Quand Jésus nous invite à « renverser nos manières de penser » (Luc 13v3)

« Chien blanc » de Romain Gary ou l’histoire d’une tentative de conversion….

«C’était un chien gris avec une verrue comme un grain de beauté sur le côté droit du museau et du poil roussi autour de la truffe, ce qui le faisait ressembler au fumeur invétéré sur l’enseigne du Chien-qui-fume, un bar-tabac à Nice, non loin du lycée de mon enfance. Il m’observait, la tête légèrement penchée de côté, d’un regard intense et fixe, ce regard des chiens de fourrière qui vous guettent au passage avec un espoir angoissé et insupportable. Il entra dans mon existence le 17 février 1968 à Beverly Hills, où je venais de rejoindre ma femme Jean Seberg, pendant le tournage d’un film. »

Ainsi débute « chien blanc », un livre de Romain Gary (1970) que je viens de terminer. C’est mon second de cet auteur après « la promesse de l’aube ».

« Chien blanc » n’est ni un roman, ni un reportage sur les États-Unis des années soixante, après l’assassinat de Martin Luther King, ni un texte autobiographique, mais tout cela à la fois et bien plus encore.

C’est l’histoire d’un chien qui a appris par son maître à être raciste. Et l’histoire d’une tentative de conversion.

Romain Gary et son épouse, l’actrice Jean Seberg, qui résidaient alors à Los Angeles, recueillent un berger allemand. Romain Gary lui donne le petit nom affectueux de « Batka », qui signifie « petit père » ou « pépère » en russe.

L’animal trouve rapidement sa place dans la maison, auprès de l’autre chien et des chats du couple, et se montre très attachant, appréciant tous les visiteurs. Jusqu’au jour où Batka se déchaîne, devenu subitement féroce et dangereux, contre un ouvrier d’entretien et un employé de la poste…tous deux noirs. Batka se révèle être un Chien blanc c’est-à-dire un chien élevé et dressé par des blancs à attaquer spécifiquement les Noirs. Ne pouvant se résoudre à le faire piquer et à s’en séparer, Romain Gary décide avec l’aide d’un Noir, Keys, un employé d’un zoo spécialisé dans l’extraction des venins de serpents, de rééduquer le chien. Au final, « la conversion » réussit, puisque Batka ne sera plus un chien blanc, mais un chien noir, qui n’attaquera plus les militants des droits civiques dans le sud des États-Unis, mais tous les Blancs, enfants inclus. Voir ce chien passer d’un extrême à l’autre est, pour Romain Gary, une catastrophe et un échec pour les humains qui se sont occupés de lui.

Ici, l’animal symbolise ce qu’il peut y avoir de pire : la haine fabriquée. Le chien n’est pas raciste de nature. C’est son maître qui lui a appris à l’être. Un tel maître est un idéologue « daltonien » qui ne distingue pas les couleurs et leurs nuances, voyant tout en « tout blanc » ou « tout noir ».

Or, une « conversion », ce n’est pas passer d’un extrême à un autre. C’est « renverser ses manières de penser » ou « penser à rebours », ce qui s’appelle une « métanoia ».

En Luc 13v2-5, Jésus interpelle de la sorte ceux qui l’interrogent sur le sort de Galiléens massacrés par Pilate : « Pensez-vous qu’ils étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens pour avoir subi un tel sort ? » (v. 2), ajoutant : « Et ces dix huit personnes sur lesquelles est tombée la tour à Siloé, et qu’elle a tuées, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » (v. 4). Non, répond Jésus : ni les Galiléens massacrés ni les victimes de l’effondrement de la tour ne sont plus coupables que les autres à qui nul assassinat ou nulle catastrophe ne sont arrivés. Mais, ponctue-t-il à deux reprises : « Si vous ne vous métanoête pas, vous périrez tous également. » (v. 3 et 5).

Les traductions habituelles donnent au verbe metanoein une connotation, soit religieuse (TOB : « se convertir » ; Colombe : « se repentir »), soit éthique (NBS : « changer radicalement ») voire comportementaliste (BFC : « changer de comportement »). Or, composé de la préposition méta (qui marque un changement de direction et que l’on peut rendre par « à rebours ») et du verbe noeô (« penser »), metanoein peut se traduire littéralement : « penser à rebours ». L’interpellation de Jésus s’entend alors : « Si vous ne pensez pas à rebours vous périrez tous également. » 

La métanoia désigne non pas d’abord un comportement religieux ou éthique mais une façon singulière de penser. Or, penser nécessite du temps. Un temps que nous prenons de plus en plus rarement dans notre société de « l’info en continu », de la réactivité, de l’instantané. Ce temps de la pensée, nous le prenons encore moins quand une tragédie ou une crise nous frappe : il faut alors réagir vite. Chacun à son niveau est sommé de se prononcer, de commenter, d’affirmer, voire d’agir. Or, rappelons-le, penser nécessite du temps. Le temps de la réflexion, de l’organisation des idées, de l’élaboration intellectuelle. Il n’est pas certain qu’une réaction immédiate, instantanée voire pulsionnelle, permette d’interroger l’événement en profondeur, et de se laisser interroger par lui.

