« L’imitation de Jésus-Christ » : veiller à son intimité

« On n’agit pas en cachette quand on veut s’affirmer. Puisque tu accomplis de telles œuvres, manifeste-toi au monde ! » disent ses frères à Jésus, alors qu’ils ne croyaient pas en lui.
(Dessin de Andy Singer)

Lectures :

« Dans la suite, Jésus continua à parcourir la Galilée ; il préférait en effet ne point parcourir la Judée, où les autorités juives cherchaient à le faire périr. Or c’était bientôt la fête juive des Tentes. Ses frères lui dirent : « Passe d’ici en Judée afin que tes disciples, eux aussi, puissent voir les œuvres que tu fais.  On n’agit pas en cachette quand on veut s’affirmer. Puisque tu accomplis de telles œuvres, manifeste-toi au monde ! En effet, ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui.» (Jean 7v1-5)

« Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques. La ville entière était rassemblée à la porte. Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons ; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient. Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert ; là, il priait.

Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons, et ils le trouvèrent. Ils lui disent : « Où étais-tu ? Tout le monde te cherche. » (Marc 1v32-37. Traduction libre)

Ces deux textes des Évangiles résonnent en nous, étonnamment de façon très actuelle. « L’anonymat dans la vie réelle comme sur Internet devient de plus en plus difficile », constatent les juristes Marie Bastian et Justine Pate-Koenig, dans un fort intéressant document consacré au pseudonymat sur internet (dont nous avions parlé ici« Les notions de «protection de la vie privée», «d’intimité», « de droit à l’image » s’effacent. Tout devient public. La transparence est le maître mot. Si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez pas à vous inquiéter », dit-on. « Or, il faut être capable de se justifier pour tout et tout le temps, et votre « jardin secret » n’a pas de raison d’être selon les tenants de la transparence ».

Constat tout à fait partagé par le rabbin et philosophe Marc-Alain Ouaknin, qui relève, parmi toutes les crises (économiques, écologies, sociales…) que nous connaissons, « une crise de l’intime » : en effet, dénonce-t-il, « la communication nous assaille de toutes parts. Le téléphone, le téléphone cellulaire, l’ordinateur, l’ordinateur portable… régissent désormais nos vies. Chaque fois qu’on téléphone à quelqu’un, on lui demande: “Tu es où?” Comme si on ne pouvait plus être quelque part sans avoir à donner des explications et un compte rendu du lieu où on se trouve. À partir du moment où on est surexposé dans l’information de soi par rapport aux autres, il n’y a plus la possibilité de se retrouver “chez soi” et d’avoir une intimité, ce qu’on appelle en grec l’oikos, qui est le véritable sens de l’écologie. L’écologie c’est le discours, la raison, la pensée de la maison, c’est-à-dire la pensée de l’intime. Or, aujourd’hui, la question de l’intime est absolument dévastée par cette surexposition du sujet qui fait, en fin de compte, qu’il n’y a presque plus de sujet. Dans le passé, le sujet était un “Je” ou un “Je suis” qui avait la capacité de se retirer dans un “chez soi”.

Comment alors être (chez) soi ?

Face à cette nouvelle « théoulogie » [de : « t’es où ? »] qui, parce qu’elle promet de façon illusoire un monde sans vie privée, s’avère peut-être l’un des plus grands dangers qui nous menace, à l’instar des déluges contemporains médiatiques, imitons plutôt Jésus-Christ, qui est « Je suis ». Et apprenons de sa théologie, plutôt que de se contenter de dire « le monde évolue », donc « suivons-le » ! Jésus, en effet, bien qu’étant un « personnage public », sait parfaitement protéger son intimité.

Il n’agit jamais sous la pression « médiatique », particulièrement quand il s’agirait de « prouver qui il est », et sait prendre son temps.

Il sait distinguer « le temps favorable » pour agir en public et le temps nécessaire et vital, à prendre régulièrement « à part » avec le Père, plutôt que de se laisser submerger par l’activisme.

Il comprend que tout ne doit pas être montré : Il raconte des paraboles en public, mais en privé, il explique tout à ses disciples (Marc 4v34).

