« Faux témoin »

« Sa parole à charge est un coup qui est porté à l’autre, à sa dignité, à son nom ».

« Le verset 13 du chapitre 20 du livre « Shmot »(Les noms)/Exode, est le début de l’agglomérat le plus dense d’interdictions.

« Tu ne tueras pas,

Tu ne seras pas adultère,

Tu ne voleras pas,

Tu ne répondras pas dans ton camarade en témoin de faux » (vv13-16).

C’est une rafale que les tables de pierre scandent par quatre retours à la ligne et autant de mots de commandement. Ils sont côte à côte parce qu’ils se rapportent au mal que les personnes peuvent se faire, l’une envers l’autre. Ce sont des interdictions dressées comme des barrages.

En fin de verset, se trouve le délit de faux témoignage aux dépens d’un autre »(v16).

A ce propos, précisons qu’un témoin n’est pas celui qui donne son avis ou son opinion mais celui qui certifie ou qui peut certifier ce qu’il a vu ou entendu. Le témoin peut être « à charge » ou « à décharge », il peut être « fidèle et vrai » ou « un faux témoin ».

« Avec le mot « camarade », l’Écriture Sainte rappelle au témoin que l’accusé est, et reste, son prochain, un égal, et que lui-même pourrait se trouver à la place d’un autre. Elle emploie l’expression « répondre dans », tu ne répondras pas « dans » ton camarade, selon la formule légale d’une personne appelée à déposer devant les magistrats de son peuple.

Elle enseigne ainsi que sa réponse à leurs questions, posées en audience publique, va se graver dans une personne accusée et qu’elle produit toujours une lésion. Sa parole à charge est un coup qui est porté à l’autre, à sa dignité, à son nom. Elle n’est pas qu’un souffle, mais un fouet aussi. Maudit celui qui répond faussement « dans » son camarade.

Le livre des Proverbes, attribué à Salomon le roi sage en justice, a cette définition : « marteau et épée et flèche acérée est un homme qui répond dans son camarade en témoin de faux » (Prov.25v18).

Un grand commentateur hébraïque, le Gaon de Vilna, explique : « Pour éviter d’impardonnables erreurs, l’Ecriture Sainte exige du magistrat qu’il ne s’appuie pas uniquement sur la parole d’un seul témoin : « sur la bouche de deux témoins ou sur la bouche de trois témoins se lèvera la parole » (« Devarim/Deutéronome » 19v15). Un seul témoin n’est ni vrai ni faux, simplement il ne suffit pas. Dieu prononce ces lois ».

Ainsi, le tort d’un homme envers un autre ne regarde pas qu’eux deux, mais il foule aux pieds l’alliance entre créateur et œuvre. Ceux qui n’arrivent pas à voir les fautes humaines comme un sabotage de la création reconnaissent du moins la prudence juridique qui fonde un verdict sur plusieurs voix concordantes. C’est une mesure souvent négligée aujourd’hui. Et pourtant, le juge qui écrit une condamnation sur la parole d’un seul accusateur est aussi un témoin de faux ».

(D’après Erri de Luca. Le faux témoin IN Noyau d’olive. Folio, 2012, pp 71-73)

Voir encore sur cet inépuisable sujet : http://www.unlabo.net/dixcommandements9.htm

 

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Ascension

Ascension de Jésus, par John Singleton Copley (1775)

Ascension de Jésus, par John Singleton Copley (1775)

Le livre des Actes des Apôtres, dans le Nouveau Testament, « commence avec le dernier éloignement de Jésus, son élévation au ciel(1). Jésus a continué à apparaître aux siens durant quarante jours et Luc, dans son évangile, tient à nous écrire qu’ils le virent vivant, donc non pas comme une vision, mais dans sa plénitude physique(2). C’est la belle promesse de la résurrection : qu’elle restitue les formes concrètes, que les sens en soient les témoins.

De ce jour d’adieu, après lequel Jésus ne devait plus apparaître à ses apôtres, il reste écrit un bref dialogue en ouverture du livre des Actes des Apôtres ; deux répliques seulement, mais essentielles. Certains demandent à Jésus si le moment du royaume d’Israël est proche, celui qui marque le temps final du monde. En réponse, ils obtiennent un refus, car il ne leur appartient pas de connaître ce temps-là. En revanche, ajoute Jésus, c’est à eux que revient la force de devenir ses témoins dans le monde. Jésus enseigne ainsi qu’il est vain de s’interroger sur les temps de l’échéance de la confection du monde, il est vain de chercher dans les Saintes Ecritures ou ailleurs, dans les livres d’astronomie, sa date d’extinction. De nombreuses prévisions d’apocalypse ont été tentées, mais il ne nous appartient pas de connaître le terme de l’histoire. Il appartient à l’homme, s’il a la foi, de devenir témoin auprès des autres de la nouvelle sacrée[« l’Evangile »]. Et de sentir dans cette foi la force d’accomplir ce devoir [ou cette mission]. Et pour écarter morgue et orgueil, qu’il sache[ce témoin]que cette force[ou cette puissance(3)] vient d’en haut et non pas d’eux-mêmes, qu’elle leur a été donnée par grâce et non par mérite.

Au terme du bref entretien, les apôtres le voient se hisser au-dessus d’eux et flotter en l’air pour disparaître dans un nuage. Ils ne voient pas plus loin, les sens ne vont pas plus loin, ni les leurs, ni les nôtres. Plus loin, il y a seulement la foi et cette force[cette puissance]qui descend d’en haut, saisit une personne et la lance dans le monde pour raconter.

