L’adversaire de François(homme de l’année 2013) a un nom : « la finance »

Nommé il y a quelques jours « personnalité de l’année » par le magazine américain Time, le pape catholique François (dont nous avions déjà parlé) a fêté le 17 décembre ses 77 ans avec  quatre sans-abris séjournant dans le quartier autour du Vatican.

En quoi un tel événement peut-il intéresser un « protestant évangélique » ?

Tout d’abord, parce qu’« il ne s’agit pas d’un prix, mais d’une reconnaissance d’impact*. Aussi est-il significatif de noter que depuis 1927, seules six personnalités religieuses** ont été ainsi reconnues par le prestigieux magazine », comme le rappelle le sociologue et historien du protestantisme Sébastien Fath dans une note de (son) blogue, « Une distinction rare : le pape François, homme de l’année 2013 (Time) » publiée le 19/12/13.

M. Fath relève d’ailleurs « que François est le seul pape à avoir été nommé dès son année d’arrivée au pontificat. Signe d’une entrée en fanfare »  d’une personnalité qui[c’est nous qui soulignons] a redonné du sens et du poids au fameux « Quand je donne à manger aux pauvres, ils disent que je suis un Saint. Quand je demande pourquoi les pauvres sont pauvres, on dit que je suis un communiste » de Dom Helder Camara, archevêque de Recife, dans le Nordeste du Brésil de 1964 à 1986.

En effet, lors d’un entretien accordé à la revue jésuite « Civilta Cattolica », le pape François fixait certaines priorités, justifiant sa relative discrétion sur les questions de moeurs et de morale, préférant insister sur « la miséricorde ». Une attitude qui « lui vaut des critiques au sein de l’institution », de l ‘aveu de l’intéressé qui avait déclaré :

Quelle est la mission de l'Eglise ? Faut-il revoir nos priorités et remettre en question certains de nos schémas ?

Quelle est la mission de l’Eglise ? Faut-il revoir nos priorités et remettre en question certains de nos schémas ?

« Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin d’Église aujourd’hui c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer les cœurs des fidèles, la proximité, la convivialité ». Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol et le taux de sucre trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons parler de tout le reste. Nous ne pouvons pas insister seulement sur les questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel et à l’utilisation de méthodes contraceptives. Cela n’est pas possible. Je n’ai pas beaucoup parlé de ces choses, et on me l’a reproché(…) Les enseignements, tant dogmatiques que moraux, ne sont pas tous équivalents. Nous devons trouver un nouvel équilibre, autrement l’édifice moral de l’Église risque lui aussi de s’écrouler comme un château de cartes. L’annonce évangélique doit être plus simple, profonde, irradiante. C’est à partir de cette annonce que viennent ensuite les conséquences morales ».

« Si seulement ils pouvaient forcer ce foutu marxiste à parler sexe.. »

On comprend d’autant mieux que de tels propos, par ailleurs favorablement accueillis par les catholiques et les médias américains, dont le New York Times, n’ait pas rassuré Adam Shaw, rédacteur en chef de Fox News et catholique, qui a comparé le pape à Barack Obama dans une tribune publiée sur le site internet de la chaîne d’information.

Par la suite, les pages économiques et sociales de l’exhortation apostolique « La joie de l’Evangile »(« Evangelii gaudium » )du pape François publiée le 26/11/13, venant « enfoncer le clou »,  ont déchaîné « une rage spectaculaire chez des ténors de la droite conservatrice et du Tea Party aux Etats-Unis », qui l’ont traité de « marxiste », comme l’a relevé le journaliste Patrice de Plunkett dans une série de notes sur son blogue.

Pas étonnant, quand ce dernier appelle les dirigeants des grandes puissances mondiales « à lutter contre la pauvreté et les inégalités engendrées par le capitalisme financier », qu’il qualifie de « nouvelle tyrannie invisible » et quand il se montre critique à l’égard d’un système économique « de l’exclusion », dénonçant « la nouvelle idolâtrie de l’argent » et plaidant pour un « retour de l’économie et de la finance à une éthique en faveur de l’être humain ».
Son devoir, « au nom du Christ », est « de rappeler que les riches doivent aider les pauvres, les respecter, les promouvoir », dénonçant dans un passage consacré aux « défis du monde actuel » qu’« il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue, meure de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en Bourse en soit une ».

« Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale, les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en définitive aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la société », poursuit le texte***.

Une façon plus claire, plus cohérente et plus vivante d’affirmer l’Evangile, centré sur Jésus-Christ, lequel est venu « annoncer la bonne nouvelle aux pauvres… »(Luc 4v18 et ss) ?

