pauvreté.

Et« la pensée économique la plus courante dans « ce monde-ci », dite « classique » et « néo-classique », s’enracine, en fait, dans une certaine conception de l’homme : « l’homo oeconomicus », soit « un individu dont la seule motivation est la recherche rationnelle de la plus grande satisfaction au moindre coût. »
De fait, à la lumière de cette vision de l’homme, nous ne devrions plus nous étonner « que dans « ce monde-ci » croissance, concurrence, compétition occupent une telle place, parfois écrasante, se voulant exclusive ». De fait, selon Jacques Hautbois, « l’intelligence renouvelée des enfants de Dieu peut-elle adhérer à une telle conception », par ailleurs au cœur des programmes de certains des candidats déclarés à la présidentielle française de 2017 ?

Or, la Bible nous montre justement un autre modèle de société : celle des «  premiers chrétiens à Jérusalem, peu après la pentecôte (Actes 4v32, 34-35) ». « La première Eglise » est un groupe de femmes et d’hommes qui « cherchent à tisser entre elles des liens très forts et très positifs, une véritable communion ». Il y est donc question, dans ce texte, « d’un groupe social et de la question des biens matériels, de leur gestion et répartition dans ce groupe », et non d’un agrégat d’individus….
Sur une telle base, bien éloignée de « l’homo oeconomicus », le chrétien ne pourra donc pas suivre les lois de l’économie classique ou une pensée économique inspirée de M. Thatcher, pour qui « il n’y a pas de société » mais seulement « des individus »(3).  Car, justement, à l’inverse, « pour le croyant, il n’y a plus d’individus isolés mais des êtres reliés qui cherchent à élaborer un vivre-ensemble satisfaisant pour tous ; de même, il ne s’agit plus de s’abîmer individuellement dans la recherche et l’accumulation incessante de satisfactions matérielles jamais assouvies mais de vivre la simplicité volontaire et le partage. On ne pourra donc plus supporter que certains vivent dans la misère et l’on cherchera à remédier à une telle situation ».

 

 

Notes :

(1)Erri De Luca «Sur la trace de Nives ». Folio, 2013, pp.66-68.

(2) http://blog.selfrance.org/pauvrete-bible ; http://blog.selfrance.org/causes-pauvrete-bible-pourquoi ;http://blog.selfrance.org/reponse-article-cac-lutte-pauvrete

Sans oublier cette campagne de « Michée France » (anciennement « Défi Michée »)

(3) Voir « Individu, famille, communauté et société, selon Margaret Thatcher » de Stéphane Stapinsky.

Vas-y doucement

"De nos jours, on fait des ravages avec l'utilisation impropre des automobiles"(Erri de Luca). Dessin d'Andy Singer

« De nos jours, on fait des ravages avec l’utilisation impropre des automobiles »(Erri de Luca).
Dessin d’Andy Singer

« Avec une mâchoire d’âne, j’ai tué mille hommes ». C’est le résultat éclatant et un peu fanfaron proclamé par Samson après avoir abattu tout seul une quantité démesurée de Philistins (Juges 15v16). Ce morceau d’anatomie n’a jamais servi dans un autre combat. Samson rend célèbre l’avènement de l’arme impropre. Avant lui, on sait qu’un autre homme valeureux, Samgar, armé d’un aiguillon à boeufs, avait abattu six cents Philistins, d’après le livre des Juges (3v31)…..

De nos jours, on fait des ravages avec l’utilisation impropre des automobiles. Ainsi, ces récits édifiants prennent tout à coup une valeur de conseil : vas-y doucement. Ne te transforme pas en mâchoire d’âne mort [en aiguillon à boeufs]. Bon voyage »(1).

Et un jeu pour la route : ce célèbre chauffard de l’Ancien Testament a fait au moins deux victimes, sinon trois. De qui s’agit-il ? Bon courage !

Sur ce, Pep’s café le blogue va prendre une pause durant l’été, avec quelques publications (très) irrégulières. Retour « normal » prévu fin août-début septembre.

 

 

Notes :

(1) D’après Erri de Luca. Vas-y doucement IN Alzaia. Rivages, 2002 (Rivages poche/Petite bibliothèque), pp 221-222.

 

« Au nom de Dieu »

Et si les croyants refusaient de se laisser instrumentaliser ?

 

Pour Erri de Luca – dont les propos prennent une nouvelle actualité, « aucune guerre récente de notre Méditerranée n’a tenu le nom de Dieu à l’écart de ses prétextes. Il est invoqué par celui qui se fait exploser dans un autobus en Israël, par les égorgeurs de femmes en Algérie, par les trois parties de la Bosnie en guerre, en Tchétchénie, en Irlande… »(1). Plus récemment, par l’Etat islamique en Syrie, en France ou aux Etats-Unis (2).

