Zemmour contre l’histoire : « Faire mentir le passé pour mieux faire haïr au présent… et ainsi inventer un futur détestable »

Éric Zemmour, multi-condamné pour incitation à la haine raciale et pourtant encore candidat à l’élection présidentielle, aime à se faire passer pour un intellectuel et l’histoire occupe une place à part dans la construction de sa figure publique. Conscient de la force de frappe idéologique de l’histoire et de son attrait auprès du public, il se targue d’un savoir sur le passé qui lui donnerait une compréhension intime et profonde des dynamiques à l’œuvre aujourd’hui.

Faut-il répondre alors à Eric Zemmour sur le terrain de l’histoire ? Oui, répond un collectif de 16 historiennes et d’historiens, surtout quand le polémiste-candidat, lequel est bien d’extrême-droite, d’inspiration maurrassienne, ne fait que déformer l’histoire pour la mettre au service de ses visions idéologiques. Aux travaux des historiennes et historiens, il prétend opposer un « roman national » (1) idéalisant les gloires passées de la nation. De la première croisade à l’assassinat de Maurice Audin, de Clovis(2) aux mutinés de 1917, de saint Louis au maréchal Pétain(2), cette histoire déborde d’erreurs, d’interprétations tendancieuses, voire de mensonges grossiers. Ignorant les sources et méprisant la recherche savante, le polémiste, qui taxe les programmes scolaires de « propagande anti-française », asservit l’histoire au profit d’un discours agressif, raciste et complotiste, et instrumentalise celle-ci pour légitimer politiquement la violence [par exemple, la Saint-Barthélémy] et promouvoir une vision raciste et misogyne de la société.

C’est pourquoi « prendre la parole apparaît comme une nécessité pour qui fait de l’histoire son métier », estime le collectif, qui signe « Zemmour contre l’histoire » (Tracts, Gallimard, 2022), lu cette semaine, pour répondre en corrigeant, point par point, les plus flagrantes et les plus dangereuses erreurs historiques d’Éric Zemmour.

Ainsi, par exemple, ces arguments (parmi d’autres) résumés à partir de citations précises d’Éric Zemmour décryptées et contredites par les historiens : 

476 – Rome ne tombe pas face aux Barbares

Éric Zemmour critique Rome pour avoir accueilli les Barbares pour des «raisons humanitaires», un bel anachronisme, et rend les Barbares responsables de la chute de Rome: un vieux fantasme qui ne correspond pas à la réalité des faits. Les relations entre Rome et les différents peuples vus alors comme des «barbares» sont très anciennes, faites d’intérêts réciproques, et la chute de l’empire romain d’Occident s’explique par de multiples facteurs.

502 – Clovis n’est pas oublié

Éric Zemmour accuse les historiens d’avoir «jeté Clovis aux poubelles de l’histoire»: une simple enquête quantitative dans les travaux historiques et la diffusion auprès du grand public prouve que c’est un mensonge.

En réalité, il y a de gros progrès dans l’étude de Clovis et il continue à être étudié. Là aussi ce que dit Zemmour ce sont de faux arguments pour mieux dénoncer l’histoire universitaire.

1572 – Les victimes ne sont pas des bourreaux

Aux protestants évangéliques tentés de voir en Eric Zemmour « un défenseur de la Chrétienté » et « des valeurs menacées », ou estimant que sa candidature serait « une bonne nouvelle pour la France »(sic)(3), il est utile de rappeler que le polémiste légitime les violences commises contre les protestants durant la Saint-Barthélemy, en faisant du massacre une réponse à l’arrogance de ces derniers, décrits comme une minorité dangereuse et fondamentaliste(sic) menaçant le Royaume de France [et « exaspérant le bon peuple »], ce qu’ils n’étaient pas. La comparaison avec les musulmans d’aujourd’hui [par les allusions aux « combats de Richelieu contre l’Etat dans l’Etat et les partis de l’étranger », pour « abattre les La rochelle islamiques(sic) qui s’édifient sur tout le territoire »] est explicite et invite à la violence. L’amalgame a ainsi de quoi faire frémir les protestants, au souvenir de ceux qui furent alors massacrés. Les historiens du collectif de préciser : « Comme toujours, Éric Zemmour inverse les rôles, transformant les victimes en bourreaux »

1789 – La Révolution n’est pas un complot

Fidèle à un vieux motif des contre-révolutionnaires, Éric Zemmour accuse les Jacobins d’avoir manipulé la France pour susciter la Révolution française, ce qui revient à passer à côté de la dynamique de la période, marquée au contraire par l’entrée du peuple en politique. Pour le collectif, « Zemmour renoue ici avec les discours paranoïaques et apocalyptiques du siècle dernier qui voyaient dans la chute de la Bastille et de la monarchie le résultat d’un plan ourdi de longue date par une clique de protestants, de juifs et de francs-maçons ».

