Un peuple libre est un peuple qui honore la justice (Deutéronome 1v9-18)

Le Jugement de Salomon, par Nicolas Poussin (1649). Musée du Louvre. Richelieu, 2ème étage, salle 14.

 « Je ne peux pas vous porter à moi tout seul [rappelle Moïse au peuple] : le SEIGNEUR votre Dieu vous a rendus nombreux, et voici que vous êtes aujourd’hui aussi nombreux que les étoiles du ciel. Que le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères, vous multiplie encore mille fois plus, et qu’il vous bénisse comme il vous l’a promis : comment, à moi tout seul, porterais-je vos rancœurs, vos réclamations et vos contestations ? Amenez ici, pour vos tribus, des hommes sages, intelligents et éprouvés ; je les mettrai à votre tête. » Et vous m’avez répondu : « Cette chose que tu nous dis de faire est bonne. » J’ai donc pris vos chefs de tribu, des hommes sages et éprouvés, et j’en ai fait vos chefs : des chefs de millier, de centaine, de cinquantaine, de dizaine, et des scribes, pour vos tribus. Alors j’ai donné des ordres à vos juges : « Vous entendrez les causes de vos frères, et vous trancherez avec justice les affaires de chacun avec son frère, ou avec l’émigré qu’il a chez lui. Vous n’aurez pas de partialité dans le jugement : entendez donc le petit comme le grand, n’ayez peur de personne, car le jugement appartient à Dieu. Si une affaire vous paraît trop difficile, soumettez-la-moi, et je l’entendrai. » Et alors, je vous ai donné des ordres sur tout ce que vous aviez à faire. (Deut.1v9-18)

« Un pays où les juges sortent dans la rue pour manifester est un pays où toutes les lignes ont été franchies ».

Ce pays est Israël au XXIe siècle et la personne qui tient ces propos connaît bien la question puisqu’il s’agit d’Ayala Procaccia, ancien juge de la cour suprême.

Ce dernier était présent parmi les 80 000 personnes rassemblées sur la place Habima, à Tel Aviv, samedi soir dernier, pour manifester contre le controversé projet de réforme de la justice voulu par le gouvernement de Benyamin Netanyahou.

Un événement que vous avez peut-être « vu passer », à moins qu’il ne vous ait complètement échappé.

En effet, depuis son investiture il y a deux semaines, le gouvernement de coalition très marqué à (l’extrême-)droite de Netanyahou (il rassemble son parti, le Likoud, et ses alliés suprémacistes juifs et ultraorthodoxes) “s’est embarqué dans une série d’initiatives législatives”, note le Washington Post cité dans Courrier international(1). « Le camp au pouvoir parle de corriger des déséquilibres dans les trois branches du gouvernement »(sic). Mais, précise le quotidien américain, « les critiques disent que ces mesures s’apparentent à un coup d’État qui détruira le système de séparation des pouvoirs, sauvera Netanyahou de l’inculpation dans trois cas de corruption et encouragera ses partenaires extrémistes religieux à mettre en avant des législations soutenant l’expansion de colonies juives en Cisjordanie ».

La réforme comprend entre autres, indique le quotidien israélien Haaretz, autre source de Courrier international(1), l’introduction d’une clause « dérogatoire » permettant au Parlement, de passer outre une décision de la Cour suprême avec un vote à la majorité simple, et la modification du processus de nomination des juges, qui devront entre autres être désignés par des responsables politiques. D’où les manifestations pour dénoncer ce projet, car, en l’absence de Constitution, la Cour suprême, plus haute juridiction israélienne, fait office de garde-fou du pouvoir politique et se pose en garant des libertés individuelles. Son rôle est d’autant plus important lorsqu’un bloc politique détient une majorité nette au Parlement, comme c’est le cas à la suite des dernières élections(1).

A ce sujet, qu’en dit la Bible ?

Le premier chapitre du livre du Deutéronome, cité en en-tête de cet article, nous révèle que la première instruction, de ce qui peut être considéré comme le testament de Moïse, concerne l’instauration d’un système judiciaire.  La condition la plus importante d’une vie en société est que les différends puissent être réglés, non pas selon « la loi du plus fort », mais selon les critères de la justice.

Pour rendre une justice équitable, prévoit Moïse, ces juges doivent être « sages, intelligents et éprouvés (ou « connus ») cf le v15.

« Etre sage », c’est savoir que l’on ne sait pas et reconnaître lorsqu’une affaire est hors de sa compétence (à l’instar de Moïse lui-même en Nombres 27v5); c’est aussi ne pas se laisser guider par la passion et toujours rechercher l’intérêt général.

« Etre intelligent », c’est être capable de lire entre les lignes (d’un discours ou d’un événement).

« Etre éprouvé » (ou « connu »), c’est avoir bonne réputation auprès de ses proches et de ses voisins, témoigner de son intégrité et de sa fiabilité.

Autre exigence : Les juges ne doivent pas faire preuve « de partialité dans le jugement » (à l’instar de Dieu lui-même en Deutéronome 10v17. Comp. avec Jacques 2), entendant « le petit comme le grand » (cf Lévitique 19v15) et sans avoir « peur de personne, car le jugement appartient à Dieu ». Au moment de juger et à mille lieux du « juge inique » de la parabole des Evangiles, le juge doit avoir conscience qu’il se tient devant le Dieu de la justice. Et qui craint Dieu ne peut craindre autre chose.

Au final, nommer de tels juges est tout « ce qui reste à faire » au peuple (Deut.1v18).

La nomination des juges (voir aussi Exode 18v13-27), ainsi que des prêtres (Exode 29 et Lévitique 8) et des anciens (Nombres 11v16), correspond à une première séparation des pouvoirs entre le judiciaire, le religieux, et le politique. 

C’est ainsi qu’un peuple libre est un peuple qui honore la justice et dont les institutions reposent sur cette claire séparation (et distinction) des pouvoirs.

Pour Montesquieu « le bon régime » n’est pas nécessairement républicain ni monarchique, il est nécessairement modéré, c’est-à-dire qu’il est partagé, à la différence du tyran qui concentre tous les pouvoirs entre ses mains. Ce n’est pas un hasard si la démocratie au sens moderne du terme s’est d’abord développée dans les pays de tradition judéo-chrétienne(2).

Notes :

(1) Voir https://www.courrierinternational.com/article/israel-80-000-personnes-contre-la-reforme-de-la-justice-en-israel-un-pays-ou-meme-les-juges-manifestent et Israël: une réforme de la justice à venir qui bouscule l’équilibre des pouvoirs

(2) D’après La Bible. Le Pentateuque/1. Commentaire intégral verset par verset, par Antoine Nouis. Olivétan/Salvator, 2021, pp 527, 618-620.

Voir aussi :

10 livres : 10 actus

Quand « le livre reste le principal support d’expression des idées les plus construites et les plus originales. Il permet de s’extraire de l’actualité immédiate pour mieux la comprendre » (Source image : public domain pictures)

Connaissez-vous Books ? Le magazine qui éclaire l’actualité par les livres du monde entier.

Parce que ses fondateurs en sont convaincus : « le livre reste le principal support d’expression des idées les plus construites et les plus originales. Il permet de s’extraire de l’actualité immédiate pour mieux la comprendre ».

A son tour, Pep’s café! s’est prêté au jeu et s’est donné le défi de partir de 10 livres (récents ou non), la plupart reçus en « service presse » de la part d’éditeurs (BLF, Bibli’O, Scriptura) que je remercie, pour éclairer autant de sujets d’intérêt général qui nous trottent dans la tête. 

De là la liste suivante : 

S’engager pour la justice climatique : contributions protestantes (collectif, sous la direction de Jean-Philippe Barde et de Martin Kopp). Editions Scriptura, 2022

S’il aura fallu près de 50 ans pour que la crise écologique, dans ses nombreuses dimensions, soit reconnue comme un défi majeur pour nos sociétés, le réchauffement climatique se manifeste désormais comme une partie critique et un puissant révélateur de cette crise. Néanmoins, les milieux chrétiens connaissent-ils la notion de justice climatique ? Plusieurs contributions protestantes sur la question, réunies en un ouvrage bienvenu de la Commission écologie et justice climatique de la Fédération protestante de France, paru chez Scriptura en octobre 2022, vient donc combler un manque. Partant d’un état des lieux scientifique, il offre des repères bibliques et théologiques pour aboutir à une présentation critique de l’action chrétienne en faveur du climat – un bien qui nous est commun –, aux niveaux collectif, politique et personnel. 