Il recommande de se garder « de pratiquer (sa) religion devant les hommes pour attirer leurs regards ; sinon, pas de récompense pour (nous) auprès de (Dieu, notre) Père qui est aux cieux » (Matt.6v1-4) ; et quand nous voulons prier, d’entrer dans notre chambre « la plus retirée », de « verrouiller » notre porte et d’adresser notre prière à notre Père [qui est un Dieu relationnel et avec qui nous pouvons avoir une relation personnelle] qui est là dans le secret. Et notre Père, qui voit dans le secret, nous le rendra » (v6). Enfin, Jean 17 nous rapporte une très belle prière de Jésus, laquelle est faite, non en public, « au micro », mais en privé, dans l’intimité, en présence des siens.

Ce soin extrême porté à la sauvegarde de son intimité est-il de nature à dévaluer la portée du ministère public de Jésus ? Bien au contraire ! Il le renforce même.

Et nous-mêmes, qui nous disons « disciples de Jésus-Christ » ? « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur. Au disciple il suffit d’être comme son maître, et au serviteur d’être comme son seigneur », dit Jésus (Matt.10v24-25)

 

 

 

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Le présent billet se propose de répondre indirectement, et quelque peu en avance, à la fameuse question : « que lire cet été ? » Et ce, d’autant que cela fait bien longtemps que je n’ai pas parlé de livres.

Dans le prolongement des deux billets précédents(chacun verra le lien évident)et alors que certains souhaiteraient voir les chrétiens relégués dans une posture moraliste(pour ne pas dire « moralisante »), voici(en attendant de lire peut-être l’encyclique du Pape sur le sujet) un livre stimulant et souvent drôle qui parle fort opportunément de « lien » ou de ce qui fait lien. Il s’agit de « Zeugma : Mémoire biblique et déluges contemporains » de Marc-Alain Ouaknin(Seuil, 2013. Points Essais). Une réflexion pertinente et perspicace sur « l’éthique du futur » -« le principe de responsabilité »- dans le Judaïsme. Nous avons déjà eu l’occasion d’en parler ici sur Pep’s café !

 

L’auteur : Rabbin et Docteur en Philosophie, Marc-Alain Ouaknin est professeur associé à l’Université Bar-Ilan de Ramat-Gan, en Israël. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur le Judaïsme et la pensée philosophique juive.

 

Le livre :

Il s’agit, comme l’explique l’auteur(op. cit., p 20), « non pas d’un essai, mais plutôt d’un journal philosophique, où se croisent à la fois des notes sur l’éthique et l’arche de Noé, l’ours polaire et l’exégèse biblique, l’archéologie et les cathédrales englouties, l’humour et la théologie »(et même « la théoulogie »), et, surtout, l’énigme d’un mot grec : « zeugma », qui signifie « le pont », « le lien », « le joug » et « l’attelage ».

Le zeugma est une figure littéraire où s’exprime un lien insolite, incongru, riche de sens, entre des mots, des locutions, des phrases(Ex : le « Vêtu de probité candide et de lin blanc » de Victor Hugo, dans son « Booz endormi »)….un lien de nature à nous faire rêver, rire ou sourire et voyager… qui « raconte l’essence du lien, du rapport à l’autre et au monde »(op. cit., p 21).Mais Zeugma, « c’est aussi le nom d’une ville », un site découvert en 2007 par une mission archéologique dans la moyenne vallée de l’Euphrate, en Turquie, et menacé par la construction d’un barrage. Un site où trônait une mosaïque, la « Joconde de Zeugma » (cf illustration plus haut, qui est aussi la couverture de l’ouvrage).

Coïncidence ? Sans doute pas, ou alors avec « un grand D », car pour Marc-Alain Ouaknin, « Zeugma, c’est la confrontation de la technique et de l’éthique ».