1898 – Dreyfus n’est pas coupable

Éric Zemmour laisse planer le doute sur l’innocence du capitaine Dreyfus, en recourant à des arguments très fallacieux, historiquement faux, le plus souvent anachroniques et toujours sans le moindre fondement. Une innocence qui depuis 1906 est juridiquement prouvée et qu’aucun historien sérieux, connaissant le dossier, ne peut aujourd’hui remettre en question.

1942 – Vichy n’a pas protégé les juifs français

Il est facile de prouver que, contrairement à ce que dit Éric Zemmour, le régime de Vichy n’a guère cherché à protéger les juifs français, qui ont été déportés par milliers à Auschwitz, ou plus exactement ne s’est pas mis en situation de les protéger. Dès 1940, en édictant un statut des juifs qui les visait en priorité(3). Et, surtout, en 1942 en acceptant de livrer massivement des juifs étrangers, dont les enfants étaient le plus souvent français. Bilan: sur les 74 150 juifs déportés vers les camps de la mort, 24 000, dont plus de 7 000 enfants, avaient la nationalité française…

Une idée en rappelle une autre, face au même Zemmour qui plaide pour l’abolition des lois dites mémorielles : qui se souvient du décret-loi « Marchandeau » (du nom de celui qui a été Député radical-socialiste de la Marne, maire de Reims,  ministre de la Justice entre novembre 1938 et septembre 1939) portant sur la répression de la diffamation par voie de presse lorsque « la diffamation ou l’injure, commise envers un groupe de personnes appartenant, par leur origine, à une race ou à une religion déterminée, aura pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants » ?  

Pour l’anecdote (qui n’est pas un « point de détail de l’histoire »), l’une des premières mesures du régime Vichy, mis en place depuis à peine un mois(Il n’existe plus de Parlement, et les lois l’œuvre du Maréchal Pétain qui, selon l’article 1 § 2 de l’acte constitutionnel n°2 du 11 juillet 1940, exerce le pouvoir législatif, en conseil des ministres), a été d’abroger cette fameuse loi Marchandeau, le 27 août 1940. Sachant que l’armistice avec l’Allemagne, mettant fin officiellement aux hostilités ouvertes par la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, ne sera signé que plus tard,  le 22 juin 1940. Avec l’abolition du décret-loi Marchandeau, la loi rend libre la tenue de propos racistes ou antisémites, et prononce une amnistie des poursuites. Avec pour conséquences un boulevard pour la propagande xénophobe, raciste et antisémite, et une liberté de la presse au service du racisme et de l’antisémitisme(4).  

A travers ces multiples exemples, c’est l’élaboration zemmourienne d’un récit obsessionnel qui apparaît, lequel « ramène toute évolution historique à un affrontement entre la France, son essence et ses héros d’un côté, et de l’autre les acteurs de son ‘déclin’ ou de son ‘suicide’, des huguenots [là encore, les protestants évangéliques séduits par Zemmour sont prévenus] aux islamistes en passant par les révolutionnaires ou les féministes ».

Pour l’historien André Loez, spécialiste de la Grande Guerre et membre de ce collectif, et intervenant dans une émission sur France culturecette intervention dans le débat public n’est ni celle de « militants de gauche » redresseurs de torts qui attaqueraient Éric Zemmour sur un plan idéologique, ni celle d’historiens voulant réserver la discussion de l’histoire aux professionnels de la discipline :  « Nous pensons que l’histoire n’appartient pas qu’aux historiens. On peut en discuter dans l’espace public, tout le monde a le droit d’en parler. Mais cela ne veut pas dire qu’on peut dire tout et n’importe quoi, qu’on peut tromper les gens, falsifier des aspects de ce passé. »  Ainsi, « rappeler que Dreyfus est innocent », déclare André Loez, « ce n’est pas de gauche ou de droite, c’est simplement une réalité historique ». Aussi cet appel n’est-il pas « militant », mais guidé par la volonté d’historiennes et d’historiens de rappeler que « le passé ne peut pas être falsifié ou instrumentalisé de cette façon-là à des fins politiques »

