L’avenir est-il de vendre ce qui est aujourd’hui gratuit ?

"Donnant-donnant" ou les nouveaux "liens (a)sociaux" du XXIe siècle ?

« Donnant-donnant » ou les nouveaux « liens (a)sociaux » du XXIe siècle ?

Dans le prolongement de ce billet, et en guise de seconde introduction au prochain grand thème à paraître mercredi prochain, voici deux autres questions fondamentales : « le travail de l’artiste est-il de nous effrayer » et « l’avenir est-il de vendre ce qui est aujourd’hui gratuit » ?

A la première question, Elias Canetti(1) répond « oui », sans hésiter. Car « tout ce qui nous entoure est effrayant. Il n’y a plus de langage commun. Personne ne comprend l’autre….personne ne veut le comprendre »(2). Il donne l’exemple de « Huguenau », personnage du roman « Les Somnambules » d’Hermann Broch : « dans (le) Huguenau, les hommes y sont établis dans des systèmes de valeurs différents, aucune entente n’est finalement possible entre eux ». Certes, le personnage d' »Huguenau converse encore avec autrui, mais il y a cette lettre qu’il envoie, à la fin du livre », à un autre personnage, « la veuve Esch, où il s’exprime entièrement dans son langage propre : le langage de l’individu entièrement commercial ». Bien sûr, Huguenau est poussé « jusqu’à l’extrême, ce qui le distingue des autres personnages du roman »(2).

Dans d’autres romans – de science-fiction, cette fois-ci, écrits par Ph. K. Dick dans les années 60, « Ubik » ou « Le Guérisseur de Cathédrales » (3) – nous voyons la description d’une société aliénée, où des frigidaires cupides refusent de livrer leur nourriture sans se faire payer et où les services publics sont remplacés par des entreprises privées concurrentes de l’Etat, comme « Monsieur Loi », « Monsieur Travail » ou « Monsieur enclyclopédie », offrant pour seuls interlocuteurs des robots sans âme au bout du fil.

Mais tout ceci est-il encore de la caricature ou de la science-fiction, de nos jours ? 

Une BD de Colloghan, intitulée « Faut pas payer »(4) décrit un échange entre deux hommes, lors d’un apéro, révélant à quel point les liens naturels/sociaux sont aujourd’hui détournés : 

Le premier, plus jeune, au style « cool », explique au second, dont on ne voit jamais le visage, vêtu en costume trois pièces :

« C’est fini de vendre des savonnettes, des sodas et des play-stations. L’avenir est à la vente de ce qui est aujourd’hui gratuit.

Hier, si t’avais trop picolé chez des amis, tu pouvais rester dormir sur le canapé. Aujourd’hui, un site te fera payer ton « couchsurfing ».

Tes amis pouvaient aussi décider de te ramener chez toi en voiture. Aujourd’hui, être transporté par un particulier, ça se paie. C’est fini les trucs gratuits.

Tu prêtais ton appartement ? Airbnb. T’invitais des amis à manger à la maison ? Vizeat. Tu rencontrais tes futures conquêtes dans des fêtes ? Meetic. Tu prêtais ta perceuse ? Allo voisin. Tu faisais du co-voiturage ? Bla bla car…….

Voilà la prestation que je pouvais vous proposer en tant qu’analyste consultant payé pour cette soirée », conclut le jeune homme.

« Payé pour la soirée ? Nous, en tant que groupe d’écoute, on facture à la journée complète », répond alors l’homme au costume.

 

 

A suivre.

 

Notes :

(1) Ecrivain d’expression allemande(1905-1994). Prix Nobel de littérature en 1981.

(2)  Cf « Jeux de regards » (LP Biblio, p 45), le troisième volet de son autobiographie, correspondant aux années 1931-1937. Citation dans le contexte d’une conversation avec l’écrivain autrichien Hermann Broch, sur leurs oeuvres respectives.

(3) 10/18, 1999 et Presses Pocket, 2006

(4) Cf le numéro 134 de novembre de « La Décroissance », p 8