PEP’S CAFE a lu « une tête de nuage » et vu son auteur, Erri de Luca

« Une tête de nuage » : c’est la tête de celui « qui change de forme et de profil selon le vent »

Lui est un beau jeune homme de bonne famille, qui compte parmi ses ancêtres des noms illustres. Ce méridional au métier recherché, qui a émigré au Nord, s’est fait une situation.  Il s’apprête à épouser une splendide jeune fille de la région. Et voilà que le ciel lui tombe sur la tête, sa fiancée est enceinte avant le mariage, et pas de lui. Très rude épreuve pour un homme, dont nul ne peut juger s’il n’y a pas été confronté.

Lui, c’est Iosèf/Joseph. Elle, c’est Miriàm/Marie. Ils ne sont pas « deux personnes séparées mais un couple » (1)

Vous connaissez sans doute cette histoire, où il se passe « des choses invraisemblables » (2). Elle a été revisitée par Erri de Luca dans « une tête de nuage », un nouveau récit court mais dense(3), découvert « par hasard » (un hasard « avec un grand D », m’empresserais-je de rajouter) dans une librairie à la mi-mars.

Pour l’anecdote, j’ai aussi vu Erri de Luca, l’un des rares auteurs à me toucher personnellement et que j’ai découvert il y a 5 ans dans des circonstances particulières. J’en parle souvent sur ce blogue. J’ai eu l’occasion de le voir et de l’écouter le 27/03/18, à 18h30, à La Procure (Paris 6e), ayant appris le jour même qu’une telle rencontre se tiendrait là. Questionné par le responsable de la librairie, et face au public présent, l’auteur a parlé de son livre, et notamment de son travail de « modification de l’illustration officielle » de cette histoire bien connue : ainsi, par exemple, « Matthieu et Luc, les deux évangélistes qui racontent les faits précédant la naissance de Ièshu/Jésus, ne disent pas (que Iosèf/Joseph) était vieux. Il est donc probablement jeune, beau et très amoureux ».

Iosèf est aussi « celui qui ajoute » (en hébreu, du verbe iasàf, « ajouter») :

Il « ajoute sa foi seconde » à la vérité « invraisemblable », « scandaleuse » de la grossesse de sa fiancée. Quand celle-ci lui annonce qu’elle attend un enfant dont il n’est pas le père, Iosèf ne la dénonce pas aux autorités, comme la loi le prescrit. Il croit en sa parole. Il « croit Miriàm, il croit qu’elle est enceinte d’une annonce, même si elle est arrivée à l’improviste en chair et en os dans sa chambre en plein jour et accueillie sans un cri d’effroi(4). Iosèf croit à l’invraisemblable nouvelle parce qu’il aime Miriàm. En amour, croire n’est pas céder, mais renforcer, ajouter quelques poignées de confiance ardente » (5)

Il « ajoute » ensuite son rôle de « mari second », touchant, non une pierre pour être le premier à la lapider, selon la loi, mais la main de Miriàm pour l’épouser.

Il « ajoute » enfin le nom de Ièshu/Jésus comme « le fils de Joseph » sur le registre de naissance, l’inscrivant ainsi dans la lignée de David (cf Matt.1).

Nous le voyons, « une tête de nuage » est un beau petit livre très touchant, qui parle d’une famille et d’un couple où règne l’amour. Plus exactement encore, il nous parle des circonstances de la naissance, marquée par le danger et l’exil, ainsi que de l’appel et de la vocation d’un enfant unique en son genre. Sans oublier le rôle de ses parents dans la libération de cette vocation.

Le titre du livre, mystérieux et poétique, est une belle réponse à tous ceux qui voudraient que Jésus « ressemble à tout le monde », avec la tentation de l’instrumentaliser. Car non, dit Iosèf/Joseph agacé, Jésus « n’a pas une tête de nuage qui change de forme et de profil selon le vent » (6) : pourquoi le raccrocher au passé ? Il est essentiel de le laisser vivre la vie qu’il doit vivre et non celle que les autres rêvent qu’il vive. C’est aussi un encouragement à voir ce qu’un enfant « sera », plus ce qu’il « pourrait être » à nos yeux, et une invitation « à laisser tomber toutes les ressemblances ». Car lorsque (l’enfant Jésus) « sera grand, il aura une apparence bien à lui et définitive » (7).

« Une tête de nuage est (enfin) le destin de (Jésus) qui est pris pour quelqu’un d’autre » et « qui démissionne des attentes des autres » (8), ces autres qui attendent un roi ou un signe de sa part que « le grand soir » est arrivé.