« La modernité consiste précisément dans ce besoin d’une justification de Dieu », remarque encore Erri de Luca. « A la fin d’un siècle de guerres athées qui ont montré la suprématie des démocraties sur les tyrannies, de nouvelles guerres veulent prouver la suprématie d’un autel sur un autre. Plutôt que de croire en Dieu, les nouveaux guerriers au nom de la foi pensent que c’est à lui de croire en eux, en leur confiant certaines de ses missions expéditives ».

A ce sujet, les chrétiens, témoins de Christ, et censés être « lumière du monde » et « sel de la terre »(Matt.5v13-14), devraient être ceux qui rappellent les Paroles et commandements de Dieu. Notamment ce qui est écrit « sur le premier volet des deux tables » de la loi : « Tu ne soulèveras pas le nom de l’Eternel ton Dieu pour l’imposture »(3).

Erri de Luca explique que « le verbe « nasà » précise qu’on soulève le nom de Dieu chaque fois qu’on le prononce, et qu’on en porte tout le poids(4). Celui qui le hisse sur des armes doit assumer en plus le poids d’un blasphème à des fins de massacres ». C’est là « un tort irréparable, sans rémission pour la divinité. Profanée pour soutenir le faux, c’est un blasphème sans rachat. Comme dans toutes les guerres faites au nom de cette divinité(5).

Témoins fidèles et vrais, nous devrions refuser toute instrumentalisation de la foi, qu’elle soit « religieuse » ou « politique »(6), et refuser «  l’abus de confiance ». Nous devrions être connus comme « parlant bien » de Dieu, à l’instar de Job (de l’aveu même de Dieu, cf Job 42v7-8) qui a su dire « tu » à Dieu, de ce « tu » effronté et familier, de ce « tu » pronom de la révélation et donc de la relation entre créatures et créateur. Nous devrions être aussi connus comme ceux qui dénoncent et refusent le « tu » qui veut impliquer Dieu dans les aversions, les injustices, les rancunes(7). Contre ce type d’abus, « le simple lecteur des Saintes Ecritures » (tel Erri de Luca)saura répondre par le verset 12 du psaume 39 de David : « car je suis un étranger chez toi ». Nous habitons en effet cette terre, « comme la vie et comme la foi elle-même, à titre de prêt et non de propriété »(7). Refusons donc cet esprit « du propriétaire », qui se donnerait des droits sur la vie d’autrui, mais cultivons plutôt « l’esprit d’appartenance ». Soit la conscience d’appartenir à quelqu’un d’autre de plus grand, qui nous a créé à son image. Ce « plus grand », le seul véritable propriétaire de toutes choses, nous met à disposition ce qu’il a créé et nous en confie la bonne(juste et sage) gestion, dont nous aurons à rendre compte devant Lui, sachant que ces biens ne sont pas inépuisables et que nous ne sommes que « de passage » et « locataires », sur la terre.

 

Notes :

(1) « Au nom de Dieu » IN « Alzaia ». Bibliothèque Rivages, 1998, pp 99-100.

(2) Sur l’Etat islamique, voir : http://www.thegospelcoalition.org/evangile21/article/9-infos-au-sujet-de-letat-islamique-que-tout-chretien-devrait-savoir . Sur les derniers attentats revendiqués cette semaine par ce groupe : un couple de policiers assassiné à coups de couteau par un dihadiste à leur domicile, dans les Yvelines ; l’attaque meurtrière d’une boîte de nuit LGBT à Orlando(USA) par un autre jihadiste, se réclamant de Daech.

(3)Ou pour « trumper », dirait-on aujourd’hui. Comme le souligne très bien Erri de Luca dans un autre ouvrage, « Et Il dit » : « rien à voir avec la version où on lit : tu ne nommeras pas en vain »(op. cit., p63).

(4) « Tu ne soulèveras pas le nom » : il s’agit d’appeler la divinité comme garant d’un témoignage et d’affirmations…. ». Or, l’on ne saurait oser « soulever ce nom pour soutenir une imposture (…)car n’absoudra pas l’Eternel celui qui soulèvera son nom pour l’imposture [Lashàue], pour l’imposture, dit l’hébreu, rien à voir avec en vain. On le comprend bien grâce à une autre ligne : tu ne répondras pas en témoin pour l’imposture(Lashàue) contre ton prochain » cf Deutéronome/Devarim 5v20 (Erri de Luca. Et Il dit. Gallimard, 2012, pp63-65)

(5) Erri de Luca. Et Il dit. Gallimard, 2012, p64.

