Libérer! est une excellente formation à l’accompagnement spirituel.
Elle commence par Libérer! 1, qui aura lieu les 9, 10 et 11 octobre 2026 au Temple protestant uni de Belleville, 97 rue Julien Lacroix à Paris (métros Belleville et Pyrénées, lignes 11 et 2). Elle pourra être aussi suivie depuis d’autres sites d’Eglise dans d’autres lieux en France, en Suisse, et autres pays. Mais pas par internet depuis chez soi.
Libérer! en bref et en quelques mots à découvrir sur la chaîne dédiée :
Au sommaire de ce 5e Cahier d’études missiologiques et interculturelles :
Les frontières entre sainteté et sacralité sont poreuses. Dans l’un et l’autre cas, on considère qu’un espace ou qu’un objet est imprégné d’une réalité qui dépasse les simples catégories rationnelles, scientifiquement perceptibles. Il serait imprégné de divin, de surnaturel, de puissance, de mana diraient les Polynésiens, ce qui le rendrait à leurs yeux quelque peu tapu ou tabou.
Cette sacralité/sainteté serait-elle la source de toutes les violences dans notre monde globalisé ? Une certaine idéologie laïque, spécificité française, est tentée de l’affirmer. Sans entrer dans ce débat, il faut reconnaître que l’invocation religieuse pour revendiquer des terres ou une exclusivité territoriale amplifie la violence présente et n’encourage guère au compromis et au respect devant des voies de salut différentes. C’est ce sujet que les Cahiers d’études missiologiques et interculturelles tentent d’explorer dans ce numéro en s’ouvrant à différents espaces géographiques et religieux.
Jean-Luc Blanc a été pasteur de l’Église évangélique au Maroc. Il a participé aux travaux du GAIC (Groupe d’amitié islamo-chrétienne) durant plusieurs années, et fournit le fruit de ses réflexions de théologien et d’acteur de terrain. Il décrit en quoi peut consister la sacralité des espaces religieux. À savoir que ceux-ci ne sauraient être purement et simplement identifiés au Dieu invoqué, mais restent en quelque sorte emplis de vide, un vide indiquant un au-delà et un ailleurs. Mais il est aussi clair qu’ils peuvent être dévoyés afin de servir des intérêts partisans.
Le judaïsme, le christianisme et l’islam ont leurs lieux saints, ils sont liés à des événements particulièrement marquants devenus hautement symboliques qui s’y sont produits. Les deux biblistes ayant participé à ce numéro le soulignent expressément: la terre de Juda/Israël n’est pas sainte en tant que telle, mais parce que et lorsque Dieu y est présent ! Frédéric Gangloff souligne fortement et non sans ironie que ses contours sont variables, que certaines descriptions bibliques servent des projets d’expansion bien précis dans le temps et l’histoire des humains. Issa Diab traite pour sa part le sujet d’un point de vue plus large, puisque son thème est la terre dans la Bible. L’expression terre promise précède l’idée d’une terre sainte, elle-même précédée de l’idée d’élection. La promesse est faite à une famille puis à tous ses descendants, le peuple élu par Dieu. Un rapide et vaste parcours biblique l’amène à conclure avec le livre de l’Apocalypse que la promesse se focalise désormais sur la Jérusalem céleste. L’un et l’autre concluent que le concept de Terre de promesse ou de Terre sainte est bien une catégorie spirituelle et théologique, et non politique !
Ces analyses nous mènent bien au-delà de catégories dont le protestantisme est coutumier. L’état d’Israël a ainsi bénéficié d’un grand capital de soutien de la part du monde évangélique, et cela – du moins au départ – du fait d’une théologie politique que l’on appelle le sionisme chrétien. C’est sur ce mouvement, toujours très actif aux États-Unis, que s’appuie l’actuel gouvernement israélien d’extrême droite pour obtenir un soutien inconditionnel de la part de son allié, bien plus que sur le judaïsme américain, opposé à la politique de Donald Trump à 80%, il faut le rappeler ! Mais ce soutien très appuyé d’une partie du monde évangélique empêche tout compromis qui permettrait de trouver une issue pacifique au conflit israélo-palestinien. D’autre part, il comporte parallèlement deux autres effets collatéraux particulièrement désastreux: il nuit gravement aux chrétiens orientaux et empoisonne le dialogue avec l’islam et le judaïsme. C’est sur ce phénomène du sionisme chrétien et sa critique par les chrétiens orientaux que Thomas Wild invite à la réflexion. Des voix chrétiennes palestiniennes soulignent avec raison que la paix – autant d’un point de vue théologique que pragmatique – n’a d’assise solide que lorsqu’elle est fondée sur la justice. Le Cahier d’études missiologiques et interculturelles n°2 avait d’ailleurs donné la parole à ces théologiens. Le texte collectif – Nous choisissons la vie – tente de montrer des voies par lesquelles les chrétiens, dans le contexte de minorité qui est le leur dans le monde arabo-musulman, peuvent rendre témoignage de l’Évangile auprès de leurs compatriotes. Et un tout nouveau texte dénonce ce que l’évêque luthérien de Jérusalem n’hésite pas à appeler un génocide.
Danielle Morel-Vergniol apporte dans ce numéro un témoignage sur son vécu comme volontaire du programme œcuménique d’accompagnement en Palestine et Israël, une initiative du Conseil œcuménique des Églises qui s’efforce, par l’envoi de témoins dans cette région, de créer les conditions d’un dialogue entre Israéliens et Palestiniens. On mesure combien le chemin est long et difficile, et que d’autres initiatives de ce type, aujourd’hui mises en question, seraient importantes pour trouver une issue à cette catastrophe continue.
René Léonian, professeur d’arménologie, se demande pour sa part en quoi la terre ancestrale d’Arménie est une terre sacrée pour les 10 millions d’Arméniens vivant de par le monde. Son explication tient au fait que cette terre, l’une des toutes premières à avoir adopté la religion chrétienne, a connu une très longue et originale histoire de résistance face aux empires qui l’ont mise sous tension, résistance dont l’un des facteurs déterminants aura été sa foi. Malgré la perte du Haut-Karabagh (Artsakh) en septembre 2023, le peuple arménien, devenu une global tribe, reste attaché à son pays du Caucase, et au Mont Ararat – peu importe si celui-ci est aujourd’hui en Turquie –, même lorsqu’il se trouve dans d’autres lieux du monde, ce qui est le cas de 70% des Arméniens.
Il a paru également pertinent d’inclure dans ce numéro une contribution provenant du continent africain. Jimi Zacka pose la question à partir d’un angle tout à fait différent. Il confronte la vision africaine traditionnelle d’une sacralité intrinsèque de la terre à la vision d’une marchandisation de celle-ci, souventportée par l’Occident, et qui aujourd’hui, du fait de la crise écologique et climatique, rencontre ses limites. Le texte de Genèse 2,15, qui établit la domination de l’homme sur la terre que Dieu lui confie, pourrait selon l’auteur permettre une fécondation mutuelle de ces concepts a priori contradictoires.
Enfin, nous avons recueilli les interviews de deux musulmans, un imam, Aly Niass, et un islamologue, Rachid Saadi, tous deux d’orientation soufie, et dont les paroles permettent d’entrer dans la pratique croyante et la théologie musulmane. Où l’on voit finalement un islam dans des positions parfois assez proches du protestantisme !
Les auteurs du présent liminaire sont conscients que nous n’avons fait qu’effleurer, et de manière partielle, un sujet vaste et complexe. Ainsi, à leur grand regret, il n’a pas été possible d’obtenir de contribution chrétienne- orthodoxe, même si la contribution arménienne vient de cette famille, ni de contribution juive. Il aurait été aussi éclairant de bénéficier d’approches latino- américaines ou issues de la culture du Pacifique sur ce sujet qui est loin d’être clos !
(D’après le Liminaire de Gilles Vidal et Thomas Wild)
Il est possible de télécharger ici l’ensemble de ce numéro :
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Source image : Bergenia. Thésée-la-Romaine (Loir-et-Cher) Daniel Jolivet (creative commons)
Cinquième et dernier épisode de notre série pep’s café de l’été sur le thème « pause toujours », avec une contribution de David Métreau, rédac-chef du mensuel Christianisme aujourd’hui, que je remercie chaleureusement, comme je remercie tous les contributeurs !
Cet été, depuis la fenêtre de mon bureau, le spectacle est saisissant. Mon jardin souffre sous un soleil caniculaire drômois. L’herbe n’est plus jaunie ni même jaune, elle devient grise. Pourtant, en y regardant de plus près, une plante, le Bergenia aux larges feuilles — d’ordinaire si vigoureux et envahissant — attire mon attention. Pour se protéger de la sécheresse, ses feuilles géantes, plus grandes que la main d’un adulte, se couchent et se replient sur elles-mêmes. La plante rationne son eau, ralentit son métabolisme et entre volontairement dans une phase de sommeil avant d’entamer son prochain cycle. La nature nous parle : face à l’épuisement, elle choisit la pause. Elle ralentit ; nous courons.
Ce besoin de repos, notre Terre entière le crie face aux rythmes effrénés de l’industrialisation. Mais nous, humains du XXIe siècle, semblons avoir oublié ce mécanisme de survie élémentaire.
Il y a quelques jours, j’assistais à un colloque captivant sur le thème « Foi + Intelligence Artificielle » organisé par le CNEF. Si les débats étaient passionnants, plusieurs phrases répétées ci et là m’ont profondément marqué : d’une part l’urgence pour l’Église de « ne pas louper le train » du progrès et le besoin de productivité grâce à l’IA, paradoxalement pour ralentir, décharger les pasteurs en surchauffe. Le tout dans une salle à près de 35°C…
Même chez les chrétiens, on nous répète que le train du changement technologique ne passera qu’une fois, qu’il faut y monter en marche sous peine d’être définitivement décroché. C’est la grande hantise d’une partie de nos élites européennes face aux géants de la Tech américains et, depuis quelques mois, chinois. L’Europe, fidèle à elle-même, commence par légiférer, poser un cadre normatif et structurel, laissant l’innovation pure au second plan. Certains y voient un archaïsme dépassé. J’y vois, pour ma part, une forme de sagesse et un principe de précaution louable. Parfois nous sommes lents, “for sure”. Mais il existe aussi parfois une sage lenteur.
Malheureusement, dans une société mondialisée, la logique reste celle de la compétition pure. Tout comme la colonisation, l’industrialisation ou la course aux armements se sont faites sous la pression de la rivalité, le développement de l’IA aujourd’hui ne répond pas toujours à une quête du bien commun ou à la résolution des maux de notre planète. Il avance parce que nous sommes terrifiés par une idée : « Si nous ne le faisons pas, les autres le feront et par comparaison nous retournerons à l’âge de pierre. » Ironiquement, dans les œuvres de fiction post-apocalyptiques, le retour à l’âge de pierre suit la plus haute avancée civilisationnelle dont ne persistent que des décombres. Un rappel biblique que “l’arrogance précède la ruine, et l’orgueil précède la chute” (Proverbes 16:18).
Il est terrifiant de constater que notre moteur principal n’est pas la nécessité intrinsèque du progrès, mais la peur panique d’être dépassés. C’est cette même logique que l’on retrouve dans l’application de l’IA aux drones militaires ou dans le nucléaire. Je ne dis pas que tout cela est dérisoire et ne mériterait pas d’être étudié (et avec une certaine urgence parfois, mais surtout beaucoup de sérieux), mais que cela n’est pas prioritaire dans la vie humaine dans toutes ses dimensions : relationnelles, affectives, spirituelles.
Et si nous acceptions d’être plus lents ? Et si nous prenions le temps de réfléchir avant d’agir, plutôt que d’agir par simple crainte de l’avenir ?
Plutôt que de courir la tête baissée sur le quai d’une gare pour attraper au vol un train fou qui a déjà démarré — vous savez, à l’ancienne, en s’agrippant aux poignées extérieures comme dans les albums de Tintin —, l’Évangile nous appelle à autre chose. Notre rôle de chrétiens n’est pas de courir après ce train de l’accélération technologique pour essayer, tant bien que mal, de le « christianiser ».
Le Seigneur ne nous invite-t-il pas aussi à un autre modèle? Peut-être un autre type de voyage, une marche à pied, ou tout simplement l’arrêt complet. Dans le Nouveau Testament, Jésus lui-même disait à ses disciples fatigués par l’activisme : “Venez à l’écart dans un lieu désert, et reposez-vous un peu. Car il y avait beaucoup d’allants et de venants, et ils n’avaient même pas le temps de manger.” (Marc 6, 31). Le repos n’est pas de la paresse ; c’est ici un acte de foi. C’est affirmer que le monde tourne entre les mains de Dieu, et non sur la base de notre hyper-productivité.
Cet été, profitons de cette pause pour remettre nos peurs de l’avenir et notre anxiété de la performance entre les mains du Seigneur. Osons la pause, osons le recul, osons le repos. Dans une société de l’immédiateté et de la performance, osons être profondément, joyeusement contre-culturels.
Des lectures avec son café ou son thé (Source : Rawpixel)
Le saviez-vous ? Pep’s café propose quantité de ressources à télécharger gratuitement.