Tel est le témoin direct, celui qui vient au nom de Dieu ». Mais les autres ? « Tous ceux qui n’ont ni force ni foi » ? Ils « peuvent du moins reconnaître dans ces personnes l’empreinte digitale, la trace du soulier de Dieu. Alors, même celui qui a du mal avec le ciel peut devenir un témoin indirect. Même s’il n’a pas vu Jésus se hisser dans les airs, il peut dire qu’il a vu la force de la foi descendre dans un de ses semblables. Il peut dire qu’il a vu la nouvelle dans un autre. »(Erri de Luca. Ascension IN Noyau d’olive. Folio, 2012, pp 36-38)

Nous-mêmes, ayant à la fois « la foi et la force », et qui n’étions pas présents, pouvons témoigner : « Jésus ? Nous « l’aimons sans l’avoir vu et nous croyons en Lui sans le voir encore, nous réjouissant d’une joie ineffable et glorieuse »(1 Pie.1v8). D’autant plus qu’il « viendra de la même manière » qu’il a été vu s’en être allé au ciel »(Actes 1v11)

 

Notes : 

(1) Lire le récit en Actes 1v1-11, livre dont Luc est également l’auteur.

(2) Résurrection sans laquelle « notre foi est vaine » cf 1 Cor.15v1-18. Voir aussi Luc 24.

(3) Cette « force » ou cette « puissance » est en réalité une personne divine : le Saint-Esprit(Actes 1v8, cf Jean 14v1616)

« Bereshit »

"Au commencement", c'est "deux"...

« Au commencement », c’est « deux »…

Ou ce qu’un seul mot, voire une seule lettre, peut nous apprendre….

 

« Nous traduisons d’habitude, avec assez de précision », souligne Erri de Luca dans « Noyau d’olive »*, « le premier mot de l’Ecriture sainte : Bereshit » qui équivaut à notre « en commencement » (ou « Au commencement », « premièrement »).

Noyau d'olive, d'Erri de Luca

Noyau d’olive, d’Erri de Luca

« Dans Berechit », poursuit l’écrivain napolitain, « il y a un « b » qui correspond à « en » et il y a « reshit », qui correspond plus ou moins à « commencement ». Reshit vient de rosh qui est la tête, c’est à dire une partie du corps. Elle n’indique pas un avant ou un après, une priorité temporelle. Elle indique un ordre d’importance et reshit est plus précisément la primeur**.
Pourquoi ne peut-t-il pas y avoir un avant et un après ? Parce que jusqu’à ce moment-là, il n’existait ni un avant, ni un après, le temps lui aussi est créé, il est même un effet de la création (…)
Celui qui agit, qui façonne le monde, c’est Elohim, non pas le plus solennel des noms de Dieu, non pas le tétragramme qui se manifestera plus loin (…)
Selon la tradition du commentaire biblique, le monde tient sur deux mesures : la justice et la miséricorde. Le nom Elohim préside à la justice, mais un monde fondé seulement sur la justice n’aurait pas réussi à subsister, car trop coupable.
Alors l’Ecriture intervient au terme des 7 jours de la création, le 7ème compris, pour ajouter le nom le plus sacré, le tétragramme, devant Elohim.
Ainsi avec le secours de la miséricorde contenue dans le tétragramme, le monde tient »(op. cit., pp44-46).

Nous apprenons donc ce que Dieu a fait et ce, dès le commencement. Et notamment ce qu’Il a créé en premier : la lumière, au milieu des ténèbres (Gen.1v1-3).
« Et quand Elohim dit : « ier or », « soit la lumière »(…), Il enseigne que c’est ce qu’Il dit qui fait naître la lumière et ainsi de suite tout le reste », ajoute Erri de Luca.
« Sa seule volonté muette ne suffit pas, il faut sa parole pour donner un élan à la création. Il n’existe pas d’exemple équivalent d’une importance aussi immense donnée à la parole. Nous qui en sommes ses usagers, pratiquants passifs (…), nous (la) considérons comme un (simple) mécanisme pour communiquer, mais ici Elohim est seul, il ne s’adresse à personne : la parole est directement son acte de création ». (op. cit., p 46)

Le texte nous enseigne aussi la nécessité d’être fidèle à sa propre parole.
« Et Il dit », et cela s’accomplit. Dès le commencement, Dieu témoigne qu’Il est digne de confiance. L’apôtre Jean rappelle que « la nouvelle que nous avons apprise de lui, et que nous vous annonçons, c’est que Dieu est lumière, et qu’il n’y a point en lui de ténèbres. Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne pratiquons pas la vérité. Mais si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes mutuellement en communion, et le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché. » (1 Jean 1v5-7 cf Jean 1v1-5, 9-13 ; Jean 8v12).
La prière de bénédiction, en Nombres 6v22-26, dit ceci : « Que l’Eternel te bénisse, et qu’il te garde! Que l’Eternel fasse luire sa face sur toi, et qu’il t’accorde sa grâce!Que l’Eternel tourne sa face vers toi, et qu’il te donne la paix ! »

En effet, puisse Sa lumière briller sur nous et en nous, chassant nos ténèbres et que nous-mêmes soyons ces personnes « lumineuses », de parole, produisant le fruit de la lumière(Matt.5v14-16, Eph. 5v8-13)