Et André Loez de préciser encore, lors d’un entretien pour le Café pédagogique, dont je vous recommande la lecture intégrale, que l’ouvrage collectif « est un livre d’histoire. Mais il s’inscrit dans la campagne électorale car il y a des usages de l’histoire qui semblent faux et dangereux pour le débat démocratique. C’est la première fois qu’un tel degré de manipulation systématique est atteint chez un candidat (….). Il y a eu des cas précédemment [de manipulation électorale de l’histoire. Notamment de la part d’anciens candidats à l’élection présidentielle]. Mais jamais avec cette échelle et cette violence. Ce qui est unique, ce n’est pas un candidat qui parle d’histoire. De nombreux candidats ont écrit des livres sur l’histoire. Ce qui est là nouveau c’est la violence des propos d’E. Zemmour. Par exemple quand il dit que les répressions d’état sont toujours justifiées, y compris la Saint Barthélémy. En général les hommes politiques rassemblent. Lui il assume le clivage. On n’a jamais vu un candidat aussi relayé médiatiquement. Enfin on n’a aussi jamais vu quelqu’un construire sa carrière politique sur l’histoire. C’est pour cela qu’il est très important de montrer que sa vision du monde est très largement faussée ».

Sachant qu’il faut trente secondes pour faire une déclaration scientifique trompeuse et trente minutes pour la réfuter, on saluera d’autant plus le travail rassurant à bien des égards de ce collectif d’historiens, face à un faussaire qui « se sert de l’Histoire pour légitimer la violence et l’exclusion, pour promouvoir une vision raciste et misogyne de l’Humanité. Il fait mentir le passé pour mieux faire haïr au présent… et ainsi inventer un futur détestable ».

En bref : 

Zemmour contre l’histoire. Collection Tracts (n° 34), Gallimard, 2022. [En librairie depuis le 3 février].
Textes écrits par un collectif d’historiennes et d’historiens rassemblant : Alya Aglan – Florian Besson – Jean-Luc Chappey – Vincent Denis – Jérémie Foa – Claude Gauvard – Laurent Joly – Guillaume Lancereau – Mathilde Larrère – André Loez – Gérard Noiriel – Nicolas Offenstadt – Philippe Oriol – Catherine Rideau-Kikuchi – Virginie Sansico – Sylvie Thénault.

Voir aussi la vidéo réalisée par « Manon Bril » [alias Manon Champier], docteure en histoire contemporaine et vulgarisatrice sur la chaîne youtube « C’est une autre histoire ».

Notes : 

(1) Plus précisément, comme le relève André Loez, l’un des historiens du collectif, dans un entretien pour le Café pédagogique, Zemmour parle plus du « roman national » que de l’histoire. « Le roman national est une lecture nostalgique et réductrice du passé. Mais le roman national traditionnel ne valorise pas Vichy. E Zemmour rompt avec ce roman national traditionnel. Et il le fait pour réhabiliter des figures de Vichy« .  

(2) « Dans les thèmes chers à E. Zemmour reviennent régulièrement deux personnages : Pétain et  Clovis (…) C’est pour lui une façon de postuler la continuité de l’histoire de France alors qu’on sait qu’il n’y a rien de commun entre la France de 2022 et celle du royaume des Francs. La discontinuité est plus forte que la continuité. L’autre idée d’E Zemmour c’est qu’il faut assumer l’histoire de France y compris dans ses figures criminelles comme Pétain. Cela permettrait de faire l’union des droites. Evidemment on ne peut pas assumer ce passé si assumer veut dire qu’on doit déclarer que c’était bien. Ou s’il faut mentir en disant que Pétain a sauvé des juifs. On ne peut pas laisser passer cela ». André Loez cf http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2022/02/04022022Article637795540297418320.aspx

Par ailleurs, après sa condamnation du 17 janvier 2022, pour ses propos sur les mineurs étrangers isolés, le polémiste comparaissait le jeudi 20 janvier devant la Cour d’appel de Paris pour contestation de crimes contre l’humanité. En décembre 2020 sur CNews lors d’un débat face à Bernard-Henri Lévy, Eric Zemmour avait réaffirmé que Pétain et le régime de Vichy avaient sauvé des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale. La décision de la cour d’appel sera rendue après l’élection présidentielle des 10 et 24 avril prochains. 

(3) Ceux qui se persuaderaient que la politique discriminatoire de Vichy ne serait « pas tout à fait aussi grave »(sic) qu’une politique d’extermination oublient notamment qu’après les lois sur les dénaturalisations mises en place dès le 22/07/1940, soit un mois à peine la proclamation du régime de Vichy, son statut des Juifs (loi du 03/10/1940) impose une définition biologique, quand l’Allemagne nazie ne donnait qu’une définition religieuse, déclarant en effet, dès son article 1, qu’« est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race(sic) juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif », quand l’Allemagne nazie ne mentionnait que « la religion juive ». Elle précise également les professions désormais interdites aux personnes répondant aux critères édictés. La loi du 4 octobre 1940 sur « les ressortissants étrangers de race juive »(sic), promulguée simultanément avec le statut des Juifs, autorise l’internement immédiat des Juifs étrangers. Le 02 juin 1941, tout en ordonnant un recensement sur l’ensemble du territoire, l’Etat français de Vichy promulgue un deuxième statut des Juifs, qui élargit les critères d’appartenance à la « race juive »(sic) et étend le champ des interdictions professionnelles.

