« Priez le Père pour espérer donner et recevoir une éducation véritable »

Le sujet de la rentrée : Encourageons-nous à imiter la façon dont ceux, dont il est question dans la parabole, « demandent, cherchent et frappent »

Lecture : Matt.7v7-11

« Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, à qui frappe on ouvrira. Ou encore, qui d’entre vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? Ou s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent ? Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui le lui demandent ».

Ce passage bien connu s’inscrit dans le contexte du « Sermon sur la montagne » (ch.5-7 de Matt.), un discours prononcé par le plus grand enseignant de tous les temps : Notre Seigneur Jésus-Christ. Il n’est pas « un » maître ou un enseignant, mais « le » maître et « le » Seigneur.

Il ne s’agit pas d’un « code moral » de « bonne conduite » pour devenir « un bon chrétien », mais de la charte de vie des enfants du Père Céleste. Il y est question de la justice du « royaume » ou plutôt, « du règne » de Dieu.

Nous pouvons y lire ce que devrait être la vie de famille des enfants du Père céleste, dont la vie est clairement placée sous le règne de Dieu. Et le règne de Dieu n’a pas de limite : il commence d’abord dans le domaine de ta vie où il ne règne pas. Quel est ce domaine de ta vie où Jésus ne règne pas ?

Ainsi, par exemple, l’éducation et l’instruction(1) : Christ règne-t-il dans ce domaine de vie, que tu estimes tellement vital pour tes enfants ? As-tu placé l’éducation et l’instruction de tes enfants sous le règne de Christ ? Si ce n’est pas lui, qui règne ?

C’est une question, non de « morale », relative à ce qui serait « bien ou mal », « bien vu » ou « mal vu », mais c’est une question de vie ou de mort. Pas moins. Et quoi de plus vital que de donner et recevoir une éducation véritable, là où Christ règne ?

Objectif : (S’)encourager à imiter la façon dont ceux, dont il est question dans la parabole, « « demandent, cherchent et frappent », mais aussi à imiter la façon dont le Père céleste répond. D’habitude, à l’école, celui qui copie sur le voisin ou qui imite le prof est punit, mais dans ce cadre, à l’école de Jésus, comme la Bible nous l’enseigne (ex : en Éphésiens), nous sommes invités à « copier », imiter Dieu, Notre Père (pas à le « singer »). Encourageons-nous donc à « demander, chercher et frapper » pour recevoir mais aussi donner une éducation véritable, centrée sur Christ.

Dans notre passage de Matt.7v7-11, l’accent est mis sur la disponibilité du Père qui invite ses enfants à s’approcher de lui, pour qu’ils lui expriment en toute authenticité et simplicité leurs besoins. C’est ainsi que l’éducation véritable est un sujet de prière – de nos prières – et une préoccupation constante, de la même façon que nous veillons avec soin à l’habillement et à la nourriture de nos enfants.

Ensuite, voici un deuxième élément particulièrement frappant : il est d’emblée considéré ici que ceux qui demandent, cherchent et frappent, le font, non seulement pour recevoir une réponse, mais aussi parce qu’ils savent que c’est juste et légitime. Et parce que c’est juste et légitime, ils osent faire preuve de hardiesse, sans crainte d’être jugés.

Nous-mêmes, en tant qu’enfants du Père, du Royaume, nous sommes invités à « demander », « chercher » et à « frapper », car il y a là autant de promesses : « en effet », dit Jésus, « quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, à qui frappe on ouvrira » (v8).

Mais « demander » et « chercher » quoi ? « Frapper » pour quoi ? La fin du passage nous donne la clé : pour obtenir « de bonnes choses » (v11) et pour obtenir ce qui est juste, selon la volonté du Père. Il est bon de demander une bonne éducation et une bonne instruction pour nos enfants ; et il est aussi bon pour des enfants de demander une bonne éducation et une bonne instruction, car cela est juste.

« Demander » :

Tout parent cherche le meilleur pour ses enfants : si ses enfants demandent du pain, le parent ne lui donnera pas une pierre ; s’ils demandent du poisson, ils ne recevront pas un serpent, et, dit Luc, s’ils demandent un œuf, ils ne recevront pas un scorpion (Luc 11v12). Mais voilà, dit Jésus, nous sommes « méchants », « mauvais » et nous pouvons « nous planter ».

Nous demandons mal.

Jacques 4v2-3 dit : « Vous convoitez et ne possédez pas (….) Vous ne possédez pas parce que vous n’êtes pas demandeurs ; vous demandez et ne recevez pas parce que vos demandes ne visent à rien de mieux que de dépenser pour vos plaisirs ».  La pub prétend connaître mieux que vous ce que vous et vos enfants ont besoin…. Qui, d’ailleurs, oriente vos façons de vous nourrir, vous habiller, divertir ?

Nous n’osons pas « demander, chercher, frapper », doutant de la légitimité de notre démarche.

Nous avons aussi parfois un mauvais réflexe : juger ceux qui revendiquent, parce qu’ils nous paraissent bruyants. Comment ainsi considérer, par exemple, la démarche de ces étudiants québécois, qui avaient manifesté en 2012 contre la hausse des droits d’inscription à l’université ? (Là c’était « le printemps érable » au lieu du « printemps arabe »)

Mais apprenons du Père, qui Lui-même nous écoute avec bienveillance, pour accueillir avec la même bienveillance la démarche des autres. Apprenons du Père pour encourager nos enfants à demander ce qui est bon. Lui nous encourage en nous disant : « vas-y, mon enfant, c’est juste et bon ! »

Comme Lui, reconnaissons dans les cris des enfants,  les cris de ceux qui « défaillent sur les places de la Cité. A leurs mères ils disent : Où sont le blé et le vin ? [une éducation et une instruction nourrissantes, sources de vie et de joie]quand ils défaillent comme des blessés sur les places de la Ville, quand leur vie s’échappe au giron de leurs mères » (Lam.2v11-12).

Nous pouvons « nous planter », mais nous pouvons nous rattraper par la grâce de Dieu.

Comment avoir l’assurance « de ne pas nous planter » ?

En demandant la sagesse : Jacq.1v5-8 nous assure que « si la sagesse nous fait défaut », nous pouvons « la demander au Dieu qui donne à tous avec simplicité et sans faire de reproche ; elle (nous) sera donnée ». Mais il s’agit de « demander avec foi, sans éprouver le moindre doute ».

« Chercher » :

Comme pour « demander », il y a aussi une promesse : « Qui cherche, trouve ».

Nous trouvons, parce que nous avons longuement cherché.

Ce que mon épouse aime, c’est que je lui rapporte quelque chose que j’ai trouvé pour elle et je l’ai trouvé parce que je l’ai longuement cherché.

Le marchand de la parabole a longuement cherché des perles fines. Et en ayant trouvé une de grand prix [elle n’a pas de prix], il vend tout ce qu’il a pour l’acheter. Et qu’est-ce qui a plus de valeur qu’une perle ? La sagesse (Job 28v18) !