Jean-Philippe Barde est membre du « Réseau Bible et création » de l’Église protestante Unie de France, de la commission « Écologie et Justice climatique » de la FPF ; Martin Kopp est théologien écologique, docteur de l’Université de Strasbourg. Préface de François Clavairoly, Président de la Fédération Protestante de France.

5 sujets de prière pour vos enfants, de Melissa Kruger. Editions Scriptura, octobre 2022 

Un petit livre inspirant et encourageant pour les parents, surtout quand la responsabilité d’élever des enfants peut souvent paraître écrasante, et qu’il est parfois dur de savoir par où commencer quand il s’agit de prier pour eux ! 

L’atout de ce livre est qu’il est rempli de sujets de prière pour des enfants de tout âge, issus directement de la Bible.  C’est ainsi que nos prières sont puissantes et peuvent vraiment changer les choses, lorsque nous prions en accord avec les priorités de Dieu trouvées dans sa Parole. Le livre débute par : « je prie pour que », non pas pour que « moi, parent » ou « pour que mon enfant », mais « pour que Dieu sauve mon enfant ».

[Voir aussi : Parents centrés sur l’Evangile : devenir une famille selon le coeur de Dieu, de Tim Chester et Ed Moll, paru chez BLF en 2022, et chroniqué sur Pep’s café!]

Joyeux Noël…simple formule ou message d’espérance ?, de Stéphanie Pillonca, Sébastien Doane, et Elaine Sansoucy. Editions Bibli’O, 2022

Une grande question existentielle abordée « tout en nuances » dans un petit livre qui déploie une lecture plurielle et inaugure une nouvelle collection éponyme des éditions Bibli’O parue en octobre 2022. « Tout en nuances », 3 regards se croisent, 3 voix se font entendre pour explorer la fécondité des textes anciens : un bibliste, une réalisatrice et une infirmière évoque la joie d’une naissance au cœur de notre monde. Chacun des auteurs nous fait tour à tour partir à la rencontre du texte biblique, de pistes d’actualisation et d’un cheminement où l’art cinématographique se met au service des autres.  Ainsi, avec « Joyeux Noël…? », qui nous rappelle dans quelles circonstances Jésus est venu au monde [ayant failli naître dehors, il se trouve menacé de mort à sa naissance et devient le plus jeune réfugié de l’histoire…], c’est la mise en avant de la vulnérabilité qui bouleverse, de ces situations précaires où la joie d’une naissance se retrouve voilée par les circonstances difficiles. A découvrir absolument en cette période de fête et au-delà !

[Voir aussi : « Noël : peut-on vraiment y croire ? » Par l’apologète Rebecca Mac Laughlin, par ailleurs auteure de « 12 raisons de ne plus croire au christianisme et pourquoi y croire encore » : ce dernier livre, paru en français chez BLF éditions en 2022, a aussi reçu le prix de « meilleur livre de l’année » 2020 de la part de Christianity Today)

Vivre pour Jésus : les fondements de la vie chrétienne, de Raphaël Charrier. BLF éditions, 2022

Parce que les Eglises ne savent pas accompagner les personnes qui viennent de se convertir, et parce que l’expérience montre que la catéchèse, ou l’enseignement didactique dans nos églises, n’aboutissent pas forcément à la formation de disciples de Jésus, ce livre a une ambition, de l’aveu de son auteur « être le premier (livre) que l’on recommanderait à un nouveau chrétien. Ce ne sera probablement pas le meilleur, mais celui qui lui permettra d’avoir une vision d’ensemble de ce qu’est la vie d’un disciple de Jésus-Christ, et de ce qu’elle implique ». Soit : « devenir un disciple (« vivre pour Jésus »), s’entraîner comme un disciple (« avec Jésus ») et se battre comme un disciple » (« pour Jésus », avec sa force). Un livre à lire et à (s’)offrir dans la foulée du week-end « discipleshift », sur la transition ecclesiologique, qui a eu lieu à Paris fin Novembre dernier.

La communion qui vient : carnets politiques d’une jeunesse catholique, de Paul Colrat, Foucauld Giuliani et Anne Waeles. Seuil, 2021. 

« Tous les cinq ans, lors des élections présidentielles, on débat en France de savoir quel candidat sera le plus apte à jouer le rôle de sauveur de la nation. Lorsqu’une crise se déclare, c’est un messie qu’on réclame. Contre la quête d’une idole, Jésus, Sauveur né il y a deux mille ans, exerce son règne sans pouvoir et sans violence. Par sa mort sur la Croix, il met à nu l’injustice du monde. Par sa sainteté et sa résurrection, il nous ouvre dès maintenant à la vie divine, vie qui se donne dans l’histoire quand l’amour réalise la justice, vie de communion.  L’enjeu de ces Carnets est d’explorer la puissance politique de cette communion qui vient à nous par trois chemins. En nous ouvrant à l’éternité, elle déconstruit l’apologie d’époques anciennes et la confiance irrationnelle dans le progrès. En appelant le maître à se faire serviteur, elle désacralise les pouvoirs économique et politique. Enfin, elle destitue les logiques identitaires, inscrivant l’altérité au cœur de la réalité divine et nous invitant à la pratique de la charité, c’est-à-dire au don joyeux de soi ». Fruit de la collaboration de trois auteurs qui disent « ne représenter personne », se présentant comme « des paroissiens ordinaires, trentenaires, et enseignent la philosophie. Tous trois sont ou ont été membres actifs du Dorothy et du Simone, cafés associatifs à Lyon et à Paris, qui ont pour ambition d’expérimenter collectivement l’Évangile dans la vie laïque ». Exigeant, mais « dans le même temps » plaisant, rafraichissant et joyeux, « La communion qui vient » est un très beau livre philosophico-théologique, particulièrement bienvenu et absolument à découvrir. Saturé de l’Ecriture Sainte, il est susceptible de parler à tout chrétien au-delà du catholicisme, comme à toute personne au coeur « loyal, honnête et bon » (Luc 8v15). 

 [Voir aussi : « Dans l’ombre de Dieu : la politique et la Bible », de Michaël Walzer. Bayard, 2016. Ou comment répondre aux questions suivantes : « peut-on fonder une théorie politique à partir de la Bible ? Un Etat peut-il être théocratique ? Quelles sont les idées politiques défendues dans la Bible hébraïque ? Ont-elles inspiré notre conception moderne du droit et de la politique ? Le philosophe américain Michael Walzer présente, dans cet ouvrage que j’espère lire prochainement, les différentes conceptions de la loi, du gouvernement, du pouvoir royal, des institutions politiques, telles qu’elles apparaissent dans les différents textes de l’Ancien Testament. Peut-être la meilleure analyse des racines bibliques de notre monde politique et de nos conceptions du droit, du pouvoir et de la justice, si l’on en croit les spécialistes]

De l’humiliation : le nouveau poison de notre société, d’Olivier Abel. Editions Les Liens qui libèrent, 2022. 

 « ….Nous sommes très sensibles à la violence comme à l’injustice, et c’est certainement légitime. Mais nous sommes beaucoup moins sensibles à l’humiliation », constate Olivier Abel, professeur de philosophie et d’éthique à l’Institut protestant de théologie de Montpellier.  Or, trop de femmes, d’hommes, d’enfants, se sentent régulièrement humiliés. Souvent ignoré, ce sentiment peut entraîner des dégâts considérables : se propager à toutes les sphères de la vie et amener l’humilié à devenir à son tour humiliant. Nos institutions permettent-elles à chacun de trouver sa place ?  Une interrogation pressante qui lui inspire “De l’humiliation, le nouveau poison de notre société”. Dans cet ouvrage paru le 16 février 2022 aux éditions Les liens qui libèrent, Olivier Abel observe la dimension politique et sociale de l’humiliation : nous aurions d’un côté un discours humiliant, qui nous traite comme des “homo economicus”, avec l’injonction « consomme ! ». Et de l’autre des manipulations, de la peur ressentie par la population française. Pep’s café a consacré un article sur le sujet.