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

 

Enfin, Marc-Alain Ouaknin*** relève que « la Genèse du monde et de la vie commence par la lettre « bèt », qui signifie à la fois « maison » et « deux » ».
Un « petit clin d’oeil aux deux qui font un », dont il est fait question en Genèse 2v24 (rappelé par le Seigneur Jésus-Christ en Matt.19v4-6)

 

 

 

 

 

 
Notes :

* Erri de Luca. Bereshit IN Noyau d’olive. Folio, 2006, pp 44-46

** « Primeur » apparaissant, par exemple, dans le psaume 111v10 ou dans Jérémie 2v3.

*** Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains. Points seuil, 2013(Essais), p 98

Quelle vision du monde, de l’homme, de Dieu…véhicule ce que tu lis ? L’exemple de « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(1)

Point de vue dominant Le Baron noir, par Pétillon

Point de vue dominant
Le Baron noir, par Pétillon

Face au monde, écrivait John Stott, il existe deux attitudes pour les chrétiens : « la fuite ou l’engagement ».(« Le chrétien et les défis de la vie moderne », vol.1. Sator, 1987, p 26). Je rajouterai également celles-ci, avec les précédents : l’isolement, la conformité/la confusion, ou la distinction (dans le sens de l’engagement, sans compromis). Autant d’attitudes nourries par nos visions du monde, de l’homme, mais aussi de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Evangile et de l’Eglise, de ce qui est « spirituel » et de ce qui « n’est pas spirituel », comme du sens de la vie.

De fait, il est d’autant plus essentiel d’étudier ces visions, telles qu’elles sont exposées et véhiculées dans tout média ou œuvre(et par-là même de la part de tout auteur), particulièrement une œuvre (ou un auteur) « chrétien(ne) » ayant la prétention d’être fondé(e) sur la Bible.

Ainsi, par exemple, quelle est la vision du monde, de l’homme, de Dieu…de l’ouvrage « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(JEM éditions, 2008), dont on m’a parlé et que j’ai eu l’occasion de lire dernièrement ?

Dieu est-il notre "partenaire en affaires" ?

Dieu est-il notre « partenaire en affaires » ?

Il s’agit d’une étude sur la façon dont Dieu gère ses ressources afin que nous puissions gérer les nôtres de manière similaire. Le livre, comme l’explique son auteur en introduction, « est construit sur la base de douze concepts fondamentaux »* de gestion, de croissance et de productivité, « issus de lois économiques, sociales et organisationnelles. » Lui-même, fondateur et président de la Strategic Christian Services Inc.(une société qui aide les responsables à découvrir comment appliquer la vérité biblique aux églises, aux commerces et à la culture), déclare avoir « enseigné » et « affiné » ces principes sur une période de plus de vingt ans. « Ils concernent les thèmes fondamentaux aussi bien dans le cœur de Dieu que dans celui de l’homme. Ils sont présentés systématiquement, selon une certaine logique, mais pas nécessairement par ordre d’importance [quoique l’ordre présenté soit révélateur]. » Ces concepts sont « enracinés dans la vérité des Ecritures Saintes et, de ce fait », assure l’auteur, « s’ils sont appliqués correctement, ils fonctionnent. De fait, la vérité ne faillit jamais. »(op. cit., p 9)

Le livre est intéressant en ce qu’il nous incite à réfléchir au principe de la « bonne gestion » et à ce que signifie « être responsable ». Parmi les principes exposés, certains sont pertinents et bibliquement fondés, quand ils ne sont pas de « bon sens ». Ainsi le fait que la vie éternelle ne se limite pas au ciel et que les chrétiens ne sont pas sur Terre pour se focaliser « sur leur plan de retraite personnel, pour le futur, pour le royaume des cieux », mais qu’ils sont appelés à se focaliser sur « le projet que Dieu a pour eux sur la Terre »(Op. cit. pp 10-12) ; le rôle pédagogique de l’épreuve(op. cit., pp 27-28), ou le fait que l’économie n’est pas neutre. Avec pertinence encore, Dennis Peacocke nous met en garde contre l’hérésie dénoncée notamment par l’apôtre Jean dans ses épîtres : l’hérésie « dualiste » qui « spiritualise » et oppose, sépare le « spirituel » du « matériel » (op. cit., p 23). Or, Notre Dieu est vivant, créateur de tout ce qui vit et Dieu de la création comme de l’alliance. Il est donc concerné par le réel, intervenant et s’engageant dans le réel. « Dieu est Esprit »(Jean 4v24), mais Il s’est aussi incarné en Jésus-Christ(« la Parole faite chair » cf Jean 1v14, 1 Jean 4v2). De fait, les chrétiens, quoique « pas du monde », sont bien « dans le monde »(Jean 17v14-18) : ils ont donc tort de refuser de se préoccuper des questions qui s’y rattachent (op. cit., p 13). Et comme l’exprime Dennis Peacocke, « régner sur des choses réelles dans un monde réel »(est)la véritable question »(op. cit., p 29). Il s’agit donc de se garder de modèles idéalisés, qui marchent avec des gens parfaits », non ancrés dans le réel : nous y reviendrons.