Selon Patrick J. Deneen, cité par Patrice de Plunkett,  ceux qui critiquent le Pape, lui reprochant de se mêler de questions qui ne le concerneraient pas, voudraient cantonner « la foi catholique dans les domaines de ‘la foi et la morale’ – pour dénoncer l’avortement, s’opposer au mariage gay et faire individuellement la charité » . Par là même, de telles personnes témoignent d’un « catholicisme de conversation courtoise » et  « fragmentaire, qui ne met pas en cause des points fondamentaux de l’idéologie économiciste ». Il s’agit là d’« un catholicisme acceptable par ceux qui contrôlent le discours dominant, parce qu’elle ne met pas en danger ce qu’il y a de plus important pour les dirigeants de la République : maintenir un système économique postulant l’extraction [pétro-gazière] sans limite, attisant des désirs sans fin, et créant un fossé de plus en plus large entre winners et losers au nom du mantra de « l’égalité  des chances ». Un énorme appareil de financement soutient les causes catholiques du moment qu’elles ne concernent que la sexualité : autrement dit l’avortement, le mariage gay ou « la liberté religieuse » (confondue à vrai dire avec les questions d’avortement) »

A ce sujet, comment se positionneront les protestants évangéliques ?

Cette « personnalité de l’année 2013 » et ses actions nourrissent enfin la réflexion suivante, de nature peut-être à interpeller chacune et chacun, y compris protestant évangélique : l’Eglise(corps de Christ) doit-elle « faire de la politique ? » Et d’ailleurs, à partir de quand l’Eglise « fait-elle de la politique » ? Visiblement, quand elle combat le projet de loi sur le mariage pour tous ou quand elle prend le parti des pauvres.
Parmi les points dits « non négociables », ou « les valeurs bibliques », la lutte contre la pauvreté et l’injustice sociale(et leurs causes structurelles), et donc la défense de la vie tout court, en fait-elle partie ?

Quoiqu’il en soit, de telles déclarations-très évangéliques-rappellent 1)que le christianisme est une question de « relations » : « verticales », avec Dieu(1 Jean 5v20-21) et « horizontales » avec autrui ».

Ces relations « les uns les autres » enseignées notamment dans les épîtres de Paul, et envers « mon prochain »(Luc 10v27 et ss, d’après Lévitique 19v18).

Et 2)que le corps de Christ, constitué selon et par Dieu, « donne plus d’honneur à ce qui en manque », de sorte « qu’il n’y ait pas de division dans le corps »(1 Cor.12v22-25).

En effet, « sans justice, pas de paix ».

Notes :

* « Pourquoi saluer ainsi un pape qui a débuté son pontificat il y a tout juste neuf mois ? Pour Time, il s’agit sans doute de parier sur ce que le pape François peut faire, plutôt que de le récompenser pour ce qu’il a… déjà fait ».

**Un hindouiste (Gandhi, en 1930), un protestant baptiste (Martin Luther King, en 1963), un musulman chiite (l’Ayatollah Khomeini, en 1979), et…. trois catholiques, les papes Jean XXIII (en 1962), Jean-Paul II (en 1994), et désormais François (2013).

*** http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRPAE9AP04520131126 ;

http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0203150549548-le-pape-francois-accuse-la-nouvelle-tyrannie-des-marches-632513.php ;

http://www.latribune.fr/actualites/economie/20131126trib000797883/le-pape-s-attaque-a-la-tyrannie-des-marches.html ;

http://chretiensdegauche.com/2013/12/18/de-leglise-de-la-politique-et-de-leconomie/ ;

http://www.lapresse.ca/international/etats-unis/201312/16/01-4721268-le-pape-et-la-droite-americaine.php ;

http://www.lavie.fr/religion/catholicisme/quand-obama-cite-evangelii-gaudium-06-12-2013-47372_16.php )

Le nouveau pape François : « une synthèse réussie » entre la défense de la famille et la lutte contre la pauvreté ?

Je n’ai jamais écrit sur un pape.

Le présent billet constitue une exception, pour plusieurs raisons :
d’une part, du fait du caractère du nouveau pape et, d’autre part, par ses positions qui me paraissent constituer une synthèse intéressante(justice sociale, famille, place du Seigneur Jésus-Christ, vérité et souffle contre tradition…), de nature à inspirer les protestants évangéliques.

Il n’était pas le favori, mais François est le Premier pape latino-américain depuis hier soir : « il portera la voix du Sud », selon « La Croix », daté du 13/03/13.