J’ai dit plus haut que j’ai eu l’occasion de voir et d’écouter Erri de Luca. J’ai même pu repartir avec une dédicace du livre. En revanche – et c’est là ma grande déception – je n’ai pu lui parler (ou à peine, au moment de la dédicace : en gros, j’ai pu lui dire que j’étais heureux de le rencontrer et quel a été mon premier livre de lui. « Grazzie molto », m’a-t-il répondu), du fait des conditions de la rencontre, marquée par une absence totale d’interaction avec le public, le responsable de la librairie étant le seul à poser des questions.

Je note tout de même- en risquant ce parallèle – que, si Erri de Luca « écoute Dieu » très tôt, tous les matins, en lisant les Ecritures bibliques dans le texte, il se dit aussi « incapable » de Lui parler, « de le tutoyer » ou de l’interpeller. C’est l’une des raisons pour laquelle il se présente, non comme un athée, mais comme « quelqu’un qui ne croit pas ». Selon lui, comme il nous l’a confié mardi soir, « la connaissance des Ecritures n’a rien à voir avec la foi ». Et « celui qui a la foi a une relation avec Dieu que lui n’a pas ».

Pourtant, le même Erri de Luca écrit ces mots à la page 81 d’ « une tête de nuages » : « dans une ultime énergie de souffle, le dernier vent entré dans sa poitrine écrasée par la position crucifiée, (Jésus) a remis sa vie à l’intérieur des pages de l’Ecriture sainte. Il l’enferme là-dedans afin que quiconque l’ouvre, la retrouve ».

Et l’Ecriture biblique rappelle que « celui qui cherche trouve » et que « la foi vient de ce que l’on entend, et ce que l’on entend par la Parole de Christ… » 

 

Découvrir les 20 premières pages ici.

 

 

Notes :

(1) « Une tête de nuage » d’Erri de Luca, p 51.

(2) op. cit., p 48

(3) Edité chez Gallimard, mars 2018 (Hors Serie Litterature), le livre est structuré par « une préface », « trois actes » et autant « d’appendices » : « dernières instructions (Jésus et les pélerins d’Emmaüs), « le discours » (ou le sermon sur la montagne) et « Dayènu, ça nous suffit » (sur la colline de Gethsémani)

(4) Ce qui la rend encore plus « insoutenable » d’un point de vue légal, pour présenter sa version, n’ayant pas crié face au Messager. Or, Deut.22v23-24 stipule que « si une jeune fille vierge est fiancée à un homme, et qu’un autre homme la rencontre dans la ville et couche avec elle, vous les amènerez tous les deux à la porte de cette ville, vous les lapiderez et ils mourront : la jeune fille, du fait qu’étant dans la ville, elle n’a pas crié au secours ; et l’homme, du fait qu’il a possédé la femme de son prochain. Tu ôteras le mal du milieu de toi ».

(5) op.cit., p 10

(6) op. cit., p51

(7) op. cit. p48

(8) op. cit., p 57, 61

« Foireux liens » de mars : identité « en crise » ou « en Christ » ? (26-b)

Les « Foireux liens » de Mars, deuxième sélection : une actualité placée sous le signe des fondements de la foi et de la liberté

Deuxième sélection de nos « Foireux liens » de Mars, suite de la première. Au menu : décès de Billy Graham ; la réaction du mouvement R3 au dossier « orientations sexuelles » du journal suisse « Réformés » ; être évangélique sous Donald Trump ; renforcement du contrôle des écoles hors contrat en France ; laïcité : le rapport Clavreul contesté ; la foi au cinéma en 2018 ; deux blogues récents à découvrir….

1) Décès de Billy Graham (1918-2018) à 99 ans : les hommages de Sébastien Fath et de Mike Evans

2) Le mouvement suisse « R3 » réagit au dossier « Orientations sexuelles » du journal « Réformés »

Le R3 (« Rassemblement pour un Renouveau Réformé »), cet équivalent suisse du mouvement français des Attestants, qui « se veut et se vit comme une dynamique de communion et d’encouragement entre croyants », a décidé d’exprimer « haut et fort » son désaccord au dossier « orientations sexuelles » (qu’il estime « désastreux ») du magazine Réformés(1) (février 2018). Certes, « avec beaucoup de réticences, parce que cela risque d’alimenter l’idée que le R3 est un mouvement réactionnaire », mais avec la conviction qu’il n’est pas possible de « garder le silence devant une telle manipulation ». C’est pour dire !

