Il n’y a pas de tabou dans la Bible

« Si nous pensons que tout est permis, c’est trop facile ! »

« C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage », écrit Paul aux Galates » (Gal.5v1) lesquels se sont « détournés avec rapidité de celui qui (les) a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un évangile différent » (Gal.1v6).

Dans « Le Dieu de liberté », Jacques Ellul souligne que dans l’épître aux Colossiens, il y a ce long passage [Col.2v8-23] où Paul dit (quelque chose comme) : « bien entendu, on vous parle de commandements qui sont très sages, très justes, très bons…En réalité, ce sont des commandements d’hommes qui ne viennent pas de Dieu. Ils expriment une sagesse humaine. Or, ce n’est absolument pas ce qui vous est demandé par Dieu de vivre. Dieu ne vous impose pas un certain mode de vie ; Dieu ne vous impose pas une contrainte. Par conséquent, ne vous remettez pas sous de fausses contraintes ». Paul parle alors des jeûnes, de l’observation des jours, etc… : tout cela, dit-il, ne tient pas debout ; ça n’existe pas.

« Ce qui existe, Paul le répète à deux reprises dans la première épître aux Corinthiens, aux chapitres 6 et 10 : tout est permis, mais tout n’est pas utile, et tout n’édifie pas [1 Cor.6v12 ; 10v23]. C’est fondamental : tout est permis. C’est-à-dire que nous pouvons choisir pleinement ce qui nous convient, ce qui nous importe. Rien ne vous est interdit ; il n’y a pas de tabou dans la Bible. Il n’y a pas de contrainte ; il n’y a pas de morale. Et Dieu nous donne une vraie liberté, c’est-à-dire : vous pouvez faire tout ; il n’y a pas de barrières.

Simplement, tout n’est pas utile. Paul répète deux fois cette formule, mais dans des contextes différents. Dans le chapitre 6 de [la première] épître aux Corinthiens, on voit, en suivant le développement, que ce qui est permis est utile….pour quoi ? C’est utile pour manifester la gloire de Dieu. Tout est permis, mais tout n’est pas utile pour manifester la gloire de Dieu. Or, la gloire de Dieu a été manifestée en Jésus-Christ [Jean 2v11], lequel a manifesté la liberté de Dieu et vous accorde cette liberté – vous pouvez tout faire….mais cette liberté a une orientation, une signification : c’est ce que vous accomplissiez quelque chose d’utile qui permette de manifester ce qu’est la gloire de Dieu, ce qu’est, en quelque sorte, l’amour de Dieu, ce qu’est la réalité de ce Dieu qui vous a libérés. Donc, il y a un choix à exercer, sans cesse : est-ce ce que je vais faire manifeste la gloire de Dieu, ou non ? Qu’est-ce qui est à la gloire de Dieu dans les choses que j’ai envie de faire ?

Et puis, dans le chapitre 10 de cette même épître : « tout est utile, mais tout n’édifie pas ».

Si l’on considère le contexte, tout n’édifie pas dans le sens très concret du terme, c’est-à-dire tout ne construit pas. Et il s’agit, dans le contexte, de la construction de l’autre, du prochain. C’est-à-dire que dans vos actes, tout n’aide pas le prochain à être « plus », à être construit, à être édifié. »

[1 Cor. 10v23-27 dit bien]  « Tout est permis », mais tout ne convient pas. « Tout est permis », mais tout n’édifie pas. Que nul ne cherche son propre intérêt, mais celui d’autrui. Tout ce qu’on vend au marché [les éléments purs, impurs, interdits, etc…], mangez-le sans poser de question par motif de conscience [« est-ce que la viande est casher ? »] ; car la terre et tout ce qu’elle contient sont au Seigneur [Autrement dit : il vous la donne, vous pouvez en faire ce que vous voulez]. Si un non-croyant vous invite et que vous acceptiez d’y aller, mangez de tout ce qui vous est offert, sans poser de question par motif de conscience ». 

Ce dernier verset est très important, car un incroyant c’est quelqu’un qui croit aux idoles, et très souvent, dans un repas, on donnait des viandes qui avaient été sacrifiées aux idoles. Mais, dit Paul : « Mais si quelqu’un vous dit : « C’est de la viande sacrifiée », n’en mangez pas, à cause de celui qui vous a avertis et par motif de conscience ; je parle ici, non de votre conscience, mais de la sienne » (1 Cor.10v28-29a).

Autrement dit : vous, aucune importance, mangez n’importe quoi. Mais si cela choque l’autre, si ça le scandalise, alors ne le faites pas ; ça, c’est ce qui peut le construire. Si vous mangez, vous, chrétiens, une viande sacrifiée et que ça scandalise votre prochain, vous le détruisez.

« Car pourquoi ma liberté serait-elle jugée par une autre conscience ? Si je prends de la nourriture en rendant grâce, pourquoi serais-je blâmé pour ce dont je rends grâce ? Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (1 Cor.10v29b-31).