Jésus trouve Philippe après l’avoir longuement cherché (Jean 1v43), pour lui dire : « suis-moi ».

Nous-mêmes, nous sommes des « trouvés de Dieu ». Mon frère, ma sœur, réjouis-toi que Dieu te cherche, car tu peux espérer qu’il te trouve. Mais toi, te laisseras-tu trouver ?

Parent, tu espères que tes enfants se laissent trouver par le Seigneur, mais espères-tu trouver, comme le marchand de la parabole, une école dispensant une éducation et une instruction de grand prix, là où l’on dispense la sagesse de Christ ?

Enfin, « frapper »

Frapper à des portes fermées.

L’on peut frapper pour ne pas être ouvert, comme le roi Joas, qui avait frappé trois fois avant de s’arrêter. S’il a pu ensuite remporter quelques batailles, il n’a pu remporter la victoire finale (2 Rois 13v14-19).

L’on peut frapper pour être ouvert : avec détermination et foi, « 5 ou 6 fois », parce qu’il y a urgence, parce que c’est une question de vie ou de mort, pour remporter la victoire de l’éducation véritable, pour nos enfants. Pour que s’ouvrent les portes d’écoles où une éducation véritable est dispensée, parce que Christ est au centre de l’école.

Les portes peuvent s’ouvrir : il s’agit ensuite d’avoir foi pour entrer et y faire entrer nos enfants.

 

Note : 

(1) Éduquer : faire se développer (un être vivant). Prendre soin. Instruire : transmettre à la génération future un ensemble de connaissances (savoir et savoir-faire) et de valeurs considérées comme faisant partie d’une culture commune.

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« Demain = jamais »

"Demain" ne nous appartient pas : "aujourd'hui" est le temps favorable. "Le temps de"(2 Cor.6v2).

« Demain » ne nous appartient pas : « aujourd’hui » est le temps favorable. « Le temps de »(2 Cor.6v2).

« La route de demain mène au pays de jamais », dit un proverbe espagnol.

Car « demain », mot-piège, peut être perdu…à jamais(cf Actes 24v25), tandis qu' »aujourd’hui » est le temps qui peut être racheté.

Trois passages de la Bible, Ancien et Nouveau Testament, vous sont proposés aujourd’hui, en guise de méditation sur le temps :

Questions(1) : 

Comment peut-on « mal employer son temps » ?

Pensons-nous que « demain sera meilleur qu’aujourd’hui » ?

Espérons-nous seulement en des changements extérieurs, plus favorables et susceptibles de transformer notre temps ? Ex : quand je serai « plus grand », « plus sage », « plus mûr », « plus instruit »….Quand le WE, ou les vacances, ou la retraite, seront là….

Quels sont les moments « vides » et les moments « pleins » que nous avons vécus ? Distinguez le temps « quantité »(en nombre de minutes/d’heures passées pour quelque chose/avec quelqu’un) et le temps « qualité », où nous ne sommes plus conscients du temps qui s’écoule, car pleinement disponibles pour cet instant…?

Selon le psaume 90, pour quelle raison le temps m’échappe-t-il ? A quelle attitude nous invite le texte, face à cette fuite du temps ? La solution est-elle dans nos efforts ou nos bonnes résolutions ? Quelle est la piste proposée par le psaume ?

« Trois temps » nous sont présentés en Ecclesiaste 3v1-11 : cherchez le sens du « premier temps » (traduit en français par « moment »), le sens du « second temps »(traduit en français par « un temps »), dans l’original hébreu (voir l’outil « strong », pour cela), et le sens du « troisième temps »(v11 : en hébreu, « le olam »). Comment ces « trois temps » résument-ils le problème et sa solution ?

Pour quoi est-ce le temps maintenant, selon Ecclésiaste 3, Ephésiens 5v14-18 et 2 Cor.6v2 ? Comment « sauver », « racheter » mon temps ?

Bonne lecture et bonne méditation !

 

Notes : 

(1) D’après « Le temps pour vivre : du temps éclaté au temps réconcilié ». PBU, 1991(collection Espace), pp 73-89

Comment je suis devenu stupide

Quand devenir "un peu stupide" serait "intelligent", puisqu'"essayer d'être intelligent est stupide" ! (Première de couverture du roman de Martin Page)

Quand devenir « un peu stupide » serait « intelligent », puisqu' »essayer d’être intelligent est stupide » !
(Première de couverture du roman de Martin Page)

Enfin, pas moi….il s’agit du titre d’un roman de Martin Page(1), au éditions J’ai Lu (2002), découvert via le stand de l’ACSI, lors du dernier séminaire Mathurin Cordier, qui a eu lieu du 26 au 28 février 2016, en Alsace(2).

Une proposition particulièrement audacieuse, mais ô combien pertinente !

De quoi s’agit-il ?

 

« J’ai eu à cœur de connaître la sagesse et de connaître la folie et la sottise… » (Eccl.1v17)

L’intelligence fait-elle le bonheur ? Pour Antoine, 25 ans, diplômé d’araméen, de biologie et de cinéma, c’est non. Car selon lui, ce sont précisément son intelligence et sa lucidité qui lui gâchent l’existence. Aussi décide-t-il de renoncer à penser. Il envisage d’abord de devenir alcoolique, c’est-à-dire, « quelqu’un qui a une maladie socialement reconnue ». Car une fois « ivre », il n’aurait plus besoin de penser, il ne le pourrait plus ». Mais, dès le premier verre, il sombre dans un coma éthylique. Il s’intéresse ensuite au suicide, mais la mort ne l’attire décidément pas. Considérant qu’il a été « stupide d’essayer d’être si intelligent », il décide de devenir « un peu stupide » – ce qui serait, selon lui, « intelligent », et de nature à l’aider à mieux s’intégrer dans la société : il se fait prescrire de l’ « heurozac », remplace les parties d’échecs par le jeu du Monopoly, renonce à être un consommateur responsable, se rend au Mc Donald’s, s’achète des vêtements de marque, vide son appartement de tout ce qui peut stimuler son esprit et se procure une télévision. Puis, il devient trader….Jusqu’où ira l’expérience ?

 Ce petit roman malin et curieux (avec peut-être une pointe d’autobiographie) nous offre une critique lucide des travers notre société actuelle, à la manière de l’Ecclésiaste (mais sans la clé finale du chapitre 12), tout en « banalisant » ou « normalisant » certaines évolutions sociétales. Le livre est bien écrit, souvent drôle et facile à lire, mais pas simpliste pour autant. Il invite au recul et à la réflexion sur l’intelligence, les normes et standards de réussite et de bonheur, ou encore sur la place de celui qui est « hors-norme ». Il ne devrait pas non plus manquer d’ interpeller tout enseignant et pédagogue sur sa propre philosophie de l’éducation : quelle place donner à toutes les formes d’intelligence ? L’école doit-t- elle « préparer à la vie en société » ? Et si oui, à quelle société ? Comment découvrir qui l’on est vraiment et cultiver son individualité, en étant réellement heureux, libre et ouvert à l’autre, à mille lieux des impasses de l’égoïste aux comportements grégaires et suivant ses propres désirs? Face à l’utilitarisme pour qui toute vérité est « utile », et face au pragmatisme de la réussite personnelle qui choisit de sacrifier au passage la morale publique, le rôle de l’école ne serait-il pas, justement, d’apprendre à penser véritablement ?