Néanmoins, même si Dennis Peacocke affirme que son livre est fondé sur la Bible, je reste perplexe-quand je ne suis pas surpris-par certaines positions prises, comme par « la logique » et le choix de certains concepts. Lesquels m’ont paru justement révélateurs d’une certaine vision du monde, de l’homme, de Dieu…de l’auteur de « Partenaire avec Dieu en affaires ». Cette vision du monde est-elle bien entièrement et uniquement fondée sur la Bible ? Nous allons le voir.

Voici quelques remarques, que j’espère constructives, avec des principes alternatifs fondés sur la Bible[pour des raisons de longueur, je couperai ce billet en deux parties].

Premièrement, j’ai été interpellé par le choix du « concept directeur numéro 1 » exposé par l’auteur : « Dieu est le créateur de la propriété privée » (op. cit., pp 19-34). Un concept-clé qui parcours tout le livre et qui constitue, selon moi(au risque d’être caricatural), une sorte de « graal », un but à atteindre, voire une quête existentielle. Le problème (ni « le mal ») n’est pas dans la propriété privée en tant que telle. Mais le fait de considérer celle-ci comme « prioritaire » et « numéro 1 » peut être gênant surtout si on le compare avec ce que l’auteur dit de l’homme bien plus loin après, dans le concept…numéro 9 !(op. cit., pp 143-154)

Le problème est que le concept me paraît mal posé et même contradictoire avec ces autres affirmations de l’auteur : « Dieu a créé toutes choses(…)et Il les possède toutes(…)Dieu déclare être le seul vrai propriétaire de toutes choses »(op. cit. pp 22-23). C’est tout à fait exact. C’est bien ce que Dieu déclare dans Sa Parole. Dans ce cas, nous sommes donc « locataires » et non « propriétaires ». Nous ne sommes chez Lui qu’en tant qu’ « émigrés et hôtes »(Lévitique 25v23 ; 1 Chron.29v14-16 ;  Ps.50v9-15… cf 1 Pie. 1v1 ; 1 Pie.2v11).

En Genèse 2v15, Dieu prend l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden « pour cultiver le sol et le garder ». Les verbes du travail et de la garde de la terre, « avad » et « shamar » sont les mêmes que celui du service dû à Dieu(cf Exode 10v26), relève Erri de Luca dans « Noyau d’olive »(Folio, p 47). « La terre est dans la sollicitude de Dieu. Les règles du repos sabbatique, un jour par semaine, un an tous les sept ans, marquent une insistance à la protéger d’une exploitation forcenée »(op. cit., pp47-48), comme si ses ressources étaient inépuisables. Nul ne peut donc se déclarer « propriétaire » du sol, comme de la vie, commente encore Erri de Luca(op. cit., pp 48, 111). Et nul n’a le droit d’exploiter et le sol et la vie(cf Lévitique 25 ; Deut.5v12-15 ; 24). De même que nous ne sommes pas plus « propriétaires » de la Parole, de l’Evangile ou de la vérité (nous pouvons en témoigner, l’affirmer, ou soutenir l’un et l’autre, mais nous ne les « possédons pas » cf 1 Tim.3v15). A ce propos, Erri de Luca, toujours, souligne que « le verbe shamar est traduit par « garder » quand il s’agit de la terre et « observer » quand on se réfère aux commandements de Dieu. « La terre est confiée comme écriture transmise »(op. cit., p 48).

Dieu fait de nous des « intendants », des gestionnaires, de ce qu’Il nous met à disposition ou nous confie, selon nos capacités. Nous sommes donc tous responsables et aurons à rendre compte de « notre bonne gestion »(sage et juste), sachant que l’ « on demandera beaucoup à qui l’on a beaucoup donné, et on exigera davantage de celui à qui l’on a beaucoup confié », dit le Seigneur Jésus (Luc 12v48-lire tout le chapitre). Mais ce que l’on attend avant tout d’un bon intendant ou gestionnaire, c’est qu’il soit « fidèle »(Matt.24v45 ; Matt.25v21-23 ; Luc 12v42 ; 1 Cor.4v2…), autant dans les petites choses que dans les grandes(Luc 16v10).

Le "Baron noir" de Petillon : "self made bird"

Le « Baron noir » de Petillon : « self made bird »

Or, rappelons-le, Dennis Peacocke pose pour « principe directeur numéro 1 » la propriété privée, et l’exploitation de biens et de ressources « aux dimensions et potentialités » qu’il estime « inimaginables »(« Partenaire avec Dieu en affaires », p 146). Et ce alors qu’il pose en « principe directeur numéro 9 »(soit bien après)le fait que, selon lui, « les hommes ne sont pas égaux(« notre véritable égalité se mesure en terme de responsabilité envers Dieu ») et « la redistribution économique n’y changera rien »(op. cit., pp. 143-144). Ces propos sur l’égalité(au sens où « tout le monde serait pareil », ce qui ne serait pas la justice) ne sont évidemment pas faux, puisque nous sommes tous différents, du moins en capacité, en besoin…[voir la façon dont Dieu a géré ces différents besoins et opèré la distribution de la manne en Exode 16, comme du partage de la terre promise en Josué 18v10 et l’attribution des villes libres pour les Lévites en Nombres 35v8 cf la Parabole dite des talents en Matt. 25v15-comparer avec Luc 19v13].