(4)Le Journal officiel du 30 août 1940, page 4844, publie la loi du 27 août 1940 portant abrogation du décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse : 

« Art. 1°. – Est abrogé le décret-loi du 21 avril 1939, modifiant les articles 32, 33 et 60 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Les dispositions antérieures des articles précités sont remises en vigueur.  

« Art. 2. – Amnistie pleine et entière est accordée, pour tous les faits commis antérieurement à la promulgation de la présente loi, aux délits prévus par les dispositions abrogées par l’article 1° du présent décret ».

Deux visions du monde s’affrontent

C’est le rôle de tout adulte responsable de canaliser les instincts et de transmettre à l’enfant, sujet à la démesure, le sens de la mesure et des limites…(Source image : public domain picture)

Deux visions du monde s’affrontent.

L’une prétend que la possession est instinctive dans l’espèce humaine. L’enfant apprend tout de suite à dire : « c’est à moi ! » Comment peut-on prétendre réprimer cette impulsion naturelle ?

L’autre répond qu’il existe de nombreux instincts naturels chez l’enfant : il dit « c’est à moi », « voleur ! », même pour un jouet qui ne lui appartient pas, ou « j’ai gagné ! » même quand la partie n’est pas terminée, ou conteste les règles par un « de toute façon, vous avez triché ! »

Il essaie, il cherche ses limites, le cadre de ce qui lui est permis. Puis il lâche brusquement la main qui le tient et court par instinct de liberté – ou fantasme de toute puissance – mais on le retient avant qu’il ne se fasse renverser par une voiture.

Par instinct, il vide son intestin dans son lit, l’adulte responsable lui apprend à ne pas le faire(1).  Comme  l’adulte responsable lui apprend qu’il n’est pas juste de casser les jouets de la collectivité qu’on lui a prêté, pour que d’autres puissent y jouer aussi, ou qu’il est essentiel de ne pas troubler avec ses pieds l’eau de la fontaine publique qu’il vient de boire, pour que d’autres puissent boire aussi (Ezech.34v18-19).

Nous sommes une espèce qui canalise les instincts(1), apprenant à l’enfant, comme tel sujet à la démesure, désirant « tout, tout de suite », à rentrer dans la mesure et la limite(2), et que la meilleure façon de demander est de « demander pour savoir » et non « pour obtenir » ou « arracher » (3)

A votre avis, laquelle de ces visions du monde vont promouvoir les « chrétiens solidement bibliques et ayant nettement plus de discernement spirituel que les autres », sachant que « le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi » (Gal.5v22-23) et que « L’oeuvre de la justice sera la paix, Et le fruit de la justice le repos et la sécurité pour toujours… » (Esaïe 32v17-18) ?

 

Notes : 

(1)D’après Erri de Luca. Impossible. Gallimard, 2020 (Du monde entier), pp 159-160

(2) D’après Dany-Robert Dufour écrivait dans « L’individu qui vient » (Denoël, 2015. Folio, pp 350-360)

(3) https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/10/28/deux-facons-de-demander-savoir-ou-obtenir/

La « Macron-économie » est-elle un danger ?

« Dérégulation ». Par Clay Bennett. Times free press

Le monde est-il menacé par une nouvelle crise financière ?

 Un article de La Tribune dénonce l’idéologie financière de l’ex-banquier d’affaires, candidat à l’élection présidentielle :

« Emmanuel Macron ne veut pas être réduit à « quatre années » de sa vie au cours de laquelle il était banquier d’affaires. Mais la vraie question est ailleurs : c’est celle de sa vision de l’économie.

C’est sans doute un signe des temps. Alors que François Fillon et Marine Le Pen ne cessent de viser « la presse du système », lors de sa conférence de presse de présentation de son programme électoral le 2 mars, Emmanuel Macron a fait publiquement la leçon à un journaliste de Mediapart. Il l’a accusé de « faire le lit du Front National » en le « réduisant à quatre années de sa vie », celle où le candidat d’En Marche ! était banquier d’affaires. Irrésistiblement, ce genre de recadrage d’un journaliste par un politique fait penser à une autre conférence de presse, celle où Donald Trump dénonçait les « Fake News Medias » (les « médias de fausses nouvelles »). Du moins, ces attaques n’étaient, alors, pas saluées par des applaudissements.

