« Intégration biblique » dans les écoles chrétiennes : quelles finalités ?

L’école est le lieu où l’on apprend à penser (…) par soi-même, non seulement pour devenir un être responsable et autonome mais aussi pour ne pas être fataliste face aux « horreurs » de notre histoire passée ou présente, que « le petit d’homme » va découvrir peu à peu en s’ouvrant au monde réel.

L’une des questions que la plupart des personnes (chrétiennes ou non-chrétiennes) posent à Renaud (1) concerne l’enseignement de la Bible et la place de Dieu dans son enseignement et dans sa salle de classe. Une question tout à la fois primordiale pour lui et complexe, sur laquelle il revient régulièrement pour tenter « de la formuler, de la comprendre, et de l’approfondir ». Il a d’ailleurs écrit à ce sujet un article intitulé « l’intégration biblique » dans les écoles chrétiennes, paru le 09 février 2018 sur Le Bon Combat et dans lequel il tente de nous expliquer ce que l’intégration biblique n’est pas, tout en proposant des pistes pour nous aider à mieux discerner, en pratique, ce qu’elle pourrait être véritablement.

Voici quelques réflexions suscitées par son article. L’enjeu étant d’anticiper les écueils à éviter lorsque nous abordons la question de l’intégration biblique dans les écoles chrétiennes en particulier, ainsi que la question de la finalité de telles écoles (qui sont avant tout des écoles, ne l’oublions pas) en général :

Ainsi, Renaud estime que « Les matières académiques viennent en renforcement du temps biblique pour qu’ils apprennent à véritablement connaître qui il est. Il faut donc toujours partir de Dieu et rechercher les principes bibliques qui se trouvent derrière chaque matière scolaire. Pourquoi étudions-nous l’histoire ? Parce que Dieu est le Dieu qui agit par le biais de sa Providence au milieu de l’histoire des hommes. Il est le Dieu trinitaire qui s’est incarné et qui, à un moment bien précis, est carrément entré dans notre histoire. Pourquoi faire de l’art plastique ? Parce que Dieu est celui en qui se trouve la beauté absolue. Cette beauté qui se reflète dans la diversité de sa Création et dans les instructions qu’il a données à Salomon pour la construction du Temple, etc ».

Si l’on admet l’axiome comme quoi « Tout vient de Dieu », ce que je partage personnellement mais qui ne sera pas le cas du lecteur non croyant par exemple, je rejoins l’idée qu’étudier les matières académiques permet de « connaitre » Dieu. Et je dirai même plus : « aimer » Dieu (il serait d’ailleurs bon d’expliquer ce que veut dire « connaitre » au sens biblique mais la place nous manque pour le faire ici). Mais ce que je veux surtout souligner, c’est que les études académiques n’ont pas cet unique but. Elles ont aussi pour but de connaitre le monde dans lequel l’homme vit au passé, présent et futur : le monde physique, géographique, politique, pour s’émerveiller, certes, mais aussi pour mieux le préserver.

Elles ont aussi pour but de se connaitre soi-même – sur le plan physique, psychique, psychologique, « pour naître de nouveau », mais aussi devenir un homme ou une femme responsable, bienheureux – et de connaitre les autres dans toutes leurs diversités personnelles et culturelles, pour devenir un être socia(b)l(e) capable de s’adapter, d’aller à la rencontre de celui qui lui semble étranger, en vue d’être un facteur de changement tout au long de sa vie.

D’autre part, si l’on admet encore que le but principal de l’école – ou des études – serait de « connaitre », ce n’est pas le seul. La connaissance à elle seule « enfle mais n’édifie pas »[d’après 1 Cor.8v1], y compris quand l’objet de notre connaissance serait, ô paradoxe, Dieu lui-même. Je dirai que l’école est le lieu où l’on apprend à penser, pour penser par soi-même, non seulement pour devenir un être responsable et autonome mais aussi pour ne pas être fataliste face aux « horreurs » de notre histoire passée ou présente, que « le petit d’homme » va découvrir peu à peu en s’ouvrant au monde réel. C’est ainsi l’encourager à proposer des solutions, lesquelles, si elles sont inspirées de Dieu et « christocentrées », seront comme du sel dans un plat, pas forcément ostentatoires mais bien présentes.

