« Interpellant » ou « scandalisant », les Evangéliques ?

Les Évangéliques assumeront-ils, avec compassion et intégrité, leur « rôle prophétique dans la société » ou ne seront-ils qu’ « un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit », cf 1 Cor.13v1 ? Source : Pixabay.

J’ai déjà entendu ce dicton : « ne pose pas de question sur la foi mais vis de telle façon que ta vie pose questions ». Justement : quelles questions ?

L’on a pu déplorer le niveau de tensions et de bêtises autour des propos de « chrétiens en campagne », durant la présidentielle ou juger, à l’instar de Yannick Imbert, que ladite campagne a été, du côté chrétien[Évangéliques, en tout cas !], un relatif désastre, au point où les chrétiens ont pas été vraiment des « lumières du monde »(1)… Les Évangéliques se prépareront-ils mieux aux prochaines, à savoir les législatives ?

Dans cette perspective, voici quelques exemples de nature à inspirer une bonne (et intelligente) mobilisation politique des protestants évangéliques :

1) Dans la continuité avec son action auprès des candidats à la présidentielle, Michée France encourage les églises à écrire aux candidats aux élections législatives de leur circonscription. Son objectif est de faire entendre la voix des « sans voix » aux prochains députés afin qu’ils prennent des décisions en considérant la situation des plus démunis. Les propositions de Michée France faites aux candidats à la présidentielle seront jointes à cette lettre. Elles concernent 5 domaines d’action importants pour la lutte contre la pauvreté au niveau national et international :

L’aide publique au développement

La lutte contre la corruption

L’économie sociale et solidaire

Le respect de l’environnement

L’accueil des plus fragiles (SDF, handicapés, migrants, …)

La suite à lire ici sur le site de Michée France.

Inspiré par l’Évangile, Michée France œuvre pour mobiliser les protestants, notamment évangéliques, à lutter contre la pauvreté et les injustices ET pour leur donner les moyens d’interpeler les décideurs, en particulier politiques, sur les engagements qu’ils ont pris.

 

2) Si les Évangéliques choisissent de ne pas « interpeller » les puissants, de façon spirituelle et biblique, ils courent le risque d’être « interpellés » eux-mêmes, pour leur comportement estimé « interpellant » ou « scandalisant », comme en témoigne ce « rappel à l’ordre politique » du CNEF aux évangéliques français(2) :

Dans son allocution prononcé lors de l’Assemblée plénière du Conseil national des évangéliques français (Cnef), mardi 30 mai à Paris, [qui a notamment lancé à cette occasion Cnef Solidarité, qui regroupe toutes les actions sociales des chrétiens évangéliques]  son président Étienne Lhermenault  a regretté que la dernière campagne présidentielle ait révélé l’évolution politique de certains évangéliques vers l’adhésion à des « discours de rejet et de haines ».

Il a aussi déploré « une focalisation sur les questions de sexualité au détriment des questions sociales », assurant que nous devons être alertés par « les relais que trouve ce genre de propos sur les réseaux sociaux. Il circule dans notre milieu évangélique des discours trompeurs qui caricaturent la foi, ridiculisent l’Évangile et entraînent bien des nôtres dans de vains combats ». Au sein d’une société très sécularisée, certains« vibrent dès qu’ils perçoivent (ou imaginent) une inspiration vaguement chrétienne » susceptible de défendre des « valeurs » chrétiennes. Mais cette notion même de « valeur » est, à ses yeux, « ambiguë » car si une valeur « n’a plus Dieu », elle peut se transformer en « idole » et produire une « morale rigide asservissante ».

Une « idée folle, parce que naïve et toujours démentie, selon laquelle il suffirait qu’un chrétien emporte la magistrature suprême pour changer durablement la face d’un pays » (Dessin d’Andy Singer).

Un autre des « pièges » relevé par Étienne Lhermenault pour « l’évangélisme mondial et à un moindre degré pour l’évangélisme français », est « celui de la conquête du pouvoir politique ». Et le président du Cnef de dénoncer l’« idée folle, parce que naïve et toujours démentie, (selon laquelle) il suffirait qu’un chrétien emporte la magistrature suprême pour changer durablement la face d’un pays ».

