Le Discours

[Scène du film « l’Evangile de Matthieu », de la série « 4 Evangiles, les films », réalisé par David Batty, avec Selva Rasalingam dans le rôle de Jésus]

« Le plus célèbre et le plus long discours de Jésus, dit « des béatitudes », se trouve dans l’Evangile de Matthieu [ch.5] », constate l’écrivain napolitain Erri de Luca dans son récit « Sur la trace de Nives »(1). « Jésus monte sur une montagne, non identifiée, et la foule s’accroupit autour de ses pentes ». La foule qui se réunit autour de lui « débordait de toute part », précise encore Erri de Luca dans un autre texte : « S’il avait voulu, il aurait pu en faire à ce moment-là une troupe à dresser contre l’occupation (romaine) »(2), boutant l’envahisseur hors de Palestine [et, pendant qu’on y est, allant jusqu’à investir le capitole ?]

« La terre d’Israël était usurpée » par ces « envahisseurs venus d’outre-mer », lesquels « avaient placé la grosse face ronde de Jupiter devant le temple sacré de Jérusalem, demeure du Dieu Unique et Seul ». Mais Jésus « ne dit pas un mot au sujet du temps, du temple et autres actualités (…). Il ne dit pas un mot sur l’occupation, les impôts, la profanation »(2), pas plus qu’il n’eut recours à un slogan de campagne, aux accents nationalistes, promettant de rendre Israël à nouveau grande. « Les espions disséminés dans la foule n’auraient rien de pimenté et de suspect à rapporter sur ce rassemblement » (2).

« Bienheureux fut le premier mot » du discours. « Il convenait à l’heure et aux sentiments de la foule, qui est heureuse de se trouver unie, dense et en toute sécurité. Bienheureux : ainsi traduisons-nous le mot ashré, par lequel commence » le livre des psaumes (« Tehillim »). Plus que « bienheureux », « ashré » annonce la joie, qui est plus physique et concrète que la béatitude spirituelle. Ainsi, par exemple, « joyeux » comme celui qui est guéri et qui savoure le retour de ses forces(2).

Après le premier mot, on s’attendait à ce qu’il poursuivre avec le reste du Psaume 1. Mais la suite fut un nouveau chant : « Heureux [ou joyeux] les abattus de vent », traduit de façon plus littérale que ce «Heureux les pauvres d’esprit ». Jésus utilise une expression d’Isaïe, prophète qui lui vient souvent à l’esprit.

Isaïe dit: «Haut et saint moi je résiderai mais moi je suis avec le piétiné et l’abaissé de vent et pour faire vivre un vent aux abaissés et pour faire vivre un Cœur aux piétinés » (57, 15). Isaïe invente l’image de l’abaissé de vent, « shfal rùah », pour qui est humilié, opprimé, la tête penchée au point de mettre son propre souffle à ras de terre, à hauteur de poussière. «Shfal rùah» est aussi le souffle court de l’alpiniste à haute altitude. Abattu de vent : à qui souffre de cette respiration haletante appartient le royaume des cieux(1).

Un frisson passa dans l’écoute. L’homme se tenait debout, bien droit, sur le point le plus haut de l’horizon, tout comme « Haut et saint je siégerai » du verset d’Isaïe, dans lequel c’est la divinité qui parle (…). Joyeux est l’abattu de vent, ainsi que le piétiné dans le cœur (…), parce que le verset d’Isaïe dit que (Dieu) est avec eux », comme l’homme debout sur la hauteur.

« Quand les premiers deviennent les abattus de vent, le pouvoir et son droit n’existent plus. C’était une annonce qui réchauffait le cœur sans l’armer de colère ou de révolte. Contester la vaine puissance, privée de fondement au ciel et donc parasite sur terre, ne valait plus la peine, n’avait plus de sens. Donnez à César tous ses symboles de grandeur, ce ne sont que des jouets d’enfants »(2).

