Les lions et leurs historiens

Point de vue dominant Le Baron noir, par Pétillon

Point de vue dominant
Le Baron noir, par Pétillon et Yves Got

« Tant que les lions ne posséderont pas leurs historiens, les histoires de chasse glorifieront les chasseurs ».

Un proverbe africain, dont l’auteur reste anonyme, pour dire que l’histoire du dominant n’est pas « l’histoire tout court », et que tout débat sur la mémoire collective n’est pas une simple question « d’objectivité » mais de rapport de force.
Ou comment tenter de faire prendre conscience que toute lecture du point de vue du dominant est…un point de vue*, justement !

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

Ainsi comment comprendre le drame(plus qu’un simple « phénomène » ou « problème ») de la pauvreté et de la précarité au XXI, si l’on se contente du seul prisme des éditoriaux ou « des unes  décomplexées » de « Valeurs actuelles », « L’Express », « Le Point »(pour parler des médias séculiers)…qui se mettent un point d’honneur à « cogner » sur « les assistés et les chômeurs »,  les enseignants, les syndicalistes, « les Rroms », les « islamistes »(sic)…?
Mais au-delà d’une histoire basique de chasse, de chasseur et de gibier, ce proverbe invite à un renversement de perspective. Il encourage les dominés, les faibles, et les vaincus à donner leur version et leur vision de l’histoire : leur histoire.
Ce proverbe invite enfin à une écriture alternative à la version/vision dominante-voire « conservatrice »(celle du statu quo).

 

Quelques pistes, pour terminer(provisoirement) : l’une « médiatique », et l’autre touchant à la lecture et à l’étude biblique.
– Sur le plan médiatique, on relèvera les propositions du documentariste Pierre CARLES, qui, interviewé par ACRIMED, explique « ce que serait un journal télévisé » produit par ses soins : il suggère ainsi que l’on supprime « toute parole institutionnelle, tout effet d’annonce, toute information liée à un agenda politique, économique, etc. Ainsi on économiserait déjà 90% du JT actuel. Fini, le monopole des professionnels de la parole**. On réhabiliterait l’enquête, on irait sur le terrain voir ce qui se passe chez les pauvres, on donnerait peut-être des caméras et des bancs de montage à des ouvriers, à des employés, à des chômeurs(…) On cesserait par ailleurs d’appréhender la société par le seul biais de l’individu : la figure du « self made man », du héros entrepreneur ou du sauveur providentiel ont contaminé les JT et les magazines d’information, avec le message implicite que la collectivité n’a pas d’importance, que l’individu existe en dehors d’elle, qu’il s’est forgé tout seul ».

-Sur le plan de l’étude biblique :  le pasteur Bob EKBLAD propose à des exclus-catalogués et marginalisés par les classes dominantes en raison de leur couleur de peau, leurs façons de penser, leur classe sociale, leurs conditions d’immigrés, leur comportement(en marge de la loi, par exemple) ou leur manque d’instruction(détenus, drogués, dealers, ouvriers agricoles clandestins, sans papiers, mères seules…)-une lecture réellement libératrice de la Bible, qui les touche et les rejoint là où ils sont*** :

Comment transmettre « la Bonne nouvelle » à de telles personnes submergés de « mauvaises nouvelles » ?  Comment répondre à leur besoin de voir cette « Bonne nouvelle » s’incarner dans des actes concrets de compassion et de service, manifestant l’amour et la grâce de Dieu, à l’instar de Celui qui est « la Parole faite chair »(Jean 1v14) ?

Comment encourager une déconstruction saine et salutaire de nos représentations négatives et fausses de Dieu, qui ne seraient qu’autant de reflets(mais non la réalité)d’une culture « traditionnelle » et « dominante » ?

C’est tout l’enjeu d’une réappropriation, pour « une lecture participative »-et donc active-de la Bible par ces exclus et marginaux. Soit (re)donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

 

 

Notes :

* Une autre histoire(presqu’une parabole)de point de vue, avec « L’autre ».

** Une façon de traiter l’information propre au Monde jugée « datée » par Raphaël MELTZ, écrivain et co-fondateur du « Tigre magazine » : (primauté des) « débats parlementaires, vie des partis politiques jusqu’aux détails les plus minuscules, annonces des plans ministériels, alors que des pans entiers de la société ne sont pas traités ». (http://www.le-tigre.net/Pourquoi-pas-Le-Monde-texte.html )

*** Avec des exclus ou, dans l’original, des « Damned » : Expérience racontée dans « Lire la Bible avec les exclus ». Ed. Olivétan, 2008.

« L’autre » (point de vue)

Verre à moitié vide ou à moitié plein ? Tout dépend du point de vue !

Verre à moitié vide ou à moitié plein ? Tout dépend du point de vue !

Il était trempé et tout boueux, il avait faim et il était gelé, et il était à cinquante mille années-lumière de chez lui.
La lumière venait d’un étrange soleil jaune, et la pesanteur double de celle qui lui était coutumière, lui rendait pénible le moindre mouvement.
Il se leva pourtant et inspecta les alentours.
Depuis quelques dizaines de milliers d’années, la guerre sévissait dans cette partie de l’univers, figée en guerre de position. Les pilotes et leurs astronefs avaient quitté la place et seuls les fantassins occupaient le terrain. Depuis des milliers d’années, tous les jours, il occupait ce terrain. Cette saloperie de planète d’une étoile devenait un sol sacré, un sol à défendre puisque les Autres y étaient aussi.
Les Autres, c’est à dire la seule race douée de raison de la galaxie… des êtres monstrueux, ces Autres, cruels, hideux, ignobles.
Il était trempé et boueux, il avait faim et il était gelé. Mais les Autres étaient en train de tenter une manœuvre d’infiltration et la moindre position tenue par une sentinelle devenait un élément vital du dispositif d’ensemble.
Il restait donc en alerte le doigt sur la détente.
A cinquante mille années-lumière de chez lui, il faisait la guerre dans un monde étranger, en se demandant s’il ne reverrait jamais son foyer.
C’est alors qu’il vit l’autre approcher de lui, en rampant. Il tira une rafale. L’Autre fit un bruit affreux et étrange, s’immobilisa et mourut.
Il frissonna en entendant ce râle, et la vue de l’autre le fit frissonner encore plus. On devait pourtant en prendre l’habitude, à force d’en voir – mais jamais il n’y était arrivé. C’étaient des êtres vraiment répugnants, avec deux bras seulement et deux jambes, et une peau d’un blanc écœurant nue et sans écailles.

(D’après Frédéric Brown, La sentinelle IN Lune de Miel en enfer. Folio SF)

Comment lis-tu ?(Luc 10v27 et ss)

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