« Intégration biblique » dans les écoles chrétiennes : quelles finalités ?

L’école est le lieu où l’on apprend à penser (…) par soi-même, non seulement pour devenir un être responsable et autonome mais aussi pour ne pas être fataliste face aux « horreurs » de notre histoire passée ou présente, que « le petit d’homme » va découvrir peu à peu en s’ouvrant au monde réel.

L’une des questions que la plupart des personnes (chrétiennes ou non-chrétiennes) posent à Renaud (1) concerne l’enseignement de la Bible et la place de Dieu dans son enseignement et dans sa salle de classe. Une question tout à la fois primordiale pour lui et complexe, sur laquelle il revient régulièrement pour tenter « de la formuler, de la comprendre, et de l’approfondir ». Il a d’ailleurs écrit à ce sujet un article intitulé « l’intégration biblique » dans les écoles chrétiennes, paru le 09 février 2018 sur Le Bon Combat et dans lequel il tente de nous expliquer ce que l’intégration biblique n’est pas, tout en proposant des pistes pour nous aider à mieux discerner, en pratique, ce qu’elle pourrait être véritablement.

Voici quelques réflexions suscitées par son article. L’enjeu étant d’anticiper les écueils à éviter lorsque nous abordons la question de l’intégration biblique dans les écoles chrétiennes en particulier, ainsi que la question de la finalité de telles écoles (qui sont avant tout des écoles, ne l’oublions pas) en général :

Ainsi, Renaud estime que « Les matières académiques viennent en renforcement du temps biblique pour qu’ils apprennent à véritablement connaître qui il est. Il faut donc toujours partir de Dieu et rechercher les principes bibliques qui se trouvent derrière chaque matière scolaire. Pourquoi étudions-nous l’histoire ? Parce que Dieu est le Dieu qui agit par le biais de sa Providence au milieu de l’histoire des hommes. Il est le Dieu trinitaire qui s’est incarné et qui, à un moment bien précis, est carrément entré dans notre histoire. Pourquoi faire de l’art plastique ? Parce que Dieu est celui en qui se trouve la beauté absolue. Cette beauté qui se reflète dans la diversité de sa Création et dans les instructions qu’il a données à Salomon pour la construction du Temple, etc ».

Si l’on admet l’axiome comme quoi « Tout vient de Dieu », ce que je partage personnellement mais qui ne sera pas le cas du lecteur non croyant par exemple, je rejoins l’idée qu’étudier les matières académiques permet de « connaitre » Dieu. Et je dirai même plus : « aimer » Dieu (il serait d’ailleurs bon d’expliquer ce que veut dire « connaitre » au sens biblique mais la place nous manque pour le faire ici). Mais ce que je veux surtout souligner, c’est que les études académiques n’ont pas cet unique but. Elles ont aussi pour but de connaitre le monde dans lequel l’homme vit au passé, présent et futur : le monde physique, géographique, politique, pour s’émerveiller, certes, mais aussi pour mieux le préserver.

Elles ont aussi pour but de se connaitre soi-même – sur le plan physique, psychique, psychologique, « pour naître de nouveau », mais aussi devenir un homme ou une femme responsable, bienheureux – et de connaitre les autres dans toutes leurs diversités personnelles et culturelles, pour devenir un être socia(b)l(e) capable de s’adapter, d’aller à la rencontre de celui qui lui semble étranger, en vue d’être un facteur de changement tout au long de sa vie.

D’autre part, si l’on admet encore que le but principal de l’école – ou des études – serait de « connaitre », ce n’est pas le seul. La connaissance à elle seule « enfle mais n’édifie pas »[d’après 1 Cor.8v1], y compris quand l’objet de notre connaissance serait, ô paradoxe, Dieu lui-même. Je dirai que l’école est le lieu où l’on apprend à penser, pour penser par soi-même, non seulement pour devenir un être responsable et autonome mais aussi pour ne pas être fataliste face aux « horreurs » de notre histoire passée ou présente, que « le petit d’homme » va découvrir peu à peu en s’ouvrant au monde réel. C’est ainsi l’encourager à proposer des solutions, lesquelles, si elles sont inspirées de Dieu et « christocentrées », seront comme du sel dans un plat, pas forcément ostentatoires mais bien présentes.

Par ailleurs, l’auteur constate que les jeunes « abandonnaient la foi et l’Église après leurs études. Pourquoi ? Parce que ces jeunes n’apprenaient que des versets par cœur, mais ne connaissaient pas Dieu ni leur Bible, même après toutes ces années. Ils n’avaient pas reçu ce tissage de vérités et de principes bibliques qui leur auraient permis de tenir ferme lors de leur retour dans le monde. Ils n’étaient pas équipés pour l’envoi. Cela ne veut pas dire qu’ils ne reviendront jamais à Dieu si ce dernier les a choisis, mais une meilleure intégration biblique leur aurait probablement évitée beaucoup de dérives ».

« Le but final de cette intégration biblique est que les enfants puissent naître de nouveau, entrer dans leur vocation, prendre des responsabilités dans l’Église, devenir des disciples du Christ. Chaque matin, je me dis qu’en face de moi j’ai peut-être de futurs pasteurs, de futurs missionnaires, de futurs théologiens, de futurs coiffeuses ou garagistes qui amèneront des dizaines de personnes à Christ. Et tout cela pour la gloire de Dieu ».

Je rejoins en partie la première moitié de ce paragraphe mais voudrais nuancer la seconde pour que le lecteur lambda – ne connaissant pas les écoles chrétiennes ou pire en ayant déjà une idée peu flatteuse – ne fasse pas le raccourci suivant qui consiste à croire que les écoles chrétiennes forment de petits théologiens dans un univers clos (hors monde) comme des écoles coraniques peuvent bourrer le crâne des petits, pour ne pas dire : les endoctriner.