A lire, en guise de prolongement : les livres de la Genèse, Job, des Proverbes, l’Ecclesiaste, et les Evangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean… Autant d’invitations à revenir de façon permanente à la source, pour se retrouver soi-même : soit par un retour et une réconciliation avec son créateur, « le Dieu véritable et la vie éternelle », « le Cep », le Dieu trinitaire, le Père Céleste et « la source des eaux vives ». Un préalable nécessaire à une réconciliation avec soi-même, les autres et toute création. L’individu saura qui il est s’il sait à qui il appartient véritablement, et s’il sait tisser du lien et (re)découvrir le sens de l’altérité.

 

Notes :

(1) Né en 1975, Martin Page passe sa jeunesse en banlieue sud de Paris. Étudiant dilettante, il ne fait que des premières années : il étudie le droit, la sociologie, la linguistique,  la psychologie, la philosophie, l’histoire de l’art et l’anthropologie. « Comment je suis devenu stupide » est son premier roman, paru en 2001.

(2) Le séminaire « Mathurin Cordier », organisé par l’AESPEF(Association des Etablissements Scolaires Protestants Evangéliques Francophones), rassemble les différents acteurs des écoles protestantes évangéliques en francophonie, mais aussi les éducateurs les parents, les enseignants chrétiens dans le public.

L’ACSI est l’Association Internationales des Ecoles Chrétiennes. Elle est la plus grande organisation protestante-évangélique d’écoles chrétiennes dans le monde. Elle propose une assistance sans ingérence et offre des services sans obligation de la part des écoles membres. Son but est de fortifier les écoles chrétiennes et d’équiper les éducateurs chrétiens.

 

 

 

« La sagesse de Salomon » ou l’art de manier « l’épée de l’Esprit »

Le Jugement de Salomon, par Nicolas Poussin (1649). Musée du Louvre. Richelieu, 2ème étage, salle 14.

Le Jugement de Salomon, par Nicolas Poussin (1649). Musée du Louvre. Richelieu, 2ème étage, salle 14.

Lecture de 1 Rois 3v2-14, 16-28
Le célèbre « jugement de Salomon » vient juste après sa non moins fameuse prière.
A cette époque, « le peuple ne sacrifiait que sur les hauts lieux, car jusqu’à cette époque il n’avait point été bâti de maison au nom de l’Éternel. Salomon aimait l’Éternel, et suivait les coutumes de David, son père. Seulement c’était sur les hauts lieux qu’il offrait des sacrifices et des parfums. Le roi se rendit à Gabaon pour y sacrifier, car c’était le principal des hauts lieux. Salomon offrit mille holocaustes sur l’autel »(vv2-4).
C’est à Gabaon que L’Éternel « apparut en songe à Salomon pendant la nuit » et lui dit : « Demande ce que tu veux que je te donne »(v5). Les possibilités semblaient illimitées. « Demande ce que tu veux que je te donne ». Qu’auriez-vous demandé, vous ?
Et Salomon demanda que lui soit accordé « un cœur intelligent pour juger (le) peuple (de Dieu), pour discerner le bien du mal ! Car qui pourrait juger (son) peuple, ce peuple si nombreux ? »(v9). Une demande « qui plut au Seigneur »(v10), lequel Lui donna « un cœur sage et intelligent », et en plus tout ce que Salomon n’avait pas demandé : « richesse et gloire ».

« Salomon s’éveilla. Et voilà le songe ». Il est intéressant de constater que, suite à cette visite de Dieu et suite à sa prière, « Salomon revint à Jérusalem, et se présenta », non plus devant les hauts lieux, mais « devant l’arche de l’alliance de l’Éternel »[lieu de la présence de Dieu], où « il offrit des holocaustes et des sacrifices d’actions de grâces, et il fit un festin à tous ses serviteurs ». C’est « alors » que « deux femmes prostituées vinrent chez le roi, et se présentèrent devant lui….. »(v15-16)

Le cas est épineux : il s’agit de discerner qui est la mère de l’enfant vivant et qui est la mère de l’enfant mort. Salomon demande alors une épée pour trancher le litige (vv24-25), mais celle-ci ne servira pas. Elle ne sera pas utilisée « contre la chair et le sang »(Eph.6v12). L’enfant vivant ne sera pas coupé en deux. Mais comment Salomon a-t-il su qui était la vraie mère-celle de l’enfant vivant ? C’est là le paradoxe : Quand les intentions du cœur et l’esprit de la vraie mère[celle qui accepte de lâcher son enfant vivant] ont été dévoilées…par une autre épée !
Celle-ci est « l’épée de l’Esprit », « la Parole de Dieu »(Eph.6v17b), beaucoup plus efficace que la première ! Car « vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à diviser âme et esprit, articulations et moelles. Elle passe au crible les mouvements et les pensées du cœur. Il n’est pas de créature qui échappe à sa vue ; tout est nu à ses yeux, tout est subjugué par son regard. Et c’est à elle que nous devons rendre compte ». (cf Hébr.4v12-13. TOB)
Dévoiler « les intentions du cœur », c’est là l’effet et le rôle de « l’épée de l’Esprit », notre seule arme offensive(Eph.6v17b). Et ce ne sont pas ceux qui sont obsédés et aveuglés par la richesse, la puissance ou leur propre gloire, qui peuvent l’utiliser.
Mais ce sont les hommes sages, spirituels, matures, propres à discerner le bien du mal (Hébr.5v14), qui savent l’utiliser.

Apprenons donc à bien l’utiliser.

« Rien de nouveau sous le soleil »

A bad idea movie spawns a TV show, toys, games and a movie sequel (Par Andy Singer)

A bad idea movie spawns a TV show, toys, games and a movie sequel (Par Andy Singer)

Un constat récurrent de « L’Ecclésiaste », un étrange livre, au ton qui l’est tout autant, et dont on croirait l’auteur cynique, pessimiste ou athée…
Sauf que son enseignement, très actuel, nous fait passer du « rien »(ou du néant, des futilités d’une vie sans Dieu) au « tout », ou ce qui donne réellement sens à la vie : voir Eccl.11v9-10 ; Eccl. 12v1-8, 13-14[la clé du livre, à ne pas manquer, pour bien comprendre l’ensemble]
Un livre à (re)découvrir, notamment ce week-end, mais à ne pas lire seul et de façon superficielle. On sera donc bien avisé de le compléter avec les livres de Job et des Proverbes : de nature à nous faire connaître la sagesse de Dieu, et un antidote à la bêtise !

