« Espérer du désespoir » avec Kierkegaard

Traité du désespoir, de S. Kierkegaard

Le « Traité du désespoir », de S. Kierkegaard : un classique à redécouvrir, en guise « d’antidote »….

Un titre paradoxal « à la Kierkegaard », pour une critique d’un ouvrage fondamental de ce philosophe danois, lu cet été 2015 : le « Traité du désespoir ». Gallimard, 1988(Folio essais). Où l’on parle, entre autre, de « scandale » et de « péché contre le Saint-Esprit ».

Ma première rencontre avec Sören Kierkegaard(1813-1855) date des années 1980, via une citation du philosophe danois découverte dans « Le petit livre blanc des jeunes », reçu à la fin d’un camp de jeunes* : « de tout ce qui est ridicule dans ce monde ridicule, rien n’est plus ridicule que de s’agiter ». Une citation dont j’ai longtemps cru qu’elle pouvait être apocryphe, et dont j’ai fini par découvrir (« par hasard ») la source le 26 août 2015**. Mais ma véritable découverte de cet étonnant penseur chrétien du paradoxe, à la vie brève mais intense, date d’il y a deux ans environ, à partir de ses écrits « édifiants » ou « religieux » : « Pensées qui attaquent dans le dos »(Ed. Première partie), « Les soucis des païens »(Cerf, foi vivante), ou encore « Crainte et tremblement »(Rivages), auxquels j’ai déjà fait allusion sur ce blogue.

Si vous n’avez jamais rien lu de Kierkegaard, vous pouvez tenter d’approcher, outre « les pensées qui attaquent dans le dos » précitées, le fameux « Traité du désespoir ». Publié en 1849, il est à la fois le dernier des livres fondamentaux et la synthèse de toute l’œuvre de celui que l’on qualifie « le père de l’existentialisme »***. Contrairement à ce que j’aurai pu craindre au départ, il est plutôt abordable, stimulant et particulièrement pertinent pour notre temps. Pour l’anecdote, Dietrich Bonhoeffer l’avait conseillé en guise « d’antidote », parmi d’autres, depuis sa prison, à sa fiancée qui lui demandait un conseil de lecture****.

Appelé également « la maladie à la mort », il n’est pas un « guide pratique » sur « comment bien désespérer », mais « un exposé de psychologie chrétienne à fins d’édification et de réveil » sur le désespoir. Qu’est-ce que le désespoir ? Il est universel ! Il est « la maladie mortelle »(cf Jean 11v4), « une maladie de l’esprit, du moi », qui peut prendre trois figures : « le désespéré inconscient d’avoir un moi, le désespéré qui ne veut pas être lui-même, et celui qui veut l’être »(op. cit., p 61). Le désespoir est à la fois un avantage et un défaut. C’est le fait d’être « passible du désespoir » qui fait la supériorité de l’homme sur l’animal. Et c’est parce qu’il est « conscient » du désespoir que le chrétien est supérieur à « l’homme naturel » : « sa béatitude » consiste dans le fait d’en être « guéri »(op. cit., p64).

Kierkegaard nous donne les personnifications du désespoir, par ordre de gravité croissante : le désespoir de l’ambitieux qui ne réussit pas à être César, le désespoir de l’amant(e) de ne pas être aimé ou de ne pas se sentir capable d’aimer…le désespoir à l’idée qu’il n’y aurait « plus rien après la mort », le désespoir de ses fautes ou de la culpabilité sans remède…. Il explique que le désespoir est aussi le péché. On pêche, selon Kierkegaard, quand, devant Dieu, ou avec l’idée de Dieu, on ne veut pas être soi-même, ou qu’on veut l’être (op.cit., p159, 167, 222). Celui « qui ne veut pas être lui-même » est certainement le plus en danger, puisqu’il nourrit une image négative de lui-même. Il ne prétend pas en effet devenir celui qu’il aurait vocation d’être, mais souhaite en finir avec lui-même. En revanche, celui « qui veut être lui-même » désespère de lui-même au nom d’un moi idéal inatteignable revendiqué(cf l’exemple déjà donné d' »être César »). Dans tous les cas, ajouterai-je, on pêche, parce qu’on « manque le but » de Dieu pour nous.