Autant il est important, en effet, que les professeurs qui enseignent la Bible fassent des études de théologie pour ne pas enseigner des inepties, ni des points d’interprétation personnels comme la sélection divine ici évoquée, autant il est crucial que les professeurs soient également formés aux sciences de l’éducation et aux pédagogies pour ne pas avoir une approche seulement pastorale (ou évangéliste) de leurs élèves, comme dans une église. Oui, il faut dénoncer le rabâchage (qu’il soit biblique ou autre) de versets déconnectés de leur sève, comme il convient de dénoncer le « faire » se retrouvant déconnecté de « l’être » : c’est en cela qu’il est juste de rappeler qu’une école est avant tout un cadre de vie (« un laboratoire » ?) pour apprendre à apprendre et pour apprendre à penser, à douter, à observer, à découvrir, à interroger, à avoir une démarche scientifique, à vivre, à aimer…et la liste est longue. Et ces écoles ne sont pas « des sanctuaires », retirées du monde duquel les élèves seraient à nouveau « envoyés » une fois formés : ils y sont déjà ! Pour avoir écouté le témoignage d’anciens élèves d’une école chrétienne, devenus jeunes adultes, sur les choses à y changer, je sais qu’ils ont répondu unanimement que tout était à garder sauf…. le fait de ne pas avoir été assez préparé à vivre dans CE monde-là.

 

 

Note : 

(1) Renaud est enseignant dans une école chrétienne privée et évangélique où il a la charge d’une classe multi-niveau de CE2-CM1-CM2. Il est également titulaire d’une licence en théologie de l’éducation à l’Institut Supérieur Protestant Mathurin Cordier en Alsace. Il lui arrive également d’écrire pour le blogue Le Bon Combat.

Comment savoir si tu es retourné en Egypte

Un étonnant tract, plutôt bien vu, de la CGT(“Christ Gloire à Toi” ?)

(La citation de la semaine) « Si tu ne te reposes pas le 7ème jour, c’est que tu es retourné en Egypte ! »  

Textes bibliques :

« le Seigneur vous a dit : non, vous ne retournerez plus par cette route [vers l’Egypte, ce pays où tu étais esclave 24/7] ! » (Deut.17v16)

« Qu’on garde le jour du sabbat pour le sanctifier, comme le SEIGNEUR ton Dieu te l’a ordonné. Tu travailleras six jours, faisant tout ton ouvrage, mais le septième jour, c’est le sabbat du SEIGNEUR ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l’émigré que tu as dans tes villes, afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Tu te souviendras qu’au pays d’Egypte tu étais esclave, et que le SEIGNEUR ton Dieu t’a fait sortir de là d’une main forte et le bras étendu ; c’est pourquoi le SEIGNEUR ton Dieu t’a ordonné de pratiquer le jour du sabbat ». (Deut.5v12-15)

« Read it (again) » : la Déclaration de Barmen (1934) ou quand l’Église sait dire « non »

L’Eglise saura-t-elle être l’Eglise aujourd’hui et dire « Oui » à son Seigneur Jésus et « Non, non, non et non ! » à « cette fausse doctrine », selon laquelle, en plus et à côté de la seule Parole de Dieu, « l’Eglise pourrait reconnaître d’autres événements et d’autres pouvoirs, d’autres personnalités et d’autres vérités comme Révélation de Dieu…. » ?

L’Église n’a pas à s’inquiéter d’être « dans le monde » mais plutôt de savoir « comment » être dans le monde, « sous quelle forme et dans quel but ». Elle n’a pas non plus à choisir entre être ou « dans le monde et politiquement responsable » (1)  ou être « hors du monde et irresponsable, introvertie », estiment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, dans Étrangers dans la cité (2). Publié pour la première fois en 1990, réédité et augmenté en 2014, ce livre, co-écrit par deux pasteurs et théologiens méthodistes américains, garde une étonnante actualité. 

A l’heure où certains chrétiens d’aujourd’hui en viennent à soutenir des leaders pourtant « extrêmes » dans leur discours autoritaire, outrancier et raciste, leur programme, et leur comportement personnel bien peu éthique/biblique (3), il est frappant de constater, comme nous y invitent notamment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, que « l’Allemagne nazie fut un test dévastateur pour l’Église. Sous le IIIe Reich, l’Église était tout à fait disposée à « servir le monde ». La capitulation de l’Église devant le nazisme, son incapacité théologique à voir clairement les choses et à les nommer font [ou devraient faire] frissonner l’Église encore aujourd’hui. Pourtant, il s’en trouva quelques-uns pour se soucier de dire la vérité…. » (op. cit., pp 91-92), et pour « dire non à Hitler » – lequel Hitler, orateur de génie, s’était présenté « en tant que chrétien », dans son discours du 12 avril 1922, à Munich : « En tant que chrétien, mon sentiment me désigne mon Seigneur et mon Sauveur comme un combattant (…) En tant que chrétien, (…) j’ai le devoir d’être un combattant pour la vérité et la justice. (…) en tant que chrétien, j’ai aussi un devoir envers mon peuple ».

Représentatif de cette résistance spirituelle, un texte – cité par Stanley Hauerwas et William H. Willimon – est à découvrir absolument, puisqu’il garde toute son actualité aujourd’hui. Il s’agit de la déclaration de Barmen, principalement écrite par Karl Barth (avec la participation d’autres protestants allemands) en 1934(4), laquelle affirmait la position de l’Église confessante face à Hitler : « Jésus-Christ, selon le témoignage de l’Ecriture sainte est l’unique Parole de Dieu. C’est elle seule que nous devons écouter ; c’est à elle seule que nous devons confiance et obéissance, dans la vie et dans la mort. Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle, en plus et à côté de cette Parole de Dieu, l’Eglise pourrait et devrait reconnaître d’autres événements et d’autres pouvoirs, d’autres personnalités et d’autres vérités comme Révélation de Dieu et source de sa prédication » (op. cit., p 92).