Il n’y a pas de Ajar : monologue contre l’identité, de Delphine Horvilleur. Grasset, 2022. 

« L’étau des obsessions identitaires, des tribalismes d’exclusion et des compétitions victimaires se resserre autour de nous. Il est vissé chaque jour par tous ceux qui défendent l’idée d’un «  purement soi  », et d’une affiliation «  authentique  » à la nation, l’ethnie ou la religion. Nous étouffons et pourtant, depuis des années, un homme détient, d’après l’auteure, une clé d’émancipation  : Emile Ajar.  Cet homme n’existe pas… Il est une entourloupe littéraire, le nom que Romain Gary utilisait pour démontrer qu’on n’est pas que ce que l’on dit qu’on est, qu’il existe toujours une possibilité de se réinventer par la force de la fiction et la possibilité qu’offre le texte de se glisser dans la peau d’un autre. J’ai imaginé à partir de lui un monologue contre l’identité, un seul-en-scène qui s’en prend violemment à toutes les obsessions identitaires du moment ». 

Par l’auteure, par ailleurs Rabbine, de « vivre avec nos morts », que l’on peut également voir dans « Reste un peu », le dernier film de Gad Elmaleh. 

La Servante écarlate, de Margaret Atwood. Robert Laffont, 2017 (Pavillons poche). Roman de science-fiction dystopique publié en 1985 et où l’action est située aux Etats-Unis, devenus république théocratique de Galaad (Gilead) à la fin du XXe siècle. Afin de contrer la stérilité consécutive à des catastrophes nucléaires, écologiques et au sida, la pratique des mères porteuses est institutionnalisée et les conséquences en sont tirées jusqu’à l’extrême du cauchemar. Réflexion sur le récit comme moyen de maîtriser son destin à travers le texte et sur son identité. Le caractère hallucinant du roman est renforcée par le fait que chacune des horreurs décrites s’est déjà produite effectivement. Adapté au cinéma sous le même titre par Volker Schlöndorff en 1990, en opéra (par Poul Ruders), en ballet (par le Ballet royal de Winnipeg, en 2013), ainsi que dans d’autres formes artistiques, et a fait l’objet d’une série télévisée (The Handmaid’s Tale : La Servante écarlate) depuis 2017.

Aller simple, d’Erri de Luca. Gallimard, 2012 (Du monde entier). Pour ne pas oublier que derrière les « chiffres » du « problème migratoire » se cachent des êtres humains, qui risquent le tout(leur vie) pour le tout pour un « aller simple ». « Aller simple » (Solo andata ), c’est aussi le titre d’un magnifique recueil de poèmes d’Erri de Luca, sorti en avril 2005 chez Feltrinelli et ayant fait l’objet d’une édition bilingue chez Gallimard(du monde entier) en 2012 (également en poche), qui garde toute son actualité. Nous le disions déjà sur ce blogue en 2013. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui et ce sera toujours vrai demain. 

[Voir aussi : Les 40 jours du Musa Dagh, de Franz Werfel : un grand roman sur le génocide arménien.]

Le Très bas, de Christian Bobin. Gallimard, 1992. Un roman de cet écrivain et poète si singulier, mort à 71 ans d’un cancer fulgurant, le 23/11/22. Publié le 9 septembre 1992 aux éditions Gallimard, et ayant reçu le Prix des Deux Magots et le Grand Prix Catholique de Littérature l’année suivante, il s’agit d’un texte poétique en prose au sujet de François d’Assise, de sa vie et surtout de sa vision de Dieu et de l’Amour. Ainsi « le Très Bas », le Dieu des enfants, le Dieu de l’amour, celui de François d’Assise, est posé en opposition avec « le Très Haut » de la religion, à l’image sévère. 

[A lire aussi, La Place, d’Annie Ernaux, qui a reçu le prix Nobel de littérature le 10/12/22]

« Watch it (again) » : la conférence « l’Evangile, affaire privée ou engagement public ? »

Vous l’avez sans doute vu passer : En mai 2022, l’Institut Catholique de Paris a accueilli les théologiens Stanley Hauerwas et William T. Cavanaugh pour une semaine de rencontres. Ces derniers ont notamment participé à la conférence du 18 mai : « L’Évangile, affaire privée ou engagement public ? »

Cette soirée exceptionnelle s’est déroulée en deux temps :

20h : Réflexion théologique et action sociale : discerner et espérer

21h : Vivre l’Évangile : susciter, éduquer et former à l’engagement

Bonne nouvelle ! Il est possible de (re)découvrir cette soirée sur le site de l’ICP ou via la vidéo ci-dessus disponible sur la chaîne youtube de l’Institut.

Bonne vision édifiante !

« Les Anneaux de pouvoir », d’après Tolkien : une série tv pour notre édification

« Le Seigneur des anneaux : les anneaux de pouvoir »: une série TV pour découvrir en quoi le royaume de Numenor de Tolkien a encore des choses à nous apprendre….

Un démagogue charismatique séduit un puissant empire, prenant le pouvoir en promettant de restaurer la gloire passée. Un peuple trahit ses principes fondateurs, délaissant la foi de ses pères pour poursuivre des rêves d’immortalité. Leur capitale vacille jusqu’au bord de la guerre civile. Les fidèles restants sont traqués comme des traîtres par une foule déterminée à les anéantir.

Non, il ne s’agit pas là d’un résumé des prophètes de l’Ancien Testament ou de notre actualité récente, mais de quelques-unes des histoires contenues dans le Silmarillion [pas encore lu] de J. R. R. Tolkien, « la bible » des traditions de la Terre du Milieu.

Longtemps négligées, ces histoires ont enfin trouvé leur place sous les feux de la rampe, puisqu’Amazon vient de lancer sa série [pas encore vue] Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux du Pouvoir.

Réputée série télévisée la plus chère jamais produite, ce projet d’un milliard de dollars est une adaptation d’une toute petite partie de l’œuvre de Tolkien. Dans la chronologie fictive de l’auteur, l’histoire de la Terre du Milieu se déroule sur trois âges. La plupart du Silmarillion concerne le Premier Âge. La trilogie de livres et de films la plus célèbre et la plus appréciée [lus et vus], Le Seigneur des Anneaux, couvre la fin du Troisième Âge. La nouvelle série télévisée d’Amazon se situe entre les deux.

Tolkien n’a presque rien écrit sur cette période. Pourtant, le peu qu’il a élaboré fourmille de résonances politiques. Dans les 23 courtes pages d’« Akallabêth », un chapitre du Silmarillion, Tolkien raconte la gloire du royaume de Númenor, mais aussi son orgueil démesuré et sa folie.

Dans la moitié du chapitre suivant, « Les anneaux de pouvoir », Tolkien évoque ces fameux anneaux et décrit ce qui ressemble fondamentalement à la troisième guerre mondiale — un conflit cataclysmique si destructeur que le monde ne s’en est jamais remis, bien que les bons aient remporté la victoire.

C’est un récit extraordinaire (et extraordinairement pertinent), fait de passion, d’ambition, de manipulation et de tromperie politiques, d’intrigues géopolitiques, de guerre religieuse, de théodicée et d’apocalypse. C’est l’histoire de personnes qui parviennent à s’imposer par l’honneur, la tromperie ou la conquête, et une mise en garde contre les destructions que des hommes et des femmes ambitieux peuvent engendrer lorsqu’ils disposent d’un pouvoir considérable. Pour tous ceux qui s’intéressent à cette série, voici ce qu’il y a à savoir sur l’histoire dont elle s’inspire – et en quoi le royaume de Númenor décrit par Tolkien a encore des choses à nous apprendre aujourd’hui – dans un passionnant article de Paul D. Miller, professeur à l’université de Georgetown et chargé de recherche à l’Ethics & Religious Liberty Commission. C’est à lire en français sur le site web de Christianity Today.