(6) Sur ces types d’instrumentalisation, voir la note de blogue de Patrice de Plunkett : « Un jihadiste fait un carnage dans un night-club ? Des médias incriminent la religion catholique. Un  jihadiste poignarde un officier de police et sa femme ?  La droite et gauche incriminent la CGT (parce qu’elle a diffamé la police lors des manifestations sociales) ! Voilà le chaos mental. Il sévit aussi dans d’autres domaines… Dans son discours du 8 juin, M. Sarkozy vitupère le « communautarisme » dont il donne trois exemples en vrac : »cette poignée d’islamistes qui prennent en otage un quartier », « ces gens du voyage qui bloquent scandaleusement une autoroute », et… « ces casseurs qui bloquent une loi de réforme du marché du travail ». Pour compléter l’amalgame, M. Sarkozy entonne le refrain de la France-fille-aînée-de-l’Eglise (formule ne datant que du XIXe siècle), et proclame : »ici c’est un pays chrétien ». Slogan creux, puisque 95% des Français de 2016 ignorent le contenu de la foi chrétienne ! Faire référence à Jehanne et aux Rogations pour orner un discours antisocial, mêler la religiosité et les manoeuvres politiciennes, prétendre faire du catholicisme l’annexe d’un parti, c’est donner des armes aux cathophobes… Qu’on ne s’étonne pas de lire ensuite des tweets qui exhalent un désir de violence contre le chrétien croyant. Ceux qui haïssent le christianisme et ceux qui veulent s’en servir sont jumeaux (alors qu’ils prétendent se combattre) »

Et celle du sociologie Sébastien Fath, appelant à « un devoir de clarté. Directe et pédagogique », face à « l’effroyable tuerie d’Orlando », pour « faire barrage aussi bien à ceux qui « noient le poisson » (confusion) qu’à ceux qui « jettent de l’huile sur le feu » (surenchère) ». Ainsi, « quand Trump veut interdire aux musulmans l’accès au sol américain, et que Sarkozy exalte en France les « moeurs chrétiennes » (sic), ils entrent tous deux dans un piège, font exactement ce que Daech veut qu’ils fassent. Ils font des distinctions selon les citoyens en fonction de leur passé ou de leur religion, encouragent la catégorisation et la relégation des minoritaires. Ils nourrissent, sans même s’en rendre compte (?), le jeu des ennemis de la liberté, entrent dans le « piège Daech »(…) et alimentent des ferments de guerre civile ».

Dans un autre billet – remarquable –#JeSuis #JeSuis … tout seul,  le naturaliste catholique « Phylloscopus » commente ainsi : « Deux attaques en deux jours ; qu’importe qu’elles aient touché deux pays distincts, qu’importe qu’il y ait derrière une initiative solitaire vite récupérée ou la force d’un réseau ; les réponses sont les mêmes : gesticulations, peur et recherche de coupable idéal ». En attendant, « le problème avec ces « Je suis Untel » qui, désormais, ne signifient plus que « Je suis en larmes pour Untel ». « Je suis » surtout planté tout seul sur ma chaise, dans le noir, et j’ai peur. Et nous avons beau arborer chacun sur notre profil le même filtre hâtivement programmé par Facebook, chacun de nous est enfoncé seul dans sa peur ».

Sinon, un bel exemple d’instrumentalisation de la foi par le politique est donné par le roi Jéroboam en 1 Rois 12v26-33, 1 Rois 13v33 et ss (Lequel Jéroboam « consacrait prêtre des hauts lieux…quiconque en avait le désir »)

(7)Erri de Luca. « Au nom de Dieu » IN « Alzaia », op. cit., p 100.

Ascension

Ascension de Jésus, par John Singleton Copley (1775)

Ascension de Jésus, par John Singleton Copley (1775)

Le livre des Actes des Apôtres, dans le Nouveau Testament, « commence avec le dernier éloignement de Jésus, son élévation au ciel(1). Jésus a continué à apparaître aux siens durant quarante jours et Luc, dans son évangile, tient à nous écrire qu’ils le virent vivant, donc non pas comme une vision, mais dans sa plénitude physique(2). C’est la belle promesse de la résurrection : qu’elle restitue les formes concrètes, que les sens en soient les témoins.

De ce jour d’adieu, après lequel Jésus ne devait plus apparaître à ses apôtres, il reste écrit un bref dialogue en ouverture du livre des Actes des Apôtres ; deux répliques seulement, mais essentielles. Certains demandent à Jésus si le moment du royaume d’Israël est proche, celui qui marque le temps final du monde. En réponse, ils obtiennent un refus, car il ne leur appartient pas de connaître ce temps-là. En revanche, ajoute Jésus, c’est à eux que revient la force de devenir ses témoins dans le monde. Jésus enseigne ainsi qu’il est vain de s’interroger sur les temps de l’échéance de la confection du monde, il est vain de chercher dans les Saintes Ecritures ou ailleurs, dans les livres d’astronomie, sa date d’extinction. De nombreuses prévisions d’apocalypse ont été tentées, mais il ne nous appartient pas de connaître le terme de l’histoire. Il appartient à l’homme, s’il a la foi, de devenir témoin auprès des autres de la nouvelle sacrée[« l’Evangile »]. Et de sentir dans cette foi la force d’accomplir ce devoir [ou cette mission]. Et pour écarter morgue et orgueil, qu’il sache[ce témoin]que cette force[ou cette puissance(3)] vient d’en haut et non pas d’eux-mêmes, qu’elle leur a été donnée par grâce et non par mérite.