Notons, comme nous y invitent en guise de commentaire Stanley Hauerwas et William H. Willimon, « la nature exclusive et non inclusive de cette déclaration, sa détermination non pas d’abord à faire ce qui est juste, mais à entendre ce qui est juste et à faire valoir la dimension impériale de la Seigneurie du Christ. La déclaration de Barmen tranche avec une Eglise toujours prête à altérer sa proclamation en fonction des désirs de César » (op. Cit., p 92).

 

 

Notes :

(1) Appel « à la responsabilité » perceptible, à travers, par exemple, « cette offre d’emploi » du Président Macron à l’Église.

(2) Ed. du Cerf, Paris 2016, p.91. Les auteurs se réjouissent de la fin historique du christianisme comme religion civile de l’Occident, qui a pour effet de pousser les chrétiens à retrouver la radicalité de la foi : l’Église, en tant que « communauté », « îlot culturel au milieu d’une culture étrangère », doit dorénavant se préoccuper d’être fidèle à l’Évangile sans chercher à s’adapter à la culture du temps. Parmi d’autres, ces recensions et analyses de l’ouvrage parus dans Hokhma et Etudes, la revue de culture contemporaine.

(3) Ainsi, le Brésil s’apprête à élire un candidat d’extrême-droite [très populaire parmi les électeurs chrétiens, 81 % de la population : les évangéliques votent pour lui à 36 %, et les catholiques à 24 %] à la présidentielle, revendiquant « des valeurs » dites « chrétiennes ». Une analyse à lire ici.

(4) Texte intégral de la déclaration de Barmen à consulter iciCe texte de la charte de la résistance spirituelle au nazisme a été adoptée à Barmen (Wuppertal), en Allemagne, en 1934, par des membres d’Eglises luthériennes, réformées et unies. 

Autres extraits :

(…)Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle il y aurait des domaines de notre vie dans lesquels nous n’appartiendrions pas à Jésus-Christ, mais à d’autres seigneur et dans lesquels nous n’aurions plus besoin de justification et de sanctification ».

(…)Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle l’Eglise pourrait abandonner le contenu de son message et son organisation à son propre bon plaisir ou aux courants successifs et changeants des convictions idéologiques et politiques ».

(…)« Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle l’Eglise pourrait, en dehors de ce ministère, se donner ou se laisser donner un Chef muni de pouvoirs dictatoriaux ».

Faites 5 bonnes lectures intelligentes par jour !

(Source : Rawpixel) « Qu’on nous donne des légumes à manger et de l’eau à boire. Puis tu regarderas si nous avons meilleure mine que ceux qui mangent la viande et le vin du roi… » (Dan.1v12-13)

Une recommandation utile pour la santé, au même titre que la consommation de 5 fruits et légumes par jour !

Mais qu’est-ce qu’une « bonne lecture intelligente » ?

A l’instar de la consommation de 5 fruits et légumes par jour, elle est premièrement diverse et variée en contenu, style et genre, et surtout, régulière !

Une bonne lecture intelligente est celle qui nous ouvre de nouveaux horizons, au contraire de la « mauvaise » qui ne nous offre que de « l’attendu ». A la condition que nous soyons nous-mêmes ouverts et disponibles pour les bonnes lectures intelligentes.


Dynamique, une bonne lecture intelligente n’est pas à notre service : elle doit, au contraire, nous stimuler et nous énerverquitte à bousculer nos idées reçues et inspirer l’échange et la discussion. Car, rien de plus dangereux qu’une lecture à 100 % fascinante ou satisfaisante, ou pire, « débilitante », « qui nous délasse », justifiant que nous laissions notre cerveau et notre esprit critique au placard, sous prétexte de ne chercher que du simple « divertissement » ou la seule distraction (laquelle rime avec « diversion »).

Une bonne lecture intelligente a l’ambition de nous faire réfléchir  – et non de nous dire ce qu’il faut penser – et de réveiller en nous, non pas nos bas instincts, mais plutôt une acuité perdue dans la banalité du quotidien.

Une bonne lecture intelligente ne nous poussera pas à être défaitiste/fataliste/catastrophiste ou à tomber dans l’indignation stérile.

Une bonne lecture intelligente est celle qui nous apprend et nous explique des choses, nous invite au recul et nous engage à (bien) agir, comme à démonter les discours de la peur, plutôt que d’alimenter cette dernière.

 

A nous de jouer !

Quelles seront nos cinq bonnes lectures intelligentes du jour ?

 

« Ils avaient oublié le but » : construire la tour

« La grande Tour de Babel » de Brueghel l’Ancien (1563)

« Au début, quand on commença à bâtir la Tour de Babel, tout se passa assez bien. Il y avait même trop d’ordre : on parlait trop poteaux indicateurs, interprètes, logements ouvriers et voies de communication. Il semblait qu’on eût des siècles devant soi pour travailler à son idée. Bien mieux, l’opinion générale était qu’on ne saurait jamais être assez lent. Il eût fallu la pousser bien peu pour avoir peur de creuser les fondations.

Voici comment on raisonnait : l’essentiel de l’entreprise est de bâtir une tour qui touche aux cieux. Tout le reste, auprès, est secondaire. Une fois saisie dans sa grandeur, l’idée ne peut plus disparaître : tant qu’il y aura des hommes, il y aura le désir, le désir ardent, d’achever la construction de la tour. Or, à cet égard, l’avenir ne doit préoccuper personne. Bien au contraire, la science humaine s’accroît, l’architecture a fait et fera des progrès, un travail qui demande un an à notre époque pourra peut-être, dans un siècle, être exécuté en six mois, et mieux, et plus durablement. Pourquoi donc donner aujourd’hui jusqu’à la limite de ses forces? Cela n’aurait de sens que si l’on pouvait espérer bâtir la tour dans le temps d’une génération.

