Ceux qui ne veulent pas et ceux qui ne veulent plus de facebook

Facebook est-il « notre ami » ? (Une du journal « Le 1 » du 04/10/2016)

Et ceux qui ne savent pas s’ils ne veulent plus de facebook….

 

Stéphane, blogueur et pasteur, rendait publique il y a plus d’un an « sa décision de fermer son compte facebook ». Pour une raison simple et parfaitement valable : du fait de « l’arrivée massive des vidéos sur Facebook », et parce que Facebook « est devenu le premier rival de (son) temps de lecture le soir ».

Malheureusement, la décision n’a pas fait long feu, comme nous l’apprend son témoignage plus récent sur « Le bon combat », puisque le compte a été rouvert (ou « pas vraiment fermé », c’est selon) au bout de deux mois après cette déclaration !

Ce geste simple, d’autres l’ont fait bien avant lui, de façon plus radicale et pour d’autres raisons, peut-être plus fondamentales encore (1).

Pour ma part, je ne suis pas sur Facebook et ne veux pas y être. Je dirai même plus : en écoutant certains s’exprimer sur le web et en lisant d’autres réflexions, je ne veux toujours pas y être.
Sinon, fermer son compte Facebook, c’est très bien. Et encore, à condition que cela soit radical et pas à moitié….Mais qu’en est-il des autres : twitter, instagram…?
Autant de « plateformes et outils » susceptibles de remplacer Facebook pour occuper le temps (resté) libre (plus pour l’instant)». Ainsi, qui a vu la fameuse vidéo virale ? Pas ceux qui ne sont, ni sur Facebook, ni sur twitter …!

Et pour du temps passé sur Facebook et autres réseaux dits « sociaux », combien de temps non passé, par exemple, à visiter les vrais gens dans la vie réelle (et pas seulement ceux de notre « cercle d’amis ») et à passer du temps de qualité, authentique et profond avec eux ? N’y a-t-il pas de contradiction avec le ministère du pasteur (« berger »), censé être « souterrain » ? J’estime que si Richard Baxter (1615-1691), auteur du « pasteur réformé », avait eu Facebook, il n’aurait pas pu exercer le remarquable ministère de visites qu’il a exercé en son temps.

D’autre part, nous resterons à la surface du problème, tant que nous resterons sur des postures du genre « …le problème ne vient pas de Facebook. Je pense que Facebook c’est comme toutes les technologies : Pas forcément mauvaises mais notre comportement et usage doit constamment être examiné » ou « Facebook est une(simple ?) interface d’interaction entre personnes qui se connaissent et s’apprécient ».
Justement : est-ce le cas ? Dans quel esprit Facebook a-t-il été conçu ?
Et au-delà de toutes les « bonnes raisons » de couper avec Facebook, ne s’agirait-il pas de lutter contre cette nouvelle « théoulogie »(2) qui promet (de façon illusoire)…. un monde sans vie privée, et lui substituer une meilleure théologie, pour l’instant totalement absente ou indigente sur ce sujet ?

Car là est le nœud ou l’essence (pas super) du problème : comme le souligne à juste titre l’internaute « Francine » sur « Le Bon Combat », « Facebook et ses concurrents utilisent la vanité de l’Adam déchu pour empiler du big data en gigantesques tours de Babel numériques, d’où ils surveillent et dominent la terre des vivants : déjà un milliard d’âmes documentées sur FB ! » Ce que « Le Tigre », « curieux, magazine curieux » qualifiait déjà, en 2011 de «  hold-up le plus stupéfiant de l’histoire de l’humanité ».

Comment se nourrit notre égo au quotidien. Dessin de John Holcroft

Mais voici la solution proposée par « Francine » sur « Le Bon combat », « pour contenir la foire aux vanités évangélique dans des bacs à sable de dimensions raisonnables, tout en faisant un pied de nez à « Big Brother ». Cette solution, c’est l’anonymat obligatoire. Sous la boîte à commentaires, l’on pourrait remplacer la ligne habituelle : Merci d’utiliser vos vrais noms et prénoms pour commenter par : Merci de garder privée votre identité en choisissant un pseudo ; nous n’acceptons pas de mélange entre le réel et le virtuel sur ce site.