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

Néanmoins, ce concept pose une vision conservatrice du monde, semblant légitimer les inégalités et, surtout, délégitimant toute tentative(de l’état, surtout)de réguler, d’ajuster ou de corriger lesdites inégalités. (op. cit., p 144 et p 154-le seul rôle de l’état étant de « maintenir l’ordre »…). En cela, elle me paraît réductrice et même contradictoire avec ce que nous enseigne la Bible : ne sommes-nous pas tous égaux en dignité et en droit, étant tous créatures de Dieu, créés « à son image et selon sa ressemblance » ?(cf Gen.1v26-27 ; Actes 17v27)** D’autre part, cette fameuse « responsabilité », censée être « commune » à tous les hommes, n’est en réalité, (selon le point de vue de l’auteur)pas si partagée que cela-certains étant « plus responsables » que d’autres(devinez qui !). Nous y reviendrons en deuxième partie, qui sera publiée ultérieurement.

Or, en plus d’une vision « conservatrice » du monde, ce que semble communiquer (peut-être involontairement ou maladroitement)l’auteur de « Partenaire avec Dieu en affaires » est que ce que l’on possède passe avant la dignité humaine. Ou que l’on existe ou que l’on trouve du sens existentiel à travers ce que l’on possède. Ce qui est la norme du monde, mais pas de Dieu et de la Bible.

Mais que dit l’Ecriture ? Que « la vie d’un homme ne dépend pas de ce qu’il possède, fut-il dans l’abondance », comme l’enseigne le Seigneur Jésus-Christ en Luc 12v15(cf Luc 12v16-23 ; 16 ; 18v18-30). Ou encore que « Nu on vient au monde et nu on repart de ce monde » cf 1 Tim.6v7. D’ailleurs, dans les situations de crise ou de vie ou de mort, que vaut la propriété privée ? Pas grand-chose, comme l’enseigne la politique économique de Joseph, alors Vice-roi d’Egypte(Gen.47v13-26)-un exemple curieusement peu souvent étudié…

 

[A suivre. La suite prochainement, où nous verrons notamment plus en détail ce qui nous paraît avoir été certaines sources d’inspiration de Dennis Peacocke dans sa vision de Dieu, de l’homme, du pauvre, de l’état, et du système économique qu’il défend-quoiqu’il prétende ne pas défendre un système particulier parmi ceux existants. Nous proposerons également d’autres visions alternatives, qui nous semblent basées sur la Bible]

 

Notes :

* Voici les douze concepts, exposés dans un plan en deux sections :

Première section : les principes divins essentiels pour construire le gouvernement et la libre entreprise

Chapitre un : Dieu met en place son entreprise familiale

Principe directeur numéro 1 : Dieu est le créateur de la propriété privée

Chapitre deux : la maturité : fruit de la gestion de la propriété privée

Principe directeur numéro 2 : nous grandissons en prenant soin des personnes et des biens que nous possédons

Chapitre trois : la richesse des générations et la famille

Principe directeur numéro 3 : toute fortune stable se construit par la famille de génération en génération

Chapitre quatre : Notre Dieu aime le travail

Principe directeur numéro 4 : le travail est un appel saint, éternel

Chapitre cinq : l’entreprise familiale produit un service

Principe directeur numéro 5 : le service est le fondement de toute croissance durable

Deuxième section : les fondements nécessaires à la construction d’une société juste et prospère

Chapitre six : ce que l’argent révèle à propos des personnes

Principe directeur numéro 6 : Dieu paie pour ce qu’Il commande

Chapitre sept : le risque, le respect de soi-même et le combat rédempteur

Principe directeur numéro 7 : la possibilité d’un échec est essentielle pour la croissance personnelle

Chapitre huit : la cruauté du concept de « victime économique »

Principe directeur numéro 8 : les idées et les actions ont des conséquences économiques

Chapitre neuf : la justice et l’égalité ne sont pas la même chose

Principe directeur numéro 9 : les hommes ne sont pas égaux et la redistribution économique n’y changera rien

Chapitre dix : un gouvernement politique selon Dieu fonctionnant sur des bases bibliques est essentiel pour la prospérité

Chapitre onze : les cordes essentielles, à trois brins, qui conduiront au succès

Principe directeur numéro 11 : les chrétiens doivent vivre comme des disciples, ils doivent renouveler leur intelligence [se construire une vision du monde chrétienne] et s’unir afin de mettre en œuvre le plan de Dieu pour les nations

Chapitre douze : un appel au changement radical

Principe directeur numéro 12 : découvrir les fondements structurels et construire sur cette base.

** Créés à Son image pour être Son représentant sur la terre. Ce qui signifie que, « comme Dieu est créateur, nous sommes appelés à être, à notre tour, créatifs dans la gestion de la création. Comme Dieu est bon, nous sommes appelés à manifester de la compassion pour notre prochain ». Et, comme Dieu est juste, nous sommes appelés à être sensibles aux injustices » là où elles se trouvent, comme à aimer la justice, là où elle se trouve. D’après « Just people ? Pour une vie simple et plus juste »(Défi Michée). LLB, 2011, pp 40-41

 

 

 

La Bible est-elle la Parole de Dieu ?

Question d’importance, d’autant plus que certains(y compris au sein du Christianisme)le nient*.

Or, si la Bible n’est pas la Parole de Dieu, il nous sera impossible, quoiqu’on en dise, de disposer d’une norme absolue**, et il sera toujours tentant(ou possible)pour d’autres de substituer à la Parole de Dieu leur propre parole…qu’ils présenteront comme « Parole de Dieu ».

