Le seuil de tolérance du libraire

Quel est votre seuil de tolérance, demandions-nous il y a quelques jours ?
Pour aller plus loin encore dans la réflexion, voici, à ce sujet, une anecdote (qui n’est pourtant pas un « point de détail », comme on le verra) repérée sur la toile depuis mardi.
Voici les faits, tels qu’ils nous sont rapportés et commentés par Arrêt sur image(Enquête du 15/09/2014 par Robin Andraca), suivi par Bruno Roger-Petit dans un billet publié sur le site du « Nouvel Obs ».

 

Le journaliste et animateur Frédéric Taddeï avait invité à son émission du 12/09/14 de « Ce soir ou jamais »(en deuxième partie de soirée sur France 2), entre autres personnes, un certain Xavier de Marchis, pour débattre sur le livre de Valérie Trierweiler (est-il « indigne des libraires » ?).
M. de Marchis est libraire (Paris 7e), habitué du plateau de Télé Matin pour une chronique littéraire, et surtout, il fait partie de « ceux qui ont dit non » au livre de Valérie Trierweiler. Devenu une figure emblématique des libraires frondeurs, il avait apposé une affiche sur la devanture de sa librairie, expliquant qu’il ne vendrait pas le livre de l’ex-première dame*.

Sur le plateau de « Ce soir ou jamais », Xavier de Marchis, seul libraire à être convié, exprime sa colère sur « un livre qui est assez détestable », révélateur d’un « malaise français » et qui « ouvre des questions sur l’abêtissement intellectuel que l’on cherche à faire avaler aux gens ».
M. de Marchis plaide sa liberté de libraire. Et on saluera donc, à l’instar des autres invités présents, l’acte de résistance de celui qui, avec d’autres, « a dit non » pour sauver la culture et la littérature.
Or, s’il y a « malaise » (du moins français), celui-ci est en fait ailleurs. Car Xavier de Marchis n’est pas un libraire comme les autres. En tout cas, pas pour ce que l’on croit.
Comme par intuition (à moins qu’il n’ait été bien informé au préalable), le blogueur et chroniqueur de France Info, Guy Birenbaum, s’était rendu la veille de l’émission dans la librairie de Xavier de Marchis, histoire de voir ce que vendait le libraire frondeur. C’était « ce soir ou jamais ».

Et qu’a-t-il découvert ? « Que de la belle et bonne littérature (…)le Trierweiler était toujours présenté de manière spectaculaire comme non grata ». Hormis cela, constate-t-il, « la librairie est bien placée, bien tenue et les livres y sont tout à fait représentatifs de ce qu’un bon libraire de quartier peut offrir. Rien à dire ». Mais en observant de plus près, on remarque « la présence tout à fait visible (et nullement cachée) de livres moins ordinaires en rayons ». Soit plusieurs ouvrages rédigés par des essayistes d’extrême droite, y compris « les Cahiers d’Histoire du Nationalisme – qui invitent à s’abonner par son intermédiaire à un journal raciste et antisémite comme Présent ».

Guy Birenbaum en conclue qu’un libraire qui vend « des bouquins aussi discutables idéologiquement » est mal placé pour « venir donner de leçons » ou « prétendre expliquer ce que l’on doit lire et pas lire aux acheteurs. Ni censurer, donc, un livre qui n’est pas interdit. Encore moins jouer les outragés dans les médias ». Alors soit il vend « les deux (Trierweiler et les fachos) », soit il rejette « les deux » : une attitude plus cohérente qu’une tolérance à géométrie variable.

En cause donc, ce libraire, d’autant plus qu’il est, outre « habitué des plateaux télé » et « anti-Trierweiler », « fan du polémiste antisémite Alain Soral ».

« C’est ce que les téléspectateurs de Taddeï auraient eu aussi le droit de savoir », juge le chroniqueur Bruno Roger-Petit sur Le Nouvel Obs.
En cause également un animateur d’émission qui, contacté par Arrêt sur image, « assure qu’il n’était pas au courant ». Reste à s’interroger sur le bien fondé de ces émissions « de débat ».
Le plus drôle encore est que le même Nouvel Obs a publié cet autre article, le 08/09/14 : « Je refuse le brûlot de Trierweiler dans ma librairie: je vends des livres, pas des burgers ». Par….. Xavier de Marchis. Libraire.

Bref, ce dernier ne rejoindra sans doute pas la collection « ceux qui ont dit non », d’Actes sud junior.

Mais ne jetons pas la pierre trop vite. Que retenir de cette histoire ?
On pense bien sûr à « la paille et à la poutre »(Matt.7v1-5, 12), et à l’histoire du pharisien et du publicain(Luc 18v9-14).