Au terme du bref entretien, les apôtres le voient se hisser au-dessus d’eux et flotter en l’air pour disparaître dans un nuage. Ils ne voient pas plus loin, les sens ne vont pas plus loin, ni les leurs, ni les nôtres. Plus loin, il y a seulement la foi et cette force[cette puissance]qui descend d’en haut, saisit une personne et la lance dans le monde pour raconter.

Tel est le témoin direct, celui qui vient au nom de Dieu ». Mais les autres ? « Tous ceux qui n’ont ni force ni foi » ? Ils « peuvent du moins reconnaître dans ces personnes l’empreinte digitale, la trace du soulier de Dieu. Alors, même celui qui a du mal avec le ciel peut devenir un témoin indirect. Même s’il n’a pas vu Jésus se hisser dans les airs, il peut dire qu’il a vu la force de la foi descendre dans un de ses semblables. Il peut dire qu’il a vu la nouvelle dans un autre. »(Erri de Luca. Ascension IN Noyau d’olive. Folio, 2012, pp 36-38)

Nous-mêmes, ayant à la fois « la foi et la force », et qui n’étions pas présents, pouvons témoigner : « Jésus ? Nous « l’aimons sans l’avoir vu et nous croyons en Lui sans le voir encore, nous réjouissant d’une joie ineffable et glorieuse »(1 Pie.1v8). D’autant plus qu’il « viendra de la même manière » qu’il a été vu s’en être allé au ciel »(Actes 1v11)

 

Notes : 

(1) Lire le récit en Actes 1v1-11, livre dont Luc est également l’auteur.

(2) Résurrection sans laquelle « notre foi est vaine » cf 1 Cor.15v1-18. Voir aussi Luc 24.

(3) Cette « force » ou cette « puissance » est en réalité une personne divine : le Saint-Esprit(Actes 1v8, cf Jean 14v1616)

Le Psaume 126 et sa « rime secrète »

Jésus est venu pour libérer les captifs et pour réveiller ceux qui dorment... (Image du blog "Ze Bible")

Jésus est venu pour libérer les captifs et pour réveiller ceux qui dorment…
(Image du blog « Ze Bible »)

En ce moment, j’entends pas mal parler de « coma »(dans le, sortir du), autour de moi. De « coma » au sens propre, comme au sens figuré.

Et comme par « un fait exprès », lundi matin, je me sens poussé à relire « Alzaia »(1) d’Erri de Luca, un recueil dont j’ai déjà parlé. Et je tombe sur ce texte intitulé « rime secrète ». Commenté par l’auteur napolitain, cela donne :

« Le premier vers du psaume 126, un des quinze dits « des montées »(ou « des degrés »), est en hébreu un soufflet pulmonaire. Les pèlerins montent à Jérusalem rythmant leur respiration sur ces mots[pardon par avance pour la prononciation] : « Beshùv Adonài et shivàt Tsion »(quand Adonài ramena les captifs de Sion), « hayinu keholemim » (« nous étions comme ceux qui songent » ou « qui rêvent »).

Adonaï est un des noms de Dieu, Sion est Jérusalem. « Keholemim » (comme ceux qui rêvent) est une expression unique dans les Saintes Ecritures. on sait qu’en hébreu les mots ont aussi une valeur numérique, car chaque lettre est aussi un chiffre. Le chiffre de « comme ceux qui rêvent » est le même que « Pessah », Pâque. L’identité entre les deux mots est une rime secrète, une coïncidence voulue. Elle enseigne que le retour des prisonniers à Sion est élevé au même rang de solennité que la Pâque et chaque Pâque est une libération. Celui qui, le jour de cette commémoration (prochaine), récite, lit ou seulement effleure ce psaume(2), se trouve parmi ceux qui montent à Jérusalem ». Il est « comme ceux qui rêvent »[à moins qu’il ne soit comme ceux qui sortent d’un « long sommeil »…ou d’un coma prolongé], qui n’arrivent pas à croire qu’ils sont à nouveau sur le chemin de la maison », comme certains émigrants « de retour d’une longue déportation économique à l’étranger ».