Enfin, a-t-il encore souligné, « notre combat en tant que corps de Christ n’est pas de conquérir le pouvoir politique, mais de garder les mains libres pour assumer notre rôle prophétique dans la société ».

Lire l’intégralité du discours d’Etienne Lhermenault, prononcé lors de l’assemblée plénière du CNEF, mardi 30 mai.

 

3) Enfin, à écouter sur « Coram Deo », l’émission hebdomadaire du blogue « Le Bon Combat » et de CFOI-FM (station de radio québécoise qui diffuse de la programmation religieuse) qui propose « un regard chrétien sur le monde ».  Son « épisode 34 » aborde la question du « fondamentalisme » dit « évangélique » ou « suis-je un fondamentalo-legalisti-messianico-pietiste ? »

Résumé : Il fut un temps où l’expression « fondamentaliste » revêtait une connotation très positive. Or, de nos jours, être fondamentaliste est rarement considéré positivement. Comment ce mot a-t-il pu évoluer aussi mal ? À quoi reconnaît-on les tendances fondamentalistes et légalistes ? Fondamentalisme et conservatisme sont-ils deux termes synonymes ? En quoi sont-ils similaires et différents ?

Pour répondre à ces questions, les théologiens, pasteurs et animateurs de blogues, Guillaume Bourin et Pascal Denault, lequel avait déjà écrit un court billet sur cette question en répondant à la question : « Réformé et fondamentaliste….synonymes ? »

 

 

 

Notes :

(1) Voir ses prises de positions sur TGC – Evangile 21 https://www.thegospelcoalition.org/evangile21/article/je-me-repens-de-la-campagne-presidentielle et son propre blogue https://landofthebluemoon.wordpress.com/2017/05/08/la-politique-du-faux-temoignage/

(2) A lire, cet article paru dans la Croix, daté du 02/06/17.

 

 

 

Face à « la Vague » : se laisser emporter, « surfer » ou résister

Comment sait-on que l’on a retenu les leçons de l’histoire ?

Le roman « La Vague » de Todd Strasser*(1981), que j’ai reçu(avec beaucoup d’autres) et lu hier soir, tente d’apporter une réponse à cette question, par le biais d’une étrange expérience. Le livre se fonde sur un incident qui s’est réellement produit en 1969 pendant un cours d’histoire au lycée de Palo Alto, en Californie. Selon Ron Jones, le professeur concerné, personne n’en parla durant les trois années suivantes. « Il s’agit, dit-il, de l’événement le plus effrayant que j’ai jamais vécu dans une salle de classe »**.

Tout a commencé par un cours d’histoire de Terminale sur la Seconde Guerre Mondiale. Le professeur, Ben Ross, un homme qui a pour habitude de se donner à fond dans tout ce qui le passionne, montre à ses élèves un documentaire sur les atrocités commises par les Nazis dans les camps de concentration. Son intention, explique-t-il, n’est pas « simplement de les émouvoir », mais de les amener « à réfléchir sur ce qu’ils viennent de voir »(op. cit., p26).

Certains(des garçons)restent persuadés qu’ils ne laisseront jamais « une minorité de ce genre gouverner la majorité »(op. cit., p28). Pour d’autres, « c’est de l’histoire ancienne. C’est arrivée une fois et le monde entier a retenu la leçon. Ça n’arrivera plus »(op. cit., p36, 41). Mais surtout, pour d’autres, bouleversés et révoltés, la question reste insoluble : « comment cela a-t-il pu se produire ? Comment les Allemands [des années 30] ont-ils pu laisser les Nazis(10 % de la population)assassiner des gens presque sous leurs yeux pour ensuite affirmer qu’ils n’en savaient rien ? Comment peut-on être aussi cruel ? »(op. cit., p 28,30)