« Du haut d’une montagne, Jésus, avec sa liste de joies, met le monde sens dessus dessous, place en tête du classement tous les vaincus. Il le fait au sommet d’une montagne parce que c’est le point le plus éloigné du sol, le plus proche du royaume qu’il promet » et parce qu’« une montagne » est « un endroit inhabitable, d’où il faut toujours descendre » (1)

Mais notre « discours chrétien » est-il « resté en altitude » ? Est-il « descendu dans la vallée » ? « Les derniers » sont-ils « restés à leur place », dans notre théologie et notre service ?

 

 

Notes :

(1)Erri De Luca «Sur la trace de Nives ». Folio, 2013, pp.66-68.

(2)Erri de Luca. Le discours IN « Une tête de nuage ». Gallimard, 2016, p 84-89

 

 

 

« Inculture au poing » : quels sont ces clichés sur les pauvres et la pauvreté qui ne résistent pas à l’épreuve des faits ?

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant sur les pauvres et la pauvreté, par Andy Singer

« Le plus célèbre et le plus long discours de Jésus, dit « des béatitudes », se trouve dans le livre de Matthieu [ch.5] », constate l’écrivain napolitain Erri de Luca dans son récit « Sur la trace de Nives »(1). « Jésus monte sur une montagne, non identifiée, et la foule s’accroupit autour de ses pentes. Jésus aussi entraîne ses auditeurs loin des centres, des places, vers une frontière sainte. Et de là-haut, il prononce sa liste subversive des hiérarchies, des autorités qui gouvernent les choses sur terre. «Heureux les abattus de vent », tel est son cri, traduit de façon plus littérale que ce: «Heureux les pauvres d’esprit ». Il annonce la joie, qui est plus physique et concrète que la béatitude. Il utilise une expression d’Isaïe, prophète qui lui vient souvent à l’esprit. Isaïe dit: «Haut et saint moi je résiderai mais moi je suis avec le piétiné et l’abaissé de vent et pour faire vivre un vent aux abaissés et pour faire vivre un Cœur aux piétinés » (57, 15). Isaïe invente l’image de l’abaissé de vent, « shfal rùah », pour qui est humilié, opprimé, la tête penchée au point de mettre son propre souffle à ras de terre, à hauteur de poussière. «Shfal rùah» est aussi le souffle court de l’alpiniste à haute altitude. Abattu de vent : à qui souffre de cette respiration haletante appartient le royaume des cieux. Du haut d’une montagne, Jésus, avec sa liste de joies, met le monde sens dessus dessous, place en tête du classement tous les vaincus. Il le fait au sommet d’une montagne parce que c’est le point le plus éloigné du sol, le plus proche du royaume qu’il promet » et parce qu’« une montagne » est « un endroit inhabitable, d’où il faut toujours descendre ». Mais notre « discours chrétien » est-il « resté en altitude » ? Est-il « descendu dans la vallée » ? « Les derniers » sont-ils « restés à leur place », dans notre théologie ?

Voici donc un petit texte particulièrement d’actualité, qui nous invite à manifester « la culture d’honneur » à ceux qui en manquent, plutôt que de « donner plus » à ceux qui ont déjà beaucoup trop…..

Les idées reçues sur les pauvres et la pauvreté ? Elles sont légion !

Les idées reçues sur les pauvres et la pauvreté ? Elles sont légion ! Mais toutes fausses…face aux faits !

Malheureusement, et ce, alors que la campagne présidentielle française démarre, les discours anti-pauvres et anti-immigrés font plus que jamais recette. Fraude aux allocations, « assistanat », faible participation à l’impôt, violences conjugales, natalité excessive, oisiveté, pollution… A en croire les colporteurs de ces préjugés, ceux qui possèdent le moins seraient responsables de tous les maux qui frappent la société. Sauf que… faits, chiffres et études battent en brèche ces faux arguments, qui nous détournent des vraies responsabilités. L’association ATD quart monde a récemment publié un ouvrage intitulé « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté ». Basta ! s’en est inspiré, pour rappeler quelques évidences… trop souvent oubliées, nous invitant à démonter le mythe de « la France des assistés ».