Mais avant d’aller plus loin, prenons quelques minutes pour relire le sermon sur la montagne, dans les chapitres 5, 6 et 7 de l’évangile selon Matthieu.

C’est fait ?

De quoi nous remettre quelque peu à notre place, en rappelant combien les critères de Dieu(« la culture du Royaume des cieux »**)sont éloignés des nôtres, non ?
Et à quoi sommes-nous exhortés ? A nous évaluer d’abord nous-mêmes. A veiller à l’honnêteté(par rapport à nous-même cf Matt.7v1-5, Matt.6v22)et à l’équité(par rapport aux autres).  De nous garder de faire preuve de favoritisme, à l’image de qui est Dieu : soit, pas d’indignation sélective ou à géométrie variable, ou de hiérarchie dans le péché(cf Matt. 5). Quoique Dieu juge certaines choses comme étant des abominations : l’idolâtrie, l’orgueil, deux poids et deux mesures…
Veillons donc à ne pas être dans la posture de celui qui condamne les autres du haut de sa propre perfection. D’autant plus que, mieux que quiconque, nous savons d’où nous venons.

Nous sommes exhortés « à ne pas juger », et même à ne pas juger sur l’apparence.
Néanmoins, pour ne pas tomber dans un autre extrême, apprenons « à juger selon la justice » (Jean 7v24) ou à évaluer toute chose, en toute humilité : la légitimité de celui qui parle(préoccupons-nous de savoir d’où vient celui qui parle et pourquoi cf Deut.13) ou si certaines idées sont de l’ordre « de l’opinion »(Rom.14v1 et ss) ou du délit(1 Cor.15v6-13, Eph.4v17-5v18…).
Notre rôle ne sera pas celui d’un « moraliste », mais d’un « veilleur », en tant que « sel et lumière de la terre »(Matt.5v13-16 ; Eph. 5v8-10). Car il est des idées, comme des postures ou des comportements, qui ne sont pas de l’ordre du « bien ou du mal », mais qui sont susceptibles de nous entraîner tous dans des impasses, au point qu’il s’agisse d’une question de vie ou de mort. (Marc 7v15-23)

 

Notes :

* Voir, par exemple : sur Slate ; Le Point BFMTV ;  Le Figaro ; Le Parisien 

** Royaume dont on ne peut entrer que par ce chemin : cf Jean 3v1-21 et Matt.18v1-3

 

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15 réflexions sur “Le seuil de tolérance du libraire

  1. Bonjour,
    Je fais partie de celles et ceux que les confessions (ou le déballage) de l’ex concubine du chef de l’État n’intéressent guère et, par conséquent, j’ai tout simplement choisi de ne pas me procurer son livre, mais je ne vais certainement pas dissuader les gens autour de moi de le lire s’ils en ressentent l’envie. En revanche, je ne souscris pas à l’attitude des libraires qui se posent en chantres (dictateurs?) du bon goût et de la bien-pensance. Les lecteurs sont libres de lire (ou consommer) ce qu’ils veulent tant qu’ils sont prêts à payer pour ce produit. Je ne crois pas que ces libraires rendent service à leur profession, déjà en crise, mais en revanche Mme Trierweiler peut, elle, leur dire merci (pour ce moment de promo) ! Ils font à ce livre une publicité gratuite et inespérée qui lui permet de pulvériser les records de vente sur Internet et dans d’autres librairies moins « élitistes » (plus de 300 000 exemplaires vendus à ce jour en moins de deux semaines). La littérature et l’exception culturelle françaises n’ont pas attendu le brûlot de Mme Trierweiler pour être sévèrement malmenées. Si l’on suit la logique des frondeurs, il faudrait continuer la purge à la télévision (« Secret Story » et autres émissions de télé-réalité débilitantes et obscènes) et dans la presse people dont certains contenus ne sont pas forcément moins indécents que ce qu’a pu commettre Mme Trierweiler. Vivre en démocratie, c’est avoir la liberté de s’instruire, mais aussi, hélas, de s’abêtir et de s’avilir… Je suis donc d’accord avec ceux qui critiquent l’indignation à géométrie variable des « libraires frondeurs ». Qu’elle soit totale, partielle ou sélective, la censure ne résout rien. Exercée contre des personnalités comme Dieudonné ou Alain Soral dans leurs domaines respectifs, celle-ci a montré ses limites et ne les absolument pas réduits au silence. Le premier a fait de « l’anti-système » son fonds de commerce, et n’a certainement jamais eu autant d’adeptes dans le monde francophone que depuis qu’il est le paria des médias français et que l’actuel premier ministre Manuel Valls a enfoncé le clou. Dieudonné joue à guichets fermés et ses vidéos sont regardées quotidiennement par des millions d’internautes. On a créé et gonflé le phénomène Dieudonné, on l’a indirectement poussé à une surenchère grotesque. Et cela paye : on a pu lire que ses revenus en 2013 s’élevaient à près de 58 millions d’euros. La censure pour délit d’opinion n’est clairement pas la solution. Il faut privilégier le débat, la controverse, la pédagogie. Cela reste toujours le meilleur moyen de rappeler certaines nuances, faire reculer la vulgarité, l’ignorance et les idées extrêmes, plutôt que de faire de leurs propagateurs des victimes (ce qu’ils cherchent en général) et de les pousser à trouver dans les réseaux sociaux et le web une caisse de résonance bien plus puissante.
    Bien à vous.