 

« Zeugma » est donc ce fil conducteur qui nous permet, avec Marc-Alain Ouaknin, de revisiter le déluge biblique(Noé et son arche) de manière pluridisciplinaire pour mieux parler des « déluges contemporains »*. En référence au philosophe Hans Jonas et à son « principe de responsabilité », l’auteur nous invite à réfléchir sur « une éthique du futur ». Son principe ? Le fameux « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » de Lévitique 19v18 doit se prolonger en « Tu aimeras ton lointain comme toi-même »(cf Luc 10v25-37). Celui que l’on ne connaît pas encore, car « caché », « pas encore né »…celui que « nos yeux ne seront plus là pour voir… »(Op. cit., pp 355-357)Car, selon la formule talmudique : « Ezéou Hakham ? Haroé èt hanolad ! » : « Qui est le sage ?** Celui qui voit le futur ! »(Op. cit., p 358) Ou celui qui dit, non pas « dans quel monde vivons-nous ? » mais « dans quel monde vivront-ils ? »

Bref, l’un de mes meilleurs livres depuis janvier 2015, qui, plaisant à lire et souvent drôle[quel livre profond a eu récemment cet effet sur vous ?], nous offre une réflexion biblique profonde et salutaire sur le passé, le présent et l’avenir, face aux « court-termismes ». Il nous invite également à redécouvir « la joie de penser », et plus exactement la joie de « penser en zeugma » : soit de construire des ponts entre des champs de savoirs apparemment indépendants les uns des autres pour mieux appréhender notre monde complexe. A l’heure de la pensée binaire et à l’heure « où l’on ne cherche plus que ce qu’on ce qu’on connaît déjà, à coups de fils rss, d’alertes google, ou de liens repérés par les amis Facebook, cultivant un entre-soi intellectuel assez dangereux »***, l’enjeu n’est pas mince. Et c’est tout le mérite de cet excellent livre. 

 

 

Notes :

* Les dérèglements économiques, sociaux, politiques, écologiques… qui ont cours dans notre monde préoccupent beaucoup Marc-Alain Ouaknin, qui s’en est expliqué sur http://cjnews.com/node/86803 :

« Le plus grand dérèglement auquel l’humanité est confrontée aujourd’hui est indéniablement le déluge d’information, celui des images et des paroles, qui ne permettent plus vraiment de se retrouver “chez soi” et qui submergent l’homme de rumeurs et d’informations à l’infini, noyant l’accès au livre, à la lecture et à l’interprétation, rendant difficile l’imagination créatrice qui ouvre à ce que la Philosophie nommait jadis “transcendance”. Nous sommes noyés par une technologie qui n’est plus maîtrisée, et qui n’est plus maîtrisable, qui propage des pléthores de rumeurs, d’informations… La communication nous assaille de toutes parts. Le téléphone, le téléphone cellulaire, l’ordinateur, l’ordinateur portable… régissent désormais nos vies. Chaque fois qu’on téléphone à quelqu’un, on lui demande: “Tu es où?” Comme si on ne pouvait plus être quelque part sans avoir à donner des explications et un compte rendu du lieu où on se trouve. C’est ce que j’appelle une crise de l’intime.

À partir du moment où on est surexposé dans l’information de soi par rapport aux autres, il n’y a plus la possibilité de se retrouver “chez soi” et d’avoir une intimité, ce qu’on appelle en grec l’oikos, qui est le véritable sens de l’écologie. L’écologie c’est le discours, la raison, la pensée de la maison, c’est-à-dire la pensée de l’intime. Or, aujourd’hui, la question de l’intime est absolument dévastée par cette surexposition du sujet qui fait, en fin de compte, qu’il n’y a presque plus de sujet. Dans le passé, le sujet était un “Je” ou un “Je suis” qui avait la capacité de se retirer dans un “chez soi”.

Les nouveaux “analphabètes” du XXIe siècle sont des personnes qui savent lire parfaitement et qui sont souvent lettrées. Nous vivons désormais ce que l’humanité a vécu aussi en 1492, quand l’imprimerie fut inventée. Nous assistons à une mutation du monde technologique. Aujourd’hui, grâce à Internet et à d’autres outils technologiques de communication très sophistiqués, nous avons accès instantanément à des kyrielles d’informations. Notre grand défi, ce n’est pas d’obtenir des informations, c’est d’apprendre à les hiérarchiser, les contextualiser, les analyser… Donc, aujourd’hui, on a une obligation de retourner à l’apprentissage de la lecture. L’humanité fait face à une nouvelle forme d’analphabétisation. Dans le passé, les analphabètes ne savaient pas lire. Aujourd’hui, les analphabètes savent lire. Tout le monde sait lire mais on est redevenus analphabètes parce qu’on ne sait pas comment lire un texte, c’est-à-dire comment avoir une compréhension réelle de celui-ci. Dans « La Torah expliquée aux enfants », j’explique pourquoi la tradition juive est une expérience et une pédagogie de la lecture basées sur l’esprit critique, la hiérarchisation et la complexification de la pensée. La Torah offre à l’homme la possibilité de se réconcilier avec la vie et la joie de penser ».

