« Had Gadia » : « un agneau »

« La merveilleuse Haggadah », film d’animation réalisé par Rony Oren (Londres : Scopus films, 1985). Version anglaise ici.

Cette année, Pessah (Pâque) sera célébrée du 08 avril au 16 avril. Le premier séder [repas de fête familial, événement central de la fête] aura lieu le mercredi 08 avril, après la tombée de la nuit. A cette occasion est lue la Haggadah, le récit de la sortie d’Egypte. Cette lecture est l’accomplissement du commandement biblique de répondre aux questions des enfants (« pourquoi faites-vous cela ? ») et de transmettre de génération en génération ce que Dieu a fait.

Le film d’animation ci-dessus est une illustration amusante et actuelle de la façon dont peut se dérouler un tel séder. Il est frappant de constater, dans ce film, l’absence du moment « marquant » du sang de l’agneau pascal, comme signe sur les portes des maisons des israélites. L’agneau fait tout de même son apparition, via« Had Gadia » (« un agneau »), chanson judéo-araméenne [reprise dans « Alla fiera dell’Est » d’Angelo Branduardi, 1978], chantée à la fin du séder (1).

La version de Chava Alberstein,  reprenant la mélodie d’Angelo Branduardi, apporte une variante à la chanson originale, avec une autre question : « Jusqu’à quand durera ce cycle infernal ? Ce soir, il me vient une question / Jusqu’à quand durera ce cycle infernal / De l’oppresseur et de l’opprimé / Du bourreau et de la victime/  Jusqu’à quand cette folie ? » Cette chanson s’entend lors de la première scène du film Freezone (2005) d’Amos Gitai, avec Nathalie Portman pleurant en gros plan.

A ce sujet, ce mercredi soir, et jusqu’au 16 avril, est justement l’occasion de découvrir, au coeur de la Pâque, non pas « un agneau », mais Celui qui est « l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde »(Jean 1v29, 1 Pie.1v18-21). lequel est le sacrifice ultime, venant mettre fin à ce cycle de sacrifices (Hébr.9v28).

Hag Pessah Sameah !

 

 

Note : 

(1) Les paroles originales de Had Gadia (en français et en hébreu) :

Couplet 1:

1. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 2 :

2. Et le chat arrive et mange l’agneau

va-ata chounra vé-akhla lé-gad’ya

3. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 3 :

4. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

5. Et le chien arrive et mord le chat qui a mangé l’agneau,

Va-ata kalba vé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

6. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 4:

7. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

8. Et le bâton arrive et frappe le chien

Va-ata ḥouṭra, vé-hikka lé-khalba

9. qui avait mordu le chat, qui avait mangé l’agneau,

dé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

10. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 5:

11. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

12. Et le feu arrive et brûle le bâton.

Va-ata noura, v&-saraf lé-ḥouṭra

13. qui a frappé le chien, qui a mordu le chat, qui a mangé l’agneau,

dé-hikka lé-khalba, dé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

14. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 6 :

15. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

16. Et l’eau arrive et éteint le feu,

Va-ata maya, vé-khaba lé-noura

17. qui a brûlé le bâton, qui a frappé le chien,

dé-saraf lé-ḥouṭra, dé-hikka lé-khalba

18. qui a mordu le chat qui a mangé l’agneau,

dé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

19. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 7 :

20. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

21. Et le bœuf arrive et boit l’eau,

Va-ata tora, vé-chata lé-maya

22. qui a éteint le feu, qui a brûlé le bâton,

dé-khaba lé-noura, dé-saraf lé-ḥouṭra

23. qui a frappé le chien, qui a mordu le chat, qui a mangé l’agneau,

dé-hikka lé-khalba, dé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

24. Que mon père avait acheté pour deux zouzim.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 8 :

25. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

26. Et le chohet arrive et égorge le bœuf,

Va-ata ha-choḥet, vé-chaḥat lé-tora

24. qui a bu l’eau, qui a éteint le feu

dé-chata lé-maya, dé-khaba lé-noura

25. qui a brûlé le bâton qui a frappé le chien

dé-saraf lé-ḥouṭra, dé-hikka lé-khalba

26. qui a mordu le chat, qui a mangé l’agneau

dé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

27. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 9:

28. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

29. Et l’ange de la mort arrive et tue le chohet

Va-ata mal’akh hammavet, vé-chaḥat lé-choḥet

30. qui a égorgé le bœuf, qui a bu l’eau

dé-chaḥat lé-tora, dé-chata lé-maya

31. qui a éteint le feu, qui a brûlé le bâton,

dé-khaba lé-maya, dé-saraf lé-houṭra

32. qui a frappé le chien, qui a mordu le chat, qui a mangé l’agneau,

dé hikka lé-khalba, dé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

33. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 10:

34. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē.

35. Et arrive le Saint Béni soit-Il,

Va-ata Haqqadoch Baroukh Hou

36. et fait mourir l’ange de la mort, qui a saigné le chohet

vé-chaḥat lé-mal’akh hammavet, dé-chaḥat lé-choḥet

37. qui a égorgé le bœuf, qui a bu l’eau

dé-chaḥat lé-tora, dé-chata lé-maya

38. qui a éteint le feu, qui a brûlé le bâton,

dé-khaba lé-noura, dé-saraf lé-ḥouṭra

39. qui a frappé le chien, qui a mordu le chat, qui a mangé l’agneau,

dé-hikka lé-khalba, dé-nachakh lé-chounra, dé-akhla lé-gad’ya

40. Que mon père avait acheté pour deux sous.

dizabbin abba bitrē zouzē.