Une série adaptée de Tolkien jugée audacieuse par Paul D. Miller, d’autant plus que « quand  la plupart des divertissements commerciaux répondent à la demande de résolutions complètes, il (en) faut de l’audace pour raconter une histoire mature sur un monde brisé et jugé, où tous les héros sont imparfaits et où chaque victoire terrestre reste conditionnelle.

Cette histoire est une source d’inspiration parce qu’elle est réaliste, même si elle est peuplée [d’êtres imaginaires]. Plus la série « Les Anneaux de pouvoir » sera fidèle à ces vérités, plus importante sera sa contribution, non seulement à notre divertissement, mais aussi à notre édification ».

De l’intérêt de la monarchie britannique : une limitation saine du pouvoir politique

Le discours d’un roi, film britannique de Tom Hooper(2010), avec Colin Firth et Geoffrey Rush

Vous n’y avez pas échappé, mais voici un « point de vue » édifiant, découvert via l’édition du 12/09/22 de Brief Me : Charles III a été officiellement proclamé roi du Royaume-Uni samedi 10/09, à Londres, deux jours après le décès de sa mère, Elizabeth II. Si le rôle des monarques britanniques s’est réduit avec le temps, celui-ci reste essentiel au bon fonctionnement de la vie politique, estime Juliet Samuel, éditorialiste pour le quotidien britannique The Daily Telegraph, dans une chronique publiée vendredi :

« La couronne remplit une fonction primordiale, celle d’empêcher nos responsables politiques d’accéder au statut convoité de monarque ou de chef d’État. Il n’y a guère de choses plus saines que de mettre un frein à l’ambition du pouvoir politique. En permettant au Parlement et au gouvernement de contrôler la politique, mais en leur refusant le droit d’être vénérés ou célébrés en tant que symboles nationaux, le monarque protège l’identité du pays tout en soumettant nos dirigeants politiques à un examen minutieux. Une monarchie constitutionnelle maintient le véritable pouvoir politique à sa place en limitant son prestige et en le soumettant à une autorité morale. Qu’un responsable politique respecte ou non la Couronne, il est certainement intimidé par la considération que lui porte le pays ».

Cette réflexion en appelle une autre : Proclamant qu’ils ne réclament pas le pouvoir suprême, les chrétiens « en politique », gagneraient ainsi en crédibilité. « Venus, non pour être servis, mais pour servir » – à l’image de Celui qu’ils reconnaissent comme « le seul Seigneur » – et « craignant Dieu », ils se seraient alors plus inspirés de se concentrer sur le champ de la réalité quotidienne, au niveau local, départemental et régional. Et ce, pour montrer sur le terrain comment et pourquoi leurs solutions changent la vie et contribuent à améliorer les quotidiens des citoyens. 

Assemblée nationale : quand les parlementaires vont devoir (ré)apprendre à  parlementer

Un parti sans majorité absolue à l’Assemblée nationale, c’est grave ?…

Les législatives, avec 54 % d’abstention, aboutissent à une Assemblée inédite : une « assemblée éclatée façon puzzle », pour reprendre une expression du journaliste Pierre Januel, qui nous livre une analyse des enjeux de ces élections sur Dalloz actualités(1).

L’alliance « Ensemble » qui soutient le gouvernement n’a en effet obtenu qu’une majorité relative, avec 246 sièges sur 577. Face à elle, trois blocs antagonistes : la Nupes (142 députés) – qui apparaît comme la première force d’opposition à Emmanuel Macron – 70 députés de droite et l’extrême-droite, qui fait un score sans précédent avec 89 députés. 

Ce score s’explique en partie par l’effritement du « front républicain », soit l’appel à voter pour les adversaires de l’extrême droite. Sur le plateau de France 2 dimanche soir, le sondeur Brice Teinturier (Ipsos) indiquait que les électeurs d’Ensemble ! s’étaient majoritairement abstenus (72 %) en cas de duel entre la Nupes et le RN. 16 % des électeurs d’Ensemble ! se sont reportés sur la Nupes et 12 % sur RN. Toujours en cas de duel Nupes/RN, 58 % des électeurs des Républicains se sont abstenus mais 30 % ont choisi de voter pour le RN et seulement 12 % pour la Nupes(2).

La nouvelle Assemblée, dont près de la moitié des membres seront de nouveaux élus (dont un grand nombre de députés de l’opposition sans expérience), sera également divisée en une dizaine de groupes parlementaires.

Mais, remarque Pierre Januel(3), « plus que de ne pas avoir de majorité parlementaire, le problème du gouvernement est qu’il a une majorité contre lui. Les scrutins risquent donc de devenir incertains, à commencer par, dès mardi prochain, celui sur la présidence de l’Assemblée, rendue vacante par la défaite de Richard Ferrand. (…) Viendra ensuite mercredi l’élection du reste du bureau (…). En l’état, s’il obtient la présidence de l’Assemblée, le groupe Renaissance (ex-LREM) ne devrait avoir qu’un questeur (sur trois) et deux vice-présidents (sur six). Le RN, LFI et LR pourraient se partager les autres postes importants du bureau, ne laissant que les postes de secrétaires aux autres groupes et une vice-présidence au Modem.

Jeudi seront également élus les présidents de commission. Le poste le plus prisé est à la commission des finances. Son président à la main sur la recevabilité financière des amendements (sur délégation du président de l’Assemblée) et dispose de larges pouvoirs de contrôle. Seul peut être élu le membre d’un groupe d’opposition. Le Rassemblement national revendique déjà le poste (4). Mais la NUPES, qui, regroupée, dispose de plus de voix, est mieux positionnée pour l’emporter, sauf alliance à droite.

(…) La majorité d’Ensemble est également menacée en conférence des présidents qui se réunit hebdomadairement. Or c’est cette dernière qui fixe l’ordre du jour des semaines de l’Assemblée (deux semaines sur quatre, dont une dédiée prioritairement au contrôle). Un accord de l’opposition pourrait permettre de bouleverser le calendrier parlementaire. La majorité n’a plus non plus la main sur les réformes du règlement. Or les oppositions peuvent plus facilement se retrouver sur des questions de principes démocratiques, permettant ainsi de détricoter certaines parties du règlement. Les conférences des présidents des deux assemblées peuvent également contester l’engagement de la procédure accélérée ou le contenu de l’étude d’impact d’un texte ».

Ceci dit, un parti sans majorité absolue, est-ce grave ?

En réalité, analyse Paul Ackermann, correspondant du journal suisse Le Temps à Paris, « une opposition solide est primordiale dans une démocratie. La démocratie ne fonctionne pas longtemps sans une opposition qui pèse vraiment, une force qu’on est obligé de prendre au sérieux, à laquelle on doit vraiment répondre, y compris par des actes et des mesures. Le pouvoir doit rendre des comptes, il devient meilleur quand il est surveillé, “challengé” comme diraient les startupers chers à Emmanuel Macron. Sans réelle opposition parlementaire et politique, le risque est que le parti au pouvoir aggrave ses travers, s’obstine et aille trop loin. Ou, pire, que les frustrations, il y en a beaucoup en France, n’aient pas d’autre choix que le chaos pour s’exprimer. Jusqu’à la prochaine élection, où le pire serait à craindre… » (5) 

Emmanuel Macron a rencontré mardi et mercredi les responsables des principaux partis politiques qui siègent à l’Assemblée nationale « afin d’identifier les solutions constructives envisageables au service des Français », a déclaré l’Élysée à l’AFP. Le Premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, a dit avoir invité le président, lors de son échange avec celui-ci, à entrer dans une phase….« beaucoup plus parlementaire » de l’exercice du pouvoir !

Prenant « acte » du choix des Français aux législatives, Emmanuel Macron a d’ailleurs reconnu et constaté, dans son allocution télévisée de ce mercredi soir, « qu’aucune force politique ne peut aujourd’hui faire les lois seule ». La responsabilité du camp présidentiel est « donc de s’élargir », en apprenant à « gouverner » et à « légiférer différemment »(6).