L’homme pécheur souffre de déséquilibre (op. cit., p98 et ss), du fait d’ :

-une vie marquée par le seul « possible », avec une absence de « nécessité »(de garde-fou). D’où une vie marquée par la démesure et la croyance dans les mythes modernes du « tout est possible »[Par la technologie, par exemple]

-Une vie marquée par la seule nécessité, conduisant au déterminisme et au fatalisme, avec une absence de « possible » et donc, de foi.

Puisque l’on parle ici de « possible », on notera encore cette distinction de Kierkegaard comme quoi « l’espoir » n’est pas « l’espérance ». L’homme sans Dieu n’a que l’espoir(le probable), alors que l’homme qui connaît Dieu et croit(en)Dieu peut vivre l’espérance : « le possible de la foi », qui croit qu’à Dieu, tout est possible(op.cit., pp98-108, cf Marc 9v23, 11v22).

De même que le contraire du péché n’est pas la vertu(« une vue plutôt païenne »), mais la foi(op. cit., pp167-169), le contraire de désespérer, c’est donc croire, avoir la foi. (op.cit., p119)

Le plus grand "scandale" qui soit, qui exige de notre part de prendre clairement position, n'est pas "le papyrus de César". [Extrait du nouvel album d'Astérix de J-Y Ferri et D. Conrad, sorti le 22 ocotobre 2015]

Le plus grand « scandale » qui soit, qui exige de notre part de prendre clairement position, n’est pas « le papyrus de César ».
[Extrait du nouvel album d’Astérix de J-Y Ferri et D. Conrad, sorti le 22 ocotobre 2015]

La forme la plus aboutie du désespoir est le scandale, lié au fait que 1)le Christianisme ne s’adresse pas à la foule et mais à l’individu, lui offrant cette alternative et injonction : « scandalise-toi ou crois ! » ; et 2)que Dieu se fasse homme(et non que ce soit l’homme qui se fasse dieu).

D’où cette curieuse apologie du Christianisme, laquelle consiste non pas à « le défendre »(ce qui est le propre de l’incrédule), mais à le proclamer et à l’affirmer de façon victorieuse comme une bonne nouvelle exigeant une réponse immédiate !(op. cit., p177)

Le point culminant du livre est la description du péché et scandale suprême qu’est le « péché contre le Saint-Esprit »(op. cit., p 250) : un péché « offensif contre Dieu » qui fait du Christ une fable et un mensonge, en faisant de lui quelqu’un de « pas humain »(irréel) ou de « trop humain » (et « pas Dieu »).

A ce stade, vous avez sans doute connu des personnes tourmentées à l’idée d’avoir commis un tel péché. Ou alors, vous estimez être une telle personne. Pour elles ou pour vous, voici une question essentielle à (vous)poser : « que t’en semble du Christ ? Qui dis-tu que je suis (moi, le Christ) ? » cf Matt.16v13-16, 21-27.

Face au Christ, il reste donc le scandale ou la foi, et l’adoration du croyant, de celui qui ne se scandalise pas(cf Jean 6v66-69)

« Heureux celui pour qui (le Christ) ne sera pas une occasion de chute ! »(Matt.11v6, Luc 7v23)

 

 

Notes :

*Op. cit., p 7. Editions « Foi et victoire (épuisé). Date présumée : 1970-1980. Un manifeste, un livre de combat, une profession de foi de trois jeunes chrétiens danois(Johannes Facius, Johnny Noer, Ove Stage)face à la marée de la drogue, du dérèglement sexuel, des philosophies orientales, de l’occultisme….