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Le présent billet se propose de répondre indirectement, et quelque peu en avance, à la fameuse question : « que lire cet été ? » Et ce, d’autant que cela fait bien longtemps que je n’ai pas parlé de livres.

Dans le prolongement des deux billets précédents(chacun verra le lien évident)et alors que certains souhaiteraient voir les chrétiens relégués dans une posture moraliste(pour ne pas dire « moralisante »), voici(en attendant de lire peut-être l’encyclique du Pape sur le sujet) un livre stimulant et souvent drôle qui parle fort opportunément de « lien » ou de ce qui fait lien. Il s’agit de « Zeugma : Mémoire biblique et déluges contemporains » de Marc-Alain Ouaknin(Seuil, 2013. Points Essais). Une réflexion pertinente et perspicace sur « l’éthique du futur » -« le principe de responsabilité »- dans le Judaïsme. Nous avons déjà eu l’occasion d’en parler ici sur Pep’s café !

 

L’auteur : Rabbin et Docteur en Philosophie, Marc-Alain Ouaknin est professeur associé à l’Université Bar-Ilan de Ramat-Gan, en Israël. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur le Judaïsme et la pensée philosophique juive.

 

Le livre :

Il s’agit, comme l’explique l’auteur(op. cit., p 20), « non pas d’un essai, mais plutôt d’un journal philosophique, où se croisent à la fois des notes sur l’éthique et l’arche de Noé, l’ours polaire et l’exégèse biblique, l’archéologie et les cathédrales englouties, l’humour et la théologie »(et même « la théoulogie »), et, surtout, l’énigme d’un mot grec : « zeugma », qui signifie « le pont », « le lien », « le joug » et « l’attelage ».

Le zeugma est une figure littéraire où s’exprime un lien insolite, incongru, riche de sens, entre des mots, des locutions, des phrases(Ex : le « Vêtu de probité candide et de lin blanc » de Victor Hugo, dans son « Booz endormi »)….un lien de nature à nous faire rêver, rire ou sourire et voyager… qui « raconte l’essence du lien, du rapport à l’autre et au monde »(op. cit., p 21).Mais Zeugma, « c’est aussi le nom d’une ville », un site découvert en 2007 par une mission archéologique dans la moyenne vallée de l’Euphrate, en Turquie, et menacé par la construction d’un barrage. Un site où trônait une mosaïque, la « Joconde de Zeugma » (cf illustration plus haut, qui est aussi la couverture de l’ouvrage).

Coïncidence ? Sans doute pas, ou alors avec « un grand D », car pour Marc-Alain Ouaknin, « Zeugma, c’est la confrontation de la technique et de l’éthique ».

 

« Zeugma » est donc ce fil conducteur qui nous permet, avec Marc-Alain Ouaknin, de revisiter le déluge biblique(Noé et son arche) de manière pluridisciplinaire pour mieux parler des « déluges contemporains »*. En référence au philosophe Hans Jonas et à son « principe de responsabilité », l’auteur nous invite à réfléchir sur « une éthique du futur ». Son principe ? Le fameux « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » de Lévitique 19v18 doit se prolonger en « Tu aimeras ton lointain comme toi-même »(cf Luc 10v25-37). Celui que l’on ne connaît pas encore, car « caché », « pas encore né »…celui que « nos yeux ne seront plus là pour voir… »(Op. cit., pp 355-357)Car, selon la formule talmudique : « Ezéou Hakham ? Haroé èt hanolad ! » : « Qui est le sage ?** Celui qui voit le futur ! »(Op. cit., p 358) Ou celui qui dit, non pas « dans quel monde vivons-nous ? » mais « dans quel monde vivront-ils ? »

Bref, l’un de mes meilleurs livres depuis janvier 2015, qui, plaisant à lire et souvent drôle[quel livre profond a eu récemment cet effet sur vous ?], nous offre une réflexion biblique profonde et salutaire sur le passé, le présent et l’avenir, face aux « court-termismes ». Il nous invite également à redécouvir « la joie de penser », et plus exactement la joie de « penser en zeugma » : soit de construire des ponts entre des champs de savoirs apparemment indépendants les uns des autres pour mieux appréhender notre monde complexe. A l’heure de la pensée binaire et à l’heure « où l’on ne cherche plus que ce qu’on ce qu’on connaît déjà, à coups de fils rss, d’alertes google, ou de liens repérés par les amis Facebook, cultivant un entre-soi intellectuel assez dangereux »***, l’enjeu n’est pas mince. Et c’est tout le mérite de cet excellent livre. 

 

 

Notes :

* Les dérèglements économiques, sociaux, politiques, écologiques… qui ont cours dans notre monde préoccupent beaucoup Marc-Alain Ouaknin, qui s’en est expliqué sur http://cjnews.com/node/86803 :

« Le plus grand dérèglement auquel l’humanité est confrontée aujourd’hui est indéniablement le déluge d’information, celui des images et des paroles, qui ne permettent plus vraiment de se retrouver “chez soi” et qui submergent l’homme de rumeurs et d’informations à l’infini, noyant l’accès au livre, à la lecture et à l’interprétation, rendant difficile l’imagination créatrice qui ouvre à ce que la Philosophie nommait jadis “transcendance”. Nous sommes noyés par une technologie qui n’est plus maîtrisée, et qui n’est plus maîtrisable, qui propage des pléthores de rumeurs, d’informations… La communication nous assaille de toutes parts. Le téléphone, le téléphone cellulaire, l’ordinateur, l’ordinateur portable… régissent désormais nos vies. Chaque fois qu’on téléphone à quelqu’un, on lui demande: “Tu es où?” Comme si on ne pouvait plus être quelque part sans avoir à donner des explications et un compte rendu du lieu où on se trouve. C’est ce que j’appelle une crise de l’intime.

À partir du moment où on est surexposé dans l’information de soi par rapport aux autres, il n’y a plus la possibilité de se retrouver “chez soi” et d’avoir une intimité, ce qu’on appelle en grec l’oikos, qui est le véritable sens de l’écologie. L’écologie c’est le discours, la raison, la pensée de la maison, c’est-à-dire la pensée de l’intime. Or, aujourd’hui, la question de l’intime est absolument dévastée par cette surexposition du sujet qui fait, en fin de compte, qu’il n’y a presque plus de sujet. Dans le passé, le sujet était un “Je” ou un “Je suis” qui avait la capacité de se retirer dans un “chez soi”.