Mais penser ne suffit pas. C’est de « penser à rebours » qu’il est question ici. À rebours de quoi ? De tout ce que nous pensons habituellement. « Penser à rebours » ou « renverser nos manières de penser » ne signifie pas abandonner une pensée pour en choisir une qui serait l’inverse de la précédente, son double en miroir en quelque sorte. Exemples : « Avant, j’étais pro-vaccin, maintenant je suis anti-vaccin » ; « Je croyais qu’il y a un réchauffement climatique, désormais je suis davantage climato-sceptique », « j’étais très never [tel démagogue populiste], maintenant je suis très pro [le même démagogue populiste] » ; « j’étais trop patriarcal, maintenant je vise le féminisme »…(et vice-versa). Cela, c’est encore penser dans le même sens, c’est-à-dire selon la même logique : celle d’un choix binaire et idéologique – qu’il soit politique ou religieux.

Il s’agit de « penser à rebours », c’est-à-dire, pour utiliser une image, de changer le logiciel de notre pensée. Par exemple, ne plus penser en opposition frontale, binaire et manichéenne, mais penser ce qui se dit dans l’écart, la différence entre les positions antagonistes. Penser l’espace qui s’ouvre entre les extrêmes et ainsi imaginer autre chose que nous n’avions jusque-là justement pas pensé. Non pas passer d’une pensée à l’autre mais « penser à rebours » à l’intérieur de toutes les façons habituelles de penser. Interroger la pensée de l’intérieur, en sonder les impasses, les impossibilités de s’ouvrir à autre chose.

Par exemple encore, penser qu’il y a possibilité de se poser et de réfléchir quand tout invite à l’action immédiate, c’est-à-dire à l’arrêt de la pensée.

Par exemple aussi, penser qu’il y a autre chose que ce qu’on nous présente comme clôturé, définitif, plein, saturé, décidé.

Par exemple enfin, « penser à rebours » en faisant notre le « comme non » paulinien (1 Co 7,29-31) qui invite chacun à ne pas réduire l’existence à ses choix mais à penser l’excès de l’être par rapport au faire ou à l’identité sociale.

Penser à rebours d’un monde où, malheureusement, « je suis ce que je fais ».

Voilà quelques pistes, non limitatives, d’une « pensée à rebours ».

« Penser à rebours », conclut Jésus, ou « périr ». Il faut peut-être ici entendre le terme non pas au sens de la mort physique mais comme désignant une autre mort que la mort (comme le « mourir tu mourras » de Gn 2,17), un pouvoir mortifère qui entrave en l’homme la possibilité d’être du côté de ce qui porte vers la vie. « Penser à rebours » pour ne pas mourir d’une atrophie de la pensée. Mourir de ne plus pouvoir penser autrement que selon des modèles fermés. Car penser dans le sens habituel de nos pensées, c’est assurément une forme de mort par défaut d’ouverture à ce qui pourrait advenir de neuf, par incapacité d’imaginer autre chose que ce qu’il y a. « Penser à rebours » pour laisser advenir ce qu’il n’y a pas et que nos façons habituelles de penser ne peuvent envisager(1).

Peut-être est-il urgent de suggérer qu’une façon de vivre une nouvelle année, de façon résolument « nouvelle », consiste à « penser à rebours » des formes de pensées qui sont habituellement les nôtres ? Pour cela, il s’agit de se mettre humblement à l’écoute des paroles du Christ, lesquelles sont « esprit et vie » (Jean 6v63). Cette Parole, agissante et efficace, nous interroge, nous interpelle, et nous console ; « c’est par elle que Dieu nous fait découvrir nos limites, donne naissance à la foi et nous oriente dans nos choix de vie »(2).

 

A méditer :

« Ce n’est pas à dire que nous soyons par nous-mêmes capables de concevoir quelque chose comme venant de nous-mêmes. Notre capacité, au contraire, vient de Dieu. Il nous a aussi rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’esprit; car la lettre tue, mais l’esprit vivifie » (2 Cor.3v5-6).

« ….la (vraie) circoncision, c’est celle du coeur, selon l’esprit et non selon la lettre ».(Rom.2v29)

« Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rom.12v2)

 

 

 

Notes :

(1)D’après Elian Cuvillier. Réforme, 07/01/16.

(2) http://lesattestants.fr/wp-content/uploads/2019/02/Lehmk-Attestants-Bible.pdf

 

 

Attentat du 07/01/12 contre « Charlie Hebdo » : face au drame, comment réagir ?

Surtout face aux réactions les plus primitives : La peur, la colère et la haine. Ou le silence. Ou encore à l’opportunisme.
Le cerveau enregistre, mais j’ai encore du mal à réaliser vraiment ce qui s’est passé. Je suis même un peu sonné.
Pour ma part, même si je comprends la volonté d’exprimer une certaine solidarité, « je ne suis pas Charlie ». Je ne le suivais, ni ne le lisait, d’ailleurs, ne me reconnaissant ni dans le ton, ni dans le type de dessins ou la ligne éditoriale. « Charlie Hebdo » ne m’a jamais fait rire. Mais aujourd’hui et depuis mercredi, il fait pleurer.