**Elle se trouve dans « Ou bien, ou bien » de Kierkegaard, à la page 22 de l’édition Gallimard (Collection Tel). La citation exacte est : « de tous les ridicules de ce monde, le plus grand, me semble-t-il, est de s’affairer ».

*** « Existentialiste », sa philosophie l’est bien, puisqu’il s’agit d’une philosophie de l’existence, centrée, non sur la raison mais sur l’absolu(et la question d’une relation profonde avec Dieu). Un absolu auquel l’individu se confronte concrètement, et non abstraitement ou de façon « idéale ». Une philosophie(plutôt à l’opposé de celle de Hegel) qui ne l’a pas amené à cesser de travailler. Au contraire, Kierkegaard a été l’une des personnalités les plus productives de son temps.

****Cité par Frédéric Rognon, dans son article « Un héritage paradoxal » pour le journal « Réforme » du 03/11/11(numéro 3438).

Croyons-nous vraiment en l’ Evangile que nous annonçons ?

"De loin", l'Eternel se montre à toi : que fais-tu ?

Quand un verset te « harponne », c’est que Dieu t’invite à le scruter sérieusement !

L’ Evangile, qui est « une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit… » (Rom.1v16).

 

Il peut paraître « difficile », pour ne pas dire « fastidieux », de « lire sa Bible régulièrement », surtout si « le passage du jour à l’air de premier abord peu engageant par exemple ». Et par exemple, « relire les actes peu reluisants (d’un personnage biblique) dès le matin ».  Ou encore, Néhémie 3, ou même Matthieu 1v1-17.

Mais l’inverse est aussi vrai. Je trouve personnellement stimulant et encourageant, alors que je lis mes chapitres quotidiens, d’être « harponné » par un verset particulier. « Harponné », et alors invité à méditer longuement le verset. Une « alerte » et un « signe » qu’il est important et à considérer sérieusement. Jeudi 10/09, « le verset-harpon » était 2 Corinthiens 4 vv3-4, considéré ce jour-là sous un autre angle :

« si notre Evangile est voilé, il est encore voilé pour ceux qui périssent ; pour les incrédules dont le dieu de ce siècle a aveuglé les pensées, afin qu’ils ne voient pas resplendir le glorieux Evangile du Christ, qui est l’image de Dieu ».

Lorsque nous lisons : « ceux qui périssent », « les incrédules »….nous pensons généralement « aux autres », à ceux qui « ne croient pas encore », et « n’ont pas encore accepté l’Evangile ».

Mais pouvons-nous être concernés par ce verset, nous « croyants », qui affirmons que « Jésus est notre Sauveur et Seigneur » ? Pouvons-nous être « incrédules », aux « pensées aveuglées » par « le dieu de ce siècle », de sorte que ce « glorieux Evangile du Christ » que nous annonçons, nous est « voilé » ?

Comment serait-ce possible ? 1)Par notre façon de vivre, « en tant que chrétiens », et 2)par notre façon de parler de l’Evangile.

1) L’Evangile n’est pas seulement « un message » à annoncer. C’est « une puissance pour le salut de quiconque croit », selon Rom.1v16. « Une puissance pour le salut….de quiconque croit« . « Quiconque », c’est vous, c’est moi, c’est nous. Nous en avons tous besoin. Pas seulement « pour aller au ciel » ou « pour le dimanche », mais « pour chaque jour de la semaine »*. Y croyons-nous ? Comment le vivons-nous, personnellement ? Par exemple, le fait que « Christ, notre paix », a, par la croix, « fait mourir[ou « détruit »] l’inimitié » ? (Eph.2v14, 16).

Dans quelle mesure, lorsque, à notre retour à la maison, nous sommes submergés par la fatigue, une dure journée de travail, les factures, le quotidien, les loisirs…nos pensées sont-elles « aveuglées » par « le dieu de ce siècle » ? Dans quelle mesure nos regards sont-ils fixés sur ce dernier (plutôt que sur « le Soleil de justice » cf Mal.4v2, Jésus-Christ), nous empêchant de voir et de vivre la puissance de l’Evangile ?