  2. Vaste sujet, en effet, et vaste débat ! Des exemples en littérature abondent en effet.
    Sur la question de la liberté et puisque vous faites allusion au cas Dieudonné, voici, pour alimenter la réflexion, un « vieil » article sur la question : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/01/15/liberte-que-de-betises-on-peut-raconter-en-ton-nom/

    Où l’on y apprend(ou redécouvre) que « l’antisémitisme n’est pas une opinion banale, un discours comme les autres. Le caractère tout à fait particulier de l’affaire justifie une solution particulière… »

    Affaire à suivre !
    En vous remerciant pour vos commentaires, toujours très nourris et argumentés.
    C’est un plaisir que de vous lire !

    Bien à vous,

    Pep’s

  3. Messieurs bonsoir,
    vous espérant en pleine forme … ok avec le commentaire de Strapolitix qui écrit « il faut privilégier le débat, la controverse, la pédagogie » plutôt que de censurer. J’irai même plus loin, en élargissant à des gens comme Soral ou Dieudonné !!
    En effet sur la censure de Dieudonné, ce n’est à mon avis pas acceptable et c’est justement l’effet contraire qui est atteint : clivages et oppositions encore plus renforcés dans les opinions. Et là, je rejoins S. Fath, ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on détruit la fièvre.
    Enfin, faut bien reconnaître que lorsque Dieudonné parle des massacres ou de l’esclavage des noirs il est quasiment inaudible dans notre paysage médiatique !! Du coup, en allant sur le champ anti-sioniste (antisémite je suis pas sûr … mais bon, peu font la différence) il attire beaucoup plus l’ attention. C’est surtout ça qui me gêne …
    Sur ce ..
    Portez-vous bien
    Bonne semaine

  4. Je vous remercie. J’avais déjà lu votre intéressant billet sur la question de la liberté d’expression et cela me donne l’occasion de m’y replonger. Mais à mes yeux, les mesures prises contre Dieudonné sont inefficaces et contreproductives dans la mesure où elles ne le discréditent pas mais le renforcent en le victimisant et confortent le noyau dur de son public dans sa certitude que quiconque ose critiquer Israël est systématiquement brocardé, diabolisé et banni. Sous ce rapport, le sort réservé à Dieudonné serait, à leurs yeux, l’une des preuves manifestes que les « juifs contrôlent effectivement le système politico-médiatique et judiciaire ». Je ne suis pas tout à fait d’accord avec les propos, du reste très respectables, du cardinal André Vingt-trois car si l’affaire Dieudonné donne, bien sûr, à réfléchir, elle n’a pas encore « fait réfléchir » en profondeur. On effleure à peine les grandes questions liées à l’antisémitisme contemporain (son origine, ses ressorts, sa rhétorique etc.). Pour rebondir sur le passage extrait de votre ancien billet, je ne crois pas que le « caractère particulier » de l’antisémitisme mériterait ou justifierait une « solution (entendue comme une censure et une sanction) particulière ». C’est le meilleur moyen d’établir une hiérarchie entre les offenses morales et physiques de laquelle l’antisémitisme se nourrit précisément. L’antisémitisme doit être évidemment combattu, mais ni plus ni moins que les autres comportements racistes, sexistes, déshumanisants, antirépublicains, qui sont nombreux et variés à notre époque.