 

** Et la sagesse, souligne le blogueur « Pneumatis », c’est de « commencer par le commencement, de se soumettre à la pédagogie divine, d’être à l’écoute de la parole de Dieu, en relisant par exemple le livre des Proverbes « pour savoir sagesse et discipline, pour comprendre les dires de l’intelligence » (Pr 1,2). Car « la crainte de YHVH est le principe de la connaissance / sagesse et discipline, les fous, ils méprisent » (Pr 1,7). Et de nous inviter à relire « ce grand texte d’un père à son fils », et de le transmettre. « Le contraire serait sans doute mépriser la sagesse, endurcir notre coeur, et demeurer des serviteurs de Pharaon… au lieu de devenir des enfants du Seigneur »

*** C’est aussi le constat du blogueur « Koz », interviewé par « Les Cahiers libres ».

 

 

 

 

Jésus n’a pas mangé ces « animaux abominables », qu’il ne fallait pas manger

Comment Jésus, « né sous la loi », a-t-il pu racheter « ceux qui étaient sous la loi » ? (cf Gal.4v4-5)

Un parallèle édifiant, entre la vie de Jésus sur Terre et les exhortations ou commandements suivants, énoncés en Jacq.4v7, 10, est à découvrir :

« Soumettez-vous à Dieu, résistez au diable et il fuira loin de vous…approchez-vous de Dieu et il s’approchera de vous…humiliez-vous devant le Seigneur et Il vous élèvera ».

En Luc 4v1-15, Jésus s’est soumis à Dieu en se laissant conduire par l’Esprit dans le désert, « pour y tenté par le diable ». Il a résisté au diable par la Parole(en répondant « Il est aussi écrit… », faisant trois citations du Deutéronome-un indice qu’il avait dû méditer ce livre avant la tentation, comme il est invité à le faire en Ps.1v2 et Josué 1v8), refusant de « faire » pour « être », pour prouver ce qu’il « est », ou pour atteindre un but de façon contraire au plan de Dieu. Il a ainsi montré d’autres priorités, notamment que « sa viande » est de « faire la volonté de Dieu »(Jean 4v34. Darby). Il n’a pas non plus cherché à attirer l’attention sur lui(pour fasciner, faire le buzz), ou même cherché la domination politique.

Il n’a pas cherché à mettre le grappin sur un titre ou une position (cf Philip.2v1-11, Hébr.5v4-10). Pourtant de « condition divine », Il n’a pas regardé l’égalité avec Dieu comme « une proie à arracher »(Philip.2v6. Segond). En cela, Lui, qui déclare ne pas être venu pour « abolir »(la loi), mais pour (l’)« accomplir »(ou lui donner tout son sens-BFC) cf Matt.5v17, a pratiqué l’esprit de la loi, témoignant de son refus de « manger les animaux abominables » qu’il ne fallait pas manger (cf la loi-en l’occurrence, les oiseaux de proie, qui ont des griffes : Lévit.11v13-19)*.

Il a été appelé et élevé. Il a été le modèle d’une vie de communion et de fidélité à Dieu, lequel a donné ce beau témoignage sur son fils, à de nombreuses reprises : Luc 3v22, 9v35(cf Matt.3v17, 17v5 ; Jean 5v37, 12v28…Hébr.1v5-12)

C’est ainsi que Jésus a pu « racheter ceux qui étaient sous la loi », ayant satisfait les deux exigences de la loi : celle qui exige une vie parfaite, ayant mené une vie parfaite ; et celle qui exige une mort, en cas de transgression de la loi (Gal.3v10-14), en donnant sa vie en rançon, lui « le juste », pour nous, « injustes ».(Rom.3v21-26 ; 1 Pie.3v18 ; Matt.20v28 ; 1 Tim.2v5-6… )

On notera enfin, sur ce passage de Luc 4, que Jésus part au désert « rempli de l’Esprit »(v1), et qu’Il sort vainqueur de l’épreuve et de la tentation « revêtu de l’Esprit »(v14), parlant ensuite avec grâce et autorité (vv 22, 36)

Sur ce, bon week-end.