D’autre part, ceux qui nient que la Bible est la Parole de Dieu, mais qui affirment « qu’elle contient la(ou des)parole(s) de Dieu » se heurtent à un écueil : comment discerner les parties « qui seraient Parole de Dieu », et celles « qui ne le sont pas »(à l’instar du double problème de faire la distinction entre ce qui est historique et ce qui relèverait du « mythe » dans la Bible) ? Avec pour conséquence le risque de dérive et d’erreur lié au choix de prendre dans la Bible ce qui nous convient pour bâtir une théologie ou une philosophie « qui nous parlera plus »***.

 

La Bible est-elle la Parole de Dieu ?

La question est essentielle, disais-je plus haut. Elle liée à celle de l’autorité, et surtout, à la raison(pratique) pour laquelle nous devons prêter attention à ce que dit cette Parole. Ceux qui débattent sans fin, pour tenter de prouver que la Bible n’est pas la Parole de Dieu, oublient généralement d’y répondre, ou, du moins, noient tellement le poisson que ce point passe sous silence.
Sur ce qu’est la Bible, il existe plusieurs passages, notamment le témoignage rendu par le Seigneur Jésus-Christ aux Ecritures*.

Mais un autre élément, découvert dimanche dernier à la lecture de « Première heure » d’Erri de Luca, est aussi intéressant à considérer. J’en suis resté sur les fesses et en ai tiré deux enseignements :

Au chapitre 4 du Deutéronome, Dieu donne un avertissement au vers 9(concernant la manifestation de Sa présence au Sinaï) : « tu n’oublieras pas les paroles que tes yeux ont vues ». Mais nous savons que sur les pentes du Sinaï, les Hébreux entendirent des mots, et non qu’ils les virent. Quelques vers plus loin, nous lisons : « et a parlé à vous Dieu de l’intérieur du feu : voix de mots vous écoutez et image vous ne voyez pas, en dehors d’une voix ». Ici encore revient une voix qui est à voir au lieu d’être écoutée. L’Ecriture ici ne confond pas les verbes, mais elle raconte une expérience prodigieuse déjà décrite dans le livre de l’Exode , là où il est écrit que le peuple voit des voix, des foudres et la voix du cor et la montagne qui fume. Dans ce vers(le v18 du chapitre 20) se mêlent sous l’unique verbe voir des choses qui concernent la vue et des choses qui devraient concerner l’ouïe. Qu’est-ce que cela signifie ?

Deux maîtres du Talmud se sont interrogés à ce propos en donnant des réponses différentes. Rabbi Ishmaël cherche le sens raisonnable et explique que le peuple voyait ce qui était visible et entendait ce qui était audible. Rabbi Akiva reste fidèle au sens littéral et explique qu’ils voyaient la voix de Dieu faite de parler de feu. Il s’appuie pour cela sur le vers du Psaume 29 où on lit : « la voix de Dieu creuse des flammes de feu », c’est à dire forme avec son souffle une écriture incandescente. C’est ce que voyaient les Hébreux au pied du Sinaï. Rabbi Akiva, soucieux de s’en tenir au sens littéral, enseigne que la véritable écoute, lorsqu’elle est intense, coïncide avec la vision. Celui qui est profondément attentif  l’impression de lire, pas seulement d’entendre, les mots qu’il écoute. Dans le désert, la voix de Dieu est si puissante, si retentissante, qu’elle brouille les sens, qu’elle cause un vertige de l’oreille interne(…). Nul ne serait encore capable d’une telle écoute. Avec la sécurité de la distance, à travers la simple écriture d’un livre, nous recevons cet avertissement : « tu n’oublieras pas les paroles qu’ont vues tes yeux ». Aujourd’hui, voir ces paroles c’est toute l’expérience que peut faire celui qui lit ces aventures sacrées, avec un peu de nostalgie pour cette voix enflammée qui bouleversait les sens de ceux qui étaient tout entiers, en chair, en os et en nerfs, tendus, à l’écoute »(« La voix écrite » d’Erri de Luca In « Première heure », Folio, pp 63-65).

 

« La morale de l’histoire » ou les deux enseignements à retirer : 

1)la Bible est bien la Parole de Dieu. Dieu le proclame Lui-même et nous commande d’y prêter une grande attention. « Ecouter » ce Dieu qui a créé le monde au moyen de sa voix, à commencer par la lumière, et qui parle, « est la première urgence, la première requête », dit encore Erri de Luca. « Lire les Saintes Ecritures, c’est obéir à une priorité de l’écoute ».(Noyau d’olive, p 43)

2)Cela, nous pouvons le lire d’un ouvrier, passionné de Bible, quoique se déclarant « non croyant », et non de la part de quelqu’un se revendiquant « chrétien » et revendiquant des années d’études ou un titre universitaire. Dieu se glorifie ainsi par ce que le monde(y compris le « monde chrétien » ?) méprise.

 

 

 
Notes :

*Il est aussi « de bon ton »(dans les milieux « branchés » ?) d’opposer Christ, que l’on veut bien reconnaître comme « la Parole de Dieu », et la Bible, « les Ecritures », que l’on dévalue ou nie être la Parole de Dieu. Justement,  comment Jésus, « la Parole (de Dieu)faite chair », considérait-il la Bible ?