Et ce, d’autant plus que « le système politique français vient de changer de nature. Nous entrons en régime parlementaire ! », constate le journaliste catholique Patrice de Plunkett, dans son édito matinal à RCF, Radios chrétiennes de France(7). « Pour la première fois [dans l’histoire de la Ve République], la composition du gouvernement sera le produit, non du bon plaisir de l’Elysée, mais du nouveau paysage parlementaire… »

Et, ajoute Patrice de Plunkett, « la Ve République prend un tel virage qu’on peut se demander si nous ne sommes pas en train de basculer dans une VIe Républiquequi risque fort de ressembler à ce qu’avait été la IVe, dont peu de gens se souviennent aujourd’hui mais qui fut le régime de l’instabilité chronique (…) Ce qui annonce une époque de négociations permanentes, de motions de censure [les Insoumis ont annoncé la première pour début juillet], de gouvernements renversés [L’article 49 al. 3 ne devrait pas souvent être sollicité] et d’élections anticipées  : nos grands-parents connaissaient tout ça par cœur, mais pour nous ça va être une découverte.…. »(7)

En clair, nos parlementaires vont devoir (ré)apprendre à  parlementer…

Car, si les institutions de la Ve République opposent souvent les blocs, le dialogue reste parfois le seul chemin pour dégager des majorités stables.

 « Problème », souligne Paul Ackermann : on l’a bien vu dimanche soir dans les réactions des principaux concernés, la culture politique française est complètement étrangère aux notions de consensus et de coalitions larges pour qu’un parlement ainsi explosé puisse fonctionner. Mélenchonistes et Lepénistes se lançaient déjà dans l’invective. Christian Jacob, le patron des Républicains, repoussait toute main tendue pour participer à une majorité élargie. On est loin de la recherche de solutions. Bien gouverner à la proportionnelle, comme en Allemagne ou en Suisse, nécessite une souplesse que la classe politique française va devoir acquérir au plus vite. A défaut, on se dirigera vers des guerres de tranchées qui paralyseront la France ou forceront Emmanuel Macron à présider par la force (on évoque déjà une dissolution dans un an – un pouvoir à usage unique et les exemples récents israéliens et espagnols ont montré que les électeurs opéraient rarement des choix très différents.- et des lois passées par l’article 49.3 de la Constitution, sans débat au parlement). Un ultra-présidentialisme qui mettra de l’huile sur le feu d’une colère populaire qui n’en avait vraiment pas besoin »(8).

 Enfin, beaucoup de commentaires ont été catastrophés du nombre de députés RN : si certains se veulent rassurants [on ne verrait pas souvent les députés RN au palais Bourbon – siège de l’assemblée nationale, sauf au service comptabilité], le fait, pour ce parti, de disposer d’un groupe important, lui donne des droits non négligeables, de nature à contribuer à banaliser ses interventions.

Ainsi, les groupes disposent notamment de collaborateurs, d’une dotation financière (environ 10 millions d’euros pour l’ensemble des groupes), de bureaux ou encore de salles de réunion, et peuvent prétendre à des postes à responsabilité (au Bureau de l’Assemblée et au sein des commissions) et ainsi peser dans le travail parlementaire. C’est aussi la garantie d’avoir un temps de parole consacré lors des séances publiques, vu que le règlement de l’Assemblée prévoit que la moitié des questions au gouvernement sont posées par des députés de groupes d’opposition. De quoi permettre aux députés RN de davantage imposer leurs thèmes de prédilection dans le débat politique au Palais-Bourbon. Devinez lesquels !

 « (Les) textes (du groupe RN) n’auront aucune chance de passer, précise Olivier Rozenberg, chercheur à Science Po, spécialiste des Parlements européens. Mais les députés RN pourront, [s’ils sont vraiment assidus], gagner en visibilité, forcer les Républicains, voire La République en marche, à se positionner sur leurs sujets… Ils auront davantage d’outils pour faire des coups politiques. » (9)

Décidemment, comme le dit le proverbe chinois, cité par Patrice de Plunkett dans sa chronique, « nous allons vivre des temps intéressants » ! (10)

Notes :

(1) https://www.dalloz-actualite.fr/flash/l-assemblee-eclatee-facon-puzzle

(2) Reports de voix, profils des abstentionnistes : que nous apprend le second tour des législatives ?

(3) https://www.dalloz-actualite.fr/flash/l-assemblee-eclatee-facon-puzzle

(4) Sous le prétexte d’être le groupe le plus important. Sauf que, selon le règlement pour la commission des finances, la présidence de celle-ci ne revient pas au premier Parti d’opposition mais au député appartenant à un groupe d’opposition qui recueille le plus de voix. A l’évidence, ce sera 89 pour le RN et 150 pour le représentant de la Nupes. Sauf si la majorité vote pour le RN ou LR.

(5) https://www.letemps.ch/opinions/emmanuel-macron-face-besoin-dopposition-democratie

(6) Prendre connaissance de « l’Adresse aux Français » du 22 juin, 20h00

(7) Assemblée nationale : nous allons « vivre des temps intéressants »

(8) https://www.letemps.ch/opinions/francais-imposent-une-proportionnelle-classe-politique-seratelle-hauteur

(9) D’après Le Rassemblement national a assez de députés pour former un groupe parlementaire : voici ce que ça change

(10) Assemblée nationale : nous allons « vivre des temps intéressants »

« Le seul avenir de l’abstention, c’est l’autocratie »

Abstention, danger !    

Le battage sondagier autour des législatives des 12 et 19 juin a pu semblé bien timide, comparé à celui de l’avant-présidentielle. Certes, l’exercice s’avère plus délicat sur 577 circonscriptions, mais parlons net : passée « l’élection reine »(sic), le scrutin parlementaire a-t-il aussi peu mobilisé qu’en 2017 (57,4 % d’abstention au second tour) ?   

Réponse : 52,5 % des personnes inscrites sur les listes électorales ne sont pas allées voter dimanche 12 juin. L’abstention atteint ainsi un niveau record pour un premier tour des élections législatives.

Il y a quelque chose de baroque dans cette « monarchie républicaine ». On s’y élève contre une concentration élyséenne indue – et réelle  – du pouvoir, mais on y mise tout sur ladite autorité « jupitérienne » [ce « degré zéro » de la politique se discerne même lors des appels au vote du haut de la chaire, en église, quand il y en a – en soi scandaleux et d’ailleurs interdit – exclusivement focalisés sur « la présidentielle », mais jamais sur les municipales, départementales, régionales, ou législatives, et encore moins européennes]. 

Curieuse manière d’en appeler à la fois à un rééquilibrage des pouvoirs prenant mieux en compte les réalités de terrain, et de bouder le moment d’y pourvoir.   Les députés portent, eux aussi, un double corps, en tant qu’élus d’un territoire et de la nation tout entière. Cette articulation est, par principe, nécessaire à la survie d’une démocratie décentralisée, comme le rappelaient Pierre Dharréville (député communiste depuis 2017 dans la 13ème circonscription des Bouches-du-Rhône) et Barbara Pompili (« marcheuse », ancienne ministre de la Transition écologique dans le gouvernement Castex, de 2020 à 2022) dans le dossier « En notre nom », troisième volet d’une série politique proposée par la Revue Projet.  

Le désamour parlementaire mêle en fait plusieurs aspects, quitte à les confondre. Une représentativité formelle défaillante (plus de 60 % de cadres supérieurs dans l’hémicycle, 39  % de femmes et 450 députés issus de la tranche d’âge 40-69 ans) et un reflet tronqué des fractures partisanes. De là, une légitimité jugée contestable, ajoutée à l’hostilité envers toute forme de représentation. Qu’on se souvienne des Gilets jaunes.    

Tout ceci appelle refonte institutionnelle, meilleure considération du citoyen et nouveau pacte politique. 

Tout, sauf le silence des urnes. Le seul avenir de l’abstention, c’est l’autocratie. 

