Pétain réhabilité lors d’un cirque médiatique, le jour de Yom Kippour

« Ils se rendirent à Capernaüm. Et, le jour du sabbat, Jésus entra d’abord dans la synagogue, et il enseigna. Ils étaient frappés de sa doctrine ; car il enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. Il se trouva dans leur synagogue un homme qui avait un esprit impur, et qui s’écria : Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. Jésus le menaça, disant : Tais-toi, et sors de cet homme. Et l’esprit impur sortit de cet homme, en l’agitant avec violence, et en poussant un grand cri. Tous furent saisis de stupéfaction, de sorte qu’il se demandaient les uns aux autres : Qu’est-ce que ceci ? Une nouvelle doctrine ! Il commande avec autorité même aux esprits impurs, et ils lui obéissent ! » (Marc 1v21-27)

 

La vie est pleine de coïncidences, dit-on. En voici quelques-unes, présentées en « 3 actes » et avec l’Histoire pour fil conducteur(ce que l’on retient ou ne retient pas de l’Histoire, et ce que l’on voudrait faire dire à l’Histoire aujourd’hui) : un auteur hongrois des années 30 redécouvert depuis lundi et que l’on serait bien inspiré de lire ou relire(Acte 1). Et ce, alors qu’a été diffusé samedi dernier une certaine émission dite « de débat »,  dont il importe de questionner, et le choix de l’invité principal, et la raison d’être(Acte 2-la vidéo en introduction étant bien entendu parfaitement ironique). Enfin, on relèvera une drôle de coïncidence d’événements et de dates(Acte 3). Autant de « coïncidences » pas drôles du tout, de nature à nous interpeller.

 

Acte I :

En début de semaine, je reçois, dans un cadre professionnel, entre autres livres, « Jeunesse sans Dieu » d’Öddön Von Horvath(Christian Bourgeois éditeur, 2006. Collection Titres) : un professeur de lycée de 34 ans se voit soudain confronté, dans sa classe de 26 garçons de 14 ans (que l’on ne connaît que par la première lettre de leur nom), à l’idéologie nazie montante et décide de se ranger de ce côté-là, « pour voir ». Mais aussi pour conserver la sécurité de son emploi, « qui lui ouvre droit à la retraite, quand personne ne sait si la Terre tournera encore demain »(op. cit., p 16). Jusqu’au jour où l’un de ses élèves est assassiné au cours d’un camp pascal d’entraînement militaire ….

J’ai découvert « Jeunesse sans Dieu », écrit en 1937, pour la première fois grâce au téléfilm français éponyme de Catherine Corsini, diffusé sur Arte en 1996.

Le nom d’Öddön Von Horvath ne vous est peut-être pas familier. Voici ce qu’en écrit l’essayiste Heinz Schwarzinger, le 20 mai 1988, dans la préface à l’édition française de « Jeunesse sans Dieu »(op. cit., pp 7-11) : « né en 1901, hongrois, de langue et de culture allemande », cet auteur choisit « de situer ses personnages dans la réalité la plus immédiate ». Il obtient le succès comme auteur dramatique, mais est interdit sur les scènes allemandes dès 1933. Il s’installe à Vienne et y écrit notamment « Jeunesse sans Dieu », « dans lequel il dénonce sans relâche la dégradation imposée par les Nazis aux couches populaires de la société allemande, qu’ils contraignent à se jeter dans leurs bras pour survivre ». En 1938, au lendemain de l’annexion de l’Autriche par Hitler, il s’exile à Budapest, Prague et arrive à Paris le 26 mai. Il meurt de façon absurde le 1er juin sur les Champs-Elysées, pendant une tempête…écrasé par une branche d’arbre. Une mort  qui rappelle celle (la même année, à quelques jours d’intervalle) d’un autre auteur-roumain, cette fois.*

L’histoire laissera Von Horvath tomber dans l’oubli, mais Peter Handke le préférera à Brecht :  » Les égarements de ses personnages me font peur : il pointe avec bien plus d’acuité la méchanceté, la détresse, le désarroi d’une certaine société.» Cet effroi dont parle Handke, quel lecteur, quel spectateur actuels ne l’éprouveraient-ils pas ? Horvath démasque le nationalisme, le racisme au quotidien, la lâcheté, l’infamie d’une société désemparée par une crise sans précédent. A découvrir d’urgence, aujourd’hui, pour tirer à temps les leçons de l’histoire ».