Pour l’été, je vous en suggère quatre, déjà publiées :
« Disciple » de Juan Carlos Ortiz (pasteur argentin, 1934-2021), un livre hélas apparemment épuisé ou alors trouvable d’occasion en cherchant bien. C’est pourquoi nous mettons l’ouvrage à disposition en pdf téléchargeable. Le propos de son auteur, franc et direct, souvent drôle et émouvant, est limpide : ce que veut dire suivre le Seigneur Jésus-Christ comme son disciple, et en quoi cela vient bouleverser et changer notre échelle de valeur.
« Jésus Notre destin », de Wilhelm Busch. Paru après le décès de son auteur, un livre qui a été qualifié de « livre d’évangélisation le plus connu en langue allemande ». Il a été composé à partir d’une compilation de 17 de ses discours radiophoniques. Un thème commun dans ses discours est la centralité de Jésus dans la doctrine chrétienne. Le titre « Jésus notre destin » vient du thème principal de la grande campagne d’évangélisation que le pasteur Busch a tenu à Essen en 1938. Ouvrage actuellement épuisé en format papier, mais disponible intégralement sous format numérique. En prime : l’histoire de Wilhelm Busch et de son imprimeur !
« Le Samedi de la Terre » d’Erri de Luca. Un très court texte (5 pages) inédit paru le 19 mars 2020 – faisant partie d’une série de « tracts de crise » mis gratuitement à disposition en format numérique par les éditions Gallimard, le temps du confinement. Chargé de sens et de lucidité sur la situation que nous vivons, il est une vraie bouffée d’oxygène et garde toute son actualité. Il y est question du « samedi », ou plutôt, du « shabbat » de la Terre. Ce qui n’est guère étonnant de la part d’Erri de Luca, grand lecteur des Écritures Saintes, qu’il lit « dans le texte », en hébreu, et auteur de méditations bibliques dont nous avons déjà parlé sur ce blog. L’auteur napolitain a choisi « Samedi » plutôt que « Shabbat » pour le titre de son message à portée universelle.
« Urgence évangélique » du Collectif Anastasisparu au début de l’été 2025 et aujourd’hui en accès libre en pdf. Son auteur, le collectif Anastasis – mot grec signifiant à la fois « résurrection » et « insurrection » – défend une idée simple : la foi chrétienne ne peut, sans se trahir, servir de caution à des projets politiques injustes, que ceux-ci soient du côté du racisme et de l’exclusion, du côté du renforcement des inégalités socio-économiques et de la destruction de la nature, ou des deux côtés à la fois. De fait, il est rappelé que le Royaume de Dieu, que tout disciple de Jésus-Christ est invité à annoncer, est avènement de la communion et que la foi chrétienne sera toujours du côté de la révolution de l’amour et de la justice. Un manifeste court et percutant, radical et provocateur, se voulant un appel à la rencontre et au débat.
« Les Hébreux avaient reçu de la sagesse de Dieu [dans le commandement du shabbat], sans oublier que cette interruption pouvait aussi servir de moyen de régénération à la terre (les jachères) ». Source image : première de couverture du « samedi de la terre » d’Erri de Luca, dans la série des « tracts de crise ».
Quatrième épisode de notre série Pep’s café de l’été sur le thème « pause toujours », avec une contribution du pasteur Louis-Michel Fillatre, que je remercie, pour nous rappeler que Dieu « s’est reposé »…le premier !
On peut lire en Genèse 1 et 2 que Dieu se reposa. Comment Dieu peut-il se reposer ? S’il est Dieu, il crée à l’infini sans jamais être fatigué ! Dieu est Dieu, il est YAHWEH, et esprit, il ne peut être fatigué ! Selon Genèse 2:1-3, le septième jour, Dieu termine son travail de création (version Segond 21). Les mots qui suivent nous parler d’un « repos » en rapport avec l’activité. En réalité, ici, il faudrait comprendre que Dieu passe d’un cycle à un autre. C’est ce passage qu’il désigne comme « saint ». La sainteté c’est le fait de bien finir ce que l’on a commencé, de s’en reposer, donc de le célébrer, puis de commencer un nouveau cycle.
« Venez à moi, vous tous qui êtes chargés et fatigués, et je vous donnerai du repos … » (Matthieu 11:28). Quand on est chargé ou/et fatigué, on a besoin impérativement de prendre du repos. Enfin, c’est ce que l’on nous conseille, ce que l’on croit nécessaire. Mais le verset ne dit pas cela. Il dit « Venez à moi ». Qui parle ? Jésus. Venir à Jésus serait donc la clé du soulagement envisagé par la notion de repos. Il faut passer de la charge (ou fardeau) et/ou de la fatigue à un repos régénérateur. Fini l’épuisement ! Entrons dans le repos, la quiétude, la confiance absolue, la joie !!! Profitons de cette grâce de Dieu à travers Jésus qui nous donne le repos. D’ailleurs, il continue ses propos en disant que son joug (Le joug permettait aux paires d’animaux de bien tracer les lignes afin de déposer correctement la semence dans la terre) est doux et léger. Ce que Jésus propose va au-delà d’un état physique ! Ce qui suit sera un fruit paisible de justice … On pourrait appeler cela paix ou harmonie …
Si nous étions des brebis, notre berger nous amènerait sûrement dans des lieux paisibles : « L’Eternel est mon berger, il me fait REPOSER dans de verts pâturages et près des eaux paisibles » (Psaume 23:1-1). La quiétude des montagnes verdoyantes, c’est une émotion divine, et c’est une réalité qui traverse tout le corps. Un jeune berger m’avait dit combien il se sentait renouvelé après avoir passé la journée avec son troupeau ! Faire l’oeuvre de Dieu, n’est-ce pas vivre dans le repos ? Seulement, nous sommes des humains corruptibles, et notre corps se fatigue … même l’âge peut influer sur le corps, le rendre plus vulnérable, soumis à diverses pénibilités … C’est une bonne chose que le corps soit placé en bonne position pour obtenir un sommeil vraiment réparateur, c’est aussi très bien de lui donner de la détente, de la tranquillité afin que notre âme ressente les bienfaits de ce repos.
Et puis, n’y a-t-il pas l’ordre de l’Ancien Testament de respecter un temps de repos au septième jour ? Les Hébreux avaient reçu de la sagesse de Dieu, sans oublier que cette interruption pouvait aussi servir de moyen de régénération à la terre (les jachères). Il fallait voir ce temps comme utile pour terminer la semaine de travail et en recommencer une nouvelle. Et puis, cette « mise à part » (sanctification) de ce jour ne pouvait-il pas nous pousser à célébrer le Dieu d’Israël ? Dans Exode 33:14, le Seigneur déclare « marcher » avec son peuple et lui « donner du repos ». Voici une promesse pratique qui régénère. Pour ce peuple appelé à traverser des épreuves difficiles, ce devait être une véritable et puissante espérance ! Après tout ça, Jésus parle de repos, de ce SHABBAT DE DIEU, le « shabbat shalom ». Il est impossible de séparer le « shabbat » du « shalom », le «repos » de la « paix ». Rappelons-nous toujours que pour le Christ, le REPOS DE PAIX n’est possible qu’en Lui, le YESHOUA (Dieu Sauveur). Le salut qu’il offre et fait vivre est LE repos qu’il donne à travers sa propre personne. C’est donc Jésus qui est le repos de paix de son peuple, de ceux qui croient en Lui, Juif ou non-Juif (Éphésiens 2), de ceux qui s’attachent à Lui. Il dit de ceux qui ne croient pas en Lui, qu’ils n’obtiendront pas CE REPOS (Hébreux 4). Le fait de croire en Jésus nous permet de recevoir le repos de paix dans notre personne entière, extérieure (corps) et intérieure (âme et esprit).
Le magazine GEO explique le REPOS en citant le mot hébreu « shavat » qui signifie « cessation ». Cessons ce qui est de notre humanité pour recevoir sans cesse (justement) la personne même de Jésus. Alors, tout naturellement nous chanterons sans cesse les « zémirot » qui manifesterons la joie de l’Eternel, et ils seront la FORCE DE L’ETERNEL en nous (Néhémie 10). Une « cessation sainte » est un miracle quotidien ! C’est Jésus en nous, avec nous par Son Esprit, c’est LE REPOS DE PAIX permanent et éternel ! Osons vivre le repos du Seigneur !
Source image : Première de couverture du « Christ rouge » de Guillaume Dezaunay. Editions Salvator
Aujourd’hui, nous accueillons Guillaume Dezaunay sur Pep’s café pour échanger au sujet de son livre « Le Christ rouge », paru en 2023 aux éditions Salvator. Qu’il soit encore mille fois remercié pour sa bonne disposition et disponibilité, ainsi que pour la richesse de ses réponses !
1. Parcours
Peux-tu te présenter ? D’où viens-tu, quel a été ton parcours, comment es-tu venu à la philosophie, et qu’est-ce qui t’a conduit à l’enseigner aussi bien en lycée qu’en maison d’arrêt ? Quels sont aujourd’hui tes principaux engagements ?
J’étais un enfant qui se posait beaucoup de questions. Je me demandais en particulier si l’éducation que je recevais était la bonne et s’il n’en existait pas de meilleure. Lorsque j’ai découvert la philosophie au lycée, j’étais enthousiaste, j’avais l’impression que ce que l’on étudiait était extrêmement important. Je me souviens en particulier d’un cours sur le devoir et sur l’impératif catégorique de Kant. J’étais fasciné parce que cela venait résonner avec la principale question de ma vie d’adolescent désorienté : que dois-je faire ?
Je ne voulais pas enseigner d’abord, je voulais comprendre la société et agir pour l’améliorer. J’ai fait des études de sciences politiques pour cela. Mais la philosophie m’a rattrapé. J’étudiais le droit, et lorsque je demandais « cette loi est-elle juste ? » on me répondait : « ce n’est pas la question, on n’est pas en philosophie ». Je me suis dit : « si c’est comme cela, j’irai en philosophie. » Pendant mon année Erasmus en Hongrie, j’ai travaillé en particulier sur Hannah Arendt, et j’ai été initié à la phénoménologie et à l’écologie politique. J’ai ensuite fait un master de philosophie politique à l’université Lille 3. J’espérais rencontrer des sortes de sages, j’ai vite été désillusionné. Mais un enseignant m’a marqué par son intelligence et sa bonté. J’ai cherché à faire de la philosophie à la manière de Pierre Hadot, c’est-à-dire comme un exercice spirituel. Par exemple, lorsqu’on lit Platon, le but n’est pas exactement de savoir ce que Platon pense ou quelle est la thèse qu’il veut défendre, c’est plutôt d’apprendre à penser, d’apprendre à dialoguer avec soi-même et à gagner en précision en allant au bout des contradictions. J’ai voulu enseigner pour cela, pour aider des jeunes gens à déployer leur dialogue intérieur, pour aider à penser par soi-même.
Je suis allé en maison d’arrêt parce que des lectures et des conversations, notamment avec mon frère qui avait été membre du Genepi [Groupement Etudiant National d’Enseignement aux Personnes Incarcérées, association 1901 créée en 1976 et dissoute le 02/08/21], avaient nourri en moi l’impression que c’était ma place. J’ai d’abord été visiteur, puis animateur d’ateliers cinéma (nous regardions un film, puis nous en débattions autour d’un café). J’ai ensuite animé des ateliers de philosophie dans un centre ouvert, pour les condamnés aux travaux d’intérêt généraux, puis je suis devenu enseignant à la maison d’arrêt une fois par semaine. La prison est une institution dysfonctionnelle, la fonction restaurative de la justice y est peu mise en œuvre, l’aide à la réinsertion est contredite par de forts mécanismes de désinsertion. Mais il y a à l’intérieur de la prison des lieux et des temps de bienveillance, d’écoute mutuelle, et d’apprentissage. J’aimerais que mon cours soit un tel lieu.
Je suis engagé aujourd’hui dans plusieurs associations, notamment dans Paroles Populaires, une association d’éducation à la citoyenneté, au CCFD Terre solidaire, et dans le collectif Anastasis.
2. Le romancier
Avant Le Christ rouge, tu avais publié en 2018 un roman, La mort est un problème à résoudre. Pourquoi avoir choisi la fiction pour aborder cette éternelle question existentielle qu’est la mort ? Qu’est-ce que cela dit des préoccupations de notre temps et comment aborde-tu cette question, personnellement, mais aussi en philosophie, devant tes lycéens et les détenus ?