Les nouveaux “analphabètes” du XXIe siècle sont des personnes qui savent lire parfaitement et qui sont souvent lettrées. Nous vivons désormais ce que l’humanité a vécu aussi en 1492, quand l’imprimerie fut inventée. Nous assistons à une mutation du monde technologique. Aujourd’hui, grâce à Internet et à d’autres outils technologiques de communication très sophistiqués, nous avons accès instantanément à des kyrielles d’informations. Notre grand défi, ce n’est pas d’obtenir des informations, c’est d’apprendre à les hiérarchiser, les contextualiser, les analyser… Donc, aujourd’hui, on a une obligation de retourner à l’apprentissage de la lecture. L’humanité fait face à une nouvelle forme d’analphabétisation. Dans le passé, les analphabètes ne savaient pas lire. Aujourd’hui, les analphabètes savent lire. Tout le monde sait lire mais on est redevenus analphabètes parce qu’on ne sait pas comment lire un texte, c’est-à-dire comment avoir une compréhension réelle de celui-ci. Dans « La Torah expliquée aux enfants », j’explique pourquoi la tradition juive est une expérience et une pédagogie de la lecture basées sur l’esprit critique, la hiérarchisation et la complexification de la pensée. La Torah offre à l’homme la possibilité de se réconcilier avec la vie et la joie de penser ».

 

** Et la sagesse, souligne le blogueur « Pneumatis », c’est de « commencer par le commencement, de se soumettre à la pédagogie divine, d’être à l’écoute de la parole de Dieu, en relisant par exemple le livre des Proverbes « pour savoir sagesse et discipline, pour comprendre les dires de l’intelligence » (Pr 1,2). Car « la crainte de YHVH est le principe de la connaissance / sagesse et discipline, les fous, ils méprisent » (Pr 1,7). Et de nous inviter à relire « ce grand texte d’un père à son fils », et de le transmettre. « Le contraire serait sans doute mépriser la sagesse, endurcir notre coeur, et demeurer des serviteurs de Pharaon… au lieu de devenir des enfants du Seigneur »

*** C’est aussi le constat du blogueur « Koz », interviewé par « Les Cahiers libres ».

 

 

 

 

Notre regard sur la justice ou « Le conte des balances »

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant, par Andy Singer

Qu’est-ce que la justice ? La justice de Dieu ?

Une question essentielle qui mérite une étude biblique à elle toute seule. Et ce, d’autant plus que, de même qu’il ne saurait y avoir d’unité sans vérité, il ne saurait y avoir de paix sans justice.

Qu’est-ce que la justice ? Comment « bien juger » ? Tout dépend « de quel côté l’on se place ».

Et Dieu, dans tout cela ? De quel côté se place-t-Il ? Et Ses prophètes, parlant en Son nom ?

Pour illustrer ce propos, voici un conte ou une parabole moderne, intitulé : « le conte des balances ». L’on parle bien ici de ce qui sert à peser et non du terme argotique servant à désigner les indicateurs ! 😉

 