    Où se situe la frontière entre l’antisionisme et l’antisémitisme à ne pas franchir pour un intellectuel ou un comique ? Qui est en mesure de la déterminer avec objectivité? Ceux qui nourrissent aujourd’hui une aversion envers les juifs et leurs communautés en Europe et qui les associent sommairement à Israël ou à un système que le » lobby juif ou judéo-maçonnique » est supposé contrôler et qui serait, par nature, « hostile ou discriminant vis-à-vis des populations d’origine arabe et africaine » ont bien peu à voir idéologiquement et ethniquement avec les racistes et antisémites d’Europe de la fin du XIXe siècle. On préfère, sans doute par commodité, tout comme c’est le cas pour l’antiracisme, faire de l’antisémitisme un slogan générique et vide, en le sortant de son contexte social, parce que l’on refuse de réfléchir véritablement sur cette question. Une frange de ceux qui ont une image négative des juifs aujourd’hui n’est pas proprement « antisémite » pour la simple et bonne raison qu’elle est, par définition, sémite, et sans doute à un degré plus élevé que les juifs séfarades et ashkénazes (les « Arabes » et juifs du Maghreb ne sont d’ailleurs pas ethniquement arabes et sémites). Et les juifs d’Europe de l’Est le sont encore moins (sémites). La judéophobie perdure à la faveur de la nature et de la politique d’un État (Israël) perçus comme « coloniaux, usurpateurs et racistes » par la grande majorité des peuples du monde arabe. Cette judéophobie (qui nourrit et se nourrit de l’anti-israélisme) est aussi très marquée dans le christianisme non réformé même si elle subsiste aussi en arrière-fond du discours évangélique « aimant » et soutenant ardemment le judaïsme et Israël dans l’espoir qu’ils survivent assez longtemps pour arriver jusqu’au jour du jugement où ils devront accepter de se convertir sous peine d’être définitivement anéantis. Le judaïsme n’est donc pas aimé pour ce qu’il est, mais pour sa fin souhaitée. Cette haine refoulée pour une religion jugée « corrompue » et son « peuple déicide » subsiste. Le ressentiment théologique est simplement dissimulé, et parfois, paradoxalement, plus aigu chez les chrétiens que chez les musulmans, même si les premiers n’en ont pas toujours pleinement conscience ou refusent de l’assumer. Les juifs eux-mêmes ont conscience de cette hypocrisie à leur égard, et l’État d’Israël quant à lui, a appris à s’en servir. Quant à Dieudonné, on lui a prêté une influence, à mon sens, surfaite. Je ne crois pas qu’à cause de ses sketchs – qui oublient d’être drôles à force de faire de la « juiverie française » (sic) l’obsession et le fonds de commerce de leur auteur -, on assiste aujourd’hui à une « montée spectaculaire » de l’antisémitisme en France. La montée de la violence est globale dans les sociétés occidentales, et les juifs ne sont pas nécessairement le groupe le plus touché. Les visées politiques (draguer l’électorat juif en Europe et permettre à la droite israélienne expansionniste et militariste de surenchérir) apparaissent on ne peut plus claires. Aujourd’hui, les chrétiens, les musulmans et tant d’autres religions ethniques endurent dans le monde des souffrances incomparablement plus grandes que les juifs. Par ailleurs, si des minorités non-musulmanes vivent un calvaire au Moyen-Orient, on a tendance à oublier que des groupes salafistes comme Daesh ont fait autant sinon bien plus de victimes chez les sunnites en Syrie et en Irak que chez les chrétiens, chiites, kurdes de la région. Quant à « Mein Kampf », son esprit, hélas, existe et existera encore demain, il est sinistrement éternel. Alors la seule solution (ou la moins dangereuse), ce n’est pas de chercher à l’interdire, mais de l’expliquer aux jeunes, l’étudier pour leur faire prendre conscience de sa bêtise et de son ignominie. De la même façon que je vois difficilement comment nous pourrions aujourd’hui combattre l’antisémitisme, sans aborder de façon franche et décomplexée le cas d’Israël, et avoir le courage d’opérer une distinction entre judaïsme/judaïté et israélisme, ce qui relève respectivement de la religion et de la politique.
    À mon tour, je vous remercie également de continuer de faire de votre blog un espace d’expression et de débat libre et ouvert. Amitiés, Chady.

  5. Bonsoir
    remarquable analyse Stratpolitix … tout est dit !! Votre phrase conclusive de fin est en mon sens primordiale : « comment nous pourrions aujourd’hui combattre l’antisémitisme, sans aborder de façon franche et décomplexée le cas d’Israël, et avoir le courage d’opérer une distinction entre judaïsme/judaïté et israélisme, ce qui relève respectivement de la religion et de la politique ».
    Explorant actuellement ce sujet (je vous (re)invite à lire l’ excellent ouvrage de l’ historien Yakov Rabkin « Comprendre l’ Etat d’ Israël » qui donne de multiples clés de compréhension) cette distinction entre judaïsme et israélisme me paraît essentielle. A cette fin, l’ étude du sionisme (son histoire, ses objectifs, ses acteurs, son contexte, etc) est un exercice incontournable.
    De fait, la question est maintenant : « comment sortir de cette ornière ? »