 

Extrait :

« Vingt-six cahiers bleus sont empilés  devant moi, vingt-six garçons d’environ quatorze ans ont composé hier durant l’heure de géographie, car j’enseigne l’histoire et la géographie(…)Le sujet prescrit par l’administration s’intitule : pourquoi devons-nous avoir des colonies ? Oui, pourquoi ? Et bien, voyons ce qu’on nous en dit ! Le nom du premier élève commence par un B : il s’appelle Bauer, prénom : Franz(…) « nous avons besoin des colonies, écrit-il, parce qu’il nous faut de nombreuses matières premières, car sans matières premières, nous ne pourrions pas faire tourner notre puissante industrie selon ses capacités propres, ce qui aurait pour conséquence désastreuse que les ouvriers d’ici seraient au chômage(…)il ne s’agit en vérité pas des ouvriers(…)il s’agit bien plus que de la nation tout entière, car en définitive l’ouvrier aussi appartient à la nation ».

Voilà qui est sans doute en définitive une découverte sensationnelle, me dis-je, et soudain je suis frappé de constater une nouvelle fois que si souvent de nos jours des vérités vieilles comme le monde nous sont resservies comme des slogans tout neufs. Ou bien en a-t-il toujours été ainsi ? Je ne sais pas. Ce que je sais pour l’instant, c’est qu’il me fut une fois de plus lire de bout en bout vingt-six compositions, des compositions qui tirent de fausses conclusions d’hypothèses boiteuses. Que ce serait bien si le « faux » et le « boiteux » se neutralisaient mutuellement ! Mais ils ne le sont pas. Ils avancent bras dessus, bras dessous en bleuglant des paroles creuses(…)

Mais qu’est-ce qu’il m’écrit là, N ? « Tous les nègres sont fourbes, lâches et fainéants. »

Là, c’en est trop ! Je biffe ! Et je m’apprête à écrire dans la marge, à l’encre rouge : « généralisation absurde ! », quand je me retiens. Attention ! N’ai-je pas donc déjà entendu récemment cette phrase sur les nègres ? Mais où donc ? Ah oui : au restaurant, clamée par la radio, et ça m’avait coupé l’appétit. Je laisse donc la phrase en l’état, car ce qui se dit à la radio, un professeur n’a pas le droit de le biffer dans un cahier. Et tandis que je poursuis ma lecture, j’entends encore la radio : elle susurre, elle gronde, elle aboie, elle roucoule, elle menace-et les journaux l’impriment et les petits enfants, ils le recopient. » (op. cit., pp16-18)

 

Acte I I :

Samedi 4 octobre 2014, l’émission de France 2 « On n’est pas couché »(ONPC) aurait pu saisir l’occasion de « tirer les leçons de l’histoire » et de consacrer une soirée à, pourquoi pas, Öddön Von Horvath. ONPC choisit au contraire d’inviter Eric Zemmour, auteur, polémiste et journaliste à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, « Le Suicide français ». Ce dernier y critique notamment les travaux de l’historien américain Robert O. Paxton, le premier à avoir mis en lumière la collaboration entre Vichy et l’Allemagne nazie dans la déportation des Juifs, dans son ouvrage La France de Vichy 1940-1944 paru en 1973. Relativisant le rôle de Vichy dans la déportation des Juifs français, Eric Zemmour prétend que l’ “on oublie la complexité de l’Histoire” et que Pétain aurait permis de sauver “90% des Juifs de France”.  La journaliste Léa Salamé interpelle alors le polémiste, l’accusant de chercher à réhabiliter Pétain pour faire l’apologie de la préférence nationale.

Qu’aurait pensé Öddön Von Horvath de cette émission ?