 

Note :

*A ce sujet, M.A. Ouaknin, dans « Bibliothérapie », rappelle de façon fort pertinente que la pensée occidentale(opposée à la pensée biblique) est axée sur la « saisie », la classification, le déterminisme(soit le fait de « coller une étiquette » sur quelqu’un), la division, la conceptualisation… « une logique de la prise », « une pensée rapace qui griffe et qui déchire »(op. cit., Seuil 2008, collection « points sagesse », pp151-152)

Vivre l’esprit de la Pâque

Lire Exode 12v1-14 et ss

La Pâque, c’est manger l’agneau pour prendre des forces, en vue d’un long voyage, et « sortir » d’une situation d’esclavage, d’angoisse, d’oppression, pour entrer dans la vraie liberté.
C’est aussi « faire sortir » de chez soi tout élément de compromis de nature à nous faire retomber dans la servitude.
La liberté, ce n’est plus être possédé. Et comme l’écrit Marc-Alain Ouaknin, « l’être libre est disponibilité au-delà des préoccupations et des affairements. Etre libre, c’est vivre en échappant à la volonté de maîtrise et de possession, qui pourrait se confondre-et est souvent confondue de fait-avec la définition de l’humain. »(Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains. Points essai, 2013, p 391)
Etre réellement libre, c’est donc être disponible.  Pour servir Dieu, Notre libérateur(Ex.7v16).
En Exode 12, « la sortie » du « pays » ou de « la maison de servitude » est le début de l’histoire d’un peuple, devenu véritablement « un peuple », le peuple de Dieu. Celui que Dieu a Lui-même libéré « à main forte et à bras étendu », et a protégé d’une manière particulière, lors d’une nuit particulière, préfiguratrice d’une meilleure et plus grande délivrance encore :
 « Christ, notre Pâque » (1 Cor.5v7-8), « le Dieu véritable »(Jean 5v18 ; 1 Jean 5v21) et celui qui nous libère pour que nous soyons véritablement « libre »(Jean 8v31-36)
Pour vous, aujourd’hui, cette sortie de l’esclavage est aussi le commencement d’une nouvelle histoire. D’un nouveau départ dans la vie. Et se souvenir d’où l’on a été « tiré » et d’où l’on est sorti a des conséquences éthiques : Deut.5v6, 15 ; Ex.20v2 ; Lévit.23v5-7
 
 Autres lectures proposées : Rom.6v23 (qui parle du don gratuit); Hébr.2v14-15 ; Jean 1v29, 36

« Enseigner »

« Enseigner, c’est être vigilant au visage de chacun, à la pierre apportée par chacun »* 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes :

*M.A. Ouaknin. Zeugma : Mémoire biblique et déluges contemporains (Point essai, 2013, p 483)

Enigme talmudique : quelles sont les modalités du mariage ?

Une énigme sur le mariage, qui commence par un lien improbable...

Une énigme sur le mariage, qui commence par un lien improbable…

Voici une bien curieuse énigme, qui débute par un lien improbable, découverte dans « Zeugma », un excellent ouvrage de M.A. Ouaknin(en cours de lecture), et que je reformule quelque peu :

Le Talmud, dans le traité « Qîddûšîn » pose la question suivante : quelles sont les modalités juridiques du mariage ?
La Michna répond : une femme est acquise selon trois chemins : par l’argent ou une valeur d’argent, par un contrat sans contre-valeur d’argent, par une relation sexuelle.

La Gemârâ’ demande : et d’où sait-on que l’argent est une des voies-modalités du mariage ?

La Michna répond : « Prise, prise du champ d’Ephron ! »

Quel rapport avec la question précédente ?
Une première explication souligne qu’il est écrit à propos de la femme dans le livre du Deutéronome (Deutéronome 24v 1, par ex) : « quand un homme prendra une femme ».

Mais qu’est-ce que « prendre (femme ») ?