    Bien à vous

    • Je vous remercie Anthon pour votre réponse et suis d’accord avec vous concernant les travaux de Y. Rabkin qui sont incontournables dans ce domaine, à l’instar de ceux de Benny Morris, Ilan Pappé, Shlomo Sand, Tom Segev, Avi Shlain, Ilan Greilsammer… Les groupes d’intérêt pro-palestiniens et les conspirationnistes ont tendance à en faire des « prophètes » voire des « totems », mais cela ne doit pas participer à leur discrédit et n’enlève rien à la qualité de leurs réflexions dans l’ensemble. Leurs travaux reflètent la remarquable aptitude d’une intelligentzia juive israélienne à remettre en question librement l’histoire officielle de leur patrie, en s’en prenant notamment à ses mythes fondateurs. Indéniablement, Israël est techniquement une démocratie, mais l’on ne peut pas occulter pour autant une ségrégation raciale qui s’exprime de facto, de manière éhontée et souvent brutale, alors que les lois garantissent effectivement des droits égaux aux citoyens. La distinction que j’ai évoquée et sur laquelle nous convergeons me paraît importante et s’inscrit dans une démarche plus large de désacralisation (salutaire) de l’Israël du XXe siècle – différent, notamment par sa nature, son organisation politique, son peuplement et l’étendue de sa souveraineté, de l’Israël biblique. Une (re)création qui est, rappelons-le, historiquement l’oeuvre de sionistes laïcs (dont de nombreux athées) et socialistes (appartenant au Mapaï) et non de religieux, alors peu nombreux et servant à l’époque de Ben Gourion essentiellement de « caution », ou à préserver et transmettre l’identité spirituelle juive de la jeune nation. Israël est un État comme n’importe quel autre, où il existe corruption, prostitution, réseaux mafieux et trafics en tous genres. Beaucoup de mythes autour de la notion de « peuple », mais également des idées reçues sur la « pureté des armes » qui magnifient Tsahal et qui sont largement contredits par la réalité continuent de faire l’objet de controverses, et certainement à juste titre. Le judaïsme a offert des penseurs et humanistes d’exception – dont je suis moi-même admiratif -, mais cela ne fait pas d’Israël un État-nation « exceptionnel » dans le sens où celui-ci devrait bénéficier d’un traitement exceptionnel et être au dessus des lois internationales comme c’est aujourd’hui, hélas, largement le cas, et le nombre effarant de résolutions onusiennes foulées aux pieds atteste de cet état de fait. Je reste convaincu que la meilleure façon de faire reculer l’antisémitisme – même si cela n’arrange pas les affaires des sionistes de droite – c’est d’avoir le droit de critiquer librement Israël comme n’importe quelle autre entité politique normale.

  6. Bonjour !
    Merci à vous deux pour vos réflexions pour ce sujet sensible et complexe.
    Peut-être que d’autres des lecteurs de ce blogue donneront-ils un autre éclairage ?

    Concernant mon article sur la liberté et « l’affaire Dieudonné », je n’y reviens pas. Ma position y est clairement donnée.
    Certes, je suis d’accord : « si l’affaire Dieudonné donne, bien sûr, à réfléchir, elle n’a pas encore « fait réfléchir » en profondeur. On effleure à peine les grandes questions liées à l’antisémitisme contemporain (son origine, ses ressorts, sa rhétorique etc.) ».
    Pour en revenir au « caractère particulier de l’antisémitisme qui mériterait ou justifierait une « solution (entendue comme une censure et une sanction) particulière », je rappellerai encore que « juger » signifie aussi « évaluer ». Evaluer donc si une situation « est particulière » pour lui donner le traitement approprié.

    En complément des suggestions de lectures avancées, voici :
    -Le classique « Histoire de l’antisémitisme » de Léon Poliakov. En deux volumes chez Points seuil + cet autre volume consacré à la période 1945-1993(une édition datant de 1994).
    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1973_num_28_5_293413_t1_1153_0000_1

    -Un article de Jean Dujardin(pas celui que vous croyez !) : « Antijudaïsme – Antisémitisme » paru dans la revue « Esprit et vie » :
    http://www.esprit-et-vie.com/breve.php3?id_breve=321

    Sinon, effectivement, « l’étude du sionisme (son histoire, ses raisons, ses objectifs, ses acteurs, son contexte, etc) est un exercice incontournable », comme le souligne Anthon. Et votre approche, Chady, est intéressante.

    Je répondrai tout de même à tout cela que s’il convient de distinguer les choses, il importe d’être prudent. Attention, par exemple, au glissement entre antisionisme et antisémitisme-le premier pouvant servir de prétexte pour cacher le second à certains polémistes.
    Il est ainsi compréhensible que l’on puisse être en désaccord avec les implantations juives dans les territoires acquis en 1967 et souhaiter la création d’un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël.