Ce petit roman traite en fait principalement de deux usages possibles de la science : comprendre la nature par amour de la nature, ou comprendre la nature pour la maîtriser et pour la transformer. Le transhumanisme va très loin dans la deuxième direction, et vise notamment à faire reculer la mort, perçue comme la grande limite naturelle à briser, celle qui refuse de se laisser contrôler. Je ne suis pas obsédé par la question de la mort, je n’y pense pas souvent, mais je voulais pourtant écrire à son sujet. La fiction me paraissait adéquate, parce qu’à la différence de l’essai, qui est affirmatif, la fiction me paraît le moyen d’élaborer une question et de s’y plonger. Ne pas vouloir mourir, c’est refuser de laisser la place à d’autres, c’est vouloir conserver à jamais ce qui n’est fait que pour passer. Un chef d’État qui s’accroche au pouvoir c’est quelqu’un qui refuse de mourir. Derrière le refus de la mort se cache le désir de toute-puissance. Ce qui est troublant, c’est que ce désir peut se cacher aussi dans la religion d’une certaine manière. Le transhumanisme ressemble à une sorte d’hérésie construite à partir d’une compréhension littérale de la phrase de Paul : « Mort, où est ta victoire ? » À mon avis, il y a là un gros contresens puisque la Vie et la Mort dont parle la Bible ne désigne pas principalement quelque chose de biologique : la Vie ne consiste pas à vivre longtemps mais à aimer dans la joie. La Mort n’est pas l’arrêt des fonctions cérébrales mais l’égoïsme dans le désespoir. Or le transhumanisme, en détournant d’importants fonds de recherche en vue de servir l’allongement de vie d’une petite élite, me semble plus proche du mortifère que du vivant.
Au sujet des préoccupations de notre temps, j’ajouterai que l’idée d’« effondrement », que les grands incendies actuels nous fait sentir d’un peu plus près, renvoie à l’idée d’une mort collective et non plus individuelle. Et l’effondrement pose à peu près les mêmes questions aux sociétés que celles que la mort pose aux individus.
Dans la version pessimiste : « à quoi bon s’efforcer de vivre si à la fin on meurt ? » Dans la version confiante : « si la vie est brève et fragile, n’exige-t-elle pas qu’on en prenne un soin tout particulier ? » Dans la version anxieuse : « avons-nous vécu comme nous aurions dû vivre ? » Dans la version réveil tardif : « mon Dieu qu’avons-nous fait ? » Un titre d’article m’avait marqué, il disait « Personne ne se dit sur son lit de mort : j’aurais dû passer plus de temps sur mon mur facebook ! » Il me semble qu’on pourrait l’élargir au collectif, avec quelque chose du type « Aucune société proche d’un effondrement ne se dit : nous aurions dû produire plus de voitures et moins perdre en compétitivité ! »
Il me semble que la conscience de la mort peut nous aider à vivre avec responsabilité tout en acceptant de perdre beaucoup. Pour ma part, j’aime penser à la mort quand je me fais arnaquer ou que je casse un objet de valeur. Je me dis « de toute façon je peux mourir demain, alors pourquoi m’inquiéter de cela ? » Un ami musulman m’a raconté qu’un hadith raconte un conseil du prophète Mahomet invitant à planter un arbre au dernier jour. Je trouve que cela correspond bien à ma vision du juste rapport à la mort : vivre tournés vers l’avenir, être tranquillement constructif, tout en acceptant les pertes et les gâchis.
3. Une conversion
Dans le prologue du « Christ rouge », qui n’est pas un roman, tu te présentes comme « un riche » venant de la bourgeoisie catholique…mais aussi chrétien. Pourtant le chrétien que tu pensais être a dû passer par une profonde conversion. Tu distingues clairement le christianisme dans lequel tu avais été socialisé de la rencontre avec le Christ. « Il vous faut naître de nouveau » (ou « d’en haut »), même pour un religieux éminent comme Nicodème, comme l’affirme le Christ en Jean 3v7. Car « nul peut voir le royaume de Dieu » si on ne naît pas « d’en haut » et « d’eau et d’Esprit »(3,5). Peux-tu nous parler davantage de ton parcours spirituel, conduisant « le riche chrétien » que tu étais au Christ ? Comment cette conversion a-t-elle transformé ta manière de lire les Évangiles, mais aussi de vivre ta foi aujourd’hui ?
La conversion est un changement de regard qui conduit à un changement de vie. Elle n’a pas lieu qu’une seule fois, mais de nombreuses fois. Pour ma part, j’ai l’impression de m’être souvent converti, et j’espère me convertir encore souvent. Comme le dit Gaston Bachelard au sujet des scientifiques : il s’agit de devenir « une espèce mutante, une espèce qui a besoin de muter, qui souffre de ne pas changer »1. La conversion ne signifie pas « appartenir à une nouvelle religion » mais « changer de cœur ».
Voici une de mes « conversions ». J’avais 19 ans et j’étais persuadé d’être un bon chrétien. En effet, je faisais tout comme il faut, j’allais à l’église, j’avais été scout, j’étais allé à l’aumônerie, je vivais dans un foyer d’étudiants géré par une communauté religieuse, bref j’étais une véritable grenouille de bénitier. Et puis j’ai lu le passage d’Évangile dans lequel Jésus et Pierre marchent sur l’eau, et je me suis imaginé à la place de Pierre, sur cette barque au milieu de cette tempête nocturne. Et deux mots employés par Jésus, à savoir « Viens » et « homme de peu de foi », m’ont saisi. Je me suis dit que si je devais « venir » quelque part, c’est que « je n’y étais pas » actuellement, et que si j’avais « peu » de foi, c’est que je n’en avais pas « beaucoup ». Moi qui pensais être un bon chrétien, connaître le Christ, savoir comment vivre, être une bonne personne, je me rendais compte en lisant ce texte que je ne savais au fond rien du tout, que je n’avais pas vraiment commencé la vie chrétienne réelle, que pour commencer il me fallait quitter la barque de mes habitudes rassurantes. Ce petit renversement de perspective m’a enthousiasmé. Grâce à ce texte, j’ai eu l’impression que la vie chrétienne était une aventure bizarre et non une vie convenue et stéréotypée, qu’elle ne consistait pas à marcher sur des chemins droits, mais à marcher sur l’eau, donc au milieu du danger.
Une deuxième conversion importante s’est jouée au début de ma vie professionnelle. Je vivais à Fontainebleau, et j’étais choqué de voir que les chrétiens étaient nombreux mais que peu d’entre eux s’engageaient socialement, que l’église était pleine mais que presque personne ne venait à la soupe populaire du Secours catholique. Une femme engagée au CCFD Terre solidaire me parlaitdu lien entre la foi et la quête de la justice et, en parlant avec elle, je sentais que ma foi était trop individualiste, trop centré sur mon petit développement personnel. C’est la lecture des anarchistes russes, en particulier de Résurrection de Léon Tolstoï, et de C’est aux jeunes que je parle de Pierre Kropotkine, qui m’a le plus déplacé. Leur critique de la charité au nom de la justice m’a marqué et m’a convaincu : si les structures économiques et politiques sont injustes, alors les privilégiés resteront privilégiés et se donneront bonne conscience en étant gentils, charitables, ou paternalistes, tandis que les opprimés resteront opprimés tout en essayant de s’assurer des bonnes grâces des privilégiés en les servant. La charité ne suffit donc pas, il faut aller jusqu’au travail politique de transformation des structures. Dans ce qu’on appelle la « doctrine sociale » de l’Église catholique, cette critique de la charité a été prise au sérieux et on parle désormais de « charité sociale et politique »2. Or les structures sont injustes, inégalitaires, écocidaires, et moi, petit bourgeois blanc d’un des pays les plus riches du monde, j’en suis globalement bénéficiaire. Ce passage par les anarchistes m’a fait relire les textes évangéliques très différemment. L’omniprésence de l’appel à la justice m’a sauté aux yeux : « Heureux les affamés et assoiffés de justice », « cherchez d’abord le Royaume et la justice ». Même l’appel à l’amour est en réalité un appel à la justice : les figures que Jésus appellent à aimer sont avant tout les exclus et les rejetés, les pauvres, les veuves, les étrangers, les prostitués, les collecteurs d’impôts… L’amour signifie donc recherche de leur réinsertion dans la société, et donc l’amour entier doit aller jusqu’à la transformation des structures sociales pour les rendre plus justes et inclusives.
Cette conversion a tout changé pour moi : la foi, à mes yeux, est de moins en moins un moyen de développement personnel et de plus en plus un moyen de développement interpersonnel et politique. Et l’Évangile, dans son appel à un grand chambardement des places – que les premiers soient derniers et les derniers premiers, que les pauvres soient comblés, les riches appauvris, les humbles relevés et les puissants renversés de leur trône – implique de ma part de perdre des privilèges et de mettre au service et à l’école des opprimés.
4. Pourquoi « Le Christ rouge » ?
« Le Christ (est) rouge », d’après le titre de ton livre. L’Evangile nous le montre effectivement « rouge » ou plus précisément comment « il a vu rouge », face à la situation du lépreux ou en entrant dans le temple et en y voyant ce qui était jugé normal en son temps et depuis longtemps : les marchands et les changeurs bien installés dans le temple…alors qu’il était jugé anormal (on se souvient de la fameuse parole du roi David), que des aveugles et des boiteux entrent dans le temple. La « sainte colère » du Christ qui le pousse à nettoyer et purifier le temple pour qu’il retrouve sa vocation initiale, d’un côté, et une colère qui se présente comme la forme la plus élevée de la compassion de l’autre.
Est-ce de ce « Christ rouge » des Evangiles dont tu parles dans ton livre ou d’un autre ?
Ce passage des Évangiles, où Jésus est en colère, me paraît relever du happening politique. En effet, on peut lire dans l’Évangile de Marc que, la veille, Jésus visite le temple et observe les lieux3. Pour moi, c’est qu’il prépare son coup. Sa colère est donc surtout un moyen de mettre en scène un enseignement en acte, à la manière des philosophes cyniques de l’Antiquité grecque. Je mets en lien ce passage avec le passage de l’Ancien Testament où Moïse rompt les tables de la loi. Dans les deux cas, il me semble qu’il s’agit d’un débat sur le sacré, c’est à dire sur la manifestation de Dieu dans le monde. Le sacré peut être le « veau d’or » ou « l’Argent », mais c’est alors une idole, un anti-Dieu dont Moïse et Jésus fustigent l’admiration et la recherche obsédante. Le sacré peut être les « tables de la loi » ou « le temple », où en effet la parole et la présence de Dieu sont manifestées. Mais pour Moïse et Jésus, on peut briser les tables et on peut détruire le temple. C’est que le sacré véritable n’est pas là. Pour Moïse, le sacré n’est pas dans la loi écrite mais dans la loi vécu, pas dans la circoncision du pénis mais dans la circoncision du cœur, donc pas dans les tables mais dans l’être humain qui pratique l’amour de Dieu et du prochain avec joie. Pour Jésus, le sacré est dans ceux à qui il s’identifie : les petits, les affamés, les prisonniers, les étrangers. La manifestation de Dieu est là, dans les opprimés. La « présence réelle », comme disent les catholiques, est là. L’acte d’adoration devient alors : mise au service et à l’école des opprimés. Cette transformation de la religion du sacré extérieur au sacré intérieur, du culte centré sur soi à la pratique de l’amour des autres, est tellement importante que Jésus ne fait pas qu’en parler mais se met en colère contre son antithèse : l’utilisation de la religion au service de la grandeur et du profit.
Le « Christ rouge », ce n’est qu’une expression, ce n’est qu’un bon mot. Mais c’est un moyen, il me semble, de saisir une facette très importante du Jésus décrit par les Évangiles. Jésus, en effet, n’est pas seulement un être doux et tendre, il est aussi en conflit contre les racines du mal et en particulier en conflit contre les caricatures de spiritualité qui mettent Dieu au service de la convoitise humaine.
5. Les exclus réintégrés dans le Temple
Après la purification du Temple, l’évangéliste Matthieu souligne que « des aveugles et des boiteux s’approchèrent de (Jésus) dans le Temple, et il les guérit » (Mt 21,14). Autrement dit, le temple profané purifié, les exclus retrouvent leur place. Y aurait-il dans cette succession de scènes de l’Evangile une clé de lecture de ton « Christ rouge » ? Comment, aujourd’hui encore, ceux qui sont censés, au nom de Dieu, faciliter l’accès au Royaume de Dieu, peut-il empêcher les plus fragiles et les exclus d’y entrer ? Comment « la Bonne nouvelle », initialement pour les pauvres, est-elle devenue « une bonne nouvelle pour les riches » ?
Oui, merci de l’indication, je trouve cela bien vu de relever cette séquence : une fois les serviteurs de l’argent chassés, on peut servir les exclus. Le vrai centre du christianisme est de retour. Cela me fait penser à un « saint » de l’Antiquité, le diacre Laurent. L’Empire romain persécutait alors la jeune Église, l’empereur Valérien avait fait tuer et torturer quelques responsables, et il exigeait que l’Église lui remette son trésor. Le diacre Laurent, responsable des finances, avait alors distribué les richesses de l’Église – or, argent, bijoux – aux pauvres. Puis il s’était présenté devant l’empereur avec une foule d’opprimés, des lépreux, des malades, des orphelins, en déclarant : « Voilà le trésor de l’Église : les pauvres. » J’aime cette histoire, même si il y a un risque aussi de romantisation et d’instrumentalisation de la pauvreté. Plus le temps avance, plus je me méfie de l’appel à travailler pour les pauvres. Il s’agit de travailler avec eux, pas pour eux. Il ne s’agit pas d’aider, il s’agit de s’entraider. Il ne s’agit pas de donner, il s’agit de partager. Sinon on retombe dans la bienfaisance charitable qui donne bonne conscience et reproduit éternellement les inégalités, ce qui a quelque chose de dégoûtant.