Par ailleurs, l’auteur constate que les jeunes « abandonnaient la foi et l’Église après leurs études. Pourquoi ? Parce que ces jeunes n’apprenaient que des versets par cœur, mais ne connaissaient pas Dieu ni leur Bible, même après toutes ces années. Ils n’avaient pas reçu ce tissage de vérités et de principes bibliques qui leur auraient permis de tenir ferme lors de leur retour dans le monde. Ils n’étaient pas équipés pour l’envoi. Cela ne veut pas dire qu’ils ne reviendront jamais à Dieu si ce dernier les a choisis, mais une meilleure intégration biblique leur aurait probablement évitée beaucoup de dérives ».

« Le but final de cette intégration biblique est que les enfants puissent naître de nouveau, entrer dans leur vocation, prendre des responsabilités dans l’Église, devenir des disciples du Christ. Chaque matin, je me dis qu’en face de moi j’ai peut-être de futurs pasteurs, de futurs missionnaires, de futurs théologiens, de futurs coiffeuses ou garagistes qui amèneront des dizaines de personnes à Christ. Et tout cela pour la gloire de Dieu ».

Je rejoins en partie la première moitié de ce paragraphe mais voudrais nuancer la seconde pour que le lecteur lambda – ne connaissant pas les écoles chrétiennes ou pire en ayant déjà une idée peu flatteuse – ne fasse pas le raccourci suivant qui consiste à croire que les écoles chrétiennes forment de petits théologiens dans un univers clos (hors monde) comme des écoles coraniques peuvent bourrer le crâne des petits, pour ne pas dire : les endoctriner.

Autant il est important, en effet, que les professeurs qui enseignent la Bible fassent des études de théologie pour ne pas enseigner des inepties, ni des points d’interprétation personnels comme la sélection divine ici évoquée, autant il est crucial que les professeurs soient également formés aux sciences de l’éducation et aux pédagogies pour ne pas avoir une approche seulement pastorale (ou évangéliste) de leurs élèves, comme dans une église. Oui, il faut dénoncer le rabâchage (qu’il soit biblique ou autre) de versets déconnectés de leur sève, comme il convient de dénoncer le « faire » se retrouvant déconnecté de « l’être » : c’est en cela qu’il est juste de rappeler qu’une école est avant tout un cadre de vie (« un laboratoire » ?) pour apprendre à apprendre et pour apprendre à penser, à douter, à observer, à découvrir, à interroger, à avoir une démarche scientifique, à vivre, à aimer…et la liste est longue. Et ces écoles ne sont pas « des sanctuaires », retirées du monde duquel les élèves seraient à nouveau « envoyés » une fois formés : ils y sont déjà ! Pour avoir écouté le témoignage d’anciens élèves d’une école chrétienne, devenus jeunes adultes, sur les choses à y changer, je sais qu’ils ont répondu unanimement que tout était à garder sauf…. le fait de ne pas avoir été assez préparé à vivre dans CE monde-là.

 

 

Note : 

(1) Renaud est enseignant dans une école chrétienne privée et évangélique où il a la charge d’une classe multi-niveau de CE2-CM1-CM2. Il est également titulaire d’une licence en théologie de l’éducation à l’Institut Supérieur Protestant Mathurin Cordier en Alsace. Il lui arrive également d’écrire pour le blogue Le Bon Combat.