En toile de fond des dernières élections, une crise de défiance historique entre les Français et leurs élus. Comment faire évoluer le système représentatif pour le rapprocher des attentes des citoyens ? Dans ce dossier à (re)découvrir, 3e volet de la série « Réinvestir la démocratie », la Revue Projet propose un état des lieux sans concessions et ouvre le débat sur les nouveaux enjeux à même de faire renaître la représentation.

Bonne lecture édifiante !

« Plus la voiture coûte cher, moins le conducteur est civique » ou Comment l’expérience du pouvoir change l’individu

« Goofy – Motor Mania » :  un dessin animé dans lequel Dingo incarne l’américain moyen des années 50 au volant d’une voiture : de piéton doux comme un agneau, il se mue en fou du volant…

« Si je suis élu, vous aurez beaucoup de pouvoir, vous n’aurez besoin de personne d’autre. »[“If I’m there, you’re going to have plenty of power, you don’t need anybody else.”]. Ainsi s’adressait Donald Trump aux chrétiens américains, lors d’un meeting dans l’Iowa, en 2016.  Sauf que cet « autre » inclut Jésus et Dieu, estime le théologien catholique William T. Cavanaugh, interviewé, avec le méthodiste Stanley Hauerwas, par l’hebdomadaire protestant Réforme (02/06/22).

Et William T. Cavanaugh de s’inquiéter du fait que certains chrétiens « (soient) prêts, pour consolider une influence sur le déclin et retrouver un pouvoir coercitif, à s’allier avec le pouvoir politique »

Or, comme l’écrivait Montesquieu, « Que quiconque possède le pouvoir ait tendance à en abuser est une vérité éternelle ». 

Scandales financiers, judiciaires, abus physiques, psychologiques ou sexuels dans l’arène politique, médiatique, religieuse ou policière : les exemples d’abus de la part de personnes détenant l’autorité ou du pouvoir sur autrui ne manquent pas.  

Posséder un pouvoir social, est-ce vraiment se préparer à aller trop loin et en abuser ? Ne pourrait-on plutôt considérer que celles et ceux qui aspirent intensément au pouvoir cocheraient déjà les cases du profil à risque, à cause de certains traits individuels comme le narcissisme le machiavélisme ou la psychopathie ?  

On ne peut l’exclure, mais réduire l’exercice inapproprié du pouvoir à la simple conséquence de problèmes individuels ne permet pas de rendre compte des transformations qu’il peut produire chez n’importe quel individu lorsqu’il y accède. Plusieurs études montrent en effet que quiconque fait l’expérience du pouvoir adopte un état d’esprit particulier qui pourrait favoriser des comportements plus autocentrés et moins civils. Repérer les risques du pouvoir n’est donc pas inutile, pour ceux qui l’exercent… ou le subissent.

Parmi ces effets : 

 Une moindre capacité à se mettre à la place d’autrui

 La reconnaissance des émotions qui se lisent sur les visages

 « Plus la voiture coûte cher, moins le conducteur est civique »

 La désinhibition

Certes, il s’agit d’expérimentations limitées et d’études qu’on ne peut directement appliquer au comportement de tel ou tel personnage politique.

Cependant, on observe que l’histoire politique est émaillée d’exemples de métamorphoses que l’accès au pouvoir semble avoir provoquée (on parle parfois de syndrome d’hubris – ou de démesure).  Au laboratoire ou dans l’arène politique et sociale, ces faits font écho d’une certaine manière aux théories de Montesquieu, dont une partie de l’œuvre était justement consacrée à préconiser une division des pouvoirs afin d’en prévenir les effets les plus pernicieux.

En clair, un pouvoir partagé, exercé pour une durée limitée, et qui rend des comptes.  

Lire le détail de l’analyse.

Du risque de « filtrer le moucheron et d’avaler le chameau »

N’en rester qu’à un seul critère de vote, fût-il très important pour nous, entraîne le risque, dénoncé par Jésus dans les Evangiles, de « filtrer le moucheron et d’avaler le chameau ». Source image : Affiche du film « Super Size me » de et avec Morgan Spurlock (2004)

Dimanche, nous élirons notre Président de la république : qui, d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen, les deux finalistes au soir du premier tour, sera élu ?

Pour rappel, nous élirons pour cinq ans au suffrage universel direct celui qui assure le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État, selon la Constitution. Le Président de la république est également le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités. Le président de la République dispose de pouvoirs propres, comme ceux de nommer le Premier ministre, de dissoudre l’Assemblée nationale ou de recourir au référendum. Il veille au respect de la Constitution. Chef des armées, le président ne peut pas déclarer la guerre sans l’accord du Parlement, mais il décide seul de l’emploi de la force nucléaire. Le Président de la République possède également des pouvoirs partagés, ses décisions devant alors être contresignées par le Premier ministre ou les ministres concernés. C’est le cas pour les nominations de préfets ou la signature d’ordonnances et de décrets ayant été délibérés en Conseil des ministres.

Ceci dit, comment voter, si aucun des deux finalistes de cette présidentielle, malgré leurs projets radicalement différents, ne correspond à notre vision de la société ? Les citoyens se retrouvent alors face à plusieurs dilemmes : voter, voter blanc ou ne pas voter. L’édition de La Croix l’Hebdo de la semaine du 15 avril relève même « 5 cas de conscience avant le deuxième tour ».

Dans ce cas, s’abstenir ou voter blanc, est-ce une solution ? La tentation de ne pas vouloir départager est grande, mais risquée. « S’abstenir, c’est trop facile, avance François Euvé, jésuite, rédacteur en chef de la revue Etudes, dans ce même article de La Croix l’Hebdo.

L’entre-deux tours est l’opportunité de confronter ses opinions, pour se plonger avec méthode et discernement, encore plus profondément dans les visions de chaque projet : « aucun candidat ne convient tout à fait », rappelle François Euvé. « Tout vote est un moindre mal », mais « quel est le moindre mal entre les deux est la première question à se poser, ou, à l’inverse, quel est le pire (….). Il y a un travail d’approfondissement personnel à faire. En pensant à ce que les personnes sont susceptibles de réellement mettre en œuvre au-delà de leurs propositions ». Pour cela, rien de mieux que d’élargir sa vision d’ensemble, en essayant de ne pas juger à partir d’un seul critère, qu’il soit économique, géopolitique, social ou éthique », ou même moral. « N’en rester qu’à un seul point, fût-il très important pour nous », poursuit François Euvé, « comporte le risque, dénoncé par Jésus en Matt.23v24, de « filtrer le moucheron et d’avaler le chameau ». Une boussole qui pourrait être mise en avant serait la question de la fraternité, décisive, ce qui exclue toute relation fondée sur la domination, l’infantilisation et l’attente de « chefs » charismatiques ou de personne prenant la place du Père céleste cf Matt.23v8-12.

Pour illustrer à quel point est périlleux un vote fondé sur un critère restrictif, qu’il s’agisse de « la moralité » ou de l’espérance en un supposé « défenseur de la chrétienté », voici un vieil article d’une revue évangélique, exhumé par La Free.ch en 2016 et ô combien édifiant sur les conséquences d’un tel vote.