Il ne fallait pas compter là-dessus. Il était beaucoup plus logique d’imaginer, tout au contraire, que la génération suivante, en possession d’un savoir plus complet, jugerait mal le travail fait, abattrait l’ouvrage des devanciers et recommencerait sur de nouveaux frais.

De telles idées paralysaient les forces et, plus que la tour, on s’inquiétait de bâtir la cité ouvrière. Chaque nation voulait le plus beau quartier, il en naissait des querelles qui finissaient dans le sang.

Ces combats ne cessaient plus. Ils fournirent au chef un nouvel argument pour prouver que, faute d’union, la tour ne pouvait être bâtie que très lentement et même, de préférence, une fois la paix conclue. Mais on n’employait pas tout le temps à se battre. Entre deux guerres, on travaillait à l’embellissement de la cité, ce qui provoquait d’ailleurs de nouvelles jalousies d’où sortaient de nouveaux combats. Ce fut ainsi que passa l’époque de la première génération, et nulle, depuis, ne différa. Seul le savoir-faire augmentait, et avec lui l’envie de se battre. Ajoutez-y qu’à la deuxième ou troisième génération on reconnut l’inanité de bâtir une tour qui touchât le ciel, mais trop de liens s’étaient créés à ce moment pour qu’on abandonnât la ville.

Tout ce qu’il y est né de chants et de légendes est plein de la nostalgie d’un jour prophétisé où elle sera pulvérisée par les cinq coups d’un gigantesque poing. Cinq coups qui se suivront de près. Et c’est pourquoi la ville a un poing dans ses armes ».

Kafka. Les Armes de la ville IN La muraille de Chine. Gallimard, 1989 (Folio), pp 120-121

 

Dans « Comment définir l’évangile : une étude du texte de 1 Corinthiens 15v1-19″(pp 21-29), paru dans le numéro(186) de « Promesses »(Revue de réflexion biblique) d’octobre-décembre 2013 et consacré à « l’évangélisation personnelle », Don Carson nous prévient que « Si nous acceptons l’Evangile sans conviction, alors que des sujets périphériques enflamment notre passion, nous formerons une génération qui minimisera l’Evangile et manifestera du zèle pour ce qui est périphérique(…)Si on réfléchit sérieusement à l’Evangile et si celui-ci reste au centre de notre préoccupation et de notre vie, nous constatons qu’il aborde aussi de façon pertinente toutes les autres questions. »(op. cit. p22)

Dans le même esprit, le dramaturge franco-roumain Eugène Ionesco (1909-1994) estime, lors d’un entretien rapporté dans ses « Notes et contre-notes » lues cet été, que « tout théâtre qui s’attache à des problèmes secondaires (sociaux, histoires des autres, adultères) est un théâtre de diversion »(1). En guise d’illustration, il fait référence à ce récit de Kafka intitulé « Les Armes de la ville », dans lequel l’auteur se réapproprie, « de façon aussi brève que pénétrante »(2), le sens de l’épisode biblique de la tour de Babel, « en faisant du mythe de l’échec d’une fondation le récit d’une fondation déficiente »(3). En effet, analyse Ionesco, « (ceux) qui voulaient édifier la Tour de Babel se sont arrêtés au deuxième étage parce que la solution des problèmes liés à l’édification de la Tour [des préoccupations d’embellissements de la ville et du confort, sources de conflits] était devenu l’objectif principal. Ils avaient oublié qu’ils devaient construire la Tour. Ils avaient oublié le but (4) », le But principal, masqué par des buts secondaires. Or, « sans but et sans fil conducteur, l’humanité s’embourbe et s’égare dans un labyrinthe ».

En réalité, souligne Ionesco, « si l’homme n’a pas de fil conducteur, c’est que lui-même ne veut plus en avoir »…Et en fin de compte, l’échec vient, dans la version de Kafka, non pas « parce que les hommes ont voulu construire la Tour mais, bien au contraire, parce qu’ils ne veulent plus la construire », les hommes se désintéressant du but qu’ils s’étaient, pourtant, eux-mêmes proposé. (5)

 

Notes :

(1)Ionesco. Notes et contre-notes. Gallimard, 2010 (Folio essais). Un recueil qui comprend l’essentiel de la pensée de l’auteur sur le théâtre et sa fonction, sa critique des critiques, l’artiste et l’art en général. Passionnant.

(2) op. cit., p 337

(3)http://www.academia.edu/16551230/Kafka_architecte_du_politique_dans_Les_Armes_de_la_ville

(4) Ionesco.Op.cit., pp 186-187

(5) Ionesco. Op. cit., pp 337-338

 

 

 

 

 

La citation du mois : Il y a toujours une alternative

« There’s no other choice » (Emmanuel Macron. Interview exclusive pour « Forbes », 01/05/18). Vraiment ?

« Il n’y a pas d’alternative » [ou « il n’y a pas d’autre choix »/ « there’s no other choice »(1)] n’est jamais qu’un énoncé conditionnel à l’état de ses structures. Faire autrement est impossible puisque la nécessité installée par les structures s’oppose à ce qu’on fasse autrement ? [Note : Par exemple, l’impossibilité de maintenir une formation de responsables, laquelle se trouve interrompue et reportée « à plus tard », ne trouvant pas sa place dans un programme d’activités prioritaires] Très bien, nous savons maintenant où se situe l’enjeu : dans la reconstruction des structures. Voilà le discours manquant, celui qui laisse une chance de respirer à nouveau au sortir d’une [situation] étouffant[e] : le discours des structures comme objet de la politique. Car, elles peuvent toujours être refaites – autrement. Ce « toujours », c’est le nom même de la politique. Dès lors qu’on s’élève au niveau des structures, il y a toujours une alternative.