Son portrait dressé par le quotidien catholique peut se résumer ainsi :

« Un ascète, qui a toujours fait

Pauvres par Lee WagL'election du nouveau pape : la promesse du rappel que la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ?

Pauvres par Lee Wag
L’élection du nouveau pape : la promesse du rappel que la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ?

du combat pour les pauvres sa priorité ». [comparer cette affirmation du Seigneur Jésus, comme quoi « la bonne nouvelle a été annoncée aux pauvres »,  en Luc 4v16-21 et 7v18-23]
« Un homme discret et très efficace, fidèle à l’Église »

« Un sens pastoral affirmé : L’homme est en effet connu pour parler peu mais écouter beaucoup(…), confessant régulièrement dans sa cathédrale « et faisant tout pour rester proche de ses prêtres pour lesquels il a ouvert une ligne téléphonique directe. On le voit d’ailleurs souvent déjeuner d’un sandwich dans un restaurant avec un de ses curés et il n’a pas hésité, en 2009, à venir loger dans un bidonville chez un de ses prêtres menacé de mort par des narcotrafiquants ».

« Pourfendeur du néolibéralisme et de la mondialisation : Ayant fait de la pauvreté un de ses combats – « une violation des droits de l’homme », affirmait-il en 2009 – ce pourfendeur du néolibéralisme et de la mondialisation est ainsi devenu une autorité morale incontestable en Argentine et au-delà. Au point où il apparaît aujourd’hui, dans un pays où l’opposition est quasi inexistante, la seule véritable force à s’opposer au couple Kirchner [Christina est l’actuelle présidente de l’Argentine depuis 2007, succédant à son mari Nestor, président, à sa mort en exercice] dont il ne cesse de dénoncer l’autoritarisme ».

Sur ce dernier point, sachant qu’ « un autre » François(le président français Hollande) avait déclaré au Bourget, en janvier 2012, que « la finance était l’ennemie », parce elle a « pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies », une « emprise qui est devenue un empire » et « s’est affranchie de toute règle » , la comparaison(et le contraste, entre les paroles et les actes) ne manque pas de sel.

Pour une église témoin du Christ et non d’une tradition….

Pour le journaliste catholique Patrice de Plunkett, « François met son pontificat sous le signe de la prière, de l’humilité, de la fraternité et d’une sainte liberté envers les usages[ou la tradition]…un programme de simplicité fraternelle, pour que le monde comprenne que l’Eglise n’est que l’outil du Christ».

Et de relever que « Le pape sud-américain prend le nom de François. Ce premier pape jésuite se place sous le patronage du Poverello[cad Saint François d’Assise-dont l’une des prières a été mise en musique par Noël Colombier : « Seigneur, fais de nous… » in JEM 1 numéro 199 ] : l’heure(…)d’une deuxième révolution franciscaine : A l’intérieur de l’Eglise qui va accueillir l’élan nouveau, capable de faire craquer les vieilles coutures. Et vers l’extérieur, pour faire connaître le contenu de la foi chrétienne : ce monde ne peut découvrir le Christ qu’à travers des témoins qui Lui sacrifieront leurs « traditions » et leur confort. «Le Christ s’est désigné comme la Vérité et non pas comme la coutume », disait Tertullien.

A Buenos-Aires, l’archevêque Bergoglio ne vivait pas à l’archevêché mais dans un simple appartement. Il n’avait ni domestique ni voiture, prenait le métro, lavait les pieds des sidéens dans un hôpital le Jeudi Saint. Cet habitué des bidonvilles mit fin au scandale de prêtres refusant la communion aux mères célibataires. Certes il s’est battu contre l’avortement et le mariage gay, mais loin de lui l’idée de réduire à ça la doctrine sociale de l’Eglise (et le tout n’est pas de faire des enfants : on doit aussi pouvoir les nourrir). Ce pape est l’homme de la justice sociale et de l’évangélisation, qui forment un tout indissociable ».

Bref, comme souligné précédemment, des positions qui me paraissent constituer une synthèse intéressante, de nature à inspirer les protestants évangéliques.

L’hebdomadaire protestant « Réforme », enfin, qualifie le nouveau pape d’«homme simple et pragmatique »  : « …récemment prononcé en faveur de la contraception et du baptême des enfants hors mariage. Mais en 2010 il s’était violemment opposé au mariage entre homosexuels voté en Argentine, défendant la famille. Il s’est engagé contre la mondialisation « sauvage » (…) Très engagé auprès des pauvres, il passe du temps avec les prêtres des quartiers défavorisés de Buenos Aires. Il se dit plutôt ouvert au dialogue œcuménique et interreligieux. L’avenir le dira ».