Autrement dit : est-ce que nous pouvons manger et boire, faire n’importe quel geste, en nous posant la question : est-ce que je le fais à la gloire de Dieu ? Est-ce que cela scandalise les autres ?

Vous voyez tout de suite l’autolimitation que cela implique. Parce que je ne suis pas certain que quelqu’un boirait un litre de whisky puisse en même temps rendre gloire à Dieu et rendre grâce à Dieu.

« Ne soyez pour personne une occasion de chute, ni pour les Juifs, ni pour les Grecs, ni pour l’Eglise de Dieu. [Et essayez) de complaire à tous, cherchant (…) l’avantage du plus grand nombre » (1 Cor.10v32).

Voilà donc cette situation assez étonnante qui nous est faite où nous voyons que nous pouvons faire ce que nous voulons. Dieu nous donne tout. Mais, vais-je faire quelque chose qui aide mon prochain à vivre – ou non ? – qui manifeste l’amour de Dieu – ou non ?

Ainsi, la liberté est orientée par l’amour – l’amour de Dieu, l’amour du prochain. On est libre pour l’amour de Dieu et pour l’amour du prochain. Et tout ce qui nie, tout ce qui méprise Dieu, tout ce qui opprime, tout ce qui scandalise le prochain, ce n’est pas de la liberté [Comme tout ce qui me détruit ou m’asservit]

Une telle compréhension nous met dans la situation de quelqu’un qui est libre, et donc dans une situation difficile, car nous avons à exercer des choix constants (…). (L’exercice de la liberté) implique un choix en fonction de l’amour de Dieu et de l’autre.

Si alors, on pense que tout est permis, c’est trop facile. Si on pense que, dans ces conditions, on peut faire n’importe quoi, choisir n’importe quoi, cela veut dire (vous l’avez bien saisi) que l’on n’a absolument rien compris à ce tout est permis. Cela nous met dans une position de responsabilité constante, qui ne sera jamais une liberté du « n’importe quoi » (…). Cette liberté ne doit pas servir de paravent ou de prétexte à faire du mal. C’est dans la première épître de Pierre : « ne faites pas de votre liberté un voile qui couvre ce qui est mal » (1 Pie.2v16)….« et ne vous laissez dans l’exercice de cette liberté », dit Paul, « asservir par rien » (1 Cor.6v12).

 

(« Dieu de liberté », intervention retranscrite de Jacques Ellul du 07 juin 1990 dans une réunion de maison, à Mérignac IN Ellul, Jacques. Vivre et penser la liberté. Edition critique de Jean-Philippe Quadri. Labor et Fides, 2019, pp 279-284).

 

 

 

Eduquer à la paix : une urgence

A quelle condition peut-on avoir une paix durable…une « vraie paix » ?

Le 8ème Salon de l’Education chrétienne a eu lieu le week-end des 12-13 avril. Son thème était « Eduquer à la paix : quelles alternatives ? »

Plus qu’un thème d’actualité, éduquer à la paix est avant tout une urgence : « recherche la paix et poursuis-la », tel est l’impératif du psaume 34 de David, qui s’adresse à nous encore aujourd’hui. Et ce, d’autant plus que la paix ne nous est pas naturelle : il nous faut l’apprendre sans cesse, d’une génération à l’autre.

Ainsi, par exemple, pour commémorer le centenaire de la guerre de 1914-1918, les élèves de CM2 ont été invités à participer à un grand projet pédagogique national en Histoire-géographie et en Education aux médias, intitulé « les enfants pour la paix », avec des journées académiques prévues (« le printemps pour la paix ») en avril, dans le but de développer leurs connaissances sur la première guerre mondiale mais aussi à les amener à réfléchir et à débattre sur la notion de paix. Cela est fondamental, d’autant plus que la guerre de 1914-1918 s’est terminée par une fausse paix, laquelle a préparé la guerre suivante !

Ceci dit, pour paraphraser Jacques Ellul, le fait de parler sans cesse de paix est à la fois une bonne chose et un très mauvais signal. Car, écrit le penseur protestant, « quand on parle avec insistance d’une chose, c’est qu’elle n’existe pas »(1). Tant parler de paix est en soi révélateur que nous ne vivons pas la paix, quand bien même nous jouirions d’une relative tranquillité.

De fait, chaque génération doit redécouvrir et vivre la paix véritable, laquelle n’est pas l’absence de ce qui nous dérange, mais l’établissement de ce qui est juste et bon.