Pour ceux qui sont riches, la conversion évangélique consiste en particulier à regarder les pauvres, puis à regarder par leur regard, puis à changer tout à fait de vie. La foule regarde les riches qui donnent au temple, Jésus invite à regarder plutôt la veuve pauvre (Lc 21, 2-4). Dans notre système de production globalisé, les pauvres sont partout mais invisibles. On s’habille chez Zara sans regarder les ouvrières bangladaises. On vit en Union Européenne sans s’intéresser aux travailleurs roumains qui sont la variable d’ajustement du système productif. On mange de la sauce tomate sans regarder les ouvrières agricoles marocaines qui les produisent, ni les quantités d’eau utilisées jusqu’à assécher les réserves locales. On utilise de l’IA sans songer aux millions de travailleurs du clic, prolétaires du Sud global, qui participent à l’entraînement des modèles, ni aux écosystèmes détruits pour miner les matériaux nécessaires, ni aux mineurs qui travaillent dans ces mines, ni à l’atmosphère qui subit les conséquences de l’augmentation générale d’énergie employée. Derrière cette « richesse », il y a des pauvres exploités et de la nature exploitée. Mais regarder les pauvres ne suffit pas. Regarder par le regard des pauvres devient une conversion un peu plus solide. Comme le dit sans cesse Bernard Friot : il ne s’agit pas d’aider les pauvres, ce n’est pas cela le christianisme, mais de se mettre à leur école. Le CCFD Terre Solidaire parle ainsi de « décoloniser l’aide » et de « partenariat inversé » : le but n’est pas que des riches aident des pauvres, mais que des riches écoutent des pauvres et portent leur parole. Le plaidoyer international de l’association devient alors la proposition d’une nouvelle organisation économique, d’un altermondialisme construit à partir de la parole de ceux qui subissent la globalisation et sa violence. Heureux les pauvres ne signifient pas « vive la pauvreté, c’est super d’être pauvre ». Pas du tout. Heureux les pauvres signifie que c’est avec et par les pauvres que se construit la justice.
Le christianisme qui devient « bonne nouvelle pour les riches » comme tu dis n’est qu’une de ses corruptions parmi d’autres. Au fond, toute religion est un mélange de bon grain et d’ivraie, et toute religion peut être absolument corrompue et produire l’antithèse de ce qu’elle devrait être. Pete Hegseth et Donald Trump s’appuient sur Dieu et sur la défense du christianisme pour justifier une guerre illégitime en Iran. Poutine et le patriarche Kirill pratiquent la bénédiction des armées et des armes au nom du christianisme, dont le texte fondamental proclame pourtant « aimez vos ennemis ». Il y a des prêtres pédocriminels dans une religion qui fait des enfants et des petits des figures de Dieu. Les nationalistes chrétiens justifient le refus d’accueillir les exilés au nom d’une religion pour qui accueillir l’étranger revient à accueillir le Christ et qui proclame que nous sommes tous des exilés. François d’Assise s’est rendu compte que l’Évangile appelait à la pauvreté à quasiment toutes les pages alors que l’Église de son siècle était extrêmement riche. Luther s’est rendu compte que l’Église utilisait la crédulité des humbles croyants pour s’enrichir en s’appuyant sur la peur, alors que l’Évangile invite sans cesse à être « sans crainte ». Bref, dans toutes les époques, à l’intérieur d’une même religion, se côtoient des formes magnifiques de spiritualités et d’hideuses caricatures. C’est probablement le cas à l’intérieur du cœur de chaque croyant. Mon but, en écrivant le Christ rouge, était de confronter les chrétiens à leur hypocrisie, en particulier les chrétiens riches des pays riches.
6. Une libération qui dépasse l’individu
Je pense à cet autre exemple tiré des Evangiles : lorsque Jésus libère le possédé par « la légion » de démons en Luc 8, il ne se contente pas de libérer un individu : il y opère une délivrance à tous les niveaux. L’homme était nu, incontrôlable et malade : il ne l’est plus. Le voici désormais « assis aux pieds de Jésus »(Luc 8v35), « vêtu et dans son bon sens »(v15). C’est bien la totalité des plans de sa vie personnelle qui est guérie et sauvée : son corps, son âme, son esprit, ses relations, sa place dans la société. Mais la libération ne se limite pas à un seul individu et à son réseau, puisque c’est aussi toute une économie locale qui est libérée de l’élevage du porc, animal impur par excellence pour les Juifs. La purification de cet homme conduit à la purification d’un système marchand qui avait une influence sur toute une région. D’autant plus qu’à la corruption sociale et économique s’ajoutait l’impureté politique : le démon s’appelait en effet « légion ». Soit une région entièrement sous la tutelle de l’ennemi, l’ennemi physique et l’ennemi spirituel, depuis les plans les plus intimes de la vie des gens jusqu’au système économique et politique.
Quelle lecture fais-tu de cette scène de délivrance holistique par Jésus ? Y aurait-il là encore une autre clé pour comprendre le propos du « Christ rouge » ?L’action du Christ consiste-t-elle toujours à transformer simultanément les personnes et les structures dans lesquelles elles vivent ?
Je trouve intéressante ta lecture, mais je ne fais pas exactement la même, en particulier au sujet de la « libération de l’élevage du porc ». Il me semble que, précisément, Jésus cesse de désigner comme impurs les animaux considérés tels dans sa culture. Il redéfinit la pureté en disant que ce qui entre en nous ne nous rend pas impur (Mc 7, 14-23). On peut donc manger du porc sans devenir impur. C’est ce qui sort de nous, les mauvaises paroles, les mauvais actes, qui nous rendent impur. Par ailleurs, la parabole des deux fils présentent un fils qui a élevé des porcs et qui rétablit dans sa pureté par le pardon, ce qui montre que la pureté n’est pas forcément originelle mais existe plutôt dans un second temps, grâce au pardon et à l’amour. Cela me paraîtrait bizarre, en regard de ces textes, de penser que Jésus voudrait délivrer une société d’un élevage de porcs. Si c’était un élevage industriel en immeuble avec maltraitance animale dans une société surconsommatrice de viande comme la nôtre, je ne dis pas, mais là il semble plutôt qu’on ait affaire à de l’élevage bio en plein air. Si je vais plus loin, quitte à frôler l’hérésie, je me demande même si on ne pourrait pas considérer que Jésus fait jouer aux porcs dans ce texte le rôle que lui même jouera pendant sa passion, à savoir le fait de prendre sur soi la faute des autres et d’en mourir. Les porcs sont ici innocents et pourtant sacrifiés, comme le sera l’agneau de Dieu.
7. Les paraboles des intendants comme fil conducteur du « Christ rouge »
Tu expliques en prologue qu’il est grand temps pour les chrétiens d’ouvrir les yeux sur un certain christianisme « canada dry » qui est présenté comme la norme, et tu choisis les paraboles des intendants comme fil conducteur de ta réflexion. Qu’ont-elles de particulier par rapport aux autres enseignements de Jésus sur l’argent ? Pourquoi estimes-tu que prendre au sérieux les enseignements du Christ sur ce sujet est une clé pour vivre un Evangile authentique ?
Les paraboles sont un des moyens préférés d’expression de Jésus, et il est fascinant de considérer qu’elles mettent presque toutes en scène des figures économiques, des banquiers, des investisseurs de capital, des gérants d’entreprise, des salariés, des chômeurs. Ce qui est difficile avec les paraboles, c’est qu’elles peuvent recevoir de multiples interprétations. C’est aussi tout leur intérêt, car elles peuvent parler différemment selon les personnes à qui elles s’adressent et selon le moment auquel on les lit. Ce sont des sortes de trésors sans fond desquels on peut toujours puiser plus. Elles sont par ailleurs tournées vers la transformation : elles visent à susciter des changements de comportements. Je les ai prises comme fil rouge parce qu’elles me fascinaient et que je les trouvais inspirantes, tout simplement.
Ma proposition d’interprétation ne saurait être unique ou exclusive, mais elle me paraît cohérente et en bonne intelligence avec le reste du texte évangélique. La parabole du bon et du mauvais intendant, extrêmement courte et moins visuelle que d’autre, m’a peu à peu paru comme une sorte de modèle de base contenu dans toutes les autres paraboles. Cette petite parabole me paraît donc très riche et comme une sorte de reformulation de l’antique invitation du Deutéronome à choisir la Vie et à renoncer à la Mort. La Vie, selon cette parabole c’est se mettre au service de ses égaux et travailler à la satisfaction des besoins de tous. La Mort, c’est mettre son intérêt individuel devant celui de tous les autres et faire de la compétition pour le superflu la norme. C’est une parabole fortement anticapitaliste.
8. L’avoir et le pouvoir
« La sincérité conduit à des lectures et interprétations plus directement politico-économiques » des Evangiles, quand d’autres en font des lectures plus métaphoriques, écris-tu. « Le Christ de l’Evangile mène une double charge contre « l’avoir », l’appropriation privative, et contre « le pouvoir », la maîtrise des autres ».
Où vois-tu cette double charge dans les Evangiles ?
Quelles réponses (ou antidotes) vois-tu de la part du Christ contre « l’avoir » et « le pouvoir », qui nous font dire que l’Evangile est vraiment une bonne nouvelle « pour le pauvre », les malheureux, les opprimés (cf Luc 4v18-19) ?
Je vois cette double charge partout, du Magnificat au lavement des pieds, en passant par l’intégralité des paraboles. Dans la parabole des deux fils, le problème du fils aîné est qu’il veut tout garder pour lui, qu’il refuse de partager avec son frère qu’il considère comme un profiteur et un parasite. Dans la parabole des vignerons homicides, l’injustice des vignerons consiste en ce qu’ils veulent s’approprier privativement un bien commun en vue de profiter pour eux-mêmes des bénéfices exclusifs. La vigne devient un facteur de production non plus destiné à la satisfaction des besoins de tous mais à l’enrichissement de quelques actionnaires. Dans la parabole des ouvriers de la dernière heure, le problème des premiers est qu’ils refusent que les derniers deviennent leurs égaux, ils veulent garder pour eux la reconnaissance et les biens. Dans la parabole du riche insensé, le problème est que l’entrepreneur veut bouleverser l’organisation de la production non pas pour que chacun ait assez mais pour que lui ait plus que le nécessaire. Partout l’appropriation privative est critiquée vigoureusement. Au-delà des paraboles, l’enseignement de Jésus appelle à ne pas servir l’Argent, c’est-à-dire à ne pas faire de la croissance du capital un but en soi, mais au contraire un moyen soumis à de vrais buts beaucoup plus importants : la satisfaction des besoins collectifs, la réintégration des exclus, la justice. Et les riches sont souvent appelés à se défaire de leur propriété, comme le jeune homme riche, ou comme les premières communautés chrétiennes pratiquant, difficilement cela dit, la mise en commun des biens.
Du côté du pouvoir, la charge est aussi omniprésente. Le problème d’Hérode : il veut tout le pouvoir, il ne supporte pas la présence d’un autre roi, fût-ce un bébé. La tentation de Jésus, contre laquelle il lutte dans le désert : prendre pouvoir sur les villes. Lorsqu’on lui demande d’être roi, il refuse. Lorsqu’il est qualifié de roi, c’est lorsqu’il lave les pieds, donc en position d’esclave, ou lorsqu’il a une couronne d’épines, donc en position de prisonnier torturé. Généralement il ne donne pas d’ordres mais demande : que veux-tu ? Quand on lui demande de donner des ordres, comme cet homme qui lui lance « Dis à mon frère de partager avec moi l’héritage ! », il refuse, renvoyant chacun à sa responsabilité. Il confie des responsabilités à des personnes faillibles plutôt que de tout faire lui-même, notamment aux douze qui ne comprennent pourtant pas grand chose. La notion d’intendance, omniprésente dans les paraboles, va aussi dans le sens de confier des responsabilités plutôt que de diriger. Le « propriétaire » est absent et laisse agir les intendants comme bon leur semble, même s’il indique des voies de justice et d’injustice.
Je lis donc l’Évangile comme un manifeste contre l’emprise et contre l’accumulation de richesses. L’alternative, c’est le partage et la circulation des dons. Contre l’emprise : la libre intendance et la responsabilisation collective. Contre l’accumulation : les mécanismes de partage, de redistribution, et d’organisation collective. L’Évangile ne donne pas de recette toute prête, c’est à nous de réfléchir et d’expérimenter. Justement, nous sommes des intendants libres. Nous ne sommes pas soumis à un code législatif complet. Pour ma part, je trouve des inspirations pour construire des alternatives à la privatisation des biens et à la concentration du pouvoir un peu partout. Dans l’histoire du libéralisme classique, qui s’est attaqué à la concentration du pouvoir politique, dans le marxisme, qui s’est attaqué à la concentration du pouvoir économique, dans l’anarchisme, qui a élaboré des théories et des pratiques de l’entraide, dans les pédagogies de l’éducation populaire, qui apprennent l’auto-organisation collective, dans la RSE, qui vise à réorganiser l’économie autrement que par la visée de rentabilisation du capital, dans l’écologie, qui fait connaître l’interdépendance généralisée, etc. Partout le Royaume pousse, à l’intérieur et en contradiction avec le monde.