Il est permis aux télespectateurs(qui sont aussi des citoyens) de s’interroger sur le but recherché d’une telle émission, comme sur le choix des invités : pourquoi, par exemple, n’y avait-il aucun historien présent, spécialiste de la période, pour répondre à Eric Zemmour-qui n’est pourtant pas historien-et décrypter son propos ? Lequel historien aurait ainsi pu rappeler, à l’instar de Serge Bernstein(dans une interview pour “les inrocks”), que “Vichy a pris l’initiative d’instaurer, au lendemain de la défaite, un statut des Juifs en France que les Allemands ne lui demandaient pas, qui reposait non sur des critères religieux mais sur des critères de généalogie[la mention « de race juive »] ….. ce statut des Juifs (en fait) des citoyens de seconde zone, qui leur interdit l’accès de toute une série de professions, en rapport avec la fonction publique et notamment dans le cinéma ou la presse. Ce sera encore aggravé en 1941 par un second statut qui leur interdira pratiquement d’exercer des activités économiques, autrement dit, qui les condamne à la misère et qui les discrimine au sein de la société française***. Sur ce plan-là, Vichy n’a attendu personne et surtout pas les Allemands pour être un régime violemment antisémite, discriminatoire et oppressif. Vichy a-t-il sauvé les Juifs français ? La réponse est évidemment non.”

Et Serge Bernstein de rappeler encore le rôle de Pierre Laval, qui, de retour au pouvoir,  « met la police française[en uniforme et non les SS ou la Gestapo] à la disposition des Allemands pour arrêter les Juifs, au moment des rafles comme celle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 1942″, en donnant pour instruction « au ministère de l’Intérieur et aux services de police, de (…) ne pas oublier de déporter les enfants. C’est difficile d’appeler cela : sauver les Juifs. Faire de Vichy le sauveteur des juifs de France, c’est faux. Les juifs Français, en partie. Les Juifs qui sont en France, sûrement pas”.

Précisant que “la plupart des historiens français sérieux ont applaudi à l’ouvrage de Robert Paxton, non pas parce qu’ils le préféraient, mais parce qu’il correspondait à ce qu’ils retrouvaient dans leurs archives »,  il soulève l’existence « d’un vrai problème : tout le monde peut se déclarer historien, raconter une histoire. Mais l’Histoire véritable est celle qui est appuyée sur des faits précis, éclairés par des archives,  venant si possible de sources différentes, de manière à pouvoir les confronter. On ne peut pas faire l’Histoire qu’avec des souvenirs, avec ce qu’on croit avoir vu, si on ne sait pas ce qu’il y a derrière. Et ça, ce sont les archives.(…)Un historien qui ne tient pas compte des faits, c’est tout sauf un historien”.

 

L’autre question à se poser porte sur la nature de l’émission. Celle-ci s’avère être une émission « en trompe-l’œil », selon Bruno Roger-Petit**, du « Nouvel Obs »(06/10/14), où l’on se contente de nous donner du spectacle, et où chacun joue son rôle(avec un « faussaire » en vedette, qui a déjà été condamné pour provocation à la discrimination raciale et qui a plaidé pour l’abolition des lois mémorielles. Mais un « faussaire sympa », « à la mode » et surtout, « un copain », ex-de ONPC  selon Daniel Schneidermann**, d’Arrêt sur image, le 06/10/14)

Pire, ladite émission contribue à banaliser des propos révisionnistes, dénonce(le 06/10/14) Bruno Roger-Petit**. Pour Daniel Schneidermann**, « Dénoncer vraiment le faussaire, ce serait dénoncer l’émission elle-même, et s’avouer comme une émission faussaire, qui produit de faux débats, comme d’autres de la fausse monnaie ».

 

Acte III :

Au-delà du buzz,  une dernière question à se poser est “pourquoi ?” Par exemple, « Pourquoi Zemmour veut sauver Pétain ? », questionne Jonathan Hayoun, ancien président de l’UEJF (Union des Étudiants Juifs de France), le 06/10/14 sur le Huffington post.

Pourquoi souhaite-t-il “tant donner à Pétain le visage d’un protecteur” ? « Pour Zemmour comme pour l’extrême droite, il ne faudrait jamais que la France reconnaisse ses fautes du passé sinon elle sera encore plus affaiblie qu’elle ne l’est.  Et s’il faut réviser l’histoire pour cela, alors ils le feront sans scrupules[on se souvient peut-être des propos sur la repentance d’une autre personnalité qui a fait son retour médiatique]….Un immoral objectif partagé par Zemmour et Le Pen”, puisque, le 25 avril 2010, le dernier déclarait: « Pétain a aidé les juifs français. Ils ont bénéficié de l’action de gouvernement ». Cette vieille rengaine de l’extrême droite n’a jamais disparu. Le journaliste du Figaro lui donne juste une nouvelle vie”.