Lui-même a déclaré n’être pas « venu pour abolir la loi ou les prophètes »[les deux premières sections de l’Ancien Testament], mais être « venu non pour abolir, mais pour accomplir. Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé » (Matthieu 5 : 17-18).

Il reconnaît la Bible comme étant :

– Divinement inspirée  : « Et Jésus leur dit : Comment donc David, animé par l’Esprit, l’appelle-t-il Seigneur, lorsqu’il dit… » (Matthieu 22 : 43).

-Parole de Dieu : distincte de la tradition humaine (« Il leur répondit : Et vous, pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu au profit de votre tradition ?Car Dieu a dit : Honore ton père et ta mère ; et : Celui qui maudira son père ou sa mère sera puni de mort.Mais vous, vous dites : Celui qui dira à son père ou à sa mère : Ce dont j’aurais pu t’assister est une offrande à Dieu, n’est pas tenu d’honorer son père ou sa mère.Vous annulez ainsi la parole de Dieu au profit de votre tradition » cf Matt.15v3-6 ;  « Si elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée, et si l’Ecriture ne peut être anéantie » cf Jean 10v 35).

– Faisant autorité et ayant le dernier mot : « Jésus répondit : Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Matthieu 4 v4). « Jésus lui dit : Il est aussi écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu » (verset 7). « Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul » (verset 10).

– Comme étant vraie, la vérité : Matthieu 12 : 40, Matthieu 24 : 37, Matthieu 19 : 4-5, Jean 17 : 17, Matthieu 22 : 29…..

-Et témoignant qu’elle témoigne de Lui, et qu’elle est centrée sur Lui : « Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait » (Luc 24 : 27).

Il ne reproche pas aux religieux de son temps d’être « bibliolâtres », mais de ne pas y croire :  « Vous sondez les Ecritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage de moi » . (Jean 5 v39-47).

Les auteurs du NT proclament eux-même que leurs écrits sont revêtus de l’autorité divine :

« Et nous en parlons, non avec des discours qu’enseigne la sagesse humaine, mais avec ceux qu’enseigne l’Esprit, employant un langage spirituel pour les choses spirituelles. »(1 Corinthiens 2 : 13)

« C’est pourquoi nous rendons continuellement grâces à Dieu de ce qu’en recevant la parole de Dieu, que nous vous avons fait entendre, vous l’avez reçue, non comme la parole des hommes, mais, ainsi qu’elle l’est véritablement, comme la parole de Dieu, qui agit en vous qui croyez. » (1 Thessaloniciens 2 : 13)

Un exemple d’attitude d’hommes du NT, face à un enseignement, serait-il « inspiré de l’Esprit » ou venant d’un éminent serviteur de Dieu : Actes 17v11(« Ces Juifs avaient des sentiments plus nobles que ceux de Thessalonique; ils reçurent la parole avec beaucoup d’empressement, et ils examinaient chaque jour les Ecritures, pour voir si ce qu’on leur disait était exact »).

Concernant ce que l’Ecriture dit d’elle-même :
« Toute écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice. » (2 Tim. 3v16)

etc…

**A ce sujet, relève Guillaume Bourin, « les questions dites épistémologiques que nous devons toujours nous poser sont toujours : Comment je sais ce que je sais ?, comment puis-je être sûr que ce que je crois est vrai ? » D’autre part, souligne Guillaume Bourin, « ….nous nous devons de reconnaître que lorsque Dieu communique à ses créatures, il le fait en tant que Seigneur. Il n’abandonne pas sa seigneurie lorsqu’il nous parle, et ainsi sa parole nous est donnée de façon personnelle tout en portant les marques de sa puissance absolue, son autorité et sa présence… » ( http://leboncombat.fr/pourquoi-levolutionnisme-theiste-seduit-il-certaines-franges-du-monde-evangelique-francais/#comment-4262 )

*** Daniel Saglietto relève que « lorsque l’on a saisi que le texte biblique signifie exactement ce qu’il dit, alors l’ultime recours est de remettre en question la légitimité épistémologique du texte biblique(…)Cette approche est en fait un écho de la position libérale du XXe siècle qui ne pouvait ni supporter le fait de dire que les écrits canoniques sont Parole de Dieu, ni accepter que la Bible puisse correspondre de façon objective à la réalité ».

Voir la suite de l’excellent article de Daniel Saglietto sur le blog « Le Bon Combat », à propos de ce qu’est la Bible : http://leboncombat.fr/parole-dieu-parfaite/

 

Rire d’un roi

La leçon sur le rire qui va suivre n’est pas celle de Bergson.

 

Le rire est une forme d'humilité

Le rire est une forme d’humilité

Napolitain né en 1950, ancien ouvrier-maçon, poète et romancier, Erri De Luca est un bien singulier personnage, qui entretient avec le judaïsme et le christianisme des rapports tout aussi singuliers et paradoxaux : ancien militant d’extrême gauche, il est fasciné par la Bible au point d’avoir appris l’hébreu en autodidacte et pratiqué l’herméneutique biblique depuis une vingtaine d’années(travail que l’on peut découvrir dans “Noyau d’olive”, “première heure”, “Et il dit”, “les saintes du scandale”….disponibles en poche, collection Folio)*.
Néanmoins, et c’est le paradoxe, le lecteur assidu des Ecritures Saintes “dans le texte” se considère, non comme un « athée », mais comme « quelqu’un qui ne croit pas »(cf “Première heure”, Folio, pp11-12). La faute à ces deux verrous : l’incapacité « à s’adresser à Dieu » et à  pardonner(“Noyau d’olive”, Folio, pp9-12)**.