« Plus rien ne semble évident ». Après le mariage : l’écriture, le savoir…

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« Le tout numérique » à l’école : ce que cela change pour la transmission

Rien n’est évident, dit-on.
Une telle « évidence » n’a jamais été aussi vraie aujourd’hui. Ainsi, par exemple, un mariage entre un homme et une femme (ou une famille composée d’un papa, d’une maman et d’au moins un enfant)sera-t-il encore une évidence demain ?
Ou bien, suite à une décision récente de 45 États d’Amérique de rendre optionnelle l’apprentissage de l’écriture manuelle, au nom de « la révolution informatique », sera-t-il encore évident de savoir écrire  ?*

La fumée de cigarette par Darren Lewis Multiplier les écrans dans les classes : un écran de fumée ?

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Cette « ‘Ère numérique », le ministre de l’éducation nationale Vincent Peillon veut la faire entrer dans l’école(ou plutôt « faire entrer l’école dans l’ère du numérique ») et multiplier les écrans dans les classes, présentant cette « révolution » comme « une évidence ». Au point de couper court à toute critique du bien fondé d’une telle volonté ?

Dans le dernier numéro de juin de « La Décroissance« **, on peut lire aux pages 14-15 un fort intéressant débat entre Bernard Legros, enseignant en Belgique, co-auteur de « L’Enseignement face à l’urgence écologique »(Aden, 2009) et de « L’Ecole et la peste publicitaire(Aden, 2007), Angélique del Rey, professeur de philosophie, auteur de « A l’école des compétences »(La Découverte, 2010) et de « La tyrannie de l’évaluation(La découverte, 2013), et « Petithendieck », professeur agrégé de mathématiques, qui participe à la revue « Sortir de l’économie ».
Autant de points de vue complémentaires, de par leur champ disciplinaire ou d’expertise, pour répondre à la question : « comment faire entrer la décroissance à l’école » ?
Néanmoins, au-delà d’une simple question de l’éveil à l’objection de croissance, on trouve une réflexion pertinente sur les enjeux que pose le « tout numérique à l’école » sur la transmission et les savoirs.

1)Bernard Legros relève les différentes réactions des professeurs belges-face aux technologies de l’information et de la communication(TIC) envahissant les établissements-et qui se divisent  entre « une minorité de fanaTIC(…)une grande majorité de pragmaTIC-progressistes technophiles mais prudents réclamant des balises-et enfin, une autre minorité, encore plus petite, d’héréTIC qui ose interroger le bien-fondé même des TICE(E pour Ecole) ». Certes, « après la décision, au pays de l’Oncle Sam, de rendre optionnel l’enseignement de l’écriture manuelle à l’école primaire au profit de l’écriture au clavier, le ministre de l’Éducation belge francophone promet de maintenir à égalité les deux types d’écriture…pour l’instant. Cet enfer cybernétique à venir est bien entendu pavé des meilleurs intentions » : lutter contre la menace de la ringardisation de l’école en la numérisant « au pas de charge », pour prendre de court les entreprises de soutien scolaire. Un choix qui révèle notamment que « la question de la technique n’a absolument rien de technique. Elle est philosophique et politique. »
Quelle peut-être alors la place de l’enseignement ? « Comment, enserré dans un tel système technique, l’enseignement pourra-t-il donner de l’importance(…) »à l’imagination, la poésie, le langage, la sensibilité esthétique, l’émotion, l’autonomie morale(…)?

Pour Bernard Legros, « l’école devrait devenir le lieu de l’émergence d’un nouveau sens commun conforme à la sauvegarde des communautés humaines et des écosystèmes, un sanctuaire contre l’oubli, un conservatoire d’idées philosophiques et de savoirs pratiques… »

2)Angélique del Rey s’interroge sur la notion de « compétences »[qui s’impose au détriment des « savoirs »]et la systématisation de l’évaluation à l’école. « Évaluer, c’est attendre un retour sur investissement. Les compétences attendues d’un élève sont calquées sur les compétences attendues plus tard sur le marché du travail(…)Dès la maternelle, l’enfant est évalué dans un livret de compétences qui le suit tout au long de sa scolarité.