9. Le capitalisme et le libéralisme « gospel washing » ?
Que réponds-tu à ceux qui estiment, par exemple, en déclarant s’appuyer sur la Bible et rien que la Bible, que Dieu serait « le créateur de la propriété privée » (concept clé, numéro 1, de Dennis Peacocke qui expose notamment dans son « Partenaire avec Dieu en affaires » ce qu’il voit comme « les principes divins essentiels pour construire le gouvernement et de la libre entreprise » cf https://pepscafeleblogue. et Quelle vision du monde, de l’homme, de Dieu…véhicule ce que tu lis ? L’exemple de « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(2). Son autre concept clé est la vision de Dieu qui apparaît comme un « homme d’affaires », un PDG et un (auto)entrepreneur, qui « met en place une entreprise familiale sur le modèle de la franchise » : l’entreprise « Tout puissant et fils SA », dont les chrétiens seraient « les associés ».
Que t’inspire cette manière de lire la Bible ?
Dans un même ordre d’idée, existe-t-il une « manière chrétienne d’être riche » ? Des « principes du Royaume de Dieu » pour la prospérité (qui serait la volonté de Dieu pour les siens) et la gestion financière ?
Je ne connaissais pas Dennis Peacocke mais de ce que je comprends, son analyse de l’Évangile est à peu près aux antipodes de celle que je propose dans le Christ rouge. Il valorise l’idée d’autoritarisme quand je considère que l’Évangile s’y oppose radicalement. Il valorise l’idée de propriété privée quand je considère que l’Évangile la subvertit absolument pour la remplacer par l’intendance. Il parle sans cesse de « vérités » comme s’il les détenait, quand je considère que l’humilité consiste à se reconnaître comme sans cesse à convertir. Ma première pensée serait de regarder ses propositions comme celle d’un homme privilégié d’un pays privilégié qui ne semble pas percevoir les ravages sur lesquels reposent ces privilèges et l’immense destructivité pour les pauvres et la nature du système économique de croissance qu’il défend.
Quant à la théologie de la prospérité, je la considère comme une hérésie malsaine et en contradiction flagrante avec le Royaume tel que décrit dans les textes évangéliques. Cela dit, oui, il existe une manière chrétienne d’être riche : lorsque la richesse est collective et mise au service de la satisfaction des besoins de tous. Il n’existe pas de manière chrétienne d’être riche en argent individuellement. On peut être riche individuellement selon l’Évangile, mais pas en argent, on ne peut l’être qu’après qu’une forte torsion ait été appliquée au terme richesse, qui devient « richesse en vue de Dieu », et qui désigne alors la pratique de l’amour et la justice. On peut aussi être un bon gestionnaire d’argent en suivant l’Évangile, plusieurs paraboles en parlent, comme celle du gérant malhonnête ou celle des talents et des mines : la bonne gestion décrit alors à la fois la durabilité d’un système économique et sa mise au service de la justice. Le bon gestionnaire n’est pas celui qui s’enrichit privativement (« méfiez-vous de toute avidité ! ») mais celui qui aide des structures collectives à fonctionner durablement au service du plus grand nombre.
10. L’être
« Le Christ rouge » est construit autour de trois grands mouvements : « avoir », « pouvoir », puis (que) « faire (?). Je m’attendais à y trouver un quatrième verbe : « être », qui n’y figure pourtant pas explicitement…
Pourquoi cette absence ? La vie chrétienne authentique ne commence-t-elle pas précisément par une transformation de l’être ? Je pense notamment à Jacques Ellul, pour qui « changer la vie » implique de retrouver « la liberté d’être », laquelle liberté n’est pas la toute-puissance ou l’illimité du « toujours plus plus », mais la liberté de décider ne pas faire tout ce que l’on peut faire, au nom de l’amour et pour le bien de l’autre….
Tu as raison, l’enjeu est la transformation de l’être. Mais de la même manière que je n’aime pas parler de vie spirituelle sans parler de corps, puisque la vie spirituelle consiste principalement à prendre soin des corps, à satisfaire les besoins matériels de tous, à soigner les malades, à accueillir sans mépris les petits, à partager des repas, bref puisque la vie spirituelle est matérielle, de la même manière je pense qu’il ne faut pas trop parler de transformation de l’être sans parler de transformation de l’avoir. Tu veux « être » généreux : commence par donner des biens dont tu as besoin. Tu veux « être » bon : partage tes biens, partage ton temps, renonce à ton héritage. La transformation de l’être passe par des actes concrets, qui sont souvent en partie économiques.
Ce que tu rapportes de Jacques Ellul est passionnant par ailleurs, et c’est un auteur important pour réfléchir à ces questions. La critique de l’illimitation de l’avoir et l’éloge de la transformation de l’être me paraît trouver des applications politiques extrêmement importantes du côté de la décroissance qu’Ellul défendait. Beaucoup critiquent l’idée de décroissance en considérant que ce serait une moindre vie. Or une certaine décroissance en avoir serait une croissance en être. La voiture et l’avion permettent une croissance en vitesse, mais font décroître radicalement l’expérience de la nature et des paysages, tout en déréglant le climat d’une manière dangereuse. ChatGPT fait croître la vitesse d’information mais fait décroître l’entraînement cognitif et l’élaboration de la pensée personnelle. Certaines manières de vivre nous tuent. Lorsqu’on dépasse un certain stade de richesse, la croissance économique ne va plus de pair avec une croissance du bonheur. Bref, il est nécessaire de saisir ce paradoxe du « plus qui est parfois moins » et du « moins qui est parfois plus ». On retire un smartphone à un enfant non pas pour qu’il ait moins d’épanouissement mais pour qu’il en ait plus à l’avenir. Les images évangéliques de l’émondage ou du grain de blé qui tombe en terre sont intéressantes pour cela : il y a des renoncements qui font vivre.
11. Servir plutôt que dominer
Tu passes de l’avoir au pouvoir et opposes la logique du pouvoir à celle du service : « les maîtres doivent se faire serviteurs » et « les serviteurs sont des modèles de maîtres ». Cette nuance est-elle audible aujourd’hui dans une société qui valorise la réussite individuelle et le développement personnel, mais aussi parmi les chrétiens, quand beaucoup veulent être « leaders » plutôt que serviteurs ou se faire appeler « pères », « maîtres », « guides » et « docteurs » ?
Tout n’est pas mauvais, loin de là, dans le développement personnel, mais il peut vite prendre une forme individualiste. L’individualisme de notre époque, qui a tiré le libéralisme dans ses directions les moins intéressantes, ne laisse pas les chrétiens indemnes. Par exemple, les chants religieux des années 70 et 80 parlaient beaucoup de justice, de chercher Dieu dans nos frères, de l’accueillir en accueillant les étrangers. Les chants contemporains parlent plutôt de la manière dont Dieu m’a choisi, moi, de toute éternité, pour m’aimer. La notion de gloire, très présente dans les chants religieux contemporains, fait aussi courir des risques. Je ne dis pas qu’il faut renoncer à la notion, mais sans oublier que la gloire de Dieu se manifeste dans la discrétion d’une brise légère plus que dans l’ouragan, que la gloire de Dieu ne se manifeste pas tant debout dans les places et les temples « pour être vus des hommes » que caché dans sa chambre et dans la veuve pauvre que personne ne regarde. Bref, le christianisme a besoin de lutter contre ses éventuelles corruption, et la solution me semble résider dans un enseignement et une pratique religieuse centrés sur l’essentiel : l’amour et la justice.
11. Que faire ?
La dernière partie de ton livre s’intitule justement Que faire ?
Tu y évoques la satisfaction des besoins, la réorganisation du travail, la sortie de la surproduction, le dépassement de l’anthropocentrisme, la fidélité dans la catastrophe, mais aussi la nécessité de tenir ensemble contemplation et engagement.
Qu’espères-tu qu’un lecteur (chrétien ou non, chrétien comme toi ou non, qu’il pense comme toi ou non) fasse concrètement après avoir refermé ton livre ?
Un « que faire » saint, réajusté, passe-t-il d’abordpar la conversion des consciences, le renversement des manières de penser (Romains 12v1) ou par la transformation des structures économiques et politiques ?
Tu encadres d’ailleurs ton propos en commençant par le récit de ta propre conversion et termine par une prière au Christ pour que ton « cœur soit vidé de son avarice et de sa convoitise » pour être « rempli de bonté ».
La question de la priorité, d’abord le cœur ou d’abord les structures, me paraît impossible à trancher. C’est les deux, toujours. D’un côté, une révolution des structures politiques et économiques, si elle ne s’accompagne pas de changements intérieurs, se transformera vite en un remplacement d’une ancienne élite par une nouvelle élite et par la reproduction sous une autre forme des anciennes dominations. De l’autre côté, une transformation intérieure qui ne touche pas aux structures relève plus de l’opium que de la spiritualité incarnée. Quand on cherche à modifier des structures, par ailleurs, on se retrouve dans une zone très conflictuelle et on peut être tenté de préférer l’efficacité aux moyens justes, de devenir un peu machiavélique, voire de légitimer la violence. L’Évangile nous invite à chercher une transformation des structures tout en travaillant en permanence à la transformation de notre cœur, à la lutte contre notre propre corruption et notre perte potentielle de joie et d’amour, en vue de conserver ensemble l’amour des ennemis et la lutte pour la justice. Marcello Tarì perçoit la révolution comme une destitution de structures existantes et insiste sur le fait que ce sont aussi nos propres structures psychiques qu’il s’agit de destituer. Jésus donne un modèle de personnalité conflictuelle qui aime ses ennemis. Modèle certes presque impossible à suivre mais modèle tout de même. Dans le champ chrétien, Martin Luther King a cherché à élaborer cette manière de résister vigoureusement qui pour autant cherche continuellement à convaincre, à gagner le cœur de l’opposant.
Pour répondre à ta question, j’aimerais qu’un lecteur qui fermerait mon livre sente en lui un désir de justice plus fort, et qu’il en tire à la fois la volonté de se former politiquement, de s’associer à des collectifs, et de changer de vie personnellement, à commencer par son mode de consommation.
Conclusion
Après ta relecture des Évangiles, quel passage continue, personnellement, de te déplacer ou de te déranger le plus ?
Je dirais le sermon sur la montagne, cette source éternelle.
Notes
1Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique
2Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 207
3 Mc 11, 11 : « Il parcourut du regard toutes choses »
Le mot « Selah » apparaît plus que 70 fois dans les écritures, signifiant un moment de repos, de réflexion, d’observation, d’anticipation, et de méditation. On ne reste pas dans la passivité mais dans la vigilance. Source image : Gédéon choisit les 300. James Tissot, c. 1899. Gouache sur carton . Jewish Museum, New York.(d’après Juges 7)
Un nouvel épisode de notre série de l’été Pep’s café sur le thème « pause toujours », avec une excellente contribution de la pasteure Kathryn Baxter, laquelle nous propose une méditation biblique sur le « selah ».Qu’elle en soit remerciée !
Le Seigneur a mis dans sa parole un mot que nous sautons trop souvent : « Selah » en hébreu, ce qui veut dire « pause » où il peut se révéler et agir pour nous et en nous.
Dieu focalise souvent sur notre marche et non la destination, car il est déjà CERTAIN de la destination ! Dieu valorise parfois la PAUSE pendant notre marche car ce moment de repos est destiné à renforcer notre découverte de Dieu. Notre vie n’est pas comme un sprint mais plutôt comme un cross. La marche à longue distance exige par moment la pause, surtout en vue de l’endurance. Notre Père céleste aime bien quand nous avançons, conscients de sa présence. La notion de « Selah » (la pause), nous permet de rétablir et d’approfondir la communion avec lui au milieu de l’activité.
Le mot « Selah » apparaît plus que 70 fois dans les écritures, signifiant un moment de repos, de réflexion, d’observation, d’anticipation, et de méditation. On ne reste pas dans la passivité mais dans la vigilance. Dans les Psaumes, on trouve le formule suivant : la promesse, puis « Selah » , puis une nouvelle force, un révélation supplémentaire, ou un accomplissement. (Exemple naturel : dans la musculation, le repos entre les séries de répétitions nous permet d’aller plus loin.) Instauré dans le tabernacle de David, le terme « Selah » est utilisé en adoration et en intercession. C’est une occasion de trouver la résolution (même musicalement : entre les couplets, le refrain permet un « Selah » ) Pour vivre pleinement le « Selah » il nous faut de la réceptivité, de la confiance, de l’écoute, de la sensibilité. Tout cesse … sauf notre attention.