Il y avait une fois, dans une ville d’orient dont je ne me rappelle plus le nom, un vieux sage nommé Abou ben Khalif. Il était si vieux que personne ne se souvenait de l’avoir vu jeune, si blanc, qu’on ne pouvait même pas imaginer que ses cheveux eussent été noirs, si cassé qu’on aurait dit qu’il était né bossu, avec une béquille à la main.
A la fin pourtant, il atteignit la limite des jours ; et comme il se sentait sur le point de mourir, il fit appeler le cadi, c’est-à-dire le juge du village.
-« Cadi », lui dit-il d’une voix faible, « ouvre ce coffre et prends-y mon héritage : il est pour toi. »
Le cadi ouvrit avec empressement le coffre, qui était grand ; mais il fit la grimace en s’apercevant que le coffre était vide, ou presque : il ne contenait qu’une petite balance aux plateaux de cuivre.
-« Prends cette balance », continua le mourant. « Tu découvriras bien vite ses propriétés merveilleuses. Non seulement elle pèse exactement tous les poids, du plus lourd au plus léger, malgré sa petite taille ; mais tu peux y peser bien d’autres choses que des marchandises. Tu peux y peser les actions et les pensées des hommes, leurs paroles et leurs promesses. Jamais elle ne te trompera. Il faut faire bien attention, seulement… »
-« ….Seulement ?… » demanda le cadi.
Mais le pauvre vieux sage fit un signe de la main pour dire qu’il ne pouvait plus parler ; la parole, en effet, s’étrangla dans sa gorge, et à l’instant même, il expira.
Le cadi se trouva à la fois très heureux et très embarrassé. Heureux parce qu’il aimait la justice et la gloire ; il pensait qu’avec l’aide de ses balances, il deviendrait bientôt le plus sage des cadis, agréable aux yeux de Dieu et de grande réputation parmi les hommes. Embarrassé, parce qu’il comprenait que le vieux sage aurait voulu lui donner encore un renseignement, lui faire une recommandation suprême : mais il ne pouvait deviner laquelle. Les parents et les voisins du mort arrivèrent pour rendre à sa dépouille les derniers devoirs ; le cadi mit les balances sous son bras et rentra chez lui.
A quelques jours de là, deux marchands vinrent trouver le cadi. L’un d’eux, Mohammed, avait prêté à l’autre, qui s’appelait Omar, cent dinars d’argent, six mois plus tôt. Omar venait de rendre les cent dinars, ou du moins il affirmait les avoir rendus ; Mohammed, au contraire, soutenait n’en avoir reçu que quatre-vingt-dix et réclamait les dix derniers. Le cadi les écouta. Chacun d’eux affirmait et jurait, invoquant le nom saint de Dieu au milieu d’une histoire si embrouillée que le Bon Roi Salomon lui-même n’y aurait rien compris. Le cadi se tirait la barbe, perplexe.
-« Mais, au fait », pensa-t-il tout à coup, « c’est le moment d’essayer ma balance ! »
Il alla chercher la petite balance(…) Dans l’un des plateaux, il mit cent dinars d’argent et, sur l’autre, la parole d’Omar qui disait les avoir rendus. Les cent dinars étaient plus lourds que la parole d’Omar.
-« Hum !… » fit le cadi, qui ôta un dinar, puis deux, puis trois, puis dix. Alors, lorsqu’il n’y eut plus que quatre-vingt-dix dinars, les deux plateaux s’équilibrèrent(…)exactement. Il se tourna vers Omar, stupéfait :
-« Tu n’as rendu que quatre-vingt-dix dinars ; donne le reste ».
Omar s’exécuta. Mohammed se réjouit ; ils sortirent tous deux remplis d’admiration pour la sagesse du cadi aux balances.
Le surlendemain, deux hommes se présentèrent devant la porte du cadi. Ils étaient très rouges, les habits en désordre : l’un se tenait la joue droite à deux mains ; l’autre appuyait fortement un chiffon de linge sur son côté gauche ; un peu de sang coulait entre ses doigts.
-« Sage cadi », s’écria le blessé, « cet homme vient de me frapper d’un coup de couteau, la blessure me brûle et mon sang coule. »
-« Très sage cadi », reprit l’autre, « il ne te dit pas qu’il m’a, le premier, insulté et frappé du poing, si fort qu’une de mes dents m’est tombée de la bouche et que je l’ai crachée comme un noyau de datte. »
-« Et que voulez-vous ? » demanda le cadi.
Ils dirent ensemble : « justice ! »
Le cadi alla chercher sa balance : il mit d’un côté la dent arrachée, de l’autre le coup de couteau. Le coup de couteau était beaucoup trop lourd.
-« Hum !… » fit le cadi. « Cela ne va pas ». A la place du coup de couteau, il mit successivement un coup de poing, un coup de pied, un coup de bâton…les deux plateaux n’arrivaient pas à s’équilibrer.
-« J’y suis ! » s’écria-t-il tout à coup. En face de la dent arrachée, il mit sur le plateau une seconde dent : et aussitôt les deux plateaux restèrent de niveau et immobiles.
-« Voici ma sentence », dit gravement le cadi. « Tu as eu tort de lui faire sauter une dent, mais il a eu tort de te rendre un coup de couteau. Pour sa dent arrachée, il avait le droit de te prendre une dent : ni plus ni moins. C’est clair ? »
Et il renvoya doucement les deux plaideurs, si surpris d’une pareille sagesse qu’ils en oubliaient leur querelle.
Bientôt, comme il l’avait souhaitait, sa réputation s’étendit dans toute la contrée et même dans les pays voisins : on venait de loin consulter le cadi aux balances ; devant lui, le mensonge hésitait, la ruse était confondue, tous l’appelaient le juste et l’ami de Dieu.
-« J’ai été bien sot », se disait-il parfois, « de me faire du souci pour cette phrase inachevée d’un vieux mendiant. Sans doute, il avait perdu son bon sens au dernier moment, ce qui peut arriver aux plus sages. J’ai eu assez de pénétration pour trouver la manière de me servir de ces balances, sans avoir besoin qu’on me donne la leçon. Les balances sont bonnes, mais il est vrai aussi que je suis sage. »
L’orgueil remplissait son cœur et il ne s’était jamais dit qu’il y a, peut-être, une justice plus juste et plus difficile à rendre que celle qu’il pratiquait.
Un jour d’entre les jours-il était devenu vieux à son tour et sa tête s’inclinait sous le poids des années-un jour d’entre les jours, comme il rêvait, assis devant sa porte, il vit venir à lui un jeune voyageur, beau de visage, droit de stature, l’air noble et radieux, qui le salua respectueusement. Le cadi lui répondit avec bienveillance et même avec curiosité car les voyageurs sont souvent des envoyés de Dieu qui nous apportent des enseignements pleins de profit.
-« Bienvenu sois-tu », dit-il, « en ce pays…. »
Le jeune voyageur tira de sous son burnous une sorte de boîte en osier de forme allongée.
-« Je suis venu », dit-il, « exprès pour te voir et t’apporter ceci… »
De la boîte d’osier, il sortit une balance aux plateaux de cuivre, exactement semblable à celle du cadi.
-« Cette balance », dit-il….
-« J’ai la pareille », répliqua le cadi.
-« Crois-tu ? » demanda l’étranger.
Le lendemain était un jour de marché. Les jours de marché, le cadi s’installait avec ses balances sur le pas de sa porte(…)Du matin au soir, il pesait sa justice, comme un marchand d’épices pèse du poivre, avec soin, avec précision, mais sans hésiter. Il venait de s’asseoir(…)quand il vit reparaître l’étranger. Celui-ci le salua en s’inclinant profondément, la main sur le cœur, ce qui est le signe du plus grand respect ; puis il s’assit par terre à quelque distance, sans façon, ses balances entre les pieds.
Les premiers qui se présentèrent furent deux jardiniers qui travaillaient au jardin du cadi. Ils venaient toucher leur salaire de la semaine, ayant chacun bêché, arrosé, ensemencé la moitié du jardin. C’était si simple que le cadi n’aurait même pas eu besoin de balances pour régler cette affaire-là. Toutefois, il pesa scrupuleusement deux salaires égaux et remit à chacun des jardiniers ce qui lui était dû. Tous deux s’en allaient contents, ou du moins sans rien dire, quand l’étranger les arrêta au passage.
-« A mon tour », dit-il, « si le cadi le permet ».
Le cadi comprit que l’étranger voulait essayer ses propres balances ; il fit oui de la tête et de la barbe, bien sûr que sa pesée était juste. Alors l’étranger mit sur un plateau le salaire du premier jardinier, et, sur l’autre, la femme et les trois petits enfants qu’il avait à nourrir ; et le salaire se trouva beaucoup trop léger(…) Il ajouta quelques pièces de monnaie dans le plateau du salaire ; l’équilibre s’établit ; après quoi, il donna au jardinier son salaire ainsi augmenté. Le cadi était stupéfait et vexé.
-« Je me serai donc trompé ? » s’écria-t-il.
-« Il faut le croire », répliqua l’étranger.
-« Et l’autre ? »
-« Nous allons voir ».
L’étranger recommença l’opération pour le second jardinier ; mais comme ce jardinier était célibataire et n’avait personne à nourrir, le salaire se trouva suffisant, et l’équilibre s’établit du premier coup.
-« Pour celui-là », dit l’étranger, « son compte est juste. » Ce qui consola un peu le cadi.
Le cadi n’avait pas encore eu le temps de bien réfléchir à ce qui venait de se passer qu’un maître et son esclave parurent devant lui. L’esclave était entravé comme un bœuf par de grosses cordes aux pieds et aux mains. Le maître avait un bandeau sur l’œil.
-« Lumière de justice ! » dit le maître en s’inclinant, je n’ai pas voulu châtier moi-même la faute de mon serviteur, je viens m’en remettre à ta sentence. »
-« Tu as bien fait », répliqua le cadi gravement. « Le châtiment qui vient du juge est la justice ; de l’offensé, c’est la vengeance. »
-« Il m’a », reprit le maître, « désobéi et résisté ; et comme je lui reprochais sa rébellion, il s’est jeté sur moi avec tant de violence que mon œil gauche a perdu la vue. »
-« Pour un œil… » reprit le cadi. Mais il n’osa pas achever sa phrase ; il regardait l’étranger.
-« Pèse », dit l’étranger ; je pèserai après. »
Alors le cadi plaça dans un plateau l’œil crevé du maître, et, dans l’autre, l’œil qu’on allait arracher à l’esclave. Il avait fait cette pesée des centaines de fois et, cette fois encore, l’équilibre se trouva juste. Mais il éprouvait tout de même un peu de doute et d’inquiétude devant son infaillible balance.
-« A ton tour », dit-il à l’étranger.
Alors l’étranger mit dans un plateau le châtiment et dans l’autre toute la vie misérable de l’esclave, les mauvais traitements qu’il avait souvent reçus, ses journées de travail sans récompense…et le châtiment se trouva beaucoup trop lourd.
-« Tu vois… », dit l’étranger.
C’était la première fois que le cadi remettait une sentence à la huitaine ; aussi les plaideurs furent-ils stupéfaits. Ils le furent plus encore quand le cadi déclara qu’il se sentait souffrant et que le reste de l’audience aurait lieu plus tard. Il fit signe à l’ étranger, l’étranger le suivit, et ils s’enfermèrent ensemble dans la chambre la plus secrète de la maison.
-« Jeune homme », dit le vieux cadi, « tes balances me paraissent meilleures que les miennes. Vends-les-moi. »
L’étranger se mit à rire.
-« Tes balances », dit-il, « sont excellentes, tu n’en trouveras pas de meilleures. La question est de savoir ce que tu mets dans les plateaux(…)Quand tu mets sur un plateau le salaire de ton serviteur, que mets-tu sur l’autre ? »
-« Mais…son travail », fit le cadi.
-« Tu n’as jamais pensé à compter aussi les petits enfants du jardinier, le pain qu’il faut leur donner, leurs cris quand ils ont faim ? »
-« Non », avoua le cadi.
-« Tu mets sur un plateau le châtiment. Et sur l’autre ? »
-« La faute », répliqua vivement le cadi, « la faute et l’offensé. Jamais je n’ai permis qu’on prît plus d’une dent pour une dent, plus d’un œil pour un œil. »
-« Tu n’as jamais pesé l’ignorance du coupable ? Les injustices qu’il a souffertes ? »
-« …Non », avoua le cadi.
Il resta longtemps songeur(…)
-« Je commence à croire », dit-il enfin, qu’Abou ben Khalif voulait m’expliquer tout cela quand la mort lui a coupé la parole. Ses balances sont de bonnes balances. Peut-être n’ai-je jamais su bien m’en servir. »
-« Peut-être », dit l’étranger.
-« Pourtant », reprit le vieil homme, « pourtant j’ai aimé la justice ; à présent que je vais mourir, je ne regrette pas de lui avoir consacré ma vie. D’autres la serviront mieux, je m’en réjouis. »
-« Tu peux », dit l’étranger, « la servir encore. »
-« Non », répliqua le vieux cadi. « Je ne saurai pas faire ces pesées nouvelles. Du reste, je sens que je vais mourir ; je comprends que tu as été envoyé ici par Dieu pour m’enseigner avant ma mort ce que je n’avais pas trouvé tout seul et pour me remplacer(…) C’est toi qui va devenir le cadi aux balances. Tu feras de meilleures pesées. Promets-moi seulement de ne pas apprendre aux hommes à railler et à mépriser ma mémoire ; car enfin j’ai fait ce que j’ai pu. »
-« Je te promets », répondit l’étranger. « Quand j’aurai pesé et jugé toute ma vie, peut-être un autre viendra-t-il me dire à son tour qu’il fallait mettre autre chose dans les plateaux. »
-« Ce qui me chagrine », reprit le cadi d’une voix affaiblie, « ce qui me chagrine, c’est de voir que la justice est changeante. Je me la représentais éternelle et toujours pareille. »
-« Elle l’est », dit l’étranger. « Seulement nous ne la découvrons que petit à petit. Ce qui change, ce n’est pas la justice, c’est l’idée que nous nous en faisons. C’est nous qui nous trompons, ce n’est pas elle. »
-« J’aime mieux ça… », murmura le cadi.
Sa vieille tête s’inclina sur sa vieille poitrine, il poussa un vieux soupir : il était mort.