Et Erri de Luca de noter que le Seigneur Jésus-Christ s’est « immolé » à « cet anniversaire de libération »(1 Cor.5v7), Lui (je précise) »l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde »(Jean 1v29), et qui a accompli « cette parole de l’Ecriture » : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur brisé ; pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés, Pour publier une année de grâce du Seigneur. »(Luc 4v18-19). Lui qui a également réveillé les morts, comme ceux qui dorment(Luc 7v11-16, 8v52-55 ; Jean 11v43), et dont on s’apprête à célébrer, non pas tant sa mort, « pour nos péchés », mais sa résurrection, « pour nous rendre justes »(Rom.4v25).

 

 

Notes : 

(1) De Luca, Erri. « Rime secrète », IN « Alzaia ». Bibliothèque Rivages, 1998, pp 163-164.

(2) Chanté, cela peut donner :

(« Shir Ha’amalot ». Music by Sheli Myers & Yochai Bar-David
Lyrics based on Psalm 126. From the album « Yigdal Adonai » from Shemen Sasson feat. Sheli Myers)

Défi apologétique : comment répondriez-vous à Erri de Luca, au sujet du pardon ?

Erri de Luca, un écrivain qui entretient un rapport paradoxal avec la foi et les Ecritures

Erri de Luca, un écrivain qui entretient un rapport paradoxal avec la foi et les Ecritures

Chères lectrices, chers lecteurs, voici un petit « défi apologétique » :
Que répondriez-vous, au sujet du pardon, à l’écrivain napolitain Erri de Luca, actuellement l’un des écrivains les plus lus au monde, qui se déclare non pas « athée », mais « comme quelqu’un qui ne croit pas », et qui vit un rapport particulier avec les Ecritures (qu’il lit « dans le texte », notamment l’hébreu biblique) ?
L’idée étant d’inviter chacune et chacun à (faire) réfléchir très sérieusement aux façons pertinentes de répondre aux interrogations/doutes de nos contemporains, et ce, dans le respect de leur personne.

En 2003, Erri de Luca déclarait, lors d’un entretien(1) : « Je ne suis pas croyant, parce que je n’ai aucune possibilité d’avoir à faire avec le pardon, ni je n’admets d’être pardonné, ni je ne peux pardonner, mais je peux oublier, oui, ça m’arrive et j’oublie, j’oublie souvent et c’est un pardon mineur, c’est un pardon biologique, mais je ne peux pas admettre le pardon parce que le mal est inextricable, on ne peut pas l’annuler, c’est fait… Tout ce que l’on peut faire, c’est se pardonner à soi-même: se promettre que le moment où l’on se retrouvera dans la même circonstance on ne fera plus la même chose, quand dans la même circonstance on comprend qu’il y a une variante possible ; c’est un peu la fin de Trois Chevaux, là, il y a le livre au lieu du pistolet, de l’arme, il y a une autre possibilité de faire face à la même circonstance. Il y a cette histoire d’un rabbin polonais qui voyageait vers Varsovie afin de tenir un grand discours dans la synagogue. Il était un grand savant mais venait d’un pays très pauvre et il voyageait en troisième classe, vêtu comme un paysan. D’autres Hébreux dans le même wagon se moquaient de lui, de ce pauvre. Lorsqu’il arrive dans la synagogue, il est accueilli en grand honneur, il fait son discours et les Hébreux du train s’approchent de lui pour lui demander pardon pour leur attitude et il leur répond : « Je vous pardonnerais volontiers, mais vous devez demander pardon à celui du train, pas à moi, c’est lui que vous avez offensé. » Cela signifie que dans la même situation, il ne faudra pas avoir la même attitude. C’est la seule chose possible, la seule façon d’avoir le pardon de celui du train. Le pardon n’existe pas, il existe la possibilité d’oublier si tu as subi le mal et la possibilité de ne pas le refaire si tu l’as fait. Les religions disent le contraire, il faut bien dire le contraire, mais je n’y arrive pas, c’est pour ça que je ne suis pas religieux ».

Qu’en pensez-vous ? Comment répondriez-vous à Erri de Luca sur le pardon ?

Selon Guillaume Bourin, du blogue « Le bon combat », que j’ai sollicité à ce sujet, mais qui a du décliner, une clé serait de « travailler sur la définition du pardon, car visiblement nous n’avons pas la même que celle de ce monsieur ».