Extrait (adapté) de « En guerre – pour la préemption salariale ! » Article de l’économiste et chercheur en philosophie Frédéric Lordon, paru le 21 mai 2018 sur son blog « La Pompe à Phynance » et relatif à « En guerre », film récent (15 mai 2018) de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon, sélection officielle à Cannes et actuellement en salles(2).

A noter, dans le prolongement de ce qui précède, que lorsque Jésus libère, il ne se limite pas à un seul individu et à son réseau. Comme nous le montre l’épisode de l’homme possédé par l’esprit de « légion », à Gédara, en Marc 5 et Luc 8, Jésus y opère une délivrance à tous les niveaux, y compris structurelle. Pour toutes ces raisons et parce qu’ils sont porteurs d’un message d’espérance (l’Évangile, « une puissance pour le salut de quiconque croit » cf Rom.1v16), ses disciples, appelés « chrétiens » (ou « petits Christs »), devraient être de ceux qui bannissent de leur vocabulaire le fameux « TINA » (« There Is No Alternative »).

 

Notes :

(1) Voir http://plunkett.hautetfort.com/archive/2018/05/03/macron-insolemment-ultraliberal-there-s-no-other-choice-6048335.html et http://plunkett.hautetfort.com/archive/2018/05/08/non-m-macron-il-y-a-beaucoup-d-autres-choix-6049768.html

(2) Sur « En guerre », le film de Stéphane Brizé :

http://plunkett.hautetfort.com/archive/2018/05/21/en-guerre-un-film-splendide-6053254.html#more

https://www.la-croix.com/Culture/Cinema/En-guerre-brasier-revolte-ouvriere-2018-05-15-1200939182

https://www.reforme.net/actualite/societe/cannes-2018-5-en-guerre-un-film-tres-emouvant/

https://pharefm.com/2018/05/16/chronique-cinema-du-16-mai-en-guerre/

https://www.critikat.com/panorama/festival/festival-de-cannes-2018/en-guerre/

 

Pour Guillaume Bignon, la foi a (ses) raison(s)

« La foi a ses raisons que la raison ignore », aurait pu dire Pascal, un autre scientifique-philosophe chrétien

J’ai reçu, le jour de sa sortie(26/04), et de la part de l’éditeur BLF, que je remercie, « la foi a ses raisons » de Guillaume Bignon (1).

Il n’est pas aisé de parler d’un tel livre, surtout après les remarques qu’en ont faites de telles personnalités comme Lee Strobel, Mike Evans, Charles-Eric de Saint-Germain ou David Nolent(2). Mais essayons quand même.

Ce livre est, de l’aveu de l’auteur lui-même, « un recueil de paradoxes. C’est l’histoire d’un scientifique, ingénieur en informatique financière, qui se retrouve docteur en philosophie. C’est aussi l’histoire d’un conférencier en philosophie qui n’a pas eu la moyenne au bac de philo. C’est l’histoire d’un homme immoral qui nous parle du bien, l’histoire d’un athée(3) hostile à la religion qui nous parle de l’existence de Dieu, et celle d’un homme nous parlant de bonheur, alors qu’il l’a cherché partout dans tous les mauvais endroits. Enfin, c’est surtout une histoire à dormir debout (qu’il) nous invite à croire, alors (qu’il ne l’avait) pas cru lui-même il y a quelques années » (op. cit., p10)

Ce livre est donc son témoignage – qui nous permet de découvrir quel athée il a été, pour mieux comprendre un certain système de référence, ou une manière de se représenter l’humain, l’origine et la destinée du monde, le sens de la vie.

Ainsi, Guillaume Bignon, qui a grandi dans le catholicisme pour s’en détacher à son entrée au lycée, était un « athée scientifique », se préoccupant de ce qui est observable (et pas des « choses invisibles »). La science et la raison étaient, semble-t-il, « ses dieux », comme en témoigne notamment son admiration pour « ses héros », son père et son grand père, tous deux de brillants scientifiques mais de confession catholique. Sauf que le premier (le père) était « pratiquant mais pas croyant », tandis que la foi du second (le grand-père) était plutôt « compartimentée »(c’est à dire, sans aucune incidence dans le monde réel). En témoigne aussi sa question récurrente tout au long du livre : « faut-il être bête pour croire en Dieu en notre siècle ? »

Enfin, le livre est un ouvrage de vulgarisation apologétique, se voulant accessible au non-initié, et comportant des discussions importantes sur l’existence de Dieu, la fiabilité de la Bible, la relation entre foi et raison, les raisons de croire ou de ne pas croire, le décalage entre « dire » et « faire », la moralité, le sens de la vie, la réussite, la création et l’évolution, la science et la connaissance, ou encore la réfutation des objections de certains essayistes sceptiques [notamment les médiatiques Michel Onfray, André Comte-Sponville, Luc Ferry….] contre la foi chrétienne. Comme l’explique l’auteur, « j’ai écrit le livre de façon à satisfaire les amoureux de ces deux genres »(4). Néanmoins, toutes ces réflexions, certes pas sans intérêt et particulièrement mûries, et dont on devine qu’elles sont postérieures à la conversion de Guillaume, se mêlent au récit censé raconter une évolution. J’aurai jugé plus pertinent d’insérer certains grands débats en annexe, pour garantir une meilleure fluidité de l’ensemble. Mais cela n’engage que moi.