Tricycle utilitaire par Scott Meltzer Les dérives de la pédagogie, à visée de plus en plus utilitaire

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Les dérives de la pédagogie, à visée de plus en plus utilitaire

Toutes les réformes de l’évaluation et des programmes de plus en plus resserrés dans une perspective utilitariste, soumettent la pédagogie à la logique de l’économie. (…)il faut faire entrer l’école dans l’ère numérique, c’est forcément bien car cela va dans le sens du capital cognitif, de la croissance, de la compétitivité. Or les politiques abstraites qui imposent les outils numériques en norme sont dangereuses et cassent inventivité. Ce qui ne devrait être qu’un instrument à la disposition des enseignants pour éventuellement favoriser de nouvelles pratiques d’apprentissage devient une obligation à laquelle tout le monde doit se soumettre. Cela vient remplacer et même faire table rase de pratiques pédagogiques qui existaient depuis longtemps. Ces nouvelles technologies sont diffusées avant même de prendre conscience des conséquences sur l’apprentissage(…)

Le point d’ancrage d’une résistance, au sens de pouvoir créer autre chose, c’est la transmission. Et elle est de plus en plus compliquée. Beaucoup d’observateurs parlent de coupure de transmission. Transmettre, c’est permettre que des valeurs, des savoirs, des savoirs-faire soient intégrés par les nouvelles générations, qu’elles s’en imprègnent et les transforment à leur façon.

Grand-père et petit-fils par George Hodan Une ère où tout ce qui est vieux est dévalorisé

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Une ère où tout ce qui est vieux est dévalorisé

Cette transmission est devenue délicate, car avec les nouvelles technologies tout ce qui est vieux est dévalorisé. On doit en permanence apprendre à apprendre, remettre en question les savoirs acquis. C’est une injonction qui va comme un gant à l’informatique, où tout tombe très vite en désuétude, mais qui ne peut pas s’appliquer à l’histoire, la philosophie ou les savoir-faire artisanaux.
Pour transmettre à nouveau, il faut s’appuyer sur les connaissances et le vêcu des jeunes afin de retrouver l’ancien dans le nouveau ». Selon Angélique del Rey « c’est un travail fondamental pour redonner du sens à l’école. »

3)Pour « Petithendieck », enfin, dans un contexte où « l’école n’est plus le lieu de transmission du savoir avec la généralisation de l’approche par compétences(…), le savoir(…)n’est plus aujourd’hui une fin en soi, mais un simple moyen, parmi d’autres, permettant d’acquérir les savoir-faire et des savoir-être utiles au bon fonctionnement du système technico-économique ». Au sein de ce nouveau système, il a été trouvé une nouvelle utilité aux mathématiques, devenues le moyen d’utiliser les TICE, autrement dit de développer l’usage de l’informatique… »

En ce qui concerne les mathématiques, la volonté de faire entrer l’école dans l’ère du numérique « s’était heurtée à une discipline consistante dont les principes qui la régissent portaient des valeurs, des modes de comportements et de pensées(concentration, calme, calcul réflexif, abstraction, symbolisation…)radicalement opposés à ceux du ludisme technicien(distraction permanente, réactions instantanées et impulsives, zapping…).
Car il faut bien se rendre à l’évidence : la technique n’est pas neutre ! Celle-ci, indépendamment de son usage, induit, façonne et produit des effets qui modifient la société, les rapports sociaux, les attitudes…dans un sens bien déterminé(…)
Aussi, pour que le système technicien pénètre au cœur de l’enseignement des mathématiques, une modification en profondeur du contenu des programmes était-elle devenue nécessaire. C’est chose faite ! »

Notes :

*Voir aussi : http://www.affutdesombres.fr/spip.php?article40

**La Décroissance, juin 2013, numéro 100. « Comment faire entrer la décroissance à l’école », pp 14-15.