Un problème de fond

Mais plus encore que la forme, c’est le fond qui interpelle. Emmanuel Macron entend ne pas être réduit à son expérience financière. Il en a le droit, bien évidemment. Mais le droit de la presse est évidemment de lui demander des comptes sur ce qu’un candidat à la magistrature suprême de la République a retenu de cette expérience. Elle en a d’autant plus le droit que l’enjeu n’est pas mince. Dix ans après le début de la crise financière, la France pourrait disposer de deux anciens banquiers à des postes clés : Emmanuel Macron à la présidence de la République et François Villeroy de Galhau au poste de gouverneur de la banque de France. Au moment même où le risque d’une nouvelle vague de dérégulation menace le monde par l’action de Donald Trump, cette disposition institutionnelle doit nécessairement conduire la presse à s’interroger sur ce sujet. Le « recadrage » du journaliste par le candidat n’en est alors que plus étonnant.

Emmanuel Macron revendique fièrement ces quatre années d’expérience dans la banque d’affaires. « Cela m’évite de dire beaucoup de bêtises et me permet de connaître la grammaire du monde des affaires de notre pays », explique-t-il. Autrement dit, pour le candidat en marche, la banque d’affaires permet d’atteindre la vérité économique. Ceci ne signifie rien d’autres qu’une acceptation d’un certain ordre économique, celui mis en place depuis quarante ans, selon lequel la finance dérégulée est le cœur de l’économie. Mais c’est précisément cet ordre – que Donald Trump va essayer de rétablir outre-Atlantique – qui a causé les désordres actuels ».

Car « faut-il rappeler que la crise de 2007 n’est pas une crise de la dépense publique excessive ou de la compétitivité de la France ? C’est une crise financière majeure qui s’est transmise à l’économie réelle comme une traînée de poudre et qui a perturbé l’ensemble de l’économie réelle. C’est une crise financière qui a appauvri les Etats et qui a mis à jour l’illusion du projet que sous-tend la réponse d’Emmanuel Macron : celle de la croissance menée par la finance dérégulée. Comme l’ont montré de nombreuses études économiques, notamment celles de Michel Aglietta en France, la financiarisation de l’économie et la prédominance de la priorité donnée à l’actionnaire, a conduit à un recul de l’investissement productif et à un affaiblissement généralisé de l’économie réelle ».

La suite, sur le site de La Tribune.

Pour aller plus loin encore, ces deux articles publiés sur le blogue « Les crises » : « 30 ans de dérégulation financière »  et « Too Big to Fail to Regulate ».

Il y est notamment rappelé que la crise financière est en grande partie survenue parce que, « depuis les années 1980, l’idéologie néoconservatrice a supprimé les règles de prudence mises en place après la crise de 1929. Or, l’éminent historien de l’économie Charles Kindleberg a montré dans son Histoire mondiale de la spéculation financière (Valor, 2004) qu’une crise financière avait éclaté à peu près tous les dix ans pendant les quatre cents dernières années. Sauf dans la période 1945-1971, où aucune crise n’est survenue, en raison du consensus général pour une régulation très forte du secteur financier…… »

D’autre part, « dans notre économie, nous attendons des entreprises et des individus qu’ils cherchent des profits mais qu’en même temps ils fournissent des biens et des services de qualité tout en se comportant correctement. Malheureusement, nous avons été témoins d’une érosion du sens des responsabilités et de l’éthique qui a exacerbé la crise financière. […] Accuser en premier lieu la cupidité et la démesure serait trop simpliste. C’est l’échec à prendre en compte la faiblesse humaine qui est la clé dans cette crise. » [Rapport Angelides sur la crise financière, 2011]

 

Comment bien parler du film « Sausage Party » : ou quand informer n’est pas donner son opinion

Il est toujours délicat de parler de certains sujets, au « parfum de scandale », même dans le but honorable d’alerter, mais avec le double-risque de faire « de la pub » au sujet dénoncé, en nourrissant la polémique, et de s’enfermer dans l’analyse catastrophiste ou l’indignation stérile. Bref, soit on n’en parle pas du tout, soit on en parle. Mais alors on en parle bien. Par exemple, du film « Sausage party », au sujet duquel vous avez certainement été alerté récemment.