 

 

Pour aller plus loin :

« Tu ne commettras point d’iniquité dans tes jugements : tu n’auras point égard à la personne du pauvre, et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice » (Lévit.19v15) ; « Vous ne commettrez point d’iniquité ni dans les jugements, ni dans les mesures de dimension, ni dans les poids, ni dans les mesures de capacité. Vous aurez des balances justes, des poids justes, des épha justes et des hin justes. Je suis l’Éternel, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte. »(v35-36)

« L’Eternel est juste dans toutes ses voies et bienveillants dans toutes ses oeuvres »(Ps.145v17) ; Il « fait droit aux opprimés »(Ps.146v7)-c’est à dire qu’Il entend leurs cris et considère que leurs plaintes « pèsent » suffisamment pour être intervenir en leur faveur.

Voici une situation, concernant « le géant » Amazon, dans cet article de Jean-Baptiste Malet, paru en novembre 2013 dans « Le Monde diplomatique »(« Amazon, l’envers de l’écran »). Comment « jugeriez-vous » cette situation ? « De quel côté » vous placez-vous ? Et pourquoi ?

 

Notes :

D’après Waltz, Henriette. Le Conte des Balances IN Récits et nouvelles – 1 (ANTHOLOGIE) Textes réunis par Jacques GOUTTENOIRE. HACHETTE, 1978

Le conte est tirée originairement des « Histoires pour le petit François ». Ed. Fernand Nathan
(L’auteure, née en 1875 et morte en 1968, fut professeur de philosophie et enseigna plusieurs années à Alger. Pourrait-on refuser de voir un lien entre ces faits, la forme du conte et son cadre ? )

La source de ton salut. Ton trésor.

Le Seigneur domine la situation, il réside là-haut.

Partout dans Jérusalem, il a instauré le droit et l’ordre*.

Quant à toi, peuple du Seigneur, tu pourras vivre en sécurité. Être sage et connaître Dieu, c’est être riche du salut** ; honorer le Seigneur, c’est cela ton trésor ! (Es.33v5-6. BFC)

 

Notes :

* Il remplit Sion de droiture et de justice (LSG)

** La sagesse et l’intelligence sont une source de salut(LSG)

1 sens à ma vie

La religion de la consommation : où cela nous mène-t-il ? Par Andy Singer

Le sens de la vie : c’est par où ?
Par Andy Singer

Tapez « bonheur »* sur votre moteur de recherche favori et vous obtenez environ 89 900 000 résultats.

La requête « Un sens à ma vie » donne, quant à elle,  environ 18 600 000 résultats.

Enfin, ne manquez pas de compter le nombre de titres sur le « bonheur » ou « le développement personnel » disponibles dans les rayons d’une librairie….

C’est dire que le sujet est plus que d’actualité.

« Le bonheur » ou « le sens de la vie », plusieurs l’ont trouvé. Et pas dans le dernier Luc Ferry. Ils sont 10 à témoigner sur le sujet dans « 1 sens à ma vie » :  10 témoignages(dont celui du blogueur Guillaume Bourin) et 2 titres musicaux, avec une introduction et une conclusion, qui s’enchaînent pendant près de 80 minutes, le tout disponible sur CD gratuit. Découvrez les différents parcours d’hommes et de femmes tout aussi différents, et leur point commun ; et découvrez notamment, comme l’explique l’un d’eux, que même « la plus haute sagesse humaine » est « folie devant Dieu »(1 Cor.3v19 et cf 1v18-2v15)

Il est également possible de télécharger directement l’ensemble des enregistrements dans un fichier compressé (se décompresse avec le programme gratuit winrar — Taille : 70 Mo) puis de graver vous-même votre ou vos exemplaires.