Incapable d’expliquer à ses élèves comment la majorité des Allemands n’ont pu massivement dire « non » à une minorité, même organisée et prétendre être la majorité ignorante,  le professeur décide donc de faire l’expérience de « La Vague » avec sa propre classe. Il commence par leur inculquer une discipline : une façon de se tenir droit, de marcher, de poser et répondre à des questions. Puis viennent l’esprit de corps, les slogans(« la force par la discipline, la force par la communauté, la force par l’action »), le logo(« la vague »), le salut(op. cit., pp 73-76). Bientôt, le phénomène touche tous les élèves de Terminale, et une partie des Premières.  Le professeur, Ben Ross, se prête au jeu et devient le leader incontesté de « La Vague », passant d’une figure d’autorité à une figure de pouvoir.

Dans un premier temps, les effets de « La Vague » semblent positifs, au point que David, un élève de la classe, souhaite appliquer la même discipline à l’équipe du lycée qui collectionne les défaites(op. cit., pp76-81). Néanmoins, Ben est mis en garde par sa femme(« tu viens de créer des monstres », op. cit., p69) et par le proviseur du lycée, qui lui rappelle que « l’expérience concerne des jeunes adolescents impressionnables. Parfois », dit-il, « nous avons tendance à oublier qu’en raison de leur jeune âge, ils n’ont pas encore développé l’esprit critique, que, nous l’espérons, ils auront un jour. »(op. cit., pp 129-130)

Or, « La Vague » prend peu à peu une toute autre tournure : les élèves qui ne souhaitent pas faire partie du mouvement font l’objet d’intimidations ou de menaces ; ceux qui ne font pas le salut se voient refuser des places au stade ; l’ex-souffre douleur de la classe, pour qui l’expérience semble changer positivement la vie, se propose d’être le garde du corps de Ben Ross ; le professeur constate que ses élèves semblent apprendre plus vite et plus efficacement, mais au détriment de l’argumentation et d’une réflexion poussée…les langues(anonymes, par peur de représailles)se délient pour dénoncer une dérive « fasciste » de « La Vague »….Laurie, une autre élève rédactrice en chef du journal du lycée, commence à avoir des doutes : sera-t-elle la seule ? Jusqu’où ira « La Vague » ? Pourra-t-on l’arrêter ?

Une histoire qui est donc basée sur des faits réels. Néanmoins, ce n’est pas du documentaire : cela reste romancé(avec sans doute pas mal de raccourcis pour des raisons de choix narratifs), facile à lire, « peu épais » et « écrit gros ». Néanmoins, un sentiment de malaise émerge de la lecture : n’aurions-nous, en fin de compte, rien appris de cette période, au point d’être en mesure de reconstituer un même phénomène de manipulation des masses ? Et, plus grave encore, de trouver cela fascinant ? Fascinant fascisme ? Une vérité qui (nous) dérange.

Un livre abordable à lire, pour ne pas oublier que «Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde».(Brecht. Epilogue de La Résistible Ascension d’Arturo Ui, 1941)

« Ne vous conformez pas aux habitudes de ce monde, mais laissez Dieu vous transformer et vous donner une intelligence nouvelle. Vous pourrez alors discerner ce que Dieu veut : ce qui est bien, ce qui lui est agréable et ce qui est parfait ».(Rom.12v2. Version en français courant)

D’autres lectures toutes aussi pertinentes sur le sujet sont également possibles :

« Rhinocéros » d’Eugène Ionesco (Folio) : un étrange phénomène frappe les habitants d’une petite ville. On y voit paraître dans les rues un rhinocéros, puis un autre…A chaque apparition de rhinocéros correspond la disparition d’un habitant. Face à cette sorte d’épidémie(« la rhinocérite »)qui se répand rapidement, les gens commencent par se révolter, puis ils se soumettent en cherchant à comprendre ces bêtes, en trouvant même des justifications à cette épidémie de métamorphoses. Ils vont même jusqu’à vouloir comprendre le phénomène de l’intérieur, tentent l’expérience et deviennent à leur tour rhinocéros. Qui résistera ?