Non seulement notre désir de gloriole se verra rogner les ailes par cette mesure, mais encore les discussions et les échanges y gagneront en profondeur, puisque les commentaires seront davantage jugés sur leur contenu que sur leur conteneur. Pour ne pas parler de ce que Baxter aurait fait des réseaux sociaux, voici, sans doute, ce qu’aurait fait Calvin s’il avait vécu de nos jours, comme en témoigne une petite liste non exhaustive des pseudos(3) qu’il a utilisés dans sa courte vie : Charles d’Espeville, Alcuinus, Faber Stapulensis, Martianus Lucanius, Deperçan, Joseph Calphurnius, J. de Bonneville, Eusebius, Pamphilus (Diatribe de Pseudonymia Calvini, » Amst. 1723. Sans compter bon nombre de documents anonymes mais que l’on pense être de sa main.). 

Bien sûr, l’on dira que « c’était pour fuir la persécution ! » Sauf que l’opposition du monde au règne de Dieu a pris aujourd’hui d’autres formes, mais l’orgueil reste le plus cruel des persécuteurs de l’âme. Le Calvin réel était introverti, timide, méditatif ; il examinait les écrits des pères de l’Église et de ses contemporains pour ce qu’ils disaient, et non pour faire savoir sur Facebook qu’il les avaient lus ; quand il les commentait en français et non en latin, c’était avec des mots rudes mais compréhensibles et dépourvus de prétention. Bref l’esprit du Calvin réel, c’est juste l’inverse de l’esprit du Calvin virtuel, dans le style : « Bavinkadit, Vantiladit, Dooyeweerdadit, Calvinadit, et Tolkienaussi ; et moi je les lis tous au petit déjeuner, c’est trop super ! »

 

Pour aller plus loin, voir les bonnes raisons du « Tigre magazine » de préconiser le « pseudonymat », qui n’est pas un anonymat !

Voir aussi « Radicalement ordinaire », un livre [reçu récemment et pas encore lu] d’un auteur…volontairement anonyme paru aux éditions BLF en avril 2017.

 

 

 

Notes : 

(1) Parmi toutes ces bonnes (ou meilleures) raisons, citons, parmi les réflexions/témoignages glanés ici et là :

En novembre 2016, sur « The conversation » : « si t’es pas sur Facebook, t’es un extra-terrestre ! » (Facebook permet une exposition médiatique immédiate. Cela comporte de nombreux dangers. Être sur Facebook serait pour finir, synonyme de ritualisation des gestes, assimilable à un acte religieux – du latin « religare », signifiant relier. Quand certains commencent leur journée par une prière, d’autres la commencent en vérifiant le statut Facebook de leurs amis…Essayez donc un dîner en tête à tête sans Facebook !)

En novembre 2015, sur « Les Cahiers libres » : pour que les relations deviennent authentiques, sans écrans.

En 2013, sur Libé : comment et pourquoi « critiquer(vraiment)Facebook » (Car « ce qui nous pousse vers Facebook est aussi ce qui nous fait[devrait ?] nous en méfier »).

Le 29 avril 2010, sur Owni :  http://owni.sabineblanc.net/pourquoi-je-n%25e2%2580%2599utiliserai-plus-facebook.pdf (Hugo Roy avait écrit ce billet après avoir pris connaissance des changements annoncés lors du F8 et largement relayés par la presse à l’époque : « Il s’agit donc d’une réaction personnelle. Le compromis que j’ai essayé de tenir en utilisant Facebook pour profiter de ses avantages en dépit de son architecture centralisée et hypermnésique a rompu, j’en explique ici les raisons », tout en soulevant «  le faux-problème de la vie privée sur Facebook »).

Et en 2011, d’autres choisissaient de ne jamais être sur facebook (ou même twitter).

(2) A ce sujet, l’on ne manquera pas de se référer à l’excellent « Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains »(Seuil, 2008 et en édition de poche chez « Points seuil », 2013), un vrai livre de Marc-Alain Ouaknin.

(3) Sans parler de Kierkegaard et de tous ses pseudos !