Extrait : « Un premier indice de l’affinité de l’ensemble des protestants avec le nationalisme germanique apparaît déjà sous l’Empire allemand de 1871 à 1918 (…) Les idées sociales d’inspiration chrétienne, le pacifisme (on le taxait de blasphème), la libre-pensée et la démocratie étaient considérés comme des menaces auxquelles il fallait résolument s’opposer. La République de Weimar à partir de 1919 ne fut jamais véritablement reconnue par les chrétiens. Dans une allocution lors de la grande rencontre des Églises (Kirchentag) de 1919 à Dresde, le président de cette manifestation déclara: « La gloire de l’Empire allemand, le rêve de nos pères, c’est là que réside la fierté de chaque Allemand. » Pour cette raison de nombreux chrétiens essayèrent de défendre avec ardeur les valeurs et l’identité nationales. Ils se sentaient tenus à un programme national chrétien.  La peur de la pensée libérale naissante et du bolchevisme russe, menaçant depuis la Révolution d’octobre 1917, poussèrent de nombreux chrétiens à se rapprocher du Parti ouvrier national-socialiste allemand (NSDAP), fondé en 1920. Le programme politique du parti d’Adolf Hitler promettait un retour aux valeurs chrétiennes et la constitution d’un rempart contre le communisme et contre les idées libérales.  Les violences multiples contre ceux qui pensaient autrement, les déportations et les actes d’extermination, les Églises évangéliques ne les imputaient pas publiquement à la volonté d’Hitler, mais à des partisans dévoyés, enclins à l’exagération. Le régime national-socialiste réussit, fort bien et durablement, à éblouir les Églises évangéliques et à les abuser à son profit. En gage de reconnaissance, il octroya à ces Églises la possibilité d’évangéliser librement et de développer pleinement leurs activités chrétiennes. (…) En 1933, après la victoire du Parti national-socialiste, l’Église évangélique libre luthérienne loua cette accession au pouvoir comme un « engagement pour l’honneur et la liberté de l’Allemagne ». Elle fit l’éloge du NSDAP pour son « combat contre la saleté ». Les baptistes, dans le journal Wahrheitszeuge (Témoin de la vérité) parlèrent de l’accession d’Hitler comme de l’avènement d’un « temps nouveau » et vivement désiré. Les Communautés évangéliques libres firent l’éloge dans le journal Gärtner (Le Jardinier) du combat du NSDAP « contre la prostitution, contre l’habitude de fumer chez les femmes, contre le nudisme et contre les abus de la vie nocturne ». Lorsque des rumeurs d’exactions contre les juifs en Allemagne parvinrent à l’étranger, les Églises évangéliques allemandes les taxèrent immédiatement de « propagande scandaleuse ».

A méditer !

Face à ceux qui (se) disent « pourquoi pas Le Pen », comment expliquer pourquoi « pas Le Pen » (bis repetitas)

Voter Le Pen en particulier et extrême-droite en général : c’est toujours « non ! » Et même « non, non et non ! »
(Source image : public domain pictures)

Ou comment rappeler des évidences et dire des banalités qu’on oublie parfois.

Le présent article n’a pas pour but de « stigmatiser » les électeurs de Marine Le Pen (qui sont aussi nos parents, grands-parents, cousins, voisins, collègues de travail, amis, frères et sœurs en Christ…) mais de tenter de rompre le lien entre les angoisses et le mal-être quotidien (qui existeront toujours) et ce vote de la peur.

Lorsque j’étais lycéen, il était évident que Le Pen, c’était « non ! ». En 2002, lorsque Le Pen se trouve qualifié au second tour de la Présidentielle, c’était encore « non ! » et même « non, non, et non ! » pour la plupart. Aujourd’hui, cela ne semble plus évident. Je suis même interpellé par une chose, à l’annonce des résultats du premier tour de la présidentielle française du 10 avril 2022, comme au premier tour d’il y a 5 ans : Marine Le Pen est à nouveau au second tour, mais, plus encore qu’en 2017, nous sommes désormais bien loin du choc ou de la dramatisation du 21 avril 2002. 

Le RN (ex-FN), banalisé, ne fait plus du tout peur. C’est inquiétant.

Surtout quand des chrétiens (ou supposés tels) manifestent ouvertement leur vote pour ce parti, et ce, de manière décomplexée, notamment sur les réseaux @sociaux. Il est aussi sidérant de constater que d’autres, dans le milieu chrétien, aient pris la responsabilité de mettre les pieds dans le plat, appelant à l’abstention ou à voter blanc, « contre Macron », ou appelant indirectement à voter pour la candidate d’un parti xénophobe et raciste, sous prétexte de voter pour le candidat supposé être « clairement celui de la vie » ou « des valeurs chrétiennes »(sic).

Autres évidences :

NOUS SOMMES TOUS DES IMMIGRÉS : Certes, en cherchant bien, on doit pouvoir trouver parmi nous quelques citoyens à l’arbre généalogique purement mérovingien. Mais les autres ? Oui, nous sommes tous des Français enfants d’immigrés : à une, deux, trois générations derrière, que des Italiens, des Algériens, des Polonais, des Turcs, des Portugais, des Gabonais, des Vietnamiens et même des Belges… Ils sont partout : nous sommes partout. NON, il n’y a pas d’opposition entre une bonne et une mauvaise immigration : aujourd’hui il paraît que les bons immigrants seraient chrétiens, mais il y a quelques siècles, les chrétiens se déchiraient entre eux ; aujourd’hui il paraît que les bons immigrants seraient les Européens, mais dans les années 1920, les Italiens étaient victimes des chasses à l’homme ; il paraît que les bons immigrants n’auraient jamais commis aucun délit, mais quand ne pas avoir de papiers est un délit, comment faire ?

CHOISI ? “Les Français ont choisi de placer Marine Le Pen au second tour ”. Cette expression est tout simplement fausse. Au moment du vote pour le premier tour, on ne choisit pas forcément la personne qu’on souhaite voir au second tour : on exprime quelque chose. Marine Le Pen est en effet au second tour : ce n’est pas un choix conscient des Français mais la résultante de chiffres (abstention + faiblesse du vote PS et LR + dispersion des candidats de gauche). La candidate du Rassemblement national est même sortie en tête au premier tour dans plusieurs territoires ruraux qui ne sont pourtant pas particulièrement touchés par les questions d’insécurité et d’immigration.

A Bissert, village du nord-ouest du Bas-Rhin, juste à côté de la Moselle voisine, 49 des 92 bulletins de vote exprimés (52.13 %) portaient le nom de Marine Le Pen. Loin devant Emmanuel Macron (9,57 %), Eric Zemmour (8,51 %) ou Jean-Luc Mélenchon (8,51 %). Etonnant ? « A chaque élection c’est pareil (….) Quand on discute ici, certains ont parfois des propos durs sur l’immigration. Juste des mots car il y avait une famille étrangère ici et ça se passait très bien. Je pense que c’est surtout une peur de l’inconnu. » (…)« On se parle beaucoup entre nous et il n’y a pas de souci. Les gens vont peu en vacances » (…)« On est comme dans un désert médical. Pour la moindre opération, c’est minimum trente minutes (Sarreguemines), et encore, il n’y a pas tout  (…) On est de la classe moyenne mais on descend toujours plus. Les courses sont de plus en plus chères, le carburant aussi… On n’a pas trop à se plaindre car on a nos maisons mais on doit faire des choix : on ne part plus trop et on limite les restaurants », détaille (une) sexagénaire, qui cumule les emplois.

« C’est le pouvoir d’achat. Les gens votent en fonction de leur porte-monnaie. Et la hausse du carburant n’a pas arrangé les choses », tranche Marie-Pierre Guérin, maire de La Meilleraye-de-Bretagne et vice-présidente de l’association de maires ruraux de Loire-Atlantique. Pour Philippe Dugravot, conseiller départemental et maire de Villepôt – 675 habitants et 31,51 % pour Marine Le Pen –, le vote RN « traduit une difficulté de la ruralité ». Les ruraux sont confrontés à « des difficultés dans leur mode de vie, de mobilité, d’accès à l’emploi », analyse l’ancien haut fonctionnaire. « Malgré la complémentarité d’actions, à tous les échelons territoriaux, des électeurs peuvent avoir un ressentiment, l’impression que leurs besoins ne sont pas assez pris en compte. »

Alors NON, il ne faut pas dire du vote Le Pen qu’il est autre chose, en grande majorité, qu’un vote protestataire, à l’instar du vote des électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui reflète, aux dires de ce dernier au soir du premier tour, « un état d’exaspération » et « le sentiment d’être entrés dans un état d’urgence écologique, sociale ».