R3 nous propose donc deux contributions, à consulter sur son site : Des lettres à la rédaction parvenues à leur connaissance, lesquelles ne représentent qu’un petit échantillon des nombreuses réactions envoyées à la rédaction de Réformés mais qui présentent une grande diversité d’approches, puisqu’émanant de chrétiens de toutes sensibilités évangéliques et réformées, et pas forcément membres du R3 ; Une excellente étude biblique de Martin Hoegger : « Comment interpréter les Ecritures sur la question de l’homosexualité ? »

3) « Je sais qui je suis » : notre identité en crise ou en Christ ? Une série en deux parties à découvrir sur le blogue du théologien Philippe Golaz : https://philippegolaz.ch/identite-christ-1-2/ et https://philippegolaz.ch/identite-christ-2-2/

4) Comment peut-on être un évangélique sous Donald Trump ?

Sous Barack Obama, les évangéliques blancs faisaient de la vie privée des politiciens un marqueur essentiel. Aujourd’hui, sous Donald Trump, une majorité d’entre eux dit ne pas s’en soucier. Hypocrisie ? Opportunisme, explique le chroniqueur évangélique Michael Gerson, ex-conseiller de George W. Bush. « La droite religieuse est devenue un groupe d’intérêts qui cherche à tirer avantage de son homme fort. Ses prophètes sont devenus des clients, ses prêtres des acolytes. Ces évangéliques de cour participent à la dérégulation morale de la vie politique ».

5) Le sénat vote pour le renforcement du contrôle des écoles hors contrat

Le Sénat a adopté le 21 février la proposition de loi déposée par la sénatrice centriste, Françoise Gatel, par 240 voix pour et 94 contre. Le texte en question porte sur la simplification et le renforcement des écoles privées hors contrat. Parmi les 12 millions d’élèves scolarisés en France, quelque 65 000 sont inscrits dans des écoles hors contrat. Alors que ces établissements ont connu un certain engouement ces dernières années, les polémiques sur les dérives et les lacunes des enseignements qui pourraient y être inculqués ont alerté les parlementaires. (Suivre l’évolution du processus législatif ici)

6) Laïcité : « Le rapport Clavreul met en péril le droit à la liberté de croyance »

Les Protestants s’inquiètent à leur tour du rapport Clavreul, remis au ministre de l’Intérieur, et qui présente une vision idéologique de la laïcité. Historiquement, ils connaissent bien le danger d’un Etat qui se mêle de religion et de liberté de conscience….

Voir aussi : http://www.lejdd.fr/politique/laicite-le-rapport-clavreul-vivement-critique-3583010

7) Le SEL lance une nouvelle campagne intitulée « Faire le bien et bien le faire »Voici une série de dessins de Jouak (interview ici), lesquels nous interpellent avec humour sur cet enjeu !

Voir aussi : L’association Oxfam est éclaboussée par un scandale sexuel. Pour le journaliste H. Lindell, l’un des invités du « Débat de la semaine » sur RDN, le 16/02/18, « ce scandale est extrêmement intéressant. Ce qui me surprend beaucoup c’est que ça tarde autant d’en parler et de se lamenter. Est-ce que c’est parce que les humanitaires incarnent le bien ? Quand les prêtres et pasteurs sont pris dans des scandales, ça déclenche tout de suite des rubriques dans tous les journaux. Ça montre que les humanitaires ne sont pas des saints mais des gens comme les autres ». Voir aussi Scandale Oxfam : peut-on vraiment contrôler la vie privée des employés dans les ONG ?

8) Eglise verte : « laissez-vous recycler » ou participez à la conversion écologique de votre église ! 

Le label Église verte s’adresse aux communautés chrétiennes qui veulent s’engager pour le soin de la création : paroisses, Églises locales et aussi œuvres, mouvements, monastères et établissements chrétiens. Dès aujourd’hui vous pouvez découvrir en quoi consiste ce label et remplir, avec votre communauté, l’Eco-diagnostic.