Une règle herméneutique exige qu’un passage « obscur » s’explique par un passage « plus clair ». Aussi, l’on se souviendra qu’il existe un autre texte où le verbe « prendre » est utilisé dans une transaction qui se fait par de l’argent. L’on peut donc en conclure que l’argent est l’une des modalités du mariage !

Cet autre texte se trouve en Gen 23v13 : à la mort de Sara, sa femme, Abraham achète un tombeau dans un champ et dit à Ephron, le vendeur : « J’ai donné l’argent du champ, prends (-le-) de moi, et là, j’ensevelirai ma morte ». Abraham paie donc 400 sicles d’argent et acquiert donc le champ et la grotte qui s’y trouve. Tout cela résumé par : « Prise, prise du champ d’Ephron ! »

Selon Ouaknin, cette gezêrâh šâwâh talmudique invite à réfléchir sur la relation entre l’homme et la femme dans le mariage, à l’horizon de la mort de Sara et de l’acquisition du tombeau. Car la question qui est en réalité posée est bien : « qu’est-ce qu’un couple ? »

Au moment précis où l’homme entre dans une relation conjugale, au moment du mariage, il entre, par la gezêrâh šâwâh, « dans une relation à la mort ». Dans ce texte, le Talmud propose de mettre en évidence la distinction entre le « désir » et le « besoin », et par là, il nous présente une recherche d’une définition de l’amour !
Par l’exemple, quelqu’un est dans la solitude et ne supporte pas de vivre seul ; de ce fait, il recherche la compagnie d’une autre personne. Si, pour faire en sorte que l’autre se rapproche de lui, il est amené à dire « je t’aime », peut-on véritablement parler d’ « amour », ou est-il plus juste de parler de « haine de la solitude » ? Aime-t-on l’autre pour lui ou pour soi-même ?
C’est cette question que pose le Talmud en demandant quelles sont les modalités du mariage. Quand le geste de relation à la femme fait référence au geste d’Abraham, que signifie-t-il ?
Lorsqu’Abraham donne cette somme considérable pour acheter le tombeau de Sara, il le fait pour elle, sans espoir d’aucun geste en retour de sa part, puisque cette dernière est morte. Geste de pur don, « transcendant », pour l’Autre. De même, quand l’homme donne de l’argent ou une valeur d’argent dans le rite du mariage en référence à Abraham, il exprime par là un amour non lié à de simples besoins, psychologiques, sentimentaux, sexuels ou autres. Geste pour lequel il n’attend ni « amen, ni merci ». Ce rapport à l’Autre en terme de « transcendance »* pure se nomme « désir » pour l’Autre ou encore désir métaphysique, qui s’oppose au « besoin immanent »* au Moi.
Question subsidiaire : comment atteindre un tel amour si pur ? Quel serait notre modèle ? A moins que l’amour ne soit un « compromis » (une tension ?) entre « désir » et « besoin » ?

Source : M.A. Ouaknin. Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains. Seuil, 2013(Point), pp 149-152

Notes :

*« Donner » est « transcendant » ; « prendre » est « immanent ». Mais il y a des cas où « donner » relève de l’immanence, lorsque nous donnons pour recevoir en retour (par ex, pour attendre un « amen » ou un « merci »)…

« Bereshit »

"Au commencement", c'est "deux"...

« Au commencement », c’est « deux »…

Ou ce qu’un seul mot, voire une seule lettre, peut nous apprendre….

 

« Nous traduisons d’habitude, avec assez de précision », souligne Erri de Luca dans « Noyau d’olive »*, « le premier mot de l’Ecriture sainte : Bereshit » qui équivaut à notre « en commencement » (ou « Au commencement », « premièrement »).