Couplet 11 :

41. Un agneau, un agneau: Que mon père avait acheté pour deux sous.

Ḥad Gad’ya, Ḥad Gad’ya, dizabbin abba bitrē zouzē

Au coeur du Pentateuque : une invitation redoublée à « chercher »…

Dans « Bibliothérapie »*, Marc-Alain Ouaknin nous propose « un voyage au coeur du livre », soit celui de « la loi »(ou la Torah, le Pentateuque), en ayant recours au comptage classique des mots de cette section**. « Le nombre de mots étant pair, le coeur du livre est l’espace vide qui sépare les deux mots au milieu du livre », explique-t-il. Le milieu du livre se trouve alors en Lévitique 10v16, un verset qui semble parfaitement anodin en français, mais dont Marc-Alain Ouaknin souligne l’étrangeté de la formule originale en hébreu. Dans ce chapitre, il y est question de la mort de deux fils d’Aaron, le souverain sacrificateur et frère de Moïse. Sont également énoncés les prescriptions aux prêtres de manger les sacrifices(appelés « choses saintes ») dans un lieu saint.
Le v16 dit : וְאֵת שְעִיר הַחַטָּאת דָּרֹשׁ דָּרַ שׁ מֹשֶׁׁה וְהִנֵה שֹרָּ ף (ou « Veèt seïr hahatat daroch darach moché vehiné soraf « . En français, mot à mot, cela donne : « Et le bouc du péché, cherché il a cherché Moïse, et voici qu’il était brûlé »***).
Cette répétition, suffisamment rare pour être signalée, est au cœur du Pentateuque. Elle est toutefois bien mal rendue dans la plupart de nos traductions françaises (à part la Chouraqui).
Le mot « darach » est répété deux fois : « daroch darach », « cherché il a cherché ». C’est entre ces deux mots identiques que se situe précisément le coeur du pentateuque ou de la Torah. Le coeur du livre est un vide séparant deux mots identiques (chercher : דּרש) qui signifient précisément « interprétation ». Le mot « darach » signifie en effet « interpréter » et a donné le mot « Midrach », soit les différents recueils des interprétations rabbiniques de la Bible (op. cit., pp234-235). Cette répétition est une forme verbale qui intensifie l’action, avec un impératif : « cherche ! » ou « interprète ! ». Marc-Alain Ouaknin y lit une invitation du verset à l’interpréter.

De prime abord, le rapport entre un bouc expiatoire que l’on cherche avec insistance et l’invitation d’un texte à l’interpréter ne semble pas évident. Mais l’impératif unique demeure : « cherchons, cherchons ». Que(ou qui) faut-il donc chercher ?
L’objet de la quête est une victime expiatoire, un animal en vue du sacrifice pour le péché. Cette quête est celle d’Isaac, qui questionne ainsi son père Abraham : « où est l’agneau pour l’holocauste ? »(Gen. 22v7), pour obtenir cette réponse du patriarche : « Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste »(v8). La réponse est donnée en filigrane dans les Ecritures– des tuniques de peau d’animal faits par Dieu lui-même pour « couvrir » Adam et Eve après leur désobéissance, de façon bien plus efficace que leurs feuilles de figuier(Gen.3v21) ; une offrande d’Abel « le juste », agréée par Dieu même(Gen.4v4 cf Matt. 23v35, Luc 11v54, Hébreux 11v4 et 12v24) ; « l’agneau pascal » en Exode 12 ; un mystérieux agneau que l’on conduit à la boucherie (Es 53v7), qui « s’est livré lui-même à la mort, mis au nombre des malfaiteurs », qui « a porté les péchés de beaucoup d’hommes, et qui a intercédé pour les coupables »(v12)….jusqu’à la pleine révélation donnée par Jean : « Voici l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ! » (Jean 1v29, 36 cf Act. 8v30-35)

L’invitation redoublée à « chercher » est donc une invitation redoublée à « Le chercher », en « sondant les Ecritures »(Jean 5v39 ; Luc 24v27, 44), puisqu’ « elles témoignent de Lui ». Lui qui nous ouvre l’intelligence afin que nous comprenions les Ecritures (Luc 24v45). C’est aussi une invitation à « interpréter », soit à « traduire », « exécuter », « donner du sens », « vivre » ces paroles, données pour nous aujourd’hui.

 

 
Notes :

* « Bibliothérapie : lire c’est guérir ».Seuil, 2008(Points)

** Les sofrim(ou « scribes ») ont compté dans le Pentateuque 669 paragraphes, 5845 versets, 79 976 mots et 304 805 lettres consonnes. Sachant que « les textes hébraïques ne comportent que des consonnes. C’est une langue purement consonantique au niveau de l’écriture. Ni voyelles, ni ponctuation : seuls « comptent » les espaces de séparation entre les chapitres et les espaces un peu plus grands entre les livres »(« Bibliothérapie », p 233).
*** Ou encore : « Au sujet du bouc expiatoire, Moïse fit des recherches (daroch), et il se trouva (darach) qu’on l’avait brûlé. »