NE PAS DEBATTRE : L’erreur est de tenter de répondre au RN, comme le font certains politiques, économistes, éditorialistes ou même certaines associations intersyndicales, en l’attaquant sur son programme économique pour en conclure que celui-ci « est irrationnel ». Ce qui signifie que les programmes des autres grands partis, dont « La République En Marche », ne méritant pas une telle vigilance, ne le seraient donc pas, « irrationnels » ? Or – et c’est sans doute une nouvelle erreur de M. Macron, qui, comme en 2017, a à nouveau accepté de débattre avec Marine Le Pen mercredi soir 20 avril  – on ne débat pas avec l’irrationnel. Les électeurs de Le Pen n’ont pas voté pour un programme — quel programme ? On ne répond pas à quelqu’un qui vous insulte parce que votre voiture ne redémarre pas au feu vert : il n’y a pas à argumenter. Le programme du RN (ex-FN), c’est : « vous avez peur, vous avez raison d’avoir peur, on vous comprend, voici les bouc-émissaires ». Qui peut argumenter contre cela ? Tenter de démonter le programme du RN, c’est le faire entrer dans le champ du vrai et du discutable (1). 

La seule chose que l’on peut faire contre l’irrationnel, c’est de rappeler [à l’instar d’un ancien président de la république française] que chaque fois que l’extrême-droite a eu le pouvoir, “ça s’est très très très mal terminé ». Et d’ailleurs, qui voudrait d’un « ordre nouveau » basé sur l’active mise au ban de la société d’un groupe qui ne met pas en danger la santé ou la paix publique ?

BANALITÉ DU MAL
“Mais ce n’est pas pareil, mais ce n’est pas si grave, « elle n’est pas comme son père », « elle n’est pas vraiment dangereuse…” Or, c’est exactement pareil. 

Ne nous laissons pas tromper par la candidature radicale d’Eric Zemmour qui a fait apparaître Marine Le Pen, par contraste, comme « recentrée », tandis qu’elle a « lissé » son image, laissant tomber toute agressivité, privilégiant le pouvoir d’achat, ce qui fait passer au second plan ses propositions, pourtant inchangées, contre l’immigration et l’islamisme. Ne nous laissons pas non plus tromper par le tour de passe passe qui consiste, pour Marine Le Pen, à effacer son nom et même son prénom de ses affiches électorales, comme pour mieux se débarrasser de son héritage politique estimé encombrant, qui avait fait de son prénom une marque aussi célèbre que « frigidaire ».

Sinon, qu’est-ce que vous croyez ? Que Hitler a dit “je veux être dictateur et tuer des millions de personnes”, et que 37% des Allemands ont voté pour lui ? NON. Hitler, orateur de génie, s’était présenté « en tant que chrétien », dans son discours du 12 avril 1922, à Munich : « En tant que chrétien, mon sentiment me désigne mon Seigneur et mon Sauveur comme un combattant (…) En tant que chrétien, (…) j’ai le devoir d’être un combattant pour la vérité et la justice. (…) en tant que chrétien, j’ai aussi un devoir envers mon peuple ». 

En 2011, quand Mme Le Pen affirmait que « nos compatriotes juifs n’ont rien à craindre du Front national, bien au contraire”, à l’instar d’un dirigeant FN qui se voulait rassurant en 2002, en déclarant que  “Zidane n’a rien à craindre”, l’un et l’autre sous-entendent clairement que d’autres personnes ont quelque chose à craindre. Et aujourd’hui quand le chef de l’opposition RN d’un conseil municipal dit « Non, nous, on ne veut pas emmerder les musulmans », il sous-entend que d’autres seront « emmerdés ».

Et il est aisé de comprendre « que créer une différence de droit, donner des droits supplémentaires en fonction de la nationalité », comme le veut Mme Le Pen, est une façon de dire que certains seraient « plus égaux que d’autres ». Mais où commence « la différence de droit » et où s’arrête-t-elle ? La « priorité nationale », au coeur du programme RN, est-elle « christiano », « biblico », ou « évangélico-compatible », si l’on relit Jacques 2v1, qui exhorte ceux qui croient en Jésus-Christ de « ne pas faire de différences entre les gens », vu que Dieu Lui-même n’en fait pas (Deut.10v17-19) ?

D’autres disent : « Le RN, on n’a jamais essayé ».  En réalité, il est possible de voir ce que cela donne dans les municipalités RN et affiliées. 

Quant à ceux qui disent que l’on risque “d’avoir Le Pen pour cinq ans”, quelle belle naïveté ! Il n’y a pas la moindre raison pour qu’un parti autoritaire s’arrête en si bon chemin, surtout quand la réalité de son projet politique est connue.

En fin de compte, quoi faire ? Pour ma part, pour des raisons bibliques, je reste convaincu qu’il est impossible pour un chrétien de voter RN et Marine Le Pen, parce que l’accueil de l’étranger est une préoccupation transversale de l’Ancien Testament et parce que la non stigmatisation des personnes (ou des groupes de personnes) est une préoccupation permanente du Nouveau Testament. Ainsi, par exemple, comme le souligne ce commentaire d’Erri de Lucca de la généalogie de Jésus-Christ en Matt.1« le Messie qui contient en lui les semences et la concorde de peuples hostiles se déclare ainsi loin de toute pureté de sang. Dans ce message d’accueil, le Nouveau Testament colle à l’Ancien et honore notamment Tamar et Ruth, filles de l’étranger, en les nommant à l’entrée de sa maison ». (Voir notre article à ce sujet).  

Alors oui, Macron est objectivement (et explicitement) le candidat de «Mammon», ce qui a le mérite d’être clair [n’oublions toutefois pas son « quoiqu’il en coûte » du confinement 1.0 et sa reconnaissance de ce qui est « une folie »], tandis que Le Pen avance masquée, tout en séduction, alors que la réalité est autre. Mais plus largement, la vraie question est celle-ci : quelle société voulons-nous laisser à nos enfants ? Souhaitons-nous les voir grandir dans une société fermée, marquée par la peur et la haine de l’autre ? Une société marquée par un « ordre social satanique et diabolique », fondé sur l’accusation, la division et le mensonge ?

Que vaut-il mieux ? 

Pouvoir combattre certaines idées d’Emmanuel Macron ou subir l’idéologie frontiste ?

N’oublions pas que si vous estimez qu’il y a du rédhibitoire – et même du « gravement rédhibitoire », pour reprendre la formule d’un catholique naturaliste blogueur – dans chacun des deux candidats finalistes, n’oubliez pas d’inclure, parmi lesdits candidats, « monsieur Blanc » et « madame Abstention ».

Nous seuls pouvons répondre. Le mieux qui nous reste à faire, sachant que le vote est une question de choix personnel et responsable, est de 1) refuser la polarisation, les discours partisans et clivants, pour nous encourager à veiller à l’unité en Jésus-Christ 2) « lever le nez » des discours et des unes haineuses de certains périodiques brandissant la peur de « l’invasion migratoire » et du « grand remplacement » pour mieux se replonger dans les Ecritures, Parole de Dieu, 3) prier et 4) chercher à exercer notre discernement, le tout dans l’humilité.

D’après http://rdereel.free.fr/NON.pdf

Lire une réponse alternative ici.

Notes :

(1) Banaliser les discours de l’extrême droite est la meilleure façon de faire gagner Marine Le Pen. La recherche en psychologie sociale suggère que, pour la contrer, il faut cesser de reprendre ses thèmes. Lorsque nous voyons un(e) responsable politique donner de l’importance aux idées de Marine Le Pen, cela nous renseigne inconsciemment sur ce qu’il est légitime de faire. À long terme, la reprise des idées de Marine Le Pen ne sert pas celui/celle qui les reprend, mais favorise la prolifération de ces idées… et, au final, Marine Le Pen.  En donnant de l’importance à Marine Le Pen, en dialoguant avec elle, on la pose comme un interlocuteur respectable. Ce faisant, on légitime ses idées. Ce comportement, le fait simplement d’être en face d’elle dans une émission télévisée, est beaucoup plus parlant que n’importe quel discours. Parler à Marine Le Pen pour attaquer ses idées, c’est d’abord reconnaître que c’est un adversaire valable. Le Président Chirac l’avait bien compris, lui qui avait refusé un débat télévisé entre les deux tours de l’élection de 2002.