A ce sujet, et en guise d’illustration, voici une anecdote(2) de l’écrivain napolitain Erri De Luca, à l’époque où il était chauffeur de convois humanitaires en Bosnie, fin 1993, à la demande d’un groupe de catholiques d’Emilie-Romagne (Italie du Nord). Ces « pratiquants fervents recueillent toute une masse de dons spontanés dans leur région et les distribuent là-bas en différents endroits, chez les Bosniaques : catholiques, musulmans et Serbes, là où on en a besoin. Au milieu de cette guerre minutieuse dont les multiples fronts passent même entre deux maisons, ils cherchent un geste de paix et d’amitié. ils ne vont pas décharger leurs camions dans des dépôts(….)mais dans de nombreuses localités, apportant avec leurs marchandises de dépannage la valeur ajoutée d’un petit groupe, escorte solidaire ». Erri De Luca les accompagne, car, seul, reconnaît-il, il n’aurait « jamais trouvé ou même pas cherché la paix, la piste pour y accéder ». Il se contente de nous partager le témoignage exemplaire de ce petit groupe, qui a compris le sens de la prière et l’impératif du psaume 34 de David : « recherche la paix et poursuis-la ».

 

[Prochain billet mercredi prochain]

 

 

Note :

(1) Ellul, Jacques. Vivre et penser la liberté. Labor et Fides, 2019, p 157

(2) De Luca, Erri. L’ordre de D. IN Alzaia. Bibliothèque Rivages, 1998, pp 105-106

 

 

Vivre et penser la liberté » : un inédit de Jacques Ellul à découvrir

Un inédit d’Ellul, penseur protestant qui a su dénoncer l’illusion de la tentation technicienne du contrôle absolu….

As-tu lu Ellul ?

Si ce n’est pas le cas, et si tu ne sais pas encore par quoi commencer, tu peux « t’attaquer » au récent (et copieux !)  « Vivre et penser la liberté », un inédit de Jacques Ellul (1912-1994) – pour ma part, en cours de lecture – éclairé par les notes et compléments de Jean-Philippe Quadri, professeur de physique-chimie de Bordeaux(1).

En effet, ce recueil de textes de 1936 à 1992, jusque-là inédits/confidentiels et consacré à la liberté, est une bonne porte d’entrée pour découvrir les versants sociologiques et théologiques de l’oeuvre de ce penseur protestant qui a su, prophétiquement, dénoncer l’illusion de la tentation technicienne du contrôle absolu sur tout ce qui nous entoure.

Plus encore, cet ouvrage sur ce thème éternel nous invite à « changer la vie » en retrouvant « la liberté d’être ». Laquelle liberté n’est pas la toute-puissance ou l’illimité du « toujours plus plus », mais la liberté de décider ne pas faire tout ce que l’on peut faire, au nom de l’amour et pour le bien de l’autre.

 

En bref : Vivre et penser la liberté » : un inédit de Jacques Ellul, édition et notes de Jean-Philippe Qadri, Labor et Fides, 2019, 632 p., 34 €

Sommaire

Préface de Michel Rodes
Note au lecteur de Jean-Philippe Qadri
Symboles et abréviations

PRÉLUDE

  1. – Les structures de la liberté (1972)

Première partie 
SOCIÉTÉ, CHRISTIANISME ET ÉGLISE

  1. – L’évolution de l’idée de liberté depuis 1936 (1950)
    3. – Changer la vie (1974)
    4. – La liberté fondatrice de l’Europe (1982)
    5. – Les menaces actuelles sur la liberté (c.1983)
    6. – Déterminismes et liberté (c.1986)
    7. – Liberté et autonomies (1984)
    8. – Essai sur le problème de la liberté religieuse (1958)
    9. – Le droit à l’erreur (1964)
    10. – Problèmes de notre société (1946)

Deuxième partie 
DIEU, JÉSUS-CHRIST ET L’HOMME

  1. – La foi vécue (1986)
    12. – Dieu de liberté (1990)
    13. – L’ambiguïté de la liberté (1971)
    14. – Renonciation au monde (c.1938)
    15. – Le désert (c.1975)
    16. – Le dur inventeur de la liberté (1991)
    17. – Foi chrétienne et libération (1986)
    18. – Leçons sur l’éthique de la liberté (1972)
    19. – Le sens de la liberté chez saint Paul (1951)
    20. – La loi de la liberté (1974)
    21. – L’accomplissement de la liberté (1973)


Troisième partie
ARTICLES DE PRESSE 1947-1984

  1. – L’affaire Miller (c.1947)
    23. – Le jugement impossible (1949)
    24. – L’Université à Canossa (1953)
    25. – La liberté de l’Église (1957)
    26. – Les inconscients (1961)
    27. – Le sexe ou la mort (1972)
    28. – La blancheur de la liberté (1974)
    29. – L’ordinateur et la liberté (1980)
    30. – La Croix et la liberté (1982)
    31. – Responsabilité du christianisme dans la nature et la liberté (1983)
    32. – École et liberté (1983-1984)

 

Note : 

(1) Que  j’ai eu l’occasion de rencontrer à Reims, en février, lors de sa conférence-présentation du livre à la bibliothèque de la Maison Saint-Sixte, sur aimable invitation d’un émule d’Ellul, Eric Lemaître – que j’apprends à connaître et à apprécier, et que je voyais pour la première fois. Ne manquez pas de découvrir son blogue, partenaire de Pep’s café, et son livre éponyme « La Déconstruction de l’homme », au sous-titre – « critique du système technicien » – révélateur de l’influence d’Ellul.