9) Films à suivre : La foi au cinéma en 2018

Ironiquement, je tombe récemment sur cette interpellation (« et si on arrêtait de croire que Dieu existe ? ») dans un journal culturel local, introduction à la description du spectacle « La décroyance ou comment je suis devenu athée sans me fâcher avec ma famille » de Jean-Philippe Smadja, ancien doctorant en histoire des religions (aujourd’hui auteur, metteur en scène…). Or, l’année de cinéma 2018 semble plutôt démarrer avec un regain d’intérêt pour ce qui touche à la foi chrétienne. En témoignent les films suivants, déjà sortis ou prochainement annoncés : « Jésus, l’enquête », de Jon Gunn ; « L’apparition » de l’agnostique Xavier Giannoli, avec Vincent Lindon (sur un sujet similaire au film précédent mais avec un angle différent) ; et (sortie prévue le 21 mars) « La Prière », réalisé par Cédric Kahn, lui aussi agnostique et qui raconte l’histoire de Thomas, jeune toxico accro à l’héroïne, qui atterrit dans une communauté chrétienne pour rompre avec la dépendance.

10) Pourquoi on se déguise à Pourim

En attendant Pessah, revenons sur la fête de Pourim, laquelle commémore les revirements du sort qui sauvèrent les juifs de l’extermination au Ve siècle avant notre ère. Ces événements relatés dans le Livre d’Esther ont été célébrés cette année les 28 février et 1ermars. L’occasion de dons, de repas festifs et de déguisements.

11) Deux blogues chrétiens à découvrir : 

Phileosophia, le blogue d’Etienne Omnès, lequel vise à nous faire découvrir la sagesse véritable, vient de fêter sa première année d’existence : une occasion de l’explorer !

Plumes chrétiennes, « l’incubateur audacieux des auteurs chrétiens » : un blog collectif d’écrivains et de poètes chrétiens qui souhaitent faire connaître leurs productions et trouvailles littéraires (« romans à suivre », poèmes, nouvelles, BDs…), ainsi que leurs réflexions autour de la littérature. Si vous aimez écrire, ils sont preneurs !

 

 

Notes :

(1) Journal indépendant financé par les Eglises réformées suisses des cantons de Vaud, Neuchâtel, Genève, Berne et Jura, ce mensuel se veut « soucieux des particularités régionales romandes ». Il a également pour ambition de présenter « un regard protestant ouvert aux enjeux contemporains, et, se revendiquant « fidèle à l’Evangile, il s’adresse à la part spirituelle de tout être humain ».

 

« The big question » du mois : « Si Dieu est bon et omnipotent, pourquoi y a-t-il du mal et de la souffrance dans le monde ? »

Calvin et Hobbes, par Bill Watterson : discussion sur la problématique du mal

C’est effectivement THE (Big) question posée par l’internaute Henri sur le site « 1001 questions »… La fameuse question sans réponse. Pourtant les théologiens ont cherché depuis longtemps à l’apporter, cette réponse qu’on appelle la « théodicée »(1)…..sans pouvoir la trouver !

Et « heureusement », répond le répondant du site « 1001 questions » – ce qui peut paraître étonnant ou paradoxal (2) – « qu’on ne peut pas la trouver », cette réponse, « car alors on aurait expliqué la présence du mal. Et en l’expliquant, on aurait déjà justifié, en quelque sorte, la réalité scandaleuse et injustifiable du mal (On parle ici du mal subi. Le mal commis, on peut en rendre l’homme responsable).

Le livre de Job aborde ce problème. Pourquoi Job souffre-t-il, pourquoi -pire- Dieu permet-il qu’il souffre ? Les amis de Job essaient de lui expliquer que c’est sa faute (toujours la tentation de la « théodicée », défendre Dieu !). Et Job résiste à leurs arguments : il voit bien que des justes souffrent et que des méchants vivent paisiblement. Donc, expliquer le mal comme une rétribution méritée ne tient pas la route. A la fin du livre, Dieu répond enfin à Job… mais sans lui donner d’explication, et même en lui demandant, après lui avoir rappelé qu’il est après tout le Créateur et lui simple créature, comment il ose ainsi l’interroger (Job 38,1ss; 40,1-2). Et Job se soumet. Mais il le fait parce qu’il ne souhaitait qu’une chose : que Dieu lui parle, qu’il réponde à son appel de révolte qui est toujours un cri de foi ».

Lire la suite ici.

Voir aussi ce diptyque (Part.1 et part.2) consacré à « La Cabane » (roman et son adaptation cinématographique), essai de «  théodicée narrative – une tentative de répondre à la question du mal et du caractère de Dieu par le moyen d’une histoire », selon les termes d’Albert Mohler.

 

 Notes :

(1) Terme créé par Leibniz (cf. Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal, 1710), qui désigne la justification de la bonté de Dieu en dépit du mal qui existe dans le monde.