Noyau d'olive, d'Erri de Luca

Noyau d’olive, d’Erri de Luca

« Dans Berechit », poursuit l’écrivain napolitain, « il y a un « b » qui correspond à « en » et il y a « reshit », qui correspond plus ou moins à « commencement ». Reshit vient de rosh qui est la tête, c’est à dire une partie du corps. Elle n’indique pas un avant ou un après, une priorité temporelle. Elle indique un ordre d’importance et reshit est plus précisément la primeur**.
Pourquoi ne peut-t-il pas y avoir un avant et un après ? Parce que jusqu’à ce moment-là, il n’existait ni un avant, ni un après, le temps lui aussi est créé, il est même un effet de la création (…)
Celui qui agit, qui façonne le monde, c’est Elohim, non pas le plus solennel des noms de Dieu, non pas le tétragramme qui se manifestera plus loin (…)
Selon la tradition du commentaire biblique, le monde tient sur deux mesures : la justice et la miséricorde. Le nom Elohim préside à la justice, mais un monde fondé seulement sur la justice n’aurait pas réussi à subsister, car trop coupable.
Alors l’Ecriture intervient au terme des 7 jours de la création, le 7ème compris, pour ajouter le nom le plus sacré, le tétragramme, devant Elohim.
Ainsi avec le secours de la miséricorde contenue dans le tétragramme, le monde tient »(op. cit., pp44-46).

Nous apprenons donc ce que Dieu a fait et ce, dès le commencement. Et notamment ce qu’Il a créé en premier : la lumière, au milieu des ténèbres (Gen.1v1-3).
« Et quand Elohim dit : « ier or », « soit la lumière »(…), Il enseigne que c’est ce qu’Il dit qui fait naître la lumière et ainsi de suite tout le reste », ajoute Erri de Luca.
« Sa seule volonté muette ne suffit pas, il faut sa parole pour donner un élan à la création. Il n’existe pas d’exemple équivalent d’une importance aussi immense donnée à la parole. Nous qui en sommes ses usagers, pratiquants passifs (…), nous (la) considérons comme un (simple) mécanisme pour communiquer, mais ici Elohim est seul, il ne s’adresse à personne : la parole est directement son acte de création ». (op. cit., p 46)

Le texte nous enseigne aussi la nécessité d’être fidèle à sa propre parole.
« Et Il dit », et cela s’accomplit. Dès le commencement, Dieu témoigne qu’Il est digne de confiance. L’apôtre Jean rappelle que « la nouvelle que nous avons apprise de lui, et que nous vous annonçons, c’est que Dieu est lumière, et qu’il n’y a point en lui de ténèbres. Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne pratiquons pas la vérité. Mais si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes mutuellement en communion, et le sang de Jésus son Fils nous purifie de tout péché. » (1 Jean 1v5-7 cf Jean 1v1-5, 9-13 ; Jean 8v12).
La prière de bénédiction, en Nombres 6v22-26, dit ceci : « Que l’Eternel te bénisse, et qu’il te garde! Que l’Eternel fasse luire sa face sur toi, et qu’il t’accorde sa grâce!Que l’Eternel tourne sa face vers toi, et qu’il te donne la paix ! »

En effet, puisse Sa lumière briller sur nous et en nous, chassant nos ténèbres et que nous-mêmes soyons ces personnes « lumineuses », de parole, produisant le fruit de la lumière(Matt.5v14-16, Eph. 5v8-13)

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains, de M.A. Ouaknin

 

Enfin, Marc-Alain Ouaknin*** relève que « la Genèse du monde et de la vie commence par la lettre « bèt », qui signifie à la fois « maison » et « deux » ».
Un « petit clin d’oeil aux deux qui font un », dont il est fait question en Genèse 2v24 (rappelé par le Seigneur Jésus-Christ en Matt.19v4-6)

 

 

 

 

 

 
Notes :