D’autre part, je m’interroge personnellement sur les forces et les limites de l’apologétique, laquelle discipline consiste en fin de compte à démontrer que les autres [les athées] sont complètement stupides ! Et ce, alors que, en face, l’athée cherche à soulever les incohérences de notre foi. Est-il alors pertinent de « se battre en duel » avec l’athée sur son terrain, d’argumenter contre lui ou de tenter de répondre à toutes ses objections, et de tout lui expliquer ?

A ce sujet, il est intéressant de prendre en compte de manière globale et interdépendante les cinq éléments ayant provoqué un déclic dans la pensée de Guillaume Bignon, pendant longtemps uniquement préoccupé d’obtenir du succès dans les domaines des conquêtes féminines, du sport et de la musique. L’athée qu’il a été s’est montré particulièrement intéressé, à un moment de son parcours, par (a)l’expérience et le témoignage, qu’il a estimé être « une source valide de savoir et pas seulement de croyance »(op. cit., p 153). C’est ainsi que ses rencontres, à l’âge de 24 ans, avec l’auto-stoppeuse-mannequin américaine « Vanessa », puis avec mon pasteur Robert Baxter (considéré par Guillaume comme « un homme intelligent » et dont la présence dans ce livre m’a agréablement surpris), également américain, ont été déterminantes, pour leurs témoignages personnels d’une vie transformée par Jésus-Christ, (b)leur foi en la puissance et les miracles de Dieu, ayant un impact dans le monde réel, ainsi que (c)leur position sur le mariage et les relations sexuelles. C’est aussi à partir de ce point de bascule que le livre, dans lequel j’ai eu du mal à entrer au début, a mieux capté mon attention.

De ces rencontres ont découlé d’autres réflexions et prises de conscience sur ce que j’appellerai « le nom de son dieu », ou l’instance suprême qui régissait sa vie jusque-là : (d) son rapport à la science (Guillaume découvre qu’elle n’est « pas notre seule source de savoir »), jusqu’à (e)la conviction, une fois sa « conscience réactivée », que « Jésus-Christ est mort pour (lui) ». Certes, il lui a été indispensable de résoudre ce qu’il appelle « ses puzzles intellectuels », pour en arriver à accepter que la foi chrétienne n’était pas irrationnelle, mais « le coeur (a fini par suivre) la tête ». Un chrétien ne fait pas que croire intellectuellement que Dieu existe et que Jésus est ressuscité.

En fin de compte, pour Guillaume Bignon, la foi a (ses) raison (s). Et la foi en la puissance et l’amour de Dieu a eu raison de lui ! Car, comme l’auteur nous le rappelle à la fin, faisant référence à cette parole de Jésus, rapportée dans l’Évangile : « celui qui a été pardonné beaucoup aime beaucoup ». Justement, Guillaume Bignon déclare joliment qu’il « aime beaucoup »(op. cit., p 267).

Sinon, en dépit de certaines impressions mitigées (j’ai eu du mal à rejoindre complément l’univers de Guillaume Bignon), ce livre, agréable à lire et souvent drôle, m’a paru utile, en ce qu’il nous permet de (et encourage à) comprendre le système de référence d’un athée pour mieux lui parler de Jésus-Christ.

Ensuite, si vous êtes chrétien et si vous avez une première discussion avec un athée, il est important de s’attendre, comme cela a été le cas pour Robert Baxter avec Guillaume, à ce que l’athée revienne vous voir, parce qu’il sera conscient d’avoir besoin du Dieu qui a changé votre vie. Est-ce le cas, pour vous qui lisez ces lignes ? Dieu a-t-il changé votre vie ? Votre foi a-t-elle un ancrage dans le monde réel ? Alors, vous avez un témoignage puissant à donner.

Enfin, voici un « sujet de philo » :

« Il faut beaucoup de foi pour être athée », écrivait Ralph Shallis dans un livre au titre éponyme, pour affirmer qu’il n’y a pas de Dieu….vu qu’un athée en a un aussi (reste à découvrir lequel en parlant avec lui) et pour croire que tout serait arrivé « par hasard ».

Les athées existent-ils ?

Ou cet autre sujet :

Qu’est-ce que « défendre sa foi » ? La foi a-t-elle besoin d’être « défendue » ?

Vous avez une heure pour plancher ! 😉

 

Notes :

(1) Bignon, Guillaume. La foi a ses raisons : Confessions d’un athée surpris par Dieu. BLF éditions, 26/04/18. Disponible en librairie ou sur le site de l’éditeur.

Guillaume Bignon est ingénieur en informatique financière. Diplômé de l’Institut supérieur d’électronique de Paris, il est aussi titulaire d’un doctorat de théologie philosophique de l’Université du Middlesex à Londres. Voir ses témoignages et interviews : http://leboncombat.fr/foi-raison/ ; https://discutame.com/2016/09/28/quand-un-athee-devient-docteur-en-theologie-12-temoignage-de-guillaume-bignon/ ;https://discutame.com/2016/09/30/quand-un-athee-devient-docteur-en-theologie-22-interview-de-guillaume-bignon/ ; http://www.associationaxiome.com/conversion-guillaume-bignon/ ; https://www.unherautdansle.net/pe46/

(2) Lee Strobel est notamment l’auteur de « Jésus : la parole est à la défense » et personnage principal du film « Jésus, l’enquête » ; Mike Evans est président d’Evangile 21 ; Charles-Eric de Saint-Germain est professeur de philosophie en classes prépa et David Nolent, directeur du Top Chrétien.

(3) Un athée est « sans dieu ». En comparaison, un agnostique est « sans connaissance » (de Dieu).

(4) Voir « Quatre questions à Guillaume Bignon sur la foi et la raison », à lire sur « Le Bon Combat ».

Qu’est-ce que nous croyons concernant l’église locale ?