 

Commençons par rappeler quelques évidences :

  • Une information est un savoir, un ensemble de connaissances, et non une opinion. Une information est censée répondre aux questions de base suivantes : « qui/quoi/quand/où/comment/pourquoi ». Or, nous réduisons trop souvent l’information à la seule expression d’une vision sur l’actualité, survalorisant l’opinion, le « coup de gueule », « l’édito » ou le commentaire.
  • La recherche de la vérité est la condition d’une information digne de ce nom, crédible.
  • Informer est un art difficile. Très difficile. Surtout si nous admettons que la recherche de la vérité doit être notre objectif majeur, étant la condition d’une information digne de ce nom, crédible.
  • Informer, c’est (toujours) choisir : de parler d’un fait et pas d’un autre ; de choisir un aspect d’une question – un « angle » – dans le traitement de ladite information.
  • Informer n’est pas communiquer. Informer implique de donner à voir la réalité dans toute sa complexité, tandis que communiquer ne vise qu’à montrer le meilleur.
  • Un témoin est celui qui rend compte de ce qu’il a vu/entendu/rencontré personnellement. Il n’est pas un simple « relais » d’une information lue/entendue quelque part, à partir de sources de seconde, voire de troisième main.
  • Le rôle de tout média devrait être de«  rassurer[ou d’inviter à prendre du recul], d’expliquer, d’engager les gens à agir », ainsi que de « démonter les discours de la peur et non d’alimenter cette dernière à coup de reportages », lisait-on dans ce manifeste de la revue « R de Réel », le 1er mai 2002.
  • « Celui qui sait » a le devoir d’alerter – mais non d’alarmer – en veillant à le faire de façon pertinente.
  • « Décryptages et ressources documentaires doivent accompagner la lecture d’un événement pour le mettre en perspective, offrir aux lecteurs des débouchés concrets à une prise de conscience, telles que pistes d’alternatives, présentation d’initiatives, contacts d’associations… »(1)
  • Face à l’information, nous avons trois possibilités : l’ignorer, ou réagir ou la lire, réfléchir et agir en connaissance de cause.

Ceci dit, aller voir « Sausage party » n’est pas ma priorité, et ne l’ayant pas vu, je me garderai de juger sur le fond. Je me contenterai, pour équilibrer ce que l’on peut lire ici ou là sur la toile, de renvoyer à une démarche qui m’a paru pertinente et correspondre aux exigences rappelées plus haut, et ce, d’autant plus qu’elle semble (sauf erreur) unique à ce jour : il s’agit de l’analyse du film par Vincent M.T., intitulée «  Sausage Party : l’éléphant, le nazi et l’idole », publiée le 05 décembre 2016 sur le site « Visio Mundus »(2).

L’auteur de cet article rappelle une autre évidence : « « Qui dit film d’animation ne dit pas film pour enfants »(3). Et tout film n’est pas fait pour les enfants. « C’est malheureusement cette association d’idées qui a porté de nombreux parents à exposer involontairement leurs enfants à une scène pornographique, incluse à la fin. Certes, il aurait été judicieux de prévenir les audiences, par exemple en déconseillant le film aux moins de 16 ans » [perso, j’ai l’impression que certaines indications d’âge pourraient être relevées de trois ou quatre ans de plus, au moins, pour certains films]. En accord avec Vincent M.T., « on peut s’interroger sur le scandale » et se demander « pourquoi le contenu explicitement sexuel fait réagir, mais pas la violence gore (tout aussi présente) ? » Notre indignation serait-elle sélective ? Le péché ne serait-il « que » sexuel ?

Au-delà de cet aspect et des « clichés navrants dont est rempli ce film », Vincent M.T. nous invite à faire « l’effort de nous intéresser au message essentiel du récit, pour tenter d’en comprendre le discours »(3). En effet, même s’il ne recommande « pas d’aller voir ce film, il attire un large public, et il se peut qu’on se retrouve à en discuter avec des amis ». Le défi sera de dépasser une simple posture « moraliste », pour aborder d’autres enjeux cruciaux, tels que les croyances et les philosophies, les questions de vie ou de mort, de liberté et de libération, de sens.

D’autre part, Vincent M.T., qui a manifestement vu le film pour être en mesure de parler de ce qu’il a vu, nous fait le résumé de l’histoire : celle-ci « se déroule dans un supermarché où tous les produits alimentaires sont vivants et attendent impatiemment d’être choisis par les humains, qu’ils révèrent comme des dieux, pour être emmenés au-delà des portes du magasin vers un monde meilleur. Chacun a sa version des règles à respecter pour être sélectionné par les « dieux », et une idée précise de ce à quoi ressemble « l’au-delà ». Mais voilà, un petit groupe d’aliments vient à découvrir l’horrible vérité : les humains dévorent les aliments ! Ce groupe tente de prévenir les autres pour fomenter une révolte. Malheureusement, les produits alimentaires sont très attachés à leurs croyances… »