    Toutefois, il importe de veiller à ne pas cautionner une volonté de souhaiter la disparition du seul État juif existant. Et qui plus est le seul Etat démocratique, laïque et libéral (au sens propre du mot) de la région, malgré ses imperfections.
    D’autre part, il importe de savoir si, aujourd’hui, l’autorité palestinienne et les articles de la Charte palestinienne reconnaissent bien le droit d’Israël à l’existence. On se souvient de la déclaration d’Arafat, lors d’une conférence de presse le 8 décembre 1988, après une rencontre avec une importante délégation juive : « Nous acceptons deux états, l’État de Palestine et l’État juif d’Israël ». Aussi, en juin 2004, dans une interview à Haaretz : « Je comprends absolument qu’Israël doit préserver sa nature d’État juif ». Ce que refuse Mahmoud Abbas aujourd’hui, semble-t-il.
    Ceci dit, il convient enfin d’être conscient que soutenir la création d’un état binational signifierait, à brève ou moyenne échéance, la fin d’une patrie pour les Juifs, en raison des courants démographiques palestiniens. A moins qu’il n’y ait d’autres solutions ?

    Concernant Yakov Rabkin, sauf erreur de ma part, d’après ce que j’ai pu en savoir, en attendant d’avoir le livre entre les mains, ce dernier suggèrerait que l’idée comme quoi tous les juifs soutiennent et le sionisme et l’État d’Israël ne serait qu’un « mythe à consonance antisémite ».
    Rabkin(il faut le savoir : on trouve aussi ses livres sur le site d’Alain Soral) souhaiterait la disparition de l’Etat d’Israël(pour le remplacer par un État juif théocratique-à confirmer), non pas parce que les Juifs n’auraient pas droit à un État, mais parce que cet État n’est pas religieux mais doit l’être. Reste à savoir si sa position est reconnue et acceptée dans le monde juif, y compris dans la communauté juive pratiquante orthodoxe.

    Enfin, il parle encore de « mythe » dans un article publié en 2008 dans la Revue Internationale et Stratégique, dans lequel il estime que certains « lobbys sionistes » joueraient un rôle moteur « dans la diabolisation du président Iranien, Mahmoud Ahmadinejad ».
    http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/le-mythe-de-la-menace-iranienne-113362

    Je n’ai pas encore lu le livre suggéré par Anthon, mais prudence, donc.

  7. Hello Pep’s
    je précise que je ne touche pas de royalties dans les ventes de Y. Rabkin … 🙂 J ‘en parle parce que je n’ avais jamais lu ailleurs quelque chose d’ aussi documenté et argumenté que son bouquin sur l’ Etat d’ Israël.
    Je pense qu ‘il ne faut pas le disqualifier d’ emblée parce qu ‘il propose une autre grille de lecture … Souligner qu ‘il est sur le site de Soral (?), qu ‘il prône une vision spirituelle de l’ Etat d’ Israel plutôt que terrestre, ou qu ‘il dénonce le lobbye sioniste …. me semblent être de nature à nourrir (comme tu l’ écris d’ ailleurs) la défiance (méfiance) ! C ‘est donc un parti pris, mais il vaut mieux le dire clairement …. ce qui me semble dommage, car comme on le disait auparavant, c ‘est par la confrontation d’ idées et en examinant les analyses de chacun qu’ on peut avancer. Et ce, sans « procès » d ‘intention …
    Sans rancune ….

    Fraternellement

  8. Bonjour Anthon,

    je te remercie pour ta réaction, que je comprends très bien. Je me doute bien aussi que tu ne touche pas de « royalties sur les ventes du livre de Rabkin » ! Moi non plus, d’ailleurs, dans celles de Poliakov ou un autre(;-) )
    Je suis désolé si je t’ai blessé, mais pour éviter toute ambiguïté, mon but n’est pas de disqualifier quoique(ou qui que) ce soit-d’autant plus que tu proposes un ouvrage de nature à apporter un autre point de vue sur le sujet qui nous occupe.
    Alors, oui, « c ‘est par la confrontation d’ idées et en examinant les analyses de chacun qu’ on peut avancer. Et ce, sans « procès » d ‘intention … ».
    L’objet de mon propos était de rappeler que toute personne(comme tout organisme)diffusant une info a toujours un intérêt de le faire. Quel est cet intérêt(économique, moral, éducatif, idéologique, etc…), c’est ce qu’il faut découvrir pour être fixé sur les intentions du diffuseur ou producteur de ladite info. C’est valable pour n’importe qui.
    Concernant Rabkin, j’aurai du préciser que le fait qu’il figure sur le site de Soral ne prouve rien en soi(mais il fallait le savoir), d’autant plus que l’on peut y trouver « 1984 » ou même Guy Debord. Néanmoins, il me paraît intéressant de connaître les idées de cet auteur, parce qu’elles sont de nature à éclairer son propos. Ceci dit, « sans procès d’intention » !