Plus exactement, une « émission de débat » lui donne une nouvelle tribune.

Et comme pour mieux faire ressortir toute la noirceur de ce cirque médiatique, Jonathan Hayoun souligne que “le 4 octobre 1940, les Juifs célébraient (…) le nouvel an du calendrier hébraïque. En France, ils ne pouvaient suivre la tradition d’accompagner leurs prières d’une bénédiction pour la République car elle n’existait plus. Pétain l’avait démantelée. Les Juifs  ne savaient pas encore que la veille le gouvernement de Vichy avait scellé ses premières lois antijuives”. Aujourd’hui, “le 4 octobre 2014, les Juifs célébraient Kippour, la fête du Grand Pardon. En France, comme le veut la tradition, ils ont accompagné leurs recueillements d’une prière pour la République. Mais en rentrant chez eux le soir, ils ont pu assister à une sordide prière contre la République(…) Ce même 4 octobre, les musulmans célébraient l’Aid, la fête la plus importante de l’islam. Pour eux aussi,  les réjouissances auraient pu prendre fin s’ils avaient choisi en rentrant chez eux d’allumer la télévision…”

 

Epilogue :

Quel est le rapport avec le verset(Marc 1v21-27) cité en en-tête de ce billet, me direz-vous ? Il nous enseigne que le Seigneur Jésus ne joue pas avec le mal. Il n’y a pas de connivence entre Lui et les démons, qui sont des esprits menteurs. Il a toute autorité pour les chasser et “le Fils de Dieu a paru pour détruire les oeuvres du diable”(1 Jean 3v8)

Et toi ? Qui est sans doute un citoyen. Où est ton autorité ? Celle de discerner et de dire non à l’imposture ? A moins que tu n’aies abandonné cette autorité de citoyen, acceptant d’être réduit à l’état de consommateur, avalant n’importe quoi(comme ces pseudos émissions de “débat”) ?

Et toi, qui est peut-être un croyant, connaissant Jésus-Christ comme sauveur et seigneur, où est ton autorité ? Celle d’”enfant de lumière”, appelé à “ne rien avoir en commun avec les oeuvres des ténèbres, mais à les dénoncer”(Eph.5v11), et à faire des “oeuvres encore plus grandes” que celles du Seigneur Jésus-Christ ?(Jean 14v12)

 

A lire :

Paxton, Robert O. La France de Vichy(Seuil, 1974. Points histoire)

Paxton, Robert O. et Marrus, Michaël R.. Vichy et les Juifs. Le Livre de poche, 1993(Biblio essais)

Von Horvath, Oddon. Jeunesse sans Dieu (+ au théâtre : http://www.scene2-productions.fr/sites/default/files/Dossier%20p%C3%A9dagogique.pdf )

Sebastian, Mihail. Depuis 2000 ans. Stock, 1998  +  son Journal(1935-1940). Stock, 2007(inédit en France jusqu’en 1996)

 

Notes :

*L’auteur roumain en question s’appelle Mihail Sebastian. Mort le 29 mai 1945, renversé par un camion, alors que, nommé maître de conférences à l’université ouvrière libre de Bucarest, il s’y rendait pour donner son premier cours de littérature universelle….

** Deux articles intéressants mais inégaux(celui de Schneidermann aurait pu être plus court), qui ont le défaut d’amalgamer à leur tour LMPT, le révisionnisme et l’extrême-droite.

*** Le statut des Juifs n’était cependant pas la première mesure legislative prise par Vichy. Le rappel qui suit me paraît utile, particulièrement parce qu’Eric Zemmour a aussi plaidé pour l’abolition des lois dites mémorielles : qui se souvient du décret-loi « Marchandeau »(du nom de celui qui a été Député radical-socialiste de la Marne, maire de Reims,  ministre de la Justice entre novembre 1938 et septembre 1939)portant sur la répression de la diffamation par voie de presse lorsque « la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants » ?