Ceci dit, il reste mon auteur préféré***. Et il est absolument à découvrir.

Le 4 mai dernier, au cours de ma lecture de “Noyau d’olive”, je tombe sur ce texte sobrement intitulé “Rire”(op cit, p 81). Le rire de la joie. Cela tombe bien, car je suis particulièrement attiré par ce thème de la joie.

Le rire de la joie, celui du roi David, dansant devant l’arche et adorant Dieu “de toute sa force”(2 Sam.6v14-23). Voici ce qu’écrit à ce sujet Erri de Luca : David “rit : tel est le verbe joyeux et effronté qu’on ne peut contourner ni réduire à un divertissement. C’est un rire prolongé et déchaîné de la part d’un roi qui, le premier à avoir conquis la ville sainte, y conduit la plus précieuse fabrication sacrée, la caisse de bois d’acacia contenant les Tables de la Loi(…)Mikal, la fille du défunt roi Saül et femme de David, voit la scène de sa fenêtre et a honte de lui, de son attitude inconvenante de bouffon, de saltimbanque de Dieu. Elle va à sa rencontre avec tristesse et lui fait ouvertement le reproche de s’être rabaissé, d’avoir perdu toute majesté devant ses sujets. Elle a reçu l’éducation d’une princesse et veut donner une leçon de tenue à son époux qui, lui, en revanche, était un simple berger. David revendique le fait d’avoir ri devant Dieu(2 Sam.6v22)….en s’abaissant encore plus, et il ne sera pas méprisé pour cela, il n’en sera de même que plus respecté. David enseigne ici à Mikal que le rire**** est une forme d’humilité(…)celui qui s’en prive pour garder une contenance est un orgueilleux qui se retranche dans une présomptueuse dignité. La magnifique leçon de David sur le rire se termine par une dure conclusion(pour Mikal cf 2 Sam.6v23). Son royal mépris devient un étau qui serre ses entrailles. Pour faire des enfants, pour être féconde, il faut des ris. On jette des grains de riz aux mariés en signe de fécondité.

David s’est tordu de rire en face de Dieu(…)Ce n’était pas un manque de respect, mais une intensité d’adhésion physique, summum de participation totale de toutes ses fibres à la prière. Le corps loue le créateur en exultant. En récompense de cette dévotion, il est permis à David d’entendre, lui et pas un autre, le rire de Dieu. Dieu rit : avec le même verbe que celui de son serviteur, celui des hommes. David parle de cette expérience dans certains psaumes[Dieu rit des rois de la terre dans le Ps.2v4 ; de l’impie dans le Ps.37 ; des peuples entiers dans le Ps.59]…..Le plus beau rire de toute l’Ecriture Sainte [dans l’Ancien Testament]se trouve dans le livre des Proverbes, au chant de la sagesse, où la sagesse elle-même dit avoir été aux côtés de Dieu pendant la création : “et moi je fus ses joies jour après jour, riant devant lui en tout lieu. Riant dans le monde sur la terre”(Prov.8v30-31).

Albert Einstein, tirant la langue à ceux qui lui tirent le portrait...

« …Le savant qui ne rit pas ne peut découvrir, ni imaginer le monde »(Portrait d’Albert Einstein en 1951, tirant la langue à ceux qui lui tirent le portrait…)

La fabrication fondamentale de l’univers s’est accompagnée d’une sagesse souriante. Le renfrogné, le savant qui ne rit pas, ne peut découvrir, ni imaginer le monde”.(op cit pp 81-84)

Vérité proclamée par le Seigneur Jésus-Christ Lui-même, lequel, nous dit l’Ecriture[dans le Nouveau Testament], “tressaillit de joie[ou exulta] par le Saint Esprit, et il dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, je te loue de ce que tu l’as voulu ainsi. »(Luc 10v21).

Le propre de l'enfant, c'est l'émerveillement

Le propre de l’enfant, c’est l’émerveillement

 

“Je te loue, Père…” : le propre de l’enfant est l’émerveillement. Soyons donc “sage dans l’entendement”, purs comme des enfants(1 Cor.14v20) et émerveillons-nous.

“Livrons-nous entièrement à la joie” : l’Eternel nous le commande(Deut.16v15). Adorons-le « de toute notre force ».

“La joie de l’Eternel sera(notre)force”(Neh.8v10)

 

 

Notes :

* Il est également l’auteur de traductions de la Bible: Kohèlet (1996), Il libro di Rut (1999), Vita di Sansone dal libro Giudio/Shoftim (2002), Vita di Noé/Nòa (2004)…Voir à ce sujet, dans “Comme une langue au palais”, Arcade, Gallimard, recueil de onze préfaces à ses traductions de la Bible, dans lesquelles il commente certains passages et les met en parallèle avec l’histoire contemporaine.

**Sur Erri de Luca, voir http://cei.revues.org/200 et http://legrand8.wordpress.com/2007/06/25/interview-erri-de-luca/

*** Auteur dont nous avons déjà parlé ici ou , sur ce blogue.

**** Le rire, et non pas la moquerie. Si le rire est une forme d’humilité, la moquerie est une arme au service des puissants, et au mépris du faible, de celui qui est différent.