(2) Ce qui est « para-doxal », au sens premier, est à contre-courant de la doxa [ensemble des opinions reçues sans discussion, comme évidentes, dans une civilisation donnée] dominante.

 

 

 

« Espérer du désespoir » avec Kierkegaard

Traité du désespoir, de S. Kierkegaard

Le « Traité du désespoir », de S. Kierkegaard : un classique à redécouvrir, en guise « d’antidote »….

Un titre paradoxal « à la Kierkegaard », pour une critique d’un ouvrage fondamental de ce philosophe danois, lu cet été 2015 : le « Traité du désespoir ». Gallimard, 1988(Folio essais). Où l’on parle, entre autre, de « scandale » et de « péché contre le Saint-Esprit ».

Ma première rencontre avec Sören Kierkegaard(1813-1855) date des années 1980, via une citation du philosophe danois découverte dans « Le petit livre blanc des jeunes », reçu à la fin d’un camp de jeunes* : « de tout ce qui est ridicule dans ce monde ridicule, rien n’est plus ridicule que de s’agiter ». Une citation dont j’ai longtemps cru qu’elle pouvait être apocryphe, et dont j’ai fini par découvrir (« par hasard ») la source le 26 août 2015**. Mais ma véritable découverte de cet étonnant penseur chrétien du paradoxe, à la vie brève mais intense, date d’il y a deux ans environ, à partir de ses écrits « édifiants » ou « religieux » : « Pensées qui attaquent dans le dos »(Ed. Première partie), « Les soucis des païens »(Cerf, foi vivante), ou encore « Crainte et tremblement »(Rivages), auxquels j’ai déjà fait allusion sur ce blogue.

Si vous n’avez jamais rien lu de Kierkegaard, vous pouvez tenter d’approcher, outre « les pensées qui attaquent dans le dos » précitées, le fameux « Traité du désespoir ». Publié en 1849, il est à la fois le dernier des livres fondamentaux et la synthèse de toute l’œuvre de celui que l’on qualifie « le père de l’existentialisme »***. Contrairement à ce que j’aurai pu craindre au départ, il est plutôt abordable, stimulant et particulièrement pertinent pour notre temps. Pour l’anecdote, Dietrich Bonhoeffer l’avait conseillé en guise « d’antidote », parmi d’autres, depuis sa prison, à sa fiancée qui lui demandait un conseil de lecture****.

Appelé également « la maladie à la mort », il n’est pas un « guide pratique » sur « comment bien désespérer », mais « un exposé de psychologie chrétienne à fins d’édification et de réveil » sur le désespoir. Qu’est-ce que le désespoir ? Il est universel ! Il est « la maladie mortelle »(cf Jean 11v4), « une maladie de l’esprit, du moi », qui peut prendre trois figures : « le désespéré inconscient d’avoir un moi, le désespéré qui ne veut pas être lui-même, et celui qui veut l’être »(op. cit., p 61). Le désespoir est à la fois un avantage et un défaut. C’est le fait d’être « passible du désespoir » qui fait la supériorité de l’homme sur l’animal. Et c’est parce qu’il est « conscient » du désespoir que le chrétien est supérieur à « l’homme naturel » : « sa béatitude » consiste dans le fait d’en être « guéri »(op. cit., p64).

Kierkegaard nous donne les personnifications du désespoir, par ordre de gravité croissante : le désespoir de l’ambitieux qui ne réussit pas à être César, le désespoir de l’amant(e) de ne pas être aimé ou de ne pas se sentir capable d’aimer…le désespoir à l’idée qu’il n’y aurait « plus rien après la mort », le désespoir de ses fautes ou de la culpabilité sans remède…. Il explique que le désespoir est aussi le péché. On pêche, selon Kierkegaard, quand, devant Dieu, ou avec l’idée de Dieu, on ne veut pas être soi-même, ou qu’on veut l’être (op.cit., p159, 167, 222). Celui « qui ne veut pas être lui-même » est certainement le plus en danger, puisqu’il nourrit une image négative de lui-même. Il ne prétend pas en effet devenir celui qu’il aurait vocation d’être, mais souhaite en finir avec lui-même. En revanche, celui « qui veut être lui-même » désespère de lui-même au nom d’un moi idéal inatteignable revendiqué(cf l’exemple déjà donné d' »être César »). Dans tous les cas, ajouterai-je, on pêche, parce qu’on « manque le but » de Dieu pour nous.