« On ne peut voir deux Soleils à la fois » : détournons-nous donc de celui qui « se déguise en ange de lumière »(2 Cor.11v14) pour contempler Celui qui est « la lumière du monde »(Jean 8v12) et s’attacher à « la source des eaux vives » (Jér.2v13).

 

2) L’Evangile, que nous annonçons ou prêchons, est donc « une puissance pour le salut de quiconque croit »(Rom.1v16). Encore une fois, y croyons-nous ? Question évidente ou stupide, c’est selon, mais pas tant que cela. En réalité, la réponse est donnée par notre façon de le considérer et d’en parler. A ce sujet, le penseur chrétien danois Soren Kierkegaard estime qu’ un tel Evangile n’a pas besoin d’être défendu(ce qui est une « extraordinaire sottise »**), mais d’être proclamé(et affirmé) par ceux qui y croient. Lui-même « déclare incrédule celui qui (le défend) »**. Car, « s’il croit, l’enthousiasme de sa foi n’est jamais une défense, c’est toujours une attaque, une victoire ; un croyant est un vainqueur. »***

Le croyant est donc un témoin qui déclare ce qu’il a vu, entendu et vécu, avec fidélité et autorité. Un témoin de Christ ne « défend » donc pas l’Evangile, comme s’il s’agissait d’une simple « opinion », ou de quelque chose dont on devrait « s’excuser ». Mais il le proclame et l’affirme comme « une bonne nouvelle, qui exige une réponse immédiate » ****(cf Matt.28v18-20), parce qu’il y croit !

« J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé »(2 Cor.4v13)

 

 

Notes :

*Cf Jerry Bridges. L’Evangile pour la semaine. Europress, 2003

** S. Kierkegaard. Traité du désespoir. Gallimard, 1988(Folio Essais), pp 176-177. Dans ce passage, l’auteur parle plus exactement de « défendre le Christianisme ».

*** C’est à dire un vainqueur, toujours offensif. Dans ses « Pensées qui attaquent dans le dos »(Ed. première partie, 2014, p.19), le même Kierkegaard affirme que « le Christianisme n’a besoin d’aucune défense ; il n’est servi par aucune défense ; il attaque ; le défendre, c’est de toutes les altérations la plus injustifiable, la plus erronée et la plus dangereuse ; c’est le trahir avec une inconsciente perfidie. Le christianisme est militant et il va de soi que, dans la chrétienté, il attaque par derrière[ou dans le dos] ». C’est à dire, dans le sens qu’il cherche à désarmer l’auditeur ou le lecteur. « Edifier », pour Kierkegaard, c’est renvoyer l’homme à son péché, réveiller ceux qui sont endormis, inquiéter ceux qui sont trop apaisés. C’est pousser l’individu dans ses derniers retranchements, pour l’inviter à se mettre en règle avec Dieu[Amos 4v12], et à suivre Jésus-Christ.

**** Lire cette anecdote, rapportée dans « L’Essentiel dans l’Eglise. Apprendre de la vigne et de son treillis », de C. Marshall et T. Payne (Ed. Clé, 2014. Collection IBG, pp57-58) : « après avoir été évangélisé par un homme très poli », Penn Jillette, illusionniste et athée « assumé », évoque cette rencontre :…. »si tu crois vraiment qu’il y a un ciel et un enfer et si tu crois que des gens pourraient aller en enfer ou ne pas atteindre la vie éternelle – peu importe ta conviction-, et si tu dis qu’il ne vaut pas tellement la peine d’en parler, pour la seule raison que, sur le plan social, cela te ferait passer pour un cinglé(…)à quel point devrais-tu détester quelqu’un pour croire que la vie éternelle est possible sans même lui en toucher un mot ? »