En effet, face à ceux qui prétendent qu’il n’y aurait « pas de misère en France », il convient de se demander : « qui est pauvre en France ? Et pourquoi ? »
Les causes de la pauvreté sont multiples. Le sujet est complexe. Plus complexe que certains politiques ne veulent bien le dire et ne saurait être réduit au seul « chômage » ou au « cancer de l’assistanat », explication simpliste qui justifie les démantèlements des structures publiques.

Mais au fait, la pauvreté : qu’en dit la Bible ? [Plutôt que les discours et programmes des politiques, candidats à une élection] Pourquoi certaines personnes vivent-elles dans la pauvreté ? Pour mieux appréhender cette problèmatique, le SEL nous propose de découvrir toute une série de dessins humoristiques évoquant plusieurs aspects de la question à partir de la Bible. Ces dessins sont donc à voir dans leur ensemble, comme les différentes pièces d’un puzzle.

Parmi les autres autres articles à lire sur le blogue du SEL(2), celui de Jacques Hautbois, délégué du SEL, retient notre attention : selon lui, aborder la question de la pauvreté sous un angle biblique devrait nous conduire à aborder la question de l’argent et de l’économie différemment des standards de ce monde [ou dans un sens non « libéral-conservateur », dirai-je]. Ceux qui sont« conduits par l’Esprit-Saint » sont appelés à élaborer une véritable « contre-culture » (puisqu’il s’agit de « ne pas se conformer à ce monde-ci », selon Rom. 12v2) notamment dans ce domaine de l’économie et de la pauvreté.

Et« la pensée économique la plus courante dans « ce monde-ci », dite « classique » et « néo-classique », s’enracine, en fait, dans une certaine conception de l’homme : « l’homo oeconomicus », soit « un individu dont la seule motivation est la recherche rationnelle de la plus grande satisfaction au moindre coût. »
De fait, à la lumière de cette vision de l’homme, nous ne devrions plus nous étonner « que dans « ce monde-ci » croissance, concurrence, compétition occupent une telle place, parfois écrasante, se voulant exclusive ». De fait, selon Jacques Hautbois, « l’intelligence renouvelée des enfants de Dieu peut-elle adhérer à une telle conception », par ailleurs au cœur des programmes de certains des candidats déclarés à la présidentielle française de 2017 ?

Or, la Bible nous montre justement un autre modèle de société : celle des «  premiers chrétiens à Jérusalem, peu après la pentecôte (Actes 4v32, 34-35) ». « La première Eglise » est un groupe de femmes et d’hommes qui « cherchent à tisser entre elles des liens très forts et très positifs, une véritable communion ». Il y est donc question, dans ce texte, « d’un groupe social et de la question des biens matériels, de leur gestion et répartition dans ce groupe », et non d’un agrégat d’individus….
Sur une telle base, bien éloignée de « l’homo oeconomicus », le chrétien ne pourra donc pas suivre les lois de l’économie classique ou une pensée économique inspirée de M. Thatcher, pour qui « il n’y a pas de société » mais seulement « des individus »(3).  Car, justement, à l’inverse, « pour le croyant, il n’y a plus d’individus isolés mais des êtres reliés qui cherchent à élaborer un vivre-ensemble satisfaisant pour tous ; de même, il ne s’agit plus de s’abîmer individuellement dans la recherche et l’accumulation incessante de satisfactions matérielles jamais assouvies mais de vivre la simplicité volontaire et le partage. On ne pourra donc plus supporter que certains vivent dans la misère et l’on cherchera à remédier à une telle situation ».

 

 

Notes :

(1)Erri De Luca «Sur la trace de Nives ». Folio, 2013, pp.66-68.

(2) http://blog.selfrance.org/pauvrete-bible ; http://blog.selfrance.org/causes-pauvrete-bible-pourquoi ;http://blog.selfrance.org/reponse-article-cac-lutte-pauvrete

Sans oublier cette campagne de « Michée France » (anciennement « Défi Michée »)

(3) Voir « Individu, famille, communauté et société, selon Margaret Thatcher » de Stéphane Stapinsky.