L’homme pécheur souffre de déséquilibre (op. cit., p98 et ss), du fait d’ :

-une vie marquée par le seul « possible », avec une absence de « nécessité »(de garde-fou). D’où une vie marquée par la démesure et la croyance dans les mythes modernes du « tout est possible »[Par la technologie, par exemple]

-Une vie marquée par la seule nécessité, conduisant au déterminisme et au fatalisme, avec une absence de « possible » et donc, de foi.

Puisque l’on parle ici de « possible », on notera encore cette distinction de Kierkegaard comme quoi « l’espoir » n’est pas « l’espérance ». L’homme sans Dieu n’a que l’espoir(le probable), alors que l’homme qui connaît Dieu et croit(en)Dieu peut vivre l’espérance : « le possible de la foi », qui croit qu’à Dieu, tout est possible(op.cit., pp98-108, cf Marc 9v23, 11v22).

De même que le contraire du péché n’est pas la vertu(« une vue plutôt païenne »), mais la foi(op. cit., pp167-169), le contraire de désespérer, c’est donc croire, avoir la foi. (op.cit., p119)

Le plus grand "scandale" qui soit, qui exige de notre part de prendre clairement position, n'est pas "le papyrus de César". [Extrait du nouvel album d'Astérix de J-Y Ferri et D. Conrad, sorti le 22 ocotobre 2015]

Le plus grand « scandale » qui soit, qui exige de notre part de prendre clairement position, n’est pas « le papyrus de César ».
[Extrait du nouvel album d’Astérix de J-Y Ferri et D. Conrad, sorti le 22 ocotobre 2015]

La forme la plus aboutie du désespoir est le scandale, lié au fait que 1)le Christianisme ne s’adresse pas à la foule et mais à l’individu, lui offrant cette alternative et injonction : « scandalise-toi ou crois ! » ; et 2)que Dieu se fasse homme(et non que ce soit l’homme qui se fasse dieu).

D’où cette curieuse apologie du Christianisme, laquelle consiste non pas à « le défendre »(ce qui est le propre de l’incrédule), mais à le proclamer et à l’affirmer de façon victorieuse comme une bonne nouvelle exigeant une réponse immédiate !(op. cit., p177)

Le point culminant du livre est la description du péché et scandale suprême qu’est le « péché contre le Saint-Esprit »(op. cit., p 250) : un péché « offensif contre Dieu » qui fait du Christ une fable et un mensonge, en faisant de lui quelqu’un de « pas humain »(irréel) ou de « trop humain » (et « pas Dieu »).

A ce stade, vous avez sans doute connu des personnes tourmentées à l’idée d’avoir commis un tel péché. Ou alors, vous estimez être une telle personne. Pour elles ou pour vous, voici une question essentielle à (vous)poser : « que t’en semble du Christ ? Qui dis-tu que je suis (moi, le Christ) ? » cf Matt.16v13-16, 21-27.

Face au Christ, il reste donc le scandale ou la foi, et l’adoration du croyant, de celui qui ne se scandalise pas(cf Jean 6v66-69)

« Heureux celui pour qui (le Christ) ne sera pas une occasion de chute ! »(Matt.11v6, Luc 7v23)

 

 

Notes :

*Op. cit., p 7. Editions « Foi et victoire (épuisé). Date présumée : 1970-1980. Un manifeste, un livre de combat, une profession de foi de trois jeunes chrétiens danois(Johannes Facius, Johnny Noer, Ove Stage)face à la marée de la drogue, du dérèglement sexuel, des philosophies orientales, de l’occultisme….

**Elle se trouve dans « Ou bien, ou bien » de Kierkegaard, à la page 22 de l’édition Gallimard (Collection Tel). La citation exacte est : « de tous les ridicules de ce monde, le plus grand, me semble-t-il, est de s’affairer ».

*** « Existentialiste », sa philosophie l’est bien, puisqu’il s’agit d’une philosophie de l’existence, centrée, non sur la raison mais sur l’absolu(et la question d’une relation profonde avec Dieu). Un absolu auquel l’individu se confronte concrètement, et non abstraitement ou de façon « idéale ». Une philosophie(plutôt à l’opposé de celle de Hegel) qui ne l’a pas amené à cesser de travailler. Au contraire, Kierkegaard a été l’une des personnalités les plus productives de son temps.

****Cité par Frédéric Rognon, dans son article « Un héritage paradoxal » pour le journal « Réforme » du 03/11/11(numéro 3438).