Mais voici la contribution d’Anthon, chrétien évangélique et fidèle lecteur/abonné du blogue, et que je remercie pour avoir été le premier à relever le défi :

« Je ne connais pas Erri de Luca (ou très peu, au travers de ton blog notamment) mais si l’on s’en réfère à son entretien avec Irène Fenoglio (Cf. ton lien) il ne lit pas beaucoup et le peu qu’il lit se cantonne à l’A.T.
On peut donc en conclure, qu’il a « occulté » le Christ et tout ce que le N.T nous apprend sur Lui. Or, sans le Christ et son enseignement, difficile, voire impossible, d’accéder à Dieu (Jean 14 : 6). De fait, son discours frappe par l’absence de référence à Dieu. Étonnant, du reste, pour quelqu’un dont la (quasi seule) lecture quotidienne est celle de l’ A.T ?!
Sans cette référence à Dieu, la notion de pardon, devient donc subjective et chacun peut en donner sa définition et/ou conception. Je peux pardonner ceci mais pas cela, de telle manière (en oubliant comme dit E. de Luca) en fonction de telle circonstance plutôt que telle autre, etc.
Pour le croyant, le pardon est avant tout, le moyen de se rapprocher de son Créateur. Comme l’exprime si bien David :
« Je t’ai avoué ma faute,
Je n’ai plus caché mes torts,
J’ai dit : je reconnaîtrai devant l’Éternel les péchés que j’ai commis.
Alors tu m’as déchargé du poids de ma faute. ».

Cette repentance nous permet d’obtenir le pardon de Dieu et d’entrer dans cette nouvelle relation par la foi en l’œuvre du Christ à la croix.
Sans ce pardon de Dieu, l’homme reste livré à lui-même en proie à ses propres conceptions philosophiques et existentielles.
A la période de son entretien avec I. Fenoglio, De Luca lisait Esaïe …. Si sa lecture est attentive, il s’apercevrait pourtant – entre autres – que l’Éternel est le Créateur unique et souverain de notre histoire. Histoire qui aura ici bas une fin et dont le Christ est un acteur principal :
« Il adviendra en ce jour là que le descendant d’Isaïe se dressera comme un étendard pour les peuples, et toutes les nations se tourneront vers lui. Et le lieu où il se tiendra resplendira de gloire ». Esaïe 11 : 10
Par ailleurs, le livre d’ Esaïe relate le sort dramatique de ce peuple d’ Israël et de Juda qui se détourne de Dieu. A cet effet, le péché le plus souvent dénoncé par Esaïe est l’orgueil, l’autosuffisance de l’homme qui compte sur ses seuls moyens et prétend pouvoir se passer de Dieu.
Enfin, je recommanderai à De Luca de méditer longuement sur l’incontournable chapitre 53 du même livre qui nous décrit – et de quelle manière – l’œuvre expiatoire du Christ, venu pour endurer à notre place le châtiment du péché, puis ressusciter pour nous procurer le pardon de Dieu.
Mais voilà, il y a un préalable au pardon, c’est la reconnaissance du péché ! Comme l’a écrit Lord David Cecil : « le jargon de la philosophie du progrès nous a appris à penser que l’état sauvage et primitif du l’homme était derrière nous … mais la barbarie n’est pas derrière nous, elle est en nous » (« Jésus, une royauté différente » p 105 – Timothy Keller).
Passage terriblement d’actualité ….

Pour terminer, voir le magnifique reportage « les mystères de la foi » ( Dans les yeux d’ Olivier) et notamment les 5ères minutes où l’on voit ce couple de chrétiens dont le fils de 19 ans a été abattu froidement et sans raison par un vigile.
Le processus de pardon décrit par le couple est extraordinaire et il exprime tout le contraire de la pensée de De Luca, sur le sujet. Ici point d’oubli, mais pourtant, une vraie libération et la vraie expression de miséricorde divine !! Je conseillerai même à De Luca de regarder l’ensemble des épisodes, car une fois n’est pas coutume, on a un beau et honnête reportage sur la foi chrétienne, sans a priori ».

Merci, Anton, pour cette réflexion !

Personnellement, j’ai bien aimé la façon dont notre contributeur a rattaché le problème du pardon à la connaissance personnelle de Dieu. Justement, un autre « verrou » empêche Erri de Luca de croire : cette incapacité, pour lui, de « s’adresser directement à Dieu »(de « tutoyer » ou d' »interpeller » Dieu, à l’instar de Job, et donc de prier). D’autre part, un article de Nicolas Bonnet(2) en rapport avec cet auteur « en mal de la foi » nous apprend que De Luca se définit négativement comme « quelqu’un qui ne croit pas ». C’est un agnostique qui refuse la dénomination d’athée. Néanmoins, il affirme attacher « de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur ». Il se proclame sans ambiguïté « incroyant » mais se dit aussi mû par « l’aiguillon du manque » et l’insatiable soif de sens que nulle explication ne saurait combler.
De fait, il me semble que, à défaut « de connaître Dieu personnellement », et de lui parler directement, Erri de Luca parle tout de même de Dieu, livrant de magnifiques exégèses sur les noms ou le rire de Dieu (ex : « nous sommes » ou « rire », dans « Noyau d’olives » – relayés sur notre blogue). D’autre part, l’on peut relever dans le parcours exégétique de l’écrivain un glissement progressif de l’Ancien au Nouveau Testament. Si la référence aux Évangiles est pratiquement absente de ses premiers écrits, elle devient majoritaire dans ses dernières publications (voir, par exemple, « les saintes du scandale », qui s’intéresse aux cinq femmes présentes dans la généalogie du Messie, et bien d’autres méditations dans les recueils « Première heure », « Noyau d’olive »…).