Tout est gratuit et chacun est « vivement » encouragé « à copier différents CD pour les offrir à des personnes de (son) entourage ».

Vraiment ? Puisqu’on vous le dit….

Allez « vivement » voir sur :

http://www.1sensamavie.fr/

 

 

Notes :

* L »on peut lire ce fort intéressant débat : « comment refuser d’être heureux », dans le numéro double d’été de « La Décroissance »(juillet-août 2014, numéro 111, pp 30-31). Disponible en kiosque et dans les supermarchés.

D’autre part, le secret des « Gens les plus heureux sur terre » peut se découvrir ici : Nous en reparlerons bientôt…

 

Rire d’un roi

La leçon sur le rire qui va suivre n’est pas celle de Bergson.

 

Le rire est une forme d'humilité

Le rire est une forme d’humilité

Napolitain né en 1950, ancien ouvrier-maçon, poète et romancier, Erri De Luca est un bien singulier personnage, qui entretient avec le judaïsme et le christianisme des rapports tout aussi singuliers et paradoxaux : ancien militant d’extrême gauche, il est fasciné par la Bible au point d’avoir appris l’hébreu en autodidacte et pratiqué l’herméneutique biblique depuis une vingtaine d’années(travail que l’on peut découvrir dans “Noyau d’olive”, “première heure”, “Et il dit”, “les saintes du scandale”….disponibles en poche, collection Folio)*.
Néanmoins, et c’est le paradoxe, le lecteur assidu des Ecritures Saintes “dans le texte” se considère, non comme un « athée », mais comme « quelqu’un qui ne croit pas »(cf “Première heure”, Folio, pp11-12). La faute à ces deux verrous : l’incapacité « à s’adresser à Dieu » et à  pardonner(“Noyau d’olive”, Folio, pp9-12)**.

Ceci dit, il reste mon auteur préféré***. Et il est absolument à découvrir.

Le 4 mai dernier, au cours de ma lecture de “Noyau d’olive”, je tombe sur ce texte sobrement intitulé “Rire”(op cit, p 81). Le rire de la joie. Cela tombe bien, car je suis particulièrement attiré par ce thème de la joie.

Le rire de la joie, celui du roi David, dansant devant l’arche et adorant Dieu “de toute sa force”(2 Sam.6v14-23). Voici ce qu’écrit à ce sujet Erri de Luca : David “rit : tel est le verbe joyeux et effronté qu’on ne peut contourner ni réduire à un divertissement. C’est un rire prolongé et déchaîné de la part d’un roi qui, le premier à avoir conquis la ville sainte, y conduit la plus précieuse fabrication sacrée, la caisse de bois d’acacia contenant les Tables de la Loi(…)Mikal, la fille du défunt roi Saül et femme de David, voit la scène de sa fenêtre et a honte de lui, de son attitude inconvenante de bouffon, de saltimbanque de Dieu. Elle va à sa rencontre avec tristesse et lui fait ouvertement le reproche de s’être rabaissé, d’avoir perdu toute majesté devant ses sujets. Elle a reçu l’éducation d’une princesse et veut donner une leçon de tenue à son époux qui, lui, en revanche, était un simple berger. David revendique le fait d’avoir ri devant Dieu(2 Sam.6v22)….en s’abaissant encore plus, et il ne sera pas méprisé pour cela, il n’en sera de même que plus respecté. David enseigne ici à Mikal que le rire**** est une forme d’humilité(…)celui qui s’en prive pour garder une contenance est un orgueilleux qui se retranche dans une présomptueuse dignité. La magnifique leçon de David sur le rire se termine par une dure conclusion(pour Mikal cf 2 Sam.6v23). Son royal mépris devient un étau qui serre ses entrailles. Pour faire des enfants, pour être féconde, il faut des ris. On jette des grains de riz aux mariés en signe de fécondité.

David s’est tordu de rire en face de Dieu(…)Ce n’était pas un manque de respect, mais une intensité d’adhésion physique, summum de participation totale de toutes ses fibres à la prière. Le corps loue le créateur en exultant. En récompense de cette dévotion, il est permis à David d’entendre, lui et pas un autre, le rire de Dieu. Dieu rit : avec le même verbe que celui de son serviteur, celui des hommes. David parle de cette expérience dans certains psaumes[Dieu rit des rois de la terre dans le Ps.2v4 ; de l’impie dans le Ps.37 ; des peuples entiers dans le Ps.59]…..Le plus beau rire de toute l’Ecriture Sainte [dans l’Ancien Testament]se trouve dans le livre des Proverbes, au chant de la sagesse, où la sagesse elle-même dit avoir été aux côtés de Dieu pendant la création : “et moi je fus ses joies jour après jour, riant devant lui en tout lieu. Riant dans le monde sur la terre”(Prov.8v30-31).

Albert Einstein, tirant la langue à ceux qui lui tirent le portrait...

« …Le savant qui ne rit pas ne peut découvrir, ni imaginer le monde »(Portrait d’Albert Einstein en 1951, tirant la langue à ceux qui lui tirent le portrait…)

La fabrication fondamentale de l’univers s’est accompagnée d’une sagesse souriante. Le renfrogné, le savant qui ne rit pas, ne peut découvrir, ni imaginer le monde”.(op cit pp 81-84)

Vérité proclamée par le Seigneur Jésus-Christ Lui-même, lequel, nous dit l’Ecriture[dans le Nouveau Testament], “tressaillit de joie[ou exulta] par le Saint Esprit, et il dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, je te loue de ce que tu l’as voulu ainsi. »(Luc 10v21).

Le propre de l'enfant, c'est l'émerveillement

Le propre de l’enfant, c’est l’émerveillement

 

“Je te loue, Père…” : le propre de l’enfant est l’émerveillement. Soyons donc “sage dans l’entendement”, purs comme des enfants(1 Cor.14v20) et émerveillons-nous.

“Livrons-nous entièrement à la joie” : l’Eternel nous le commande(Deut.16v15). Adorons-le « de toute notre force ».

“La joie de l’Eternel sera(notre)force”(Neh.8v10)

 

 

Notes :

* Il est également l’auteur de traductions de la Bible: Kohèlet (1996), Il libro di Rut (1999), Vita di Sansone dal libro Giudio/Shoftim (2002), Vita di Noé/Nòa (2004)…Voir à ce sujet, dans “Comme une langue au palais”, Arcade, Gallimard, recueil de onze préfaces à ses traductions de la Bible, dans lesquelles il commente certains passages et les met en parallèle avec l’histoire contemporaine.

**Sur Erri de Luca, voir http://cei.revues.org/200 et http://legrand8.wordpress.com/2007/06/25/interview-erri-de-luca/

*** Auteur dont nous avons déjà parlé ici ou , sur ce blogue.

**** Le rire, et non pas la moquerie. Si le rire est une forme d’humilité, la moquerie est une arme au service des puissants, et au mépris du faible, de celui qui est différent.