Le principe du shabbat reflète le « Selah ». Même dans l’histoire, Dieu a régulièrement fait des périodes de « Selah » pour son peuple, toujours pour une raison spécifique :
1) Pour Noé et sa famille dans l’arche … afin d’établir avec lui une alliance qui démarre une nouvelle race d’humanité, purifiée et consacrée. (Genèse 8 et 9)
2) Pour Jacob, chez son oncle Laban pendant 20 ans pour échapper à la colère de son frère Ésaü. Quand il a émergé, il avait obtenu une nouvelle famille, de nouvelles richesses et même une nouvelle identité, quand Dieu a changé son nom en Israël. (Genèse 32)
3) Pour Joseph en Égypte … afin de le préparer à travers des épreuves et des injustices. Il finit par devenir un conseiller stratégique du chef de la civilisation la plus puissante de la terre à l’époque. Positionné ainsi, il a sauvé sa famille et son peuple. (Genèse 5:20)
4) Pour Moïse pendant 40 ans dans un désert éloigné afin de le transformer en libérateur qui sortirait le peuple hébreu de l’esclavage.
5) Pour Naomi dans la terre aride de Moab … afin de révéler à quel point il est facile de devenir amer. Avec sa belle-fille Ruth, elle est finalement retournée à Bethléem pour contribuer à l’une des histoires d’amour les plus touchantes de l’histoire, dont les descendants étaient dans la lignée du Messie.
6) Pour David pendant 15 ans, après avoir été oint roi d’Israël … afin de le transformer pour un règne avec justice? Il a écrit la majorité des Psaumes.
7) Pour Élie par le ruisseau Cherith … afin de développer en lui des convictions, de l’autorité et de l’audace avant d’affronter les prophètes de Baal. (1 Rois 17 et 18)
8) Pour Jonas pendant 3 jours et nuits dans le ventre du poisson … avant que sa prédication ne provoque un réveil dans la ville de Ninive. (Jonas 3 et 4)
9) Pour Daniel pendant 70 ans à Babylone, où il a appris à résister à la persécution, à recevoir la révélation et à transmettre le message de Dieu à son peuple et au roi.
10) Pour Esther alors qu’elle était dans le palais d’un roi perse … afin de la transformer en un intercesseur qui sauverait son peuple de la destruction.
11) Jésus, dans un tombeau pendant 3 jours avant de sortir triomphant du péché et de la mort pour apporter le salut à l’humanité
12) Pour les 120 dans la chambre haute, leur disant d’attendre le puissance d’en haut et les utilisant à la Pentecôte pour la naissance de l’église.
13) Pour Paul dans le désert d’Arabie pendant 3 ans … avant de bouleverser le monde à travers son ministère. Plus tard, Dieu a de nouveau caché Paul dans une prison romaine où il a écrit 4 épîtres qui nous parlent encore aujourd’hui.
14) Pour Jean sur l’île de Patmos … afin de lui apprendre à recevoir et à transmettre l’un des messages les plus prophétiques de tous les temps, le livre de l’Apocalypse.
Pendant le « Selah », Dieu « cache » son peuple pendant une saison … pour agir par la suite ! Reconnaissez-vous vos moments de « Selah » que Dieu vous a réservés?
Faire découvrir la Bible sans grand discours, sans prérequis et sans la crainte de « mal comprendre » le texte ? Vous en rêviez, Ephata l’a fait !
Ephata, c’est « le jeu des temps de partage » et un outil d’animation biblique participatif déjà adopté par de nombreuses paroisses, groupes de jeunes, aumôneries, mouvements scouts et autres communautés chrétiennes.
Bonne nouvelle : Fort de ce succès, Ephata sera désormais diffusé au niveau national par les Éditions Bibli’O à partir du 11 septembre. Validé et recommandé par le comité ZeBible, ce jeu propose une approche simple, ludique et accessible pour entrer dans les textes bibliques.
Constance Leger, créatrice du jeu, est aujourd’hui avec nous sur Pep’s café, et a bien voulu jouer le jeu des questions-réponses pour nous en dire plus sur Ephata. Qu’elle en soit remerciée, comme je la remercie pour la richesse et la générosité de ce partage ! Et merci également à Laurène de La Chapelle, chargée de communication des éditions Bibli’O, pour avoir joué les facilitatrices !
Constance Léger, bonjour. Merci d’avoir accepté cet entretien. Pouvez-vous vous présenter et nous en dire plus sur votre parcours personnel et spirituel ?
Merci de votre invitation !
Je suis une femme catholique de 44 ans, mariée et mère de 3 adolescents.
Ma croissance spirituelle a été marquée dès l’enfance par les rencontres avec mes pairs ou de jeunes adultes, et la vie de groupe, et ce dans trois cadres très enrichissants.
– d’abord auxjeannettes à Asnières. Il y avait les messes dominicales dont on préparait les chants, accompagnés à la guitare par la maman de Joséphine… Je crois que c’est important pour les enfants que les célébrations soient proches d’eux, et incarnées par des gens qu’ils connaissent. Et puis surtout les camps ! Je me souviens du plaisir de chanter ensemble, d’avoir vibré au Chant de la création (« Mon Dieu, tu es grand tu es beau !… » à pleins poumons et en pleine nature, ça c’est du concret !)… Je me souviens du recueillement des prières du soir, dans la nuit et la fraicheur qui tombe (quelle expérience pour les petites citadines que nous étions !)… A cette époque, et jusqu’à ma vie de jeune adulte, je ne m’intéressais pas beaucoup à ce qui se passait à la messe, tout ça me semblait vraiment loin de moi. Mais dans ce groupe, guidées par des chefs qu’on aimait beaucoup, la foi devenait une part importante et ressourçante de notre vie.
– au collège, j’ai eu la chance de découvrir la Catéchèse Biblique Symbolique (CBS) : c’était alors Claude Lagarde lui-même qui formait et encadrait l’équipe de catéchèse. Je me souviens surtout que les adultes s’adressaient à nous, qu’on nous donnait la parole, et qu’il y avait beaucoup de joie à cheminer ensemble pour creuser les mystères d’un texte biblique. On faisait des projets, des choses très concrêtes, « incarnées ». Une des équipes avait organisé un « foot chrétien », nous nous avions monté un we- pèlerinage, et un micro-trottoir à la sortie de la messe (avec montage vidéo sur des VHS !)… On avait beaucoup de liberté, on pouvait prendre beaucoup de responsabilités, et en même temps on se sentait guidés parce qu’on cherchait toujours en quoi nos actions étaient dans le projet de Dieu. La vie spirituelle était, là encore, pleinement dans notre vie, pas une parenthèse d’une heure dans notre semaine. Dans notre équipe par exemple, il y avait une fille très allergique aux acariens. Nous avions une maison qui pouvait nous accueillir pour notre pèlerinage, mais elle était très poussiéreuse. On s’est demandé ce qu’aurait fait Jésus, carrément : est-ce qu’on profite de cette super maison en excluant ou en faisant souffrir l’une de nous ? sinon, que faire ? Notre catéchète avait toujours un texte biblique (en l’occurrence la Brebis égarée) pour nous faire réfléchir. Ca me fascinait, parce que j’avais l’impression que la Bible pouvait avoir « réponse à tout », et en même temps c’était toujours une réponse inattendue, toujours un pas de côté par rapport à ce qu’on pensait au départ.
C’est à ce moment là que j’ai appris la notion de « niveaux de parole », développés dans la CBS comme des niveaux de lecture, de compréhension, et d’appropriation que l’on peut traverser dans un texte biblique. On peut schématiquement les résumer ainsi :
– le niveau anecdotique (Bleu / que se passe-t-il ?),
– le niveau analogique (Vert / à quoi ça me fait penser ?),
– le niveau critique (Rouge / Qu’est ce qui semble choquant ou impossible dans ce texte ?),
– et enfin le niveau existentiel (Jaune / ce que ce texte fait vivre en moi).
J’ai trouvé ce concept totalement génial, et il m’a servi depuis de grille de « lecture » y compris pour les conversations que l’on peut avoir entre amis !
– ensuite, dans les camps de la Cité des Jeunes (mouvement d’éducation populaire fondé en 1928 par le Père Marcelin Fillère). C’est là que j’ai vraiment identifié la naissance de ma foi, et que je me suis dit que j’avais envie de la nourrir, de l’entretenir, de la faire grandir. Les jeunes animateurs bénévoles étaient pour nous des témoins très marquants, ils nous parlaient de leur foi, de leurs doutes aussi… on avait envie de leur ressembler et de partager ce qu’ils vivaient. Là encore, les prières en petites équipes de vie en pleine nature le matin, celles en grand groupe le soir après la veillée… et les messes en pleine nature, dans des « cathédrales végétales »… c’était une façon de « faire église » qui me touchait beaucoup, dans laquelle je trouvais ma place.
Un des services quotidiens était, à tour de rôle, de préparer en équipe la prière pour le grand groupe. C’était l’occasion de devenir acteur des temps spirituels : quel texte lire ? Pourquoi ? Quels chants pour prolonger cette lecture ? Comment prier et faire prier ? On vivait la mission de notre baptême de devenir « prêtre, prophète et roi » !
C’est ce qu’on peut offrir de plus précieux à un jeune : lui montrer qu’il a sa place, et que personne d’autre ne peut la prendre, que c’est lui qui est attendu, utile, aimé.
Il y avait aussi une tradition de « jeu biblique », de mise en scène des récits que l’on lisait. Ca c’est une expérience parfaite pour comprendre et mémoriser d’une part, mais aussi pour rester « marqué » par le texte : on ne peut plus entendre de la même façon le paralytique après avoir été porté par deux copains jusqu’à « Jésus » !
Nous avions un rapport de proximité et, là encore, de liberté avec la Bible. Je me souviens d’une veillée où on avait une sorte de sketch à faire, pour retranscrire l’histoire du Samaritain à l’époque actuelle. On avait beaucoup ri (on état fans des Inconnus et il y avait quand même un peu de plaisir à être presque iconoclastes !), mais on avait passé une après midi à triturer ce texte dans tous les sens : quel animateur n’en serait pas ravi ?!
C’est avec la Cité des Jeunes que j’ai eu la chance de faire un camp en Israel, expérience qui a été un fondement de notre vie spirituelle, à moi comme à beaucoup de participants. Marcher dans les traces de Jésus, c’est prendre pleinement conscience, à travers son propre corps, de son incarnation.
1. Vous exercez une profession médicale, mais vous animez depuis de nombreuses années des groupes autour de la Bible. Comment cette passion pour les Écritures est-elle née, et qu’est-ce qui vous a donné envie de la transmettre à d’autres ?
Mon histoire personnelle (problèmes de santé dès la naissance) m’a amenée très tôt à la vocation médicale, dans laquelle j’ai heureusement pu m’épanouir.
Bien sûr, dans le cadre professionnel on n’aborde pas sa vie spirituelle. Cependant la relation de soin tire beaucoup de bénéfices à appliquer les valeurs évangéliques !
– Un soignant doit accueillir chacun (son prochain) comme il est, sans jugement (plutôt regarder la poutre qui est dans notre oeil…) , avec un véritable amour, c’est à dire en reconnaissant le visage du Christ dans chacun.
– Le soignant est au service du corps, qui est « le temple du Saint-Esprit » (1 Co 6) : Je me plais à le rappeler quand j’ai des patients prêtres, parfois bien loin de se préoccuper de leur santé. L’incarnation est un cadeau dont nous devons prendre soin !
– Enfin, le soignant devance son patient dans la santé : il doit avoir (parfois pour deux) confiance dans la capacité qu’a chacun de guérir, même et surtout quand le patient lui-même n’y croit pas encore. Guérir implique (d’après Hippocrate) « accepter de se débarrasser de ce qui nous a rendu malade ». C’est bien souvent changer de vie, d’habitudes de vie, d’hygiène de vie… se convertir en fait ! « Quitte tout et suis moi », c’est parfois réellement cette intensité là que les patients ressentent dans notre « appel » à la santé…
La passion pour les Ecritures me vient de mon adolescence, mais je ne l’ai identifié qu’en devenant animatrice à mon tour. Là, confrontée à des vrais enfants et ados, j’ai touché du doigt la difficulté qu’il y avait à transmettre. J’avais de solides bases en catéchèse biblique symbolique, mais je n’avais aucune expérience… Ce qui m’a beaucoup aidée, c’est une amie qui m’a dit « le plus important dans un temps spi, c’est que ce soit un bon moment. Pour qu’ils aient envie d’en faire d’autres ! ». Cela m’a libérée de la pression que je me mettais de vouloir transmettre beaucoup de notions, faire comprendre beaucoup de choses… Le plus important c’est de créer une relation entre chaque jeune et la Parole de Dieu, que chacun se sente appelé, concerné. Après, chacun a toute une vie pour continuer !
Et l’Esprit Saint est à l’oeuvre. Après un temps de partage, je fais souvent cette prière : « Seigneur, consolide l’ouvrage de mes mains » (Ps 90). On plante des graines, qui parfois nous semblent minuscules et fragiles, et qui nous paraissent parfois tomber en terre bien aride… Mais le Seigneur sait donner et fraire croitre la vie partout !
Ca m’a demandé beaucoup de patience pour réaliser qu’il y avait plus de fruits, plus de « réussite », à faire un temps de partage où chacun a dit quelque chose, même infime, plutôt qu’un temps où l’animatrice monologue sur une explication passionnante du texte.