    En tout cas, merci à toi(comme à Chady)de contribuer à ce que ce blogue continue à être un espace de discussion et de réflexion. Si tu as terminé l’ouvrage, n’hésite pas à nous faire un petit compte-rendu en commentaire !

    Encore une fois, merci à toi pour ta franchise(dans l’amour fraternel), que j’apprécie. Ne t’inquiète pas : sans rancune !

    Fraternellement, et à bientôt !

    Pep’s

  9. Encore une fois Pep’s et Anthon, c’est un plaisir pour moi de débattre avec vous de ce sujet (ô combien sensible). Pep’s, il est vrai que l’argument le plus souvent utilisé pour justifier la sacro-sainte défense d’Israël est son statut d’unique « État démocratique » de la région, bien que celui-ci n’ait pas, par ses actions (notamment son expansion coloniale et certaines stratégies militaires « préventives ») encouragé (c’est peu de le dire) les autres peuples à s’en inspirer… Israël n’a d’ailleurs pas cherché à faire des émules et à partager les bienfaits de son modèle. La priorité de l’Etat d’Israël – et des leaders comme Ariel Sharon l’admettaient eux-mêmes – n’a jamais été d’être une démocratie mais avant tout un État juif (tel que prévu dans la Constitution qui n’évoque pas, sauf erreur de ma part, Israël comme État démocratique). Tant mieux si Israël est une démocratie, mais l’objectif fondamental est la réalisation de cet État juif. Pour l’instant, avec la présence arabe minoritaire mais toutefois non négligeable, ce projet n’est pas accompli. L’accélération des colonies est censée parvenir à ce nettoyage ethnique progressif de la même manière que certains plans exhumés par les nouveaux historiens israéliens (tels que le « plan Daleth ») avaient par le passé forcé les Palestiniens à fuir leurs maisons. L’idée de transfert des Arabes n’a jamais quitté les esprits (autant chez les travaillistes, les centristes que chez les likoudniks), seule la manière de procéder les a différenciés et parfois les a opposés. Quand les centristes soutiennent une solution à deux Etats, cela suppose évidemment le transfert des Palestiniens et arabes israéliens vers ce futur État (dont on voit mal où il se situerait puisque le tracé des frontières de 1967 n’existe plus et un retour en arrière est impossible car rejeté par la classe politique israélienne). De nombreux plans visant à pousser à l’exil les Palestiniens vers les pays limitrophes (Liban, Égypte et Jordanie) ont été mis en oeuvre au fil des décennies par la voie militaire notamment, sans que cela ne soit concluant. Les Arabes ont accueilli les Palestiniens dans des camps – véritables réserves indiennes – mais ont toujours refusé en général de les intégrer au nom du « droit au retour » et à la « résistance »). Je ne peux m’empêcher de penser ironiquement que le gouvernement israélien esquive le problème et sa responsabilité en tant que force dominante et occupante en rappelant sans cesse les chartes du Fatah ou du Hamas, comme si cela changeait quelque chose, et comme si Israël reconnaissait lui-même le droit à l’existence des Palestiniens dans leur propre État viable. J’ai énormément lu durant mon adolescence les mémoires et biographies de leaders tels que Ben Gourion, Menahim Begin, Golda Meir etc., et le premier reconnaissait lui-même qu’un plan de partage accepté par les Arabes eût été une catastrophe pour le projet sioniste, et les gouvernements successifs, dont le sien, s’employèrent très tôt à compromettre tout partage pacifique par des opérations clandestines. Israël s’est construit et s’est développé grâce à l’adversité (hostilité) qu’il a lui-même contribué à alimenter à dessein. Les Arabes n’ont jamais fait partie de l’équation sioniste, et je ne pense pas qu’une telle affirmation soit une contrevérité. Que la reconnaissance d’Israël par les Arabes soit pleine ou partielle ne changerait rien ou pas grand chose à leur situation, et les Palestiniens, des plus modérés aux plus radicaux, en sont conscients. Cette condition posée par le gouvernement israélien n’est rien d’autre qu’un prétexte pour éviter de lourdes concessions qui sortiraient le processus de paix de son impasse. Il existe aujourd’hui des mouvements beaucoup plus radicaux et intransigeants dans le monde arabo-musulman qu’un parti islamiste-conservateur comme le Hamas. Celui-ci est tout à fait apte à négocier et à faire preuve de pragmatisme, et jusqu’à présent, la politique d’Israël a consisté à l’isoler, à empêcher tout rapprochement interpalestinien (et on l’a vu avec le timing du déclenchement de l’opération « bordure protectrice »). La stratégie actuelle consiste à décrédibiliser les modérés, à radicaliser toujours plus les radicaux, et ainsi proclamer qu’il est raisonnablement impossible de négocier avec des « fous furieux et islamistes fanatiques et antisémites » (et Netanyahou ne se prive d’ailleurs pas de faire des amalgames, pour le moins ridicules, avec l’EI dont la barbarie épouvante le monde entier). En résumé la formule de « deux États pour deux peuples » est hélas une solution que peu d’Israéliens sont prêts à accepter car cela supposerait l’arrêt de la colonisation et des rétrocessions territoriales importantes qui ne peuvent se limiter à quelques centaines de kilomètres. Quant à la formule d’un « Etat pour deux peuples »(binational), celle-ci est encore moins acceptable car contraire à l’idéal sioniste de l’Etat juif « pur » (et vous avez justement mentionné la pression démographique des Arabes qui sert d’argument dissuasif central). Il n’y a, à mon avis, pas d’autre solution que deux Etats sur des frontières qui, même sans être identiques à celles de 67 (revendication palestinienne conforme au droit mais impossible à l’heure actuelle) permettrait une contiguïté territoriale indispensable pour un Etat palestinien digne de ce nom.
    Un Etat théocratique juif est impossible à créer, il se heurterait avant tout à la culture démocratique de la majorité de son peuple. La réalité (ou la façade, c’est selon) démocratique, libérale, séculaire pose des contraintes aux ultras-orthodoxes et à l’extrême droite, mais ils doivent composer avec, car c’est en capitalisant sur ce contraste avec les autres États orientaux, sur cet « exceptionnalisme », qu’Israël a pu, en grande partie, obtenir et préserver ses soutiens internationaux.