* Erri de Luca. Bereshit IN Noyau d’olive. Folio, 2006, pp 44-46

** « Primeur » apparaissant, par exemple, dans le psaume 111v10 ou dans Jérémie 2v3.

*** Zeugma : mémoire biblique et déluges contemporains. Points seuil, 2013(Essais), p 98

Au coeur du Pentateuque : une invitation redoublée à « chercher »…

Dans « Bibliothérapie »*, Marc-Alain Ouaknin nous propose « un voyage au coeur du livre », soit celui de « la loi »(ou la Torah, le Pentateuque), en ayant recours au comptage classique des mots de cette section**. « Le nombre de mots étant pair, le coeur du livre est l’espace vide qui sépare les deux mots au milieu du livre », explique-t-il. Le milieu du livre se trouve alors en Lévitique 10v16, un verset qui semble parfaitement anodin en français, mais dont Marc-Alain Ouaknin souligne l’étrangeté de la formule originale en hébreu. Dans ce chapitre, il y est question de la mort de deux fils d’Aaron, le souverain sacrificateur et frère de Moïse. Sont également énoncés les prescriptions aux prêtres de manger les sacrifices(appelés « choses saintes ») dans un lieu saint.
Le v16 dit : וְאֵת שְעִיר הַחַטָּאת דָּרֹשׁ דָּרַ שׁ מֹשֶׁׁה וְהִנֵה שֹרָּ ף (ou « Veèt seïr hahatat daroch darach moché vehiné soraf « . En français, mot à mot, cela donne : « Et le bouc du péché, cherché il a cherché Moïse, et voici qu’il était brûlé »***).
Cette répétition, suffisamment rare pour être signalée, est au cœur du Pentateuque. Elle est toutefois bien mal rendue dans la plupart de nos traductions françaises (à part la Chouraqui).
Le mot « darach » est répété deux fois : « daroch darach », « cherché il a cherché ». C’est entre ces deux mots identiques que se situe précisément le coeur du pentateuque ou de la Torah. Le coeur du livre est un vide séparant deux mots identiques (chercher : דּרש) qui signifient précisément « interprétation ». Le mot « darach » signifie en effet « interpréter » et a donné le mot « Midrach », soit les différents recueils des interprétations rabbiniques de la Bible (op. cit., pp234-235). Cette répétition est une forme verbale qui intensifie l’action, avec un impératif : « cherche ! » ou « interprète ! ». Marc-Alain Ouaknin y lit une invitation du verset à l’interpréter.

De prime abord, le rapport entre un bouc expiatoire que l’on cherche avec insistance et l’invitation d’un texte à l’interpréter ne semble pas évident. Mais l’impératif unique demeure : « cherchons, cherchons ». Que(ou qui) faut-il donc chercher ?
L’objet de la quête est une victime expiatoire, un animal en vue du sacrifice pour le péché. Cette quête est celle d’Isaac, qui questionne ainsi son père Abraham : « où est l’agneau pour l’holocauste ? »(Gen. 22v7), pour obtenir cette réponse du patriarche : « Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste »(v8). La réponse est donnée en filigrane dans les Ecritures– des tuniques de peau d’animal faits par Dieu lui-même pour « couvrir » Adam et Eve après leur désobéissance, de façon bien plus efficace que leurs feuilles de figuier(Gen.3v21) ; une offrande d’Abel « le juste », agréée par Dieu même(Gen.4v4 cf Matt. 23v35, Luc 11v54, Hébreux 11v4 et 12v24) ; « l’agneau pascal » en Exode 12 ; un mystérieux agneau que l’on conduit à la boucherie (Es 53v7), qui « s’est livré lui-même à la mort, mis au nombre des malfaiteurs », qui « a porté les péchés de beaucoup d’hommes, et qui a intercédé pour les coupables »(v12)….jusqu’à la pleine révélation donnée par Jean : « Voici l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ! » (Jean 1v29, 36 cf Act. 8v30-35)

L’invitation redoublée à « chercher » est donc une invitation redoublée à « Le chercher », en « sondant les Ecritures »(Jean 5v39 ; Luc 24v27, 44), puisqu’ « elles témoignent de Lui ». Lui qui nous ouvre l’intelligence afin que nous comprenions les Ecritures (Luc 24v45). C’est aussi une invitation à « interpréter », soit à « traduire », « exécuter », « donner du sens », « vivre » ces paroles, données pour nous aujourd’hui.

 

 
Notes :

* « Bibliothérapie : lire c’est guérir ».Seuil, 2008(Points)

** Les sofrim(ou « scribes ») ont compté dans le Pentateuque 669 paragraphes, 5845 versets, 79 976 mots et 304 805 lettres consonnes. Sachant que « les textes hébraïques ne comportent que des consonnes. C’est une langue purement consonantique au niveau de l’écriture. Ni voyelles, ni ponctuation : seuls « comptent » les espaces de séparation entre les chapitres et les espaces un peu plus grands entre les livres »(« Bibliothérapie », p 233).
*** Ou encore : « Au sujet du bouc expiatoire, Moïse fit des recherches (daroch), et il se trouva (darach) qu’on l’avait brûlé. »