C’est aussi dans l’animation que j’ai développé mon goût pour l’incarnation (quelle puissance il y a à mettre les corps en action dans un temps spi !), et pour le jeu évidemment…
2. Au fil des groupes bibliques que vous avez animés, quels étaient les principaux obstacles qui empêchaient, selon vous, une véritable rencontre avec le texte biblique ? Quels constats ont été le véritable déclic pour imaginer Ephata ?
J’ai ressenti le besoin de créer cet outil lorsque je suis devenue formatrice « spi » des animateurs de la Cité des Jeunes.
Je voulais les former à la Catéchèse Biblique Symbolique, mais nous manquions de temps, et ils n’avaient pas la possibilité de « s’entrainer » avant les camps.
J’avais identifié deux obstacles principaux :
1/ les jeunes animateurs n’avaient pas le savoir-faire pour animer un temps de partage autour d’un texte biblique (par exemple en utilisant les niveaux de paroles), et ce savoir faire prenait du temps à acquérir
2/ mais surtout, ces temps leur faisaient peur. Ils ne se sentaient pas légitimes, tout jeunes adultes qu’ils étaient, pour aborder la Bible avec des enfants et des ados. Ils avaient peur de ne pas savoir répondre aux questions des jeunes. Ils ne connaissaient eux-même souvent pas bien la Bible, ils avaient peur de faire des contre-sens…
La conséquence, c’était que les jeunes animateurs se détournaient des temps de partage. Nous étions en train de perdre cette tradition de rencontres autour de textes bibliques, temps qui me paraissaient d’une richesse inégalée pour la croissance spirituelle… Les anims leur préféraient des temps de « débat », autour de textes laïcs ou religieux non bibliques. C’était des propositions intéressantes, mais qui ne remplacent pas tout ce que peut apporter la Parole de Dieu dans une vie.
Pour surmonter ces obstacles (que j’ai par la suite retrouvés dans beaucoup de cadres, aumônerie, scoutisme, pasto scolaire…), j’ai voulu créer une « boîte à outils » qui permettrait, dès la première utilisation, de faire un temps de partage complet, structuré. J’en étais là dans l’élaboration de l’outil, quand mon plus jeune fils (en primaire à l’époque) m’a parlé des « cercles de lecture » de son cours de français : chaque élève se voyait attribuer une question, qu’il devait préparer puis présenter aux autres. J’ai tout de suite compris l’intérêt de partir de ce format pour un temps de partage : enfin, chacun allait naturellement avoir « son » temps de parole ! Et la parole entre pairs seraient facilité, puisque chaque participant allait « animer » à tour de rôle une petite partie du temps de partage. Je tenais là la structure du jeu, qui s’est étoffée en quelques mois de nombreux « rôles » (25 à présent), qui s’est enrichie pour s’adapter à différentes tranches d’ages, à différent nombres de participants, et aux participants non chrétiens.
3. Le jeu est déjà existant et a rencontré un grand succès auprès de paroisses, groupes de jeunes, aumôneries, scouts et bien d’autres. Qu’est-ce qui vous a décidé d’éditer votre jeu (aux éditions Bibli’O) ? En quoi une diffusion nationale, annoncée pour le 11 septembre, sera-t-elle utile, selon vous ?
L’auto-édition n’était pas vraiment un choix pour tout dire ! Elle s’est imposée parce que les éditeurs que j’avais rencontrés m’avaient fait des retours positifs mais ne voyaient pas comment « positionner » Ephata : ça n’est pas un livre évidemment, mais ça n’est pas vraiment un jeu : c’est un outil d’animation pour faire des temps de partage ludiques. Le besoin n’était pas identifé puisque les temps de partage n’étaient plus beaucoup pratiqués dans les parcours de formation chrétienne…
J’ai donc édité moi-même un premier stock de jeux, qui se sont bien vendus, et puis un deuxième plus conséquent, à présent épuisé (300 jeux vendus en tout).
Entre temps j’ai rencontré Ana Aurouze (des éditions Bibli’O), qui a été très enthousiaste et a souhaité porter l’édition d’Ephata !
J’en ai été très heureuse, surtout qu’Ana a parfaitement respecté mon travail.
L’édition n’est pas mon métier. J’ai beaucoup aimé la phase de création du jeu, aussi passionnaite qu’exhaltante, mais pas spécialement celle du « faire-connaître » !…
Je vois dans cette édition par Bibli’O trois avantages :
– A titre personnel, ça va me permettre de me consacrer à d’autres projets. Ephata m’a pris énormément de temps ces trois dernières années, je suis contente de voir cette création continuer sa vie en autonomie 🙂
– Bibli’O prévoit une toute autre échelle de diffusion (le premier tirage est prévu à 2000 exemplaires), ce qui a permit de baisser sensiblement le prix, et donc de rendre Ephata accessible à tous.
– … et le jeu sera aussi physiquement présent dans bien plus de lieux de ventes (actuellement seulement 3 librairies et la boutique du Scoutisme le distribuaient)
Donc que du positif !
J’espère que cela va permettre au plus grand nombre de renouer, sans complexe et avec plaisir, avec les temps de partage. D’oser prendre du temps en petit groupe pour discuter d’un texte biblique, tout simplement… J’ai croisé beaucoup de groupes différents ces dernières années, et je trouve que souvent dans les propositions spirituelles (pour la jeunesse notamment), la Parole de Dieu se fait rare… Même dans les temps forts, comme le Frat ou les journée Hopteen par exemple, il n’y a pas de temps de partage centré sur un texte biblique.
4. Le nom du jeu Ephata – « Ouvre-toi » – renvoie à la parole de Jésus dans l’Évangile selon Marc. Ouvrir la Bible, ouvrir la parole, ouvrir l’écoute… Comment ces trois dimensions prennent-elles vie au cours d’une partie ?
Le nom Ephata s’est imposé très vite, en raison de ce triple objectif du jeu et aussi en clin d’oeil à l’association de Claude et Jacqueline Lagarde (Epheta, à présent éteinte).
– Ouvrir la Parole de Dieu, c’est le premier évidemment. Je pense notamment à ces « Cléophas » (responsables de la vie spirituelle des groupes locaux) des scouts de France, que j’étais allée rencontrer à Jambville et qui avaient fait une partie d’Ephata pour découvrir le jeu. Ils avaient chacun plusieurs décennies d’expérience de lecture de Bible ! Leurs témoignages ont été « C’est génial comme le fonctionnement même du jeu remet toujours le texte au coeur de nos échanges », et aussi « c’est fou ce qu’on trouve encore dans des textes qu’on connait pourtant si bien ! ».
– Ouvrir la parole de chacun, c’est pour moi la grande force de ce jeu, et c’est pour moi un enjeu essentiel parce que je crois que c’est dans la parole qu’on énonce soi-même qu’on progresse, qu’on construit, et qu’on assimile.
Dans le déroulé d’une partie, il y a deux moment pour prendre la parole :
– d’abord à « son » tour de jeu, lorsqu’on présente ou fait vivre aux autres ce que notre carte-rôle nous a fait préparer : ça c’est le remède à tous les timides-qui-grattent-la-terre-en-attendant-que-ça-se-passe. Les cartes-rôles sont très guidantes, mais ce sont des questions ouvertes : il n’y a pas besoin de connaissances particulières pour répondre, tout le monde est sur le même plan, chacun peut trouver une (sa !) réponse.
– l’autre temps, et c’est particulièrement efficace pour les ados, c’est que chacun va, à son tour, faire circuler la parole (en menant le temps de partage, le temps de son « rôle »). C’est à dire que si c’est le tour d’un jeune, mettons Eliot, c’est Eliot qui va poser une question ou faire faire quelque chose à tous les autres jeunes, et les faire parler à tour de rôle. Il y a une écoute particulière, et une facilité à répondre, de jeune à jeune, que l’on a pas toujours quand un jeune doit répondre à un animateur (où il peut d’avantage craindre de ne pas avoir « la bonne réponse »). La nature même des questions appelle des réponses personnelles, il n’y a pas de réponse meilleure que d’autres.
– Ouvrir l’écoute enfin, je dirai même ouvrir nos coeurs à l’altérité. On se rend compte en jouant à Ephata que les autres nous apportent des éclairages passionnants sur le texte biblique ! Il y a une vraie richesse à lire la Bible « ensemble », à faire entre frères ce chemin vers Dieu.
5. De quoi a-t-on besoin pour démarrer une partie ?
– un jeu Ephata : un jeu est suffisant pour faire jouer simultanément 5 équipes de 5/6 personnes, et jusqu’à 5 équipes de 10, s’il s’agit d’enfants, qu’on fera préférentiellement jouer en binôme.
– le même texte biblique pour tout les participants
– papier et stylo pour tout le monde.
Le jeu peut être utilisé à l’infini. Et comme on a 25 cartes différentes à combiner (dans une partie classique on en utilise 5), les parties sont toutes différentes.
A partir de combien de joueurs…. ?
Le jeu est conçu pour être joué en équipes de 5 à 8 personnes, mais il est très souple :
– à 2, 3 ou 4, on peut déjà faire des petits temps de partage/prière très intéressants et variés
– avec des enfants (en dessous de 12 ans il est préférable de jouer en binôme) on peut faire une partie à 10/12
Si on est plus nombreux, il ne faut pas hésiter à faire deux groupes :
– les échanges n’en seront que plus faciles et souvent plus profonds
– cela permet à chacun de prendre la parole en gardant une durée de jeu raisonnable (1h pour les enfants et ados, jusqu’à beaucoup plus entre adultes si on le souhaite !)
A partir de 16 ans, les jeunes et les adultes peuvent jouer sans animateur : on n’est donc pas limités par le nombre d’encadrants pour faire des petits groupes. Si il a été préparé avant (choix du texte et des cartes), 3 minutes d’explications suffisent à lancer un temps de partage.
Dans quel lieu (dehors/dedans) jouer ?
N’importe où, à condition d’être au calme pour pouvoir se parler ! (si plusieurs groupes jouent en même temps, essayer de les disperser au maximum, dans un grand terrain ou dans différentes petites salles)
Bien sûr si on a la chance de jouer dehors dans la nature, ne pas s’en priver… Ce sera particulièrement intéresssant pour le rôle du Troubadour, qui doit trouver un geste ou une expérience sensorielle à faire vivre à son groupe, en rapport avec le récit (par exemple s’assoir ‘sur l’herbe verte » comme la foule qui écoute Jésus sur le bord du lac de Tibériade).
Pour certains rôles (Baladin, qui fait jouer le récit par les participants), il faut idéalement avoir un peu de place.
Quels textes bibliques fonctionnent le mieux et pourquoi ?
Je recommande vraiment d’utiliser des textes narratifs, et assez courts. Tous les évangiles marcheront très bien évidement (miracles, paraboles, autres épisodes de la vie de Jésus…), et une bonne partie des Actes des Apôtres, mais aussi tout l’Exode, le livre de Jonas, certains épisodes des Rois (David !), et même les Psaumes… Ca fait déjà beaucoup de possibilités 🙂
Le jeu repose sur des rôles, il nécessite des personnages, une action ou une intrigue. Il faut pouvoir, pour certains rôles, s’identifier à des personnages. Le récit permet de s’exprimer à partir d’images symboliques.
Le principe même du jeu repose sur le fait de partir de l’extériorité (du texte, de l’histoire, de l’action) pour accéder à l’intériorité, au sens spirituel du récit.
Du matériel complémentaire/spécifique est-il nécessaire ?
Pour certains rôles, il est préférable d’avoir du matériel en plus (tout est précisé dans la règle du jeu, qui détaillent les conseils aux animateurs pour préparer le temps de partage).
Par exemple, pour le rôle du Menestrel (choix d’un chant en lien avec le texte), il est préférable d’avoir des carnets de chants (et idéalement un instrument de musique !).
Mon conseil pour les animateurs qui ne connaissent pas encore bien le jeu : suivre le guide de préparation du temps de partage, et bien lire les 5 cartes qu’ils choisissent pour vérifier qu’elles sont toutes adaptées à leur groupe et à leurs conditions matérielles.
Est-il possible d’utiliser des textes tirés des livres de la loi, des prophètes et des livres poétiques et de sagesse ?
C’est possible, mais je le déconseillerai aux novices car cela demande un bagage plus important de culture biblique et théologique. Certains textes nécessitent plus d’accompagnement, plus de contexte historique par exemple, pour être compris. Se retrouver « seul » face à ces textes (puisqu’Ephata peut être utilisé par tout animateur, y compris sans formation) pourrait mettre certains participants en difficulté.
Entre participants expérimentés, ou bien avec un animateur formé, Ephata peut néanmoins offrir une approche originale de ces textes ! (il faudra vérifier que les cartes sélectionnées sont réalisables sans récit, ça n’est pas le cas de tous les rôles)
6. Chaque joueur reçoit une carte qui lui propose un rôle et une manière particulière d’entrer dans le texte. Quels sont ces différents rôles, comment ont-ils été choisis et élaborés ? Pourquoi avoir choisi cette diversité d’approches ? En quoi aide-t-elle les participants à s’impliquer ?