Et vous ? Qu’en pensez-vous ? Vous pouvez nous partager vos réflexions en commentaire, au pied de l’article, ou même, nous faire parvenir votre propre contribution pour enrichir la discussion. Au plaisir de vous lire !

 

 

Notes :

(1)Source : Irène Fenoglio, «« Je ne suis pas un écrivain, je suis un rédacteur de variantes »», Item [En ligne], Mis en ligne le: 09 mars 2009. Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=418000 .

(2) Nicolas Bonnet, « Erri De Luca, en mal de la foi », Cahiers d’études italiennes [En ligne], 9 | 2009, mis en ligne le 15 janvier 2011, consulté le 25 novembre 2015. URL : http://cei.revues.org/200

« Pas nécessaires »

Chacun est une pièce unique. Nul ne peut être remplacé.

Chacun est une pièce unique. Nul ne peut être remplacé.

Vous connaissez sans doute la boutade : « nous sommes tous nécessaires, mais nul n’est indispensable ».

En réalité, il se peut que ce soit l’inverse qui soit vrai, comme le croit Erri de Luca : « chaque individu est un don, un ajout non nécessaire, qui ne vient pas combler une case vide, mais enrichir tous les êtres. Une vie est cet excès de la nature, exagération retentissante d’une offre non nécessaire et pourtant irremplaçable. Chacun est une pièce unique, exceptionnelle, dont la fin est un total gaspillage, sans remède, sans substitution, sans dédommagement. Nul ne peut être remplacé. Le monde avance à force de dons et de dissipations, de cadeaux retentissants et de brusques effacements, d’excès et de manque. Ce n’est pas un système équilibré donner/avoir, il est fourni sans contrepartie. Nul n’est nécessaire, chacun est indispensable »*.

« Non nécessaires » et parfaitement « dispensables » étaient les attentats meurtriers du vendredi 13/11/15 qui ont provoqué un effroyable gâchis et causé un énorme gaspillage en vies humaines. Des vies indispensables, que nul ne pourra remplacer dans ce monde privé du don de leur existence-de la leur entre toutes les autres*.

Jésus-Christ, qui est venu dans ce monde, « non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour plusieurs »(Marc 10v45), et qui a « le pouvoir de donner(librement) sa vie, et de la reprendre »(Jean 10v18)a pris ce risque du don total « sans retour », « sans dédommagement », ou presque**. « Car Christ, alors que nous étions sans forces, au temps convenable, est mort pour des impies. Car à peine pour un juste quelqu’un mourra-t-il(…)Mais Dieu constate son amour à lui envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore pécheurs, Christ est mort pour nous »(Rom.5v6-8)

Un risque indispensable qu’Il devait prendre pour nous sauver.

 

Note :

*D’après « Pas nécessaires » d’Erri de Luca IN Alzaia. Payot et Rivages, 1998, pp 127-128

**Sachant qu’« il y a de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de repentance » !(Luc 15v7)

Ce « trouble de la perception » appelé « indifférence »

"Indifférence" : trouble de la perception, empêchant de distinguer la réalité de la mise en scène... Par Andy Singer

« Indifférence » : trouble de la perception, empêchant de distinguer la réalité de la mise en scène…
Par Andy Singer

Notre société souffre terriblement de ce mal moderne qu’est l’indifférence.

Mais qu’est-ce que l’indifférence ? Erri de Luca* le définit comme étant « l’incapacité de distinguer les différences ». Il ne s’agit donc pas d’un « je-m’en-foutisme face au monde, mais plutôt (d’un) trouble de la perception qui empêche de distinguer la différence entre réalité et mise en scène. On assiste, inerte, à un acte de violence, à un malheur, car on croit assister gratis à une représentation où l’on est tenu d’agir en spectateur. On n’a jamais vu personne dans le public sauter sur scène pour empêcher Othello** de tuer Desdémone. Celui qui se croit spectateur profite du spectacle.***