« La ferme des animaux » de Georges Orwell(Folio) : une excellente fable que l’on ne présente plus. Lassés des mauvais traitements, les animaux de la Ferme du manoir se révoltent et chassent Mr Jones, leur fermier. Ils proclament alors une nouvelle société où tous les animaux sont égaux. Mais quelques uns dans la ferme décident bientôt que « certains sont plus égaux que d’autres »…Une parodie de la révolution russe et de toutes les révolutions perverties.

Voir aussi le dessin animé britannique éponyme(à partir de 11 ans) de John Halas et Joy Batchelor(1954), adaptation de la nouvelle de Georges Orwell qui vaut le détour, mais avec une fin quelque peu différente. Salué par la critique, il fut élu « meilleur film » en 1954. Pourtant, il ne sera visible en France qu’en 1993. Le film a fait l’objet d’une réédition numérique, élaborée à partir d’un master restauré, et est distribué par Malavida qui l’avait déjà réédité en DVD en 2005.

Pour en savoir plus :  http://www.kidclap.fr/film/la-ferme-des-animaux,9659 ; http://www.kidclap.fr/notes-de-prod/la-ferme-des-animaux,9659-note-100853

« Mâtin brun » de Frank Pavloff (Cheyne éditeur): chronique de la lâcheté ordinaire face à une « vague brune ». Le narrateur et son copain, simples observateurs, subissent la mise en place progressive d’un « Etat brun », sous prétexte qu’ils ne sont pas concernés. Jusqu’au jour où….Ecrit dans le contexte des municipales de 1995, qui avaient vu le Front National emporter certaines villes(Orange, Toulon, Marignane. Puis Vitrolles en 1997…). Contrairement à ce que certains affirment, réécrivant l’histoire, le FN a bien été « aux affaires « , au niveau local. De même qu’il y a eu 35 députés FN entre 1986 et 1988. Il est facile de prendre connaissance des bilans de ses gestions passées. Voir aussi nos autres billets sur la question : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/06/24/banalisation-de-lextreme-seduction/ ; https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/10/02/vous-etes-chretien-et-au-milieu-de-vous-certains-revent-de-matin-brun/

« La Fascination du Nazisme » de Peter Reichel(édition Odile Jacob, 1993) : comment le peuple allemand a-t-il pu idéaliser à ce point le Troisième Reich, pourtant fondé sur la violence, la destruction et l’horreur ? L’auteur analyse avec brio l’esthétique nazie et ses racines culturelles, le décorum, la mythologie autour desquels s’est édifié le pouvoir hitlérien, jouant à la perfection de la radio, du cinéma, du sport, des loisirs…pour séduire et rassembler derrière lui la nation allemande.

L’adaptation cinématographique de « La Vague »(que je n’ai pas vue), par Denis Gansel (2009), réalisateur et co-scénariste du film avec Todd Strasser et Peter Thorwarth, transposée dans l’ Allemagne d’aujourd’hui.

La mini-série « V » de Kenneth Johnson(1983), adaptée de la nouvelle de l’écrivain Sinclair Lewis, intitulée « It Can’t Happen Here » (« Cela ne peut pas arriver ici ») et publiée en 1935. La nouvelle est disponible en anglais, uniquement, ici. A la base, Kenneth Johnson avait eu l’idée d’un téléfilm explorant l’attitude d’Américains vivant sous un régime fasciste.

Enfin, il est aussi édifiant 1)de reconsidérer les trois tentations de Jésus-Christ cf Matt. 4v1-11 : manipuler les besoins primaires(ou flatter les « bas instincts »)des personnes, fasciner les foules et dominer ; et, surtout, 2)les réponses de Jésus, victorieux de ces tentations : Matt.4v4, 7, 10.

Notes :

* Disponible en français chez Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2008(Pocket jeunesse. PKJ, 2009. 228 p. Précédé d’un avant-propos et suivi d’une postface de l’éditeur : « bestiaire du totalitarisme ordinaire »). A partir de 15 ans ou fin de troisième.

** Cité dans l’avant-propos de l’édition « Pocket jeunesse »(2009)de « La Vague », p 9