  10. Bonsoir

    merci Pep’s pour ta compréhension … non, je ne suis pas blessé, mais un peu irrité car il me semble difficile aujourd’ hui, d’ apporter une critique constructive sur l’ Etat d’ Israël sans qu’ on soit suspecté d’ antisémitisme.
    Veuilles bien m’ excuser si je me suis un peu emporté.
    Effectivement, je n’ ai pas encore fini de lire le livre de Rabkin, faute de temps, mais pourquoi pas un résumé un de ces quatre. En tout cas, je ne sais pas si Stratpolitix l’a lu mais je suis vraiment impressionné par la qualité de ses analyses et en l’ occurrence celle de ce jour. Vraiment, encore un fois, l’ essentiel est dit et de quelle manière !! Pas grand chose à rajouter … effectivement la solution pourrait être un partage du territoire mais aussi une reconnaissance des citoyens (ou résidents) israeliens non juifs qui font aujourd’ hui l’ objet d’ une véritable discrimination. Hélas, et c’ est ce qu’ écrit Rabkin, cela n’ est pas l ‘objectif sioniste ….
    Au fait, si vous ne l’ avez pas vu, je vous conseille l’ excellent film de S. Estibal « Le cochon de Gaza ». Ça rappelle les films italiens des années 70, à la fois dramatique et avec plein d’ humour. A voir.

    A bientôt
    Fraternellement

  11. Pardon, je me suis aperçu que j’ai mal placé mes guillemets dans mon commentaire. Celles-ci devaient aussi entourer « unique » (et pas uniquement « État démocratique »), car cela laisserait entendre que je mets en doute le fait qu’Israël soit démocratique. Il l’est, bien évidemment, même si tout n’est pas parfait et que des discriminations ont cours dans sa société.

  12. Bonjour Anthon,

    ne t’inquiète pas : tu es tout excusé !
    Comme Chady l’a bien relevé, le sujet est sensible et, dirai-je encore, complexe.

    « Le cochon de Gaza » ? Je me souviens du film, même si je ne l’ai pas encore vu. Effectivement, à première vue, il « a l’air » ce que tu dis. A l’occasion…

    Sinon, merci à vous deux pour vos remarques et analyses, mais mon WE est trop chargé pour que je vous réponde en détail. J’en profite pour vous saluer au passage.
    Une question me vient : avez-vous suivi « la révolte des tentes » en Israël(2011), que l’on peut qualifier de mouvement social(sauf erreur), dans la même lignée des « indignés » ?

    Et par association d’idée, à noter qu’en ce moment se fêtent les fêtes(bibliques)d’automne : en ce moment, c’est « Roch Hachana »(la fête des trompettes-le nouvel an). Elle sera suivie par Yom Kippour et la fête des cabanes (ou des tentes), en octobre. (http://juifspourjesus.org/fetes-dautomne/ )

    Alors, puisque c’est de circonstance : « shana tova ! »(« Bonne année »)

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