 

 

 

 

« Plus rien ne semble évident ». Après le mariage : l’écriture, le savoir…

Antenne par Teodoro S Gruhl La transmission : une affaire de plus en plus compliquée à l'ère du numérique

Antenne par Teodoro S Gruhl
La transmission : une affaire de plus en plus compliquée à l’ère du numérique

« Le tout numérique » à l’école : ce que cela change pour la transmission

Rien n’est évident, dit-on.
Une telle « évidence » n’a jamais été aussi vraie aujourd’hui. Ainsi, par exemple, un mariage entre un homme et une femme (ou une famille composée d’un papa, d’une maman et d’au moins un enfant)sera-t-il encore une évidence demain ?
Ou bien, suite à une décision récente de 45 États d’Amérique de rendre optionnelle l’apprentissage de l’écriture manuelle, au nom de « la révolution informatique », sera-t-il encore évident de savoir écrire  ?*

La fumée de cigarette par Darren Lewis Multiplier les écrans dans les classes : un écran de fumée ?

La fumée de cigarette par Darren Lewis
Multiplier les écrans dans les classes : un écran de fumée ?

Cette « ‘Ère numérique », le ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon veut la faire entrer dans l’école(ou plutôt « faire entrer l’école dans l’ère du numérique ») et multiplier les écrans dans les classes, présentant cette « révolution » comme « une évidence ». Au point de couper court à toute critique du bien fondé d’une telle volonté ?

Dans le dernier numéro de juin de « La Décroissance« **, on peut lire aux pages 14-15 un fort intéressant débat entre Bernard Legros, enseignant en Belgique, co-auteur de « L’Enseignement face à l’urgence écologique »(Aden, 2009) et de « L’Ecole et la peste publicitaire(Aden, 2007), Angélique del Rey, professeur de philosophie, auteur de « A l’école des compétences »(La Découverte, 2010) et de « La tyrannie de l’évaluation(La découverte, 2013), et « Petithendieck », professeur agrégé de mathématiques, qui participe à la revue « Sortir de l’économie ».
Autant de points de vue complémentaires, de par leur champ disciplinaire ou d’expertise, pour répondre à la question : « comment faire entrer la décroissance à l’école » ?
Néanmoins, au-delà d’une simple question de l’éveil à l’objection de croissance, on trouve une réflexion pertinente sur les enjeux que pose le « tout numérique à l’école » sur la transmission et les savoirs.

1)Bernard Legros relève les différentes réactions des professeurs belges-face aux technologies de l’information et de la communication(TIC) envahissant les établissements-et qui se divisent  entre « une minorité de fanaTIC(…)une grande majorité de pragmaTIC-progressistes technophiles mais prudents réclamant des balises-et enfin, une autre minorité, encore plus petite, d’héréTIC qui ose interroger le bien-fondé même des TICE(E pour Ecole) ». Certes, « après la décision, au pays de l’Oncle Sam, de rendre optionnel l’enseignement de l’écriture manuelle à l’école primaire au profit de l’écriture au clavier, le ministre de l’Éducation belge francophone promet de maintenir à égalité les deux types d’écriture…pour l’instant. Cet enfer cybernétique à venir est bien entendu pavé des meilleurs intentions » : lutter contre la menace de la ringardisation de l’école en la numérisant « au pas de charge », pour prendre de court les entreprises de soutien scolaire. Un choix qui révèle notamment que « la question de la technique n’a absolument rien de technique. Elle est philosophique et politique. »
Quelle peut-être alors la place de l’enseignement ? « Comment, enserré dans un tel système technique, l’enseignement pourra-t-il donner de l’importance(…) »à l’imagination, la poésie, le langage, la sensibilité esthétique, l’émotion, l’autonomie morale(…)?

Pour Bernard Legros, « l’école devrait devenir le lieu de l’émergence d’un nouveau sens commun conforme à la sauvegarde des communautés humaines et des écosystèmes, un sanctuaire contre l’oubli, un conservatoire d’idées philosophiques et de savoirs pratiques… »

2)Angélique del Rey s’interroge sur la notion de « compétences »[qui s’impose au détriment des « savoirs »]et la systématisation de l’évaluation à l’école. « Évaluer, c’est attendre un retour sur investissement. Les compétences attendues d’un élève sont calquées sur les compétences attendues plus tard sur le marché du travail(…)Dès la maternelle, l’enfant est évalué dans un livret de compétences qui le suit tout au long de sa scolarité.