Pour l’anecdote (qui n’est pas un « point de détail de l’histoire »), l’une des premières mesures du régime Vichy, mis en place depuis à peine un mois(Il n’existe plus de Parlement, et les lois l’œuvre du Maréchal Pétain qui, selon l’article 1 § 2 de l’acte constitutionnel n°2 du 11 juillet 1940, exerce le pouvoir législatif, en conseil des ministres), a été d’abroger cette fameuse loi Marchandeau, le 27 août 1940. Sachant que l’armistice avec l’Allemagne, mettant fin officiellement aux hostilités ouvertes par la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, ne sera signé que plus tard,  le 22 juin 1940. Avec l’abolition du décret-loi Marchandeau, la loi rend libre la tenue de propos racistes ou antisémites, et prononce une amnistie des poursuites. Avec pour conséquences un boulevard pour la propagande xénophobe, raciste et antisémite, et une liberté de la presse au service du racisme et de l’antisémitisme.

 

Autres liens sur “Pétain et les juifs” :

http://www.memorial98.org/article-decheance-de-la-nationalite-quand-petain-sevissait-55458558.html

http://blogs.mediapart.fr/blog/albert-herszkowicz/150810/decheances-de-nationalite-quand-petain-sevissait

http://www.jolpress.com/alix-landau-brijatoff-juif-ces-15-154-francais-que-le-regime-de-vichy-denaturalises-article-819736.html

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1988_num_20_1_2792

 

 

 

 

 

Le seuil de tolérance du libraire

Quel est votre seuil de tolérance, demandions-nous il y a quelques jours ?
Pour aller plus loin encore dans la réflexion, voici, à ce sujet, une anecdote (qui n’est pourtant pas un « point de détail », comme on le verra) repérée sur la toile depuis mardi.
Voici les faits, tels qu’ils nous sont rapportés et commentés par Arrêt sur image(Enquête du 15/09/2014 par Robin Andraca), suivi par Bruno Roger-Petit dans un billet publié sur le site du « Nouvel Obs ».

 

Le journaliste et animateur Frédéric Taddeï avait invité à son émission du 12/09/14 de « Ce soir ou jamais »(en deuxième partie de soirée sur France 2), entre autres personnes, un certain Xavier de Marchis, pour débattre sur le livre de Valérie Trierweiler (est-il « indigne des libraires » ?).
M. de Marchis est libraire (Paris 7e), habitué du plateau de Télé Matin pour une chronique littéraire, et surtout, il fait partie de « ceux qui ont dit non » au livre de Valérie Trierweiler. Devenu une figure emblématique des libraires frondeurs, il avait apposé une affiche sur la devanture de sa librairie, expliquant qu’il ne vendrait pas le livre de l’ex-première dame*.

Sur le plateau de « Ce soir ou jamais », Xavier de Marchis, seul libraire à être convié, exprime sa colère sur « un livre qui est assez détestable », révélateur d’un « malaise français » et qui « ouvre des questions sur l’abêtissement intellectuel que l’on cherche à faire avaler aux gens ».
M. de Marchis plaide sa liberté de libraire. Et on saluera donc, à l’instar des autres invités présents, l’acte de résistance de celui qui, avec d’autres, « a dit non » pour sauver la culture et la littérature.
Or, s’il y a « malaise » (du moins français), celui-ci est en fait ailleurs. Car Xavier de Marchis n’est pas un libraire comme les autres. En tout cas, pas pour ce que l’on croit.
Comme par intuition (à moins qu’il n’ait été bien informé au préalable), le blogueur et chroniqueur de France Info, Guy Birenbaum, s’était rendu la veille de l’émission dans la librairie de Xavier de Marchis, histoire de voir ce que vendait le libraire frondeur. C’était « ce soir ou jamais ».

Et qu’a-t-il découvert ? « Que de la belle et bonne littérature (…)le Trierweiler était toujours présenté de manière spectaculaire comme non grata ». Hormis cela, constate-t-il, « la librairie est bien placée, bien tenue et les livres y sont tout à fait représentatifs de ce qu’un bon libraire de quartier peut offrir. Rien à dire ». Mais en observant de plus près, on remarque « la présence tout à fait visible (et nullement cachée) de livres moins ordinaires en rayons ». Soit plusieurs ouvrages rédigés par des essayistes d’extrême droite, y compris « les Cahiers d’Histoire du Nationalisme – qui invitent à s’abonner par son intermédiaire à un journal raciste et antisémite comme Présent ».