 En clair, « la thèse de ce film est que les religions ne sont que des histoires inventées pour aider l’humanité à faire face à l’horrible vérité, à savoir, que les forces qui gouvernent notre monde sont cruelles et absurdes, et nous n’avons aucune emprise sur elles. Les religions font de ces forces des divinités et prétendent qu’on peut s’en sortir : il y a des règles à suivre et une récompense dans l’au-delà ». Toutes « ces religions, ces histoires inventées » nous empêchent « de profiter pleinement de la vie ici-bas, notamment de laisser cours à toutes nos pulsions ». Mais il y a une contradiction ou un paradoxe, dans cette critique, que soulève Vincent M.T. : « le roi des aveugles » de la célèbre parabole de l’éléphant « révèle à (d’autres) aveugles qu’ils se trompent tous, et que chacun ne détient qu’une partie de la vérité… », mais en réalité, « le roi n’est pas aveugle », puisque « celui qui révèle la vérité voit la vérité clairement et dans son ensemble. Affirmer que personne ne détient la vérité, c’est soi-même prétendre détenir la vérité dans son ensemble, c’est professer que sa propre vision des choses est supérieure à toutes les autres ».

Dans le film, cette vision du monde – « supérieure à toutes les autres »- est « l’hédonisme – l’idée que le sens de la vie humaine est la recherche du plaisir ». Et, soulignerai-je, le plus grand pourvoyeur du plaisir (que l’on serait « en droit d’obtenir, tout de suite ») reste aujourd’hui « le divin marché »(4). Et « cette vision du monde nous est donc présentée exactement de la même manière que les religions qu’elle critique : quiconque ne s’y rallie pas est forcément en train de « réprimer » ses pulsions, et c’est mal ». Une forme de « moralisme » qui ne dit pas son nom, en somme.

Quelle devrait alors être notre position face à cette croyance et à cette nouvelle injonction (« No limits », « jouis sans entrave », sur les plans économique et culturel/sociétal) ? Certainement pas, selon le pasteur Gilles Boucomont(5), de répondre par le moralisme ou par plus de moralisme. Et encore moins de s’aligner sur les évolutions de la société (ce qui serait adopter un autre « moralisme »).

Notre positionnement face à cette croyance mise en avant dans le film ne devrait pas être « moral », mais « dans le même registre que celui de Jésus » : celui-ci, en effet, n’est pas venu pour « faire la morale aux gens », ou « pour accuser, condamner, faire chuter ». Mais « pour relever les personnes » ; « les faire passer de la mort à la vie ». On notera que dans la scène avec la femme adultère, en Jean 8v11, Jésus donne pour consigne, après le refus de condamner, « d’avancer ». Mais « pas de rechuter ».

Et, s’interroge Vincent M.T., « que pouvons-nous répondre, en tant que chrétiens, face aux accusations « d’immaturité » et « de passéisme » pour toutes les idées non-hédonistes, donc particulièrement les opinions religieuses ?  La réponse dans son article, à lire dans son intégralité.

 

 

Notes :

(1) Cf http://www.bastamag.net/Site-d-informations-independant

(2)Visio Mundus est géré par deux théologiens réformés : Yannick Imbert, professeur d’apologétique à la Faculté Jean Calvin, faculté de théologie d’Aix-en-Provence ; Vincent M.T., consultant en qualité logicielle, traducteur à ses heures, et actuellement inscrit en Master à la Faculté Jean Calvin. Via ce site, les auteurs souhaitent « discerner et démontrer la présence et la vérité de la foi en Dieu – le Dieu de la Bible – au sein de notre culture, et ainsi proclamer avec toujours plus de pertinence la grâce reçue et vécue en Christ. C’est ce qui s’appelle faire de l’apologétique culturelle » (https://www.visiomundus.fr/mission-et-vision/).

(3) Voir cette excellente fiche détaillée du film, à découvrir sur le site « Quels films pour nos enfants » . Une autre critique du film est à lire  sur le site Critikat.

(4) Voir le livre éponyme de Dany-Robert Dufour, par ailleurs auteur de « L’Individu qui vient ».

(5) D’après Boucomont, Gilles. Au nom de Jésus : libérer le corps, l’âme, l’esprit. Ed. Première Partie, 2010, p 92.

« Captain fantastic » : un film dérangeant sur l’éducation et la transmission d’une vision du monde

"Captain fantastic", de Matt Ross(2016) : "préparer au monde", là est la question !

« Captain fantastic », de Matt Ross(2016) : « préparer au monde », là est la question !