Tricycle utilitaire par Scott Meltzer Les dérives de la pédagogie, à visée de plus en plus utilitaire

Tricycle utilitaire par Scott Meltzer
Les dérives de la pédagogie, à visée de plus en plus utilitaire

Toutes les réformes de l’évaluation et des programmes de plus en plus resserrés dans une perspective utilitariste, soumettent la pédagogie à la logique de l’économie. (…)il faut faire entrer l’école dans l’ère numérique, c’est forcément bien car cela va dans le sens du capital cognitif, de la croissance, de la compétitivité. Or les politiques abstraites qui imposent les outils numériques en norme sont dangereuses et cassent inventivité. Ce qui ne devrait être qu’un instrument à la disposition des enseignants pour éventuellement favoriser de nouvelles pratiques d’apprentissage devient une obligation à laquelle tout le monde doit se soumettre. Cela vient remplacer et même faire table rase de pratiques pédagogiques qui existaient depuis longtemps. Ces nouvelles technologies sont diffusées avant même de prendre conscience des conséquences sur l’apprentissage(…)

Le point d’ancrage d’une résistance, au sens de pouvoir créer autre chose, c’est la transmission. Et elle est de plus en plus compliquée. Beaucoup d’observateurs parlent de coupure de transmission. Transmettre, c’est permettre que des valeurs, des savoirs, des savoirs-faire soient intégrés par les nouvelles générations, qu’elles s’en imprègnent et les transforment à leur façon.

Grand-père et petit-fils par George Hodan Une ère où tout ce qui est vieux est dévalorisé

Grand-père et petit-fils par George Hodan
Une ère où tout ce qui est vieux est dévalorisé

Cette transmission est devenue délicate, car avec les nouvelles technologies tout ce qui est vieux est dévalorisé. On doit en permanence apprendre à apprendre, remettre en question les savoirs acquis. C’est une injonction qui va comme un gant à l’informatique, où tout tombe très vite en désuétude, mais qui ne peut pas s’appliquer à l’histoire, la philosophie ou les savoir-faire artisanaux.
Pour transmettre à nouveau, il faut s’appuyer sur les connaissances et le vêcu des jeunes afin de retrouver l’ancien dans le nouveau ». Selon Angélique del Rey « c’est un travail fondamental pour redonner du sens à l’école. »

3)Pour « Petithendieck », enfin, dans un contexte où « l’école n’est plus le lieu de transmission du savoir avec la généralisation de l’approche par compétences(…), le savoir(…)n’est plus aujourd’hui une fin en soi, mais un simple moyen, parmi d’autres, permettant d’acquérir les savoir-faire et des savoir-être utiles au bon fonctionnement du système technico-économique ». Au sein de ce nouveau système, il a été trouvé une nouvelle utilité aux mathématiques, devenues le moyen d’utiliser les TICE, autrement dit de développer l’usage de l’informatique… »

En ce qui concerne les mathématiques, la volonté de faire entrer l’école dans l’ère du numérique « s’était heurtée à une discipline consistante dont les principes qui la régissent portaient des valeurs, des modes de comportements et de pensées(concentration, calme, calcul réflexif, abstraction, symbolisation…)radicalement opposés à ceux du ludisme technicien(distraction permanente, réactions instantanées et impulsives, zapping…).
Car il faut bien se rendre à l’évidence : la technique n’est pas neutre ! Celle-ci, indépendamment de son usage, induit, façonne et produit des effets qui modifient la société, les rapports sociaux, les attitudes…dans un sens bien déterminé(…)
Aussi, pour que le système technicien pénètre au cœur de l’enseignement des mathématiques, une modification en profondeur du contenu des programmes était-elle devenue nécessaire. C’est chose faite ! »

Notes :

*Voir aussi : http://www.affutdesombres.fr/spip.php?article40

**La Décroissance, juin 2013, numéro 100. « Comment faire entrer la décroissance à l’école », pp 14-15.