Guy Birenbaum en conclue qu’un libraire qui vend « des bouquins aussi discutables idéologiquement » est mal placé pour « venir donner de leçons » ou « prétendre expliquer ce que l’on doit lire et pas lire aux acheteurs. Ni censurer, donc, un livre qui n’est pas interdit. Encore moins jouer les outragés dans les médias ». Alors soit il vend « les deux (Trierweiler et les fachos) », soit il rejette « les deux » : une attitude plus cohérente qu’une tolérance à géométrie variable.

En cause donc, ce libraire, d’autant plus qu’il est, outre « habitué des plateaux télé » et « anti-Trierweiler », « fan du polémiste antisémite Alain Soral ».

« C’est ce que les téléspectateurs de Taddeï auraient eu aussi le droit de savoir », juge le chroniqueur Bruno Roger-Petit sur Le Nouvel Obs.
En cause également un animateur d’émission qui, contacté par Arrêt sur image, « assure qu’il n’était pas au courant ». Reste à s’interroger sur le bien fondé de ces émissions « de débat ».
Le plus drôle encore est que le même Nouvel Obs a publié cet autre article, le 08/09/14 : « Je refuse le brûlot de Trierweiler dans ma librairie: je vends des livres, pas des burgers ». Par….. Xavier de Marchis. Libraire.

Bref, ce dernier ne rejoindra sans doute pas la collection « ceux qui ont dit non », d’Actes sud junior.

Mais ne jetons pas la pierre trop vite. Que retenir de cette histoire ?
On pense bien sûr à « la paille et à la poutre »(Matt.7v1-5, 12), et à l’histoire du pharisien et du publicain(Luc 18v9-14).

Mais avant d’aller plus loin, prenons quelques minutes pour relire le sermon sur la montagne, dans les chapitres 5, 6 et 7 de l’évangile selon Matthieu.

C’est fait ?

De quoi nous remettre quelque peu à notre place, en rappelant combien les critères de Dieu(« la culture du Royaume des cieux »**)sont éloignés des nôtres, non ?
Et à quoi sommes-nous exhortés ? A nous évaluer d’abord nous-mêmes. A veiller à l’honnêteté(par rapport à nous-même cf Matt.7v1-5, Matt.6v22)et à l’équité(par rapport aux autres).  De nous garder de faire preuve de favoritisme, à l’image de qui est Dieu : soit, pas d’indignation sélective ou à géométrie variable, ou de hiérarchie dans le péché(cf Matt. 5). Quoique Dieu juge certaines choses comme étant des abominations : l’idolâtrie, l’orgueil, deux poids et deux mesures…
Veillons donc à ne pas être dans la posture de celui qui condamne les autres du haut de sa propre perfection. D’autant plus que, mieux que quiconque, nous savons d’où nous venons.

Nous sommes exhortés « à ne pas juger », et même à ne pas juger sur l’apparence.
Néanmoins, pour ne pas tomber dans un autre extrême, apprenons « à juger selon la justice » (Jean 7v24) ou à évaluer toute chose, en toute humilité : la légitimité de celui qui parle(préoccupons-nous de savoir d’où vient celui qui parle et pourquoi cf Deut.13) ou si certaines idées sont de l’ordre « de l’opinion »(Rom.14v1 et ss) ou du délit(1 Cor.15v6-13, Eph.4v17-5v18…).
Notre rôle ne sera pas celui d’un « moraliste », mais d’un « veilleur », en tant que « sel et lumière de la terre »(Matt.5v13-16 ; Eph. 5v8-10). Car il est des idées, comme des postures ou des comportements, qui ne sont pas de l’ordre du « bien ou du mal », mais qui sont susceptibles de nous entraîner tous dans des impasses, au point qu’il s’agisse d’une question de vie ou de mort. (Marc 7v15-23)

 

Notes :

* Voir, par exemple : sur Slate ; Le Point BFMTV ;  Le Figaro ; Le Parisien 

** Royaume dont on ne peut entrer que par ce chemin : cf Jean 3v1-21 et Matt.18v1-3