La place est pour l'instant à l'indignation et à la compassion...en attendant de chercher à comprendre...

La place est pour l’instant à l’indignation et à la compassion…en attendant de chercher à comprendre…

Ceci dit, comme l’a très bien exprimé quelqu’un d’autre, ne rajoutons rien d’autre face à la barbarie : le temps est à l’indignation et à la condamnation, unanime et dans l’unité, d’un tel acte. Le temps est aussi au refus de tout amalgame. Sans oublier la compassion pour les victimes et leurs proches. Ce qui n’exclue pas de chercher à comprendre…
Chacun a pu s’exprimer librement sur cette journée. D’autres s’exprimeront encore, certains bénéficiant d’une tribune médiatique que d’autres n’ont pas. Je pense à ce verset, sur la liberté et la responsabilité : « Que votre privilège ne soit pas un sujet de calomnie. Car le royaume de Dieu, ce n’est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit. Celui qui sert Christ de cette manière est agréable à Dieu et approuvé des hommes. Ainsi donc, recherchons ce qui contribue à la paix et à l’édification mutuelle ».(Rom.14v16-19).

 
Quelques réactions ou analyses, parmi les plus significatives :

http://cahierslibres.fr/2015/01/seigneur-fais-de-moi-un-instrument-de-ta-paix/

http://cahierslibres.fr/2015/01/freres/

http://notreeglise.com/charlie-hebdo-comment-reagir-face-a-horreur/

https://catherinenbocher.wordpress.com/2015/01/07/les-tares-de-dieu-font-12-morts-a-charlie-hebdo/

http://laplumedaliocha.wordpress.com/2015/01/07/je-suis-charlie/

http://www.reforme.net/une/societe/apres-lattentat-texte-joel-dahan

http://www.la-croix.com/Editos/Cohesion-face-au-terrorisme-2015-01-07-1289523

http://plunkett.hautetfort.com/archive/2015/01/07/le-carnage-de-charlie-hebdo-5528399.html

http://plunkett.hautetfort.com/archive/2015/01/08/reflexions-sur-le-drame-d-hier-5528899.html#more

http://www.koztoujours.fr/etre-ou-ne-pas-etre

http://www.lavie.fr/actualite/france/la-france-unie-pour-la-liberte-08-01-2015-59247_4.php

http://www.arretsurimages.net/articles/2015-01-07/Cabu-Charb-Tignous-Wolinski-et-Bernard-Maris-tues-dans-la-fusillade-de-Charlie-Hebdo-id7354

http://www.arretsurimages.net/articles/2015-01-08/Je-ne-suis-pas-Charlie-Et-croyez-moi-je-suis-aussi-triste-que-vous-id7366

http://welovewords.com/documents/pourquoi-vous-netes-pas-charlie

http://www.legorafi.fr/2015/01/07/monde-de-merde/

Sans oublier les déclarations de la FPF(Fédération Protestante de France) et du CNEF(Conseil National des Evangéliques de France)

Le dernier mot sera peut-être celui du Seigneur Jésus-Christ, en Luc 13v1-5, face à deux faits divers dramatiques : une invitation à un autre regard et à une autre priorité, pour couper court à l’inévitable question de la culpabilité ou de la responsabilité de « l’autre », soit ceux qui sont morts. Une invitation à lire correctement « l’avertissement » donné par le drame pour prendre une décision personnelle, la seule qui vaille.

« Le Voyage est si court »

« Le voyage est si court »* : les malheureux passagers victimes des récentes catastrophes aériennes(crash aérien ou avion abattu)s’en doutaient-ils ?

Déjà que la durée « normale » du voyage de la vie est très courte……

Alors, que pas une minute de notre vie ne soit perdue pour l’essentiel : la proclamation et l’affirmation de l’Evangile-qui est « grâce et paix »(Gal.1v3), « la puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit »(Rom.1v16  et ss)-et l’avancement du règne de Dieu.

La façon de mettre en scène les catastrophes en dit long sur nous-mêmes Par Andy Singer

Face à la détresse humaine, ne perdons pas notre temps en futilités…
Par Andy Singer

Vivons donc intensément(à fond) pour une cause durable : Jésus-Christ et Son évangile. Aimons notre prochain du même amour dont Jésus l’a aimé(Jean 6v34, Matt.14v36-38…)et aimons-le suffisamment pour lui partager le message essentiel…

 

 

 

 

Lectures : Luc 13v1-5 ; Jean 5v24-29 ; Actes 24v15-16 ; 2 Pie.3v10-15 ; 1 Pie.1v17-25

 

 

 

 

 

 

Notes :

* « Le voyage est si court » : titre d’un feuillet de calendrier de « La Bonne Semence »(Valence), daté du samedi 14 juin 2014.