Il y a 25 rôles différents, répartis en 5 groupes : les 4 niveaux de paroles de la catéchèse biblique symbolique (par exemple, des cartes du niveau vert vont inviter à faire un lien entre un élément du récit et une autre histoire, ou avec sa propre vie), et un 5e groupe, violet, qui a été créé pour l’équilibre des parties (groupe plus créatif,avec par exemple le rôle du Poete qui invite à composer un Haiku sur le texte).
Toutes les cartes poursuivent le même objectif : comprendre le texte, le creuser, l’incarner, ouvrir le dialogue, et laisser résonner le texte en nous.
Certaines cartes sont spécifiquement orientées vers la formation chrétienne : écrire une intention de prière inspirée par le texte, ou bien choisir un chant en rapport avec le texte… c’est former les participants à l’animation de temps de prière, tout en leur faisant vivre ce temps.
Les cartes rôles sont assez guidantes pour que chacun trouve quelque chose à dire, mais très ouvertes aussi, donc personne ne reste « à sec ».
C’est le même cheminement que la lectio divina : on contemple le texte, on se met à son écoute, pour qu’il vienne nous rencontrer dans notre intériorité et qu’il soit un éclairage sur notre vie. La différence c’est que ce chemin se fait à plusieurs, et qu’on bénéficie, chacun, de tout ce qu’apportent les autres.
7. Vous écrivez que l’on peut découvrir la Bible « sans grand discours, sans prérequis et sans crainte de mal comprendre le texte ». Comment concilier liberté d’interprétation et fidélité au texte biblique ? Comment être attentif à la fois à ce que dit, veut dire et me dit le texte ?
Je vois beaucoup de craintes de « mal comprendre » le texte, et c’est quelque chose qui m’a surprise au début, parce que dans mon propre parcours ça n’existait pas. La première fois qu’une responsable de pastorale lycée m’a dit « mais à quel moment on leur dit le message du texte ? », je me suis dit qu’il y avait un gros chemin à faire !
En CBS (et dans ce que j’ai pu voir des groupes de partage chez les protestants), on s’appuie bien volontiers sur l’étymologie pour revenir au sens des mots et trouver des échos avec d’autres mots, mais on ne cherche pas LE sens du texte.
Je pense que le cap qu’il faut garder, ce qui est important, ce sont les fruits qu’on retire de cette relation avec la Parole. Si ces fruits sont une aide à vivre mieux, avec soi même, avec les autres , et à approfondir notre relation avec le Seigneur, c’est que notre interprétation va dans le bon sens.
St Augustin le dit « Aimes, et fais ce que tu veux », autrement dit mets l’Amour au centre, en « principe » (au sens de origine, source, cause première) de tes actions, le reste suivra.
La question « Quel est le sens de ce texte ? » n’a pas lieu d’être pour moi, elle tend à enfermer la Parole de Dieu dans un « mode d’emploi de vie » ou une morale. Et elle fige les dialogues dans une recherche de « bonne réponse ».
On a tous fait l’expérience qu’un texte nous parle différemment, les uns les autres d’une part, mais aussi à nous-même à différents moments de notre vie. C’est la puissance de la Parole de Dieu : venir nous rejoindre dans nos besoins, être notre pain « de ce jour ».
Ca me semble important que les chrétiens se réapproprient la Parole de Dieu et s’autorisent un rapport direct avec elle. Jésus n’est pas venu parler à une élite, mais aux foules !
Ce que je dis aux jeunes animateurs, c’est aussi de prendre leur rôle avec humilité, et donc sans pression : notre but est de mettre les jeunes (et moins jeunes) en relation avec le Parole, c’est tout. Après, c’est l’Esprit Saint poursuit son oeuvre.
8. En découvrant le site d’Ephata, j’avoue avoir été surpris de lire que la démarche pouvait être transposée à d’autres textes, qu’il s’agisse d’œuvres littéraires ou de textes sacrés d’autres traditions religieuses. J’avais compris qu’Ephata avait été conçu avant tout pour accompagner la découverte des Écritures bibliques. Comment cette ouverture s’est-elle imposée à vous et comment l’expliquez-vous ?
Oui, le but premier d’Ephata c’est de (re)donner le goût de la Parole de Dieu, de rendre la joie des temps de partage accessible à tous !
C’est avec les Ecritures que le jeu peut être pleinnement utilisé et peut offrir de vrais temps de partage et de prière.
L’ouverture à des participants non chrétiens s’est imposée assez vite, pour la pastorale scolaire initialement (élèves de toutes confessions, et le plus souvent sans religion). Nous avons donc distingué les cartes qui pouvaient être utilisées par tous, et celles spécifiquement conçues pour l’initiation chrétienne.
Puis naturellement est venue la question de l’utilisation d’autres textes. Ca nous a semblé intéressant, notamment pour le dialogue inter-religieux. Et les cartes « tout public » permettaient cela.
Développer l’intériorité et faire grandir l’intelligence symbolique est un enjeu majeur de l’éducation, et qui dépasse le cadre de la spiritualité chrétienne.
Cet objectif peut être atteint avec Ephata (en retirant certaines cartes), mais il faut tout de même choisir des textes d’une grande richesse symbolique (contes et légendes, fables, ou belles pages de la littérature comme par exemple le vol des chandeliers par Jean Valjean). Nous avons imaginé avec un prof de français de 6e un parcours de quatre temps de partage sur des fables de la Fontaine par exemple ! Ca n’était pas l’objectif premier d’Ephata, mais c’était super aussi.
9. Avec le recul, qu’est-ce que la création d’Ephata vous a appris sur votre propre manière de recevoir et d’écouter un texte biblique… mais aussi sur votre manière d’accueillir et d’écouter les autres ?
Je suis biberonnée à la CBS depuis l’éveil de ma conscience, je ne peux pas dire qu’Ephata, qui en découle, a changé ma manière d’écouter un texte biblique.
Par contre je suis toujours profondément émue des retours de participants sur les fruits immédiatement perçus après une partie. Je me souviens d’un père et de sa fille de 12 ans, qui avait fait un atelier découverte dans une paroisse, avec d’autres paroissiens qu’ils ne connaissaient pas. Le papa était sorti en me disant « merci, on ne prend jamais le temps de se dire des choses essentielles avec nos enfants… ».
Ce dont j’ai pris conscience aussi, à travers les temps de partage que j’animais ou les témoignages des participants, c’est que la Bible est vraiment un trésor inépuisable. On n’est jamais au bout de nos découvertes, et plus encore quand on l’explore avec nos frères.
Plus prosaïquement, les ateliers autour d’Ephata m’ont fait rencontrer beaucoup de chrétiens très différents, notamment les protestants que je connaissais très peu, et les scouts, que je n’avais fréquentés qu’enfant. J’ai vu partout des gens qui parfois doutaient et se lamentaient (du manque de moyens, du manque de mobilisation des jeunes, des anims…) mais qui étaient profondément animés par la foi et l’envie de transmettre. J’ai rencontré des gens de terrain, mais aussi des responsables dans des institutions (Conférence des Evèques de France, Enseignement Catholique…).
Cette aventure m’a fait sortir de ma paroisse et énormément ouverte sur le monde chrétien tout simplement !
10. Si vous deviez résumer en une phrase ce que vous espérez qu’un joueur emporte avec lui après une partie d’Ephata, quelle serait-elle ?
« Vivement le prochain temps de partage ! » 🙂
Pour les plus jeunes, ce que j’aimerai surtout c’est que les enfants repartent avec le récit biblique dans leur mémoire, et qu’ils se constituent petit à petit leur trésor avec tous ces récits.
Pous les ados et adultes, j’aimerai que chacun emporte avec lui d’avoir été surpis, d’avoir été touché, d’avoir ri… Qu’il ait la joie d’avoir « fait Eglise » avec quelques frères, pendant ce temps particulier… et qu’il ait la sensation que la Bible lui a parlé, à lui aujourd’hui, et que sa propre parole a été attendue et entendue.
11. Comment voyez-vous Ephata dans 2 ans…5 ans ? Y a-t-il des développements ou des envies que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ?
Dans mes rêves les plus fous, les groupes bibliques vont (re)fleurir partout, et Ephata deviendra un outil basique pour les temps de partage !
Ephata a beaucoup évolué (4 versions en 3 ans !), c’est maintenant un outil mature. Peut être qu’avec cette collaboration avec les éditions Bibli’O, nous pourrons porter des projets de traduction (langue étrangère, braille…), ça serait super.
De mon côté les projets pour les années qui viennent sont :
– un livre (en cours de relecture) pour donner envie de se lancer dans les temps de partage (fondements théologiques et pédagogiques des temps de partage, mais aussi conseils très concrets pour les animateurs)
– une adaptation de la méthode aux plus petits (enfants non lecteurs – éveil à la Foi)
– et des ateliers découverte : continuer à aller à la rencontre des animateurs, des chefs scouts, faire découvrir Ephata, former à l’animation avec les outils de la CBS…
Bref encore de belles aventures en perspective !
12. Le dernier mot est pour vous ! (Merci !)
Plus qu’un long discours ou un article, je dirai que le meilleur moyen de découvrir un jeu… c’est d’y jouer 🙂
Osez, lancez-vous, réunissez quatre ou cinq curieux, prenez un texte et faites un temps de partage !
C’est ce que je conseille aux animateurs, et c’est la « formation » la plus efficace : une fois qu’on a goûté aux fruits pour soi-même, on souhaite – et on sait – faire vivre ces temps à nos jeunes ou aux adultes qui nous sont confiés.
Merci beaucoup de votre accueil et de votre intérêt pour Ephata et longue vie à Pep’s !
Source image : « Jésus et la femme adultère » (1730-40) de Giovanni Battista Pittoni
Un nouvel épisode de notre série Pep’s café de l’été sur le thème « pause toujours », avec une contribution – sous un angle original – du Pasteur Gilles Boucomont de l’église protestante de Belleville, que je remercie !
Dans l’histoire de la femme accusée d’adultère en Jean 8, Jésus donne beaucoup de place à la disruption, au changement de rythme et aux paradoxes. Il doit en effet manifester sa victoire sur la mort avant même la croix et la résurrection.
Ses adversaires sont là pour l’éprouver, ils veulent avoir raison et feront tout pour avoir le dernier mot, la parole couperet. Ils veulent surtout que leur colère leur permette de tuer cette femme et si possible de tuer Jésus lui-même. Quintessence de la haine. Et la lapidation est vraiment un moyen formidable, non seulement parce qu’il est légal, mais surtout parce que, comme dans les pelotons d’exécution à l’époque moderne, on ne sait jamais trop quelle est la balle qui a été létale. Qui fut le meurtrier in fine ? Qu’importe ; la responsabilité est diluée. C’est l’humanité entière qui l’aura tuée. Et c’est donc la volonté de Dieu qu’elle meure. Pensent-ils. Jésus frappe par le fait qu’il met en pause à plusieurs reprises l’élan de la haine, par sa pensée décalée. Il commence assis dans le temple dans la posture du prêtre ou de l’enseignant. Puis quand les accusateurs viennent il s’abaisse pour écrire on ne sait quoi. Il est le législateur symbolique qui écrit ou réécrit la loi qui n’est que poussière, qui est à réécrire en contexte. Les gens s’agitent, il se lève, répond sur l’absence de péché des accusateurs, puis s’abaisse à nouveau. Tous ces mouvements, joints à ses paroles, mettent en pause l’inexorable mouvement de l’accusation et de la lapidation qui s’étiolent peu à peu par le départ des uns et des autres. Relevé à nouveau, il met en pause la dernière couche d’accusation, celle, possible de la femme elle-même en sa conscience. D’abord il lui fait constater que tous sont pécheurs puisque personne ne lui a jeté le moindre caillou. Mais cette fois-ci, l’ayant rejointe, il écrit encore, cette fois dans son cœur, ce jugement : pas de condamnation, mais stop au péché. La voilà mise en route quand tous auraient bien voulu qu’elle s’arrêtat définitivement. Le Christ abaissé et relevé, lui, règne et met souverainement en pause les mécaniques inexorables que personne d’autre que lui de saurait arrêter.
La pause n’est pas que le sabbat. La pause dépasse la pensée jubilaire. Elle consiste aussi dans le fait de mettre fin à ce qui n’est pas acceptable, à ce qui n’est pas conforme au projet écrit par Dieu pour cette terre et cette humanité si promptes au désordre, au dérèglement ou à l’entropie. Quels sont les vrais mouvements entre nous et en nousqui doivent s’arrêter ? Comment pouvons-nous souverainement nous mettre en vacances de la haine, en congé du ressentiment, en arrêt de colère ?
Jésus s’abaisse et il se lève. Il parle et il écrit. Là est peut-être la clé. Quand il se tait il cherche quelle serait l’actualisation de la Loi la plus pertinente. Quand il parle, il cherche une solution de salut à la fois avec la Loi, en conformité avec elle, mais aussi au-delà de la Loi, par une parole de vie puissante qui surgit.
Et si la pause consistait juste à stopper l’inexorable ?