L’indifférence est un dérangement opposé à celui de Don Quichotte**** qui s’immisçait dans les affaires et les malheurs des autres. Lui aussi distinguait mal la réalité, souffrant pourtant d’interventionnisme extrême. Il fait même irruption dans un théâtre de marionnettes, saccageant les pantins qu’il prend pour ses ennemis. Il confond spectacle et réalité, il ne se contente jamais d’être spectateur. En écoutant les nouvelles télévisées, il faudrait se rincer les yeux avec le collyre fébrile de Don Quichotte. Se sentir un peu moins spectateur, un peu moins membre d’une « audience », un peu plus membre d’une chevalerie errante, erronée et irritable. »

La vie de Rees Howells, celui qui était "sur la brèche"

La vie de Rees Howells, celui qui était « sur la brèche »

« Indifférent » et « spectateur », Rees Howells ne l’était nullement. Ce mineur, qui a connu le réveil de 1904 au Pays de Galles, a vécu « en simple radical », au service exclusif du Seigneur Jésus-Christ. Un « exemple », inspiré par la vie de Georges Müller, pas forcément à imiter tel quel, mais sa foi et sa consécration, si(cf Hébr.13v7). Atteignons-nous ce standard de Dieu ? Pour ma part, je suis loin d’être « arrivé »….

Mais lisez l’histoire de cet homme qui s’est tenu « sur la brèche »***** en tant que fidèle intercesseur, et vous connaîtrez ce que signifie réellement « mes pensées ne sont pas vos pensées »(dit le Seigneur, cf Es.55v8), et en quoi le péché est « manquer le but » de Dieu. Rees Howells ne s’est pas rincé les yeux « avec le collyre fébrile de Don Quichotte », mais avec celui recommandé à toute personne se croyant croyante (Apoc.3v17-18). Bien qu’il ne semblait pas en avoir besoin, à vues humaines, du fait de sa piété, il dut (pour prétendre être « un chrétien » véritable)passer « par la nouvelle naissance(Jean 3v3), et fut formé « à l’école de Dieu », d’une manière particulière. Autant d’étapes le préparant à son appel-tout aussi particulier – d’intercesseur.

Notre façon de prier, et d’intercéder, témoigne peut-être de notre façon d’être et de vivre en ce monde : sommes-nous « spectateur » ou « acteur » ?

Car, apprenons-nous dans ce récit de la vie de Rees Howells, le secret de l’intercession est de « sortir de sa zone de confort » : il est dans l’identification de l’intercesseur à ceux pour lesquels il prie(cf ch.8 : « les clochards »), la souffrance et l’autorité. A ce sujet, Rees Howells a connu « ses plus belles victoire spirituelles » (tel libérer des alcooliques de « l’homme fort » cf Marc 3v27)par la seule intercession, en s’appuyant sur la promesse de Jean 15v7. Une promesse sans limites, mais dont l’accomplissement dépend de « la ferme position » de l’intercesseur par rapport au Christ, soit de l’obéissance à son commandement de « demeurer en Lui ». Et soit de « permettre au Saint-Esprit de vivre en nous la vie que le sauveur aurait vécue s’il s’était trouvé à notre place »(cf 1 Jean 2v6).

Christ est le modèle parfait de l’intercesseur(Es.53v12 ; Hébr.2v9, 5v8-15 ; 2 Cor.5v21, 8v9) : bien qu’étant actuellement au ciel, à la droite de Dieu(Eph.1v20-21 ; Hébr.1v1-4 cf Philip.2v1-11), il n’est pas non plus « spectateur » mais bien toujours « acteur »(Marc 16v19-20), en tant que notre « souverain sacrificateur »(Hébr.4v14). Il n’est « pas incapable de compatir à nos faiblesses », puisque, sur terre, il s’est identifié à nous, « éprouvé et tenté comme nous, à part le péché »(v15). Il s’est mis au même niveau que les personnes qu’il voulait toucher, en vivant avec eux, parmi eux, et en se donnant pour eux(Jean 1v9-14 ; 10v11-18). Pleinement homme, tout en étant pleinement Dieu, Il a pu être pleinement notre représentant(Hébr.9v15, 12v24 ; 1 Tim.2v4-6.

 

Etant « son corps »(Eph.1v22-23 ; Col.1v18 ; 1 Cor.12v27…), ferions-nous moins ?

 

 

 

Notes :

* « Indifférence » d’Erri de Luca. IN Alzaia. Rivages et Payot, 1998(Bibliothèque rivages), pp 95-96.

** Dans la pièce éponyme de W. Shakespeare

*** Et il veut en avoir pour son argent….

**** Personnage du roman éponyme de Cervantes.

***** « Sur la brèche », de Norman Crubb. CLC, 1979. Une lecture bouleversante, faite en deux jours cette semaine (pour la première fois sur kindle-qui est moins pratique qu’un « vrai livre » !), et qui m’a permis de prendre « un peu mieux » conscience des enjeux de l’intercession.