« Captain fantastic »(1) est le titre trompeur d’un curieux film américain vu cet été, donnant à penser qu’il s’agit d’un énième « blockbuster » mettant en scène des super-héros !

En réalité, si « personnages d’exception » il y a, ils n’ont pas de « super pouvoirs ». Le film traite plutôt de la liberté de choix : liberté de choix d’éducation et de vie, de croyance…et de fin de vie, indépendamment – et de façon alternative – aux institutions/modèles/ idées dites « classiques »/« dominantes » (sociales, économiques, religieuses…). Ainsi, le refus du matérialisme, de la société de consommation, de l’hypocrisie et de l’égoïsme grégaire….

Pour mieux l’analyser et l’apprécier, il convient premièrement de bannir le mot « intéressant » de notre vocabulaire, et de prendre pour fil conducteur la scène-clé de l’analyse de « Lolita » de Nabokov par Kielyr, l’une des filles de la famille. De même que ce roman « ose affronter le malaise du lecteur en adoptant le point de vue de Humbert Humbert »(2), l’on pourra juger ce film particulièrement dérangeant, puisqu’il présente un point de vue susceptible de remettre en question nos principes fondateurs, valeurs et « philosophies de vie ».

Et justement, il s’agit justement de ne pas perdre de vue qu’il s’agit là d’un point de vue : celui d’un père entraînant ses enfants dans son choix de vie, dont la légitimité peut être elle-même questionnée et remise en question. Néanmoins, le film, via son personnage principal, nous pousse à nous interroger sur la normalité, ce qu’est « connaître », et sur ce qu’est une « éducation véritable », cohérente, ouverte sur le monde et ancrée dans le monde réel, qui élève vraiment et conduit sur le chemin de l’autonomie.

D’autre part, le chrétien que vous êtes, et qui avez vu le film, a pu être choqué par la façon dont votre foi est ici déconsidérée, alors qu’une philosophie spécifique(le bouddhisme – il faut bien compenser le refus de Dieu par une autre forme de spiritualité !) est mise en avant. La meilleure attitude sera sans doute de prendre un certain recul et d’être prêt à répondre de la meilleure façon possible aux défis soulevés par le film, d’autant plus qu’un christianisme bien compris ne devrait pas conduire à cautionner une vie matérialiste, consumériste, irresponsable, injuste, égoïste, au mépris des autres et de la création. « Aimer son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force »(Deut.6v5), et « de toute sa pensée », ajoute le Seigneur Jésus-Christ(Luc 10v27), conduit à « aimer son prochain, comme soi-même »(Lévit.19v8). Et « la grâce » de Dieu, « source de salut pour tous les hommes, nous enseigne…à vivre pieusement, sagement, justement » (Tite 2v12 ).

Et l’on se souviendra qu’ « Eduquer, ou élever un enfant, c’est « conduire hors de »(educere), cf Jean 10v3. « C’est l’aider à tirer de lui-même ce qui y est en germe, en sommeil. C’est l’aider à grandir, à se hausser (elevare) dans son corps et son âme, dans tout son être spirituel », soit lui apprendre « à sortir de lui » et à rencontrer les autres. « Par éducation », l’on entend aussi « la somme totale des processus par lesquels une société transmet d’une génération à l’autre son expérience et son héritage accumulés dans les domaines social, intellectuel et religieux »(3).

 

 

 

 

Notes :

(1)  « Captain fantastic ». Réalisation : Matt Ross(USA, 2016). Avec : Viggo Mortensen, Frank Langella, George Mackay

Prix de la mise en scène dans la catégorie « Un certain regard » au Festival de Cannes 2016.

Résumé : Dans les forêts reculées du nord-ouest des États-Unis, vivant isolé de la société, Ben, un père dévoué, a consacré sa vie toute entière à faire de ses six jeunes enfants d’extraordinaires adultes. Mais quand le destin frappe sa famille, ils doivent abandonner ce paradis qu’il avait créé pour eux. La découverte du monde extérieur va l’obliger à questionner ses méthodes d’éducation et remettre en cause tout ce qu’il leur a appris.

Niveau/âge : à partir du lycée – jeune adulte

Extrait : 

(2) http://www.critikat.com/panorama/festival/festival-de-cannes-2016/captain-fantastic.html

Autres critiques :

http://www.leblogducinema.com/critiques/captain-fantastic-lutopie-melodramatique-94457/

http://www.cinechronicle.com/2016/05/cannes-2016-captain-fantastic-de-matt-ross-critique-104505/

(3) Voir http://larevuereformee.net/articlerr/n244/leducation-protestante-chemin-vers-la-liberte