Vivons-nous aujourd’hui l’église locale, comme les gens vivent en ville : en parfaits étrangers ? Source : Pixabay

Qu’est-ce que nous croyons concernant l’église locale ? Et même de l’Eglise tout court, dirai-je ? Quel est notre point de repère ?

La petite communauté paroissiale où tout le monde se connaît ? Ou bien, la réalité à laquelle nous nous confrontons aujourd’hui : une église locale pas vraiment locale, dont les membres viennent des quatre coins de la région, et qui considèrent le culte comme un « loisir » et non comme un élément fondamental pour vivre la foi, à défaut d’une obligation hebdomadaire ?

Cette question soulève un défi : comment en effet atteindre l’ambition de vivre en vérité et sans hypocrisie le fait d’être l’Eglise, le corps de Christ, et par là même d’être une communauté et une famille, tant que subsistera un esprit individualiste et consommateur particulièrement marqué (ou tant que l’individu restera la mesure de toute chose) ?

En clair, la réalité qui nous saute aux yeux aujourd’hui est cette façon de vivre l’Eglise comme les gens habitent en ville : ils fréquentent des lieux publics, prennent des transports publics ou participent à des activités publiques, mais vivent « en étrangers », isolés les uns des autres, sans sentiment d’appartenance, tout lien social coupé.

Nous pouvons constater…le constat d’une réalité sociologique mais sommes-nous condamnés à nous contenter de le déplorer de manière résignée, parce que ce serait cela, la modernité ?

Personnellement, je ne le pense pas. Et je ne le souhaite pas.

Quel sera alors notre point de repère ? Quel sera notre Projet de vie d’Eglise ?

Les Ecritures nous appellent à autre chose et nous rappellent ce que nous sommes ensemble cf 1 Cor.12-14 et Rom.12v5 : venus d’horizons différents, nous formons une grande famille, composée d’hommes et de femmes, d’adolescents et d’enfants de toutes classes sociales et de toutes origines, qui se (re)connaissent comme frères et sœurs en Jésus-Christ, enfants d’un même Père, animés d’un même souffle par l’Esprit Saint.

Ensemble nous sommes appelés, non « à aller à l’église » mais à « être l’Église », corps vivant et agissant au cœur de ce monde, non pas pour nous-mêmes mais pour les autres, afin de manifester à tous l’amour de Dieu. « L’église » avec « un petit e », expression locale de l’Eglise avec « un grand E », est composée d’hommes et de femmes qui se retrouvent ensemble pour partager des choses ensemble : ils vivent des choses ensemble, mangent ensemble, prient ensemble, pleurent et se réjouissent ensemble.

Nous ne sommes donc pas une somme d’individus vivant en étrangers mais un corps, celui de Christ, dont les membres sont interdépendants les uns les autres. Éphésiens 4v3 nous invite aussi à « conserver » (et non pas créer) l’unité de l’Esprit par le lien de la paix ».

En clair, croyons-nous que l’Eglise fait partie de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ ? La solitude est une des formes de précarité les plus violentes de notre société. Or, l’Eglise est le moyen privilégié par lequel Dieu répond à cette aliénation, en donnant le sentiment d’appartenance : c’est le lieu où nous pouvons êtres sauvés socialement, redressés, réintégrés dans un tissu relationnel vital et retrouver notre dignité dans le regard d’un autre. Dieu nous sauve en nous réconciliant les uns aux autres, en nous unissant par des liens plus solides que ceux de la famille biologique(1).

Cela peut paraître « utopique », « impossible à réaliser aujourd’hui », mais c’est pourtant ce que nous sommes en Jésus et Jésus nous appelle à manifester encore aujourd’hui la même réalité dans le même esprit.

Cela mérite réflexion, notamment pour découvrir des façons « anciennes » et « nouvelles » de le manifester concrètement ensemble, de manière diverse et de façon à refléter les « grâces multicolores de Dieu ».

Quel sera alors notre point de repère ? Quel sera notre Projet de vie d’Eglise ?

 

Note :

(1) Ce paragraphe sur l’Eglise, « cette bonne nouvelle », vient de cet article d’Olivier Keshvajee, le « théologeek ».

PEP’S CAFE a lu « une tête de nuage » et vu son auteur, Erri de Luca

« Une tête de nuage » : c’est la tête de celui « qui change de forme et de profil selon le vent »

Lui est un beau jeune homme de bonne famille, qui compte parmi ses ancêtres des noms illustres. Ce méridional au métier recherché, qui a émigré au Nord, s’est fait une situation.  Il s’apprête à épouser une splendide jeune fille de la région. Et voilà que le ciel lui tombe sur la tête, sa fiancée est enceinte avant le mariage, et pas de lui. Très rude épreuve pour un homme, dont nul ne peut juger s’il n’y a pas été confronté.

Lui, c’est Iosèf/Joseph. Elle, c’est Miriàm/Marie. Ils ne sont pas « deux personnes séparées mais un couple » (1)

Vous connaissez sans doute cette histoire, où il se passe « des choses invraisemblables » (2). Elle a été revisitée par Erri de Luca dans « une tête de nuage », un nouveau récit court mais dense(3), découvert « par hasard » (un hasard « avec un grand D », m’empresserais-je de rajouter) dans une librairie à la mi-mars.

Pour l’anecdote, j’ai aussi vu Erri de Luca, l’un des rares auteurs à me toucher personnellement et que j’ai découvert il y a 5 ans dans des circonstances particulières. J’en parle souvent sur ce blogue. J’ai eu l’occasion de le voir et de l’écouter le 27/03/18, à 18h30, à La Procure (Paris 6e), ayant appris le jour même qu’une telle rencontre se tiendrait là. Questionné par le responsable de la librairie, et face au public présent, l’auteur a parlé de son livre, et notamment de son travail de « modification de l’illustration officielle » de cette histoire bien connue : ainsi, par exemple, « Matthieu et Luc, les deux évangélistes qui racontent les faits précédant la naissance de Ièshu/Jésus, ne disent pas (que Iosèf/Joseph) était vieux. Il est donc probablement jeune, beau et très amoureux ».

Iosèf est aussi « celui qui ajoute » (en hébreu, du verbe iasàf, « ajouter») :

Il « ajoute sa foi seconde » à la vérité « invraisemblable », « scandaleuse » de la grossesse de sa fiancée. Quand celle-ci lui annonce qu’elle attend un enfant dont il n’est pas le père, Iosèf ne la dénonce pas aux autorités, comme la loi le prescrit. Il croit en sa parole. Il « croit Miriàm, il croit qu’elle est enceinte d’une annonce, même si elle est arrivée à l’improviste en chair et en os dans sa chambre en plein jour et accueillie sans un cri d’effroi(4). Iosèf croit à l’invraisemblable nouvelle parce qu’il aime Miriàm. En amour, croire n’est pas céder, mais renforcer, ajouter quelques poignées de confiance ardente » (5)

Il « ajoute » ensuite son rôle de « mari second », touchant, non une pierre pour être le premier à la lapider, selon la loi, mais la main de Miriàm pour l’épouser.

Il « ajoute » enfin le nom de Ièshu/Jésus comme « le fils de Joseph » sur le registre de naissance, l’inscrivant ainsi dans la lignée de David (cf Matt.1).

Nous le voyons, « une tête de nuage » est un beau petit livre très touchant, qui parle d’une famille et d’un couple où règne l’amour. Plus exactement encore, il nous parle des circonstances de la naissance, marquée par le danger et l’exil, ainsi que de l’appel et de la vocation d’un enfant unique en son genre. Sans oublier le rôle de ses parents dans la libération de cette vocation.

Le titre du livre, mystérieux et poétique, est une belle réponse à tous ceux qui voudraient que Jésus « ressemble à tout le monde », avec la tentation de l’instrumentaliser. Car non, dit Iosèf/Joseph agacé, Jésus « n’a pas une tête de nuage qui change de forme et de profil selon le vent » (6) : pourquoi le raccrocher au passé ? Il est essentiel de le laisser vivre la vie qu’il doit vivre et non celle que les autres rêvent qu’il vive. C’est aussi un encouragement à voir ce qu’un enfant « sera », plus ce qu’il « pourrait être » à nos yeux, et une invitation « à laisser tomber toutes les ressemblances ». Car lorsque (l’enfant Jésus) « sera grand, il aura une apparence bien à lui et définitive » (7).

« Une tête de nuage est (enfin) le destin de (Jésus) qui est pris pour quelqu’un d’autre » et « qui démissionne des attentes des autres » (8), ces autres qui attendent un roi ou un signe de sa part que « le grand soir » est arrivé.

J’ai dit plus haut que j’ai eu l’occasion de voir et d’écouter Erri de Luca. J’ai même pu repartir avec une dédicace du livre. En revanche – et c’est là ma grande déception – je n’ai pu lui parler (ou à peine, au moment de la dédicace : en gros, j’ai pu lui dire que j’étais heureux de le rencontrer et quel a été mon premier livre de lui. « Grazzie molto », m’a-t-il répondu), du fait des conditions de la rencontre, marquée par une absence totale d’interaction avec le public, le responsable de la librairie étant le seul à poser des questions.

Je note tout de même- en risquant ce parallèle – que, si Erri de Luca « écoute Dieu » très tôt, tous les matins, en lisant les Ecritures bibliques dans le texte, il se dit aussi « incapable » de Lui parler, « de le tutoyer » ou de l’interpeller. C’est l’une des raisons pour laquelle il se présente, non comme un athée, mais comme « quelqu’un qui ne croit pas ». Selon lui, comme il nous l’a confié mardi soir, « la connaissance des Ecritures n’a rien à voir avec la foi ». Et « celui qui a la foi a une relation avec Dieu que lui n’a pas ».

Pourtant, le même Erri de Luca écrit ces mots à la page 81 d’ « une tête de nuages » : « dans une ultime énergie de souffle, le dernier vent entré dans sa poitrine écrasée par la position crucifiée, (Jésus) a remis sa vie à l’intérieur des pages de l’Ecriture sainte. Il l’enferme là-dedans afin que quiconque l’ouvre, la retrouve ».

Et l’Ecriture biblique rappelle que « celui qui cherche trouve » et que « la foi vient de ce que l’on entend, et ce que l’on entend par la Parole de Christ… » 

 

Découvrir les 20 premières pages ici.

 

 

Notes :

(1) « Une tête de nuage » d’Erri de Luca, p 51.

(2) op. cit., p 48

(3) Edité chez Gallimard, mars 2018 (Hors Serie Litterature), le livre est structuré par « une préface », « trois actes » et autant « d’appendices » : « dernières instructions (Jésus et les pélerins d’Emmaüs), « le discours » (ou le sermon sur la montagne) et « Dayènu, ça nous suffit » (sur la colline de Gethsémani)

(4) Ce qui la rend encore plus « insoutenable » d’un point de vue légal, pour présenter sa version, n’ayant pas crié face au Messager. Or, Deut.22v23-24 stipule que « si une jeune fille vierge est fiancée à un homme, et qu’un autre homme la rencontre dans la ville et couche avec elle, vous les amènerez tous les deux à la porte de cette ville, vous les lapiderez et ils mourront : la jeune fille, du fait qu’étant dans la ville, elle n’a pas crié au secours ; et l’homme, du fait qu’il a possédé la femme de son prochain. Tu ôteras le mal du milieu de toi ».

(5) op.cit., p 10

(6) op. cit., p51

(7) op. cit. p48

(8) op. cit., p 57, 61