Quand deux pasteurs nous parlent de « Black Mirror » : ce qui est bon pour eux est-il bon pour nous ?

« Ne risquons-nous pas de devenir les « complices » impuissants – mais prêts à en redemander – d’une forme de voyeurisme ? »
(Scène de la série « Black Mirror »)

Ce billet (1) est avant tout destiné à susciter réflexion et à ouvrir une discussion sur ce qui semble être devenu un cas d’école, plutôt que de dire aux internautes ce qu’ils doivent faire.

Dans leur deuxième émission de « Memento Mori », un tout nouveau podcast hebdomadaire « qui parle du présent en prenant la fin comme point de départ », Matthieu Giralt et Raphaël Charrier, tous deux pasteurs, s’entretiennent l’un et l’autre en passionnés – et de manière passionnante – de « Black Mirror », une série « qui cartonne sur Netflix ».

Dans cet épisode, Raph et Matt s’efforcent de répondre aux questions suivantes : « C’est quoi cette série ? Quels sont les deux épisodes qui t’ont le plus plu ? Quels sont les thématiques qui te parlent le plus ? Quelle sagesse cela doit nous pousser à avoir ? »

Pour ceux qui ne connaissent pas, « Black Mirror » est une série britannique d’anthologie (2011), ce qui signifie que chaque épisode est traité de manière indépendante. La série n’est pas linéaire par son scénario mais par sa thématique. A ce sujet, « Black Mirror » se présente comme « un miroir noir de notre âme » (c’est le sens de son titre) et nous parle de « ce que la technologie peut révéler de pire sur (nous), sur l’humanité ».

Remarques personnelles :

Certes, l’on devine l’intérêt sociologique et apologétique d’une telle série, et la thématique m’intéresse particulièrement, mais la lecture de plusieurs pitchs ne m’a personnellement pas convaincu de la regarder, du fait de sa violence et de son regard cynique sur la société et les êtres humains.

Par ailleurs, au-delà de toutes les analyses – pertinentes – que l’on peut en faire, cette série dite à succès me paraît soulever plusieurs questions majeures :

1)Peut-on la regarder avec le recul nécessaire, même à des fins d’apologétique culturelle ? Ou nous trouvons-nous « dans l’impossibilité » de nous empêcher de la regarder, du fait de son pouvoir fascinant, par exemple, face à la vision d’une scène/image déplaisante ou difficilement supportable (gore, érotisme….selon les pitchs lus) ? Comment « se sent-on », après chaque épisode, et pourquoi ? Ne risquons-nous pas de devenir le « complice » impuissant – mais prêt à en redemander – d’une forme de voyeurisme ? Dans cette perspective, quid de notre « libre arbitre », de notre liberté de regarder/de s’arrêter de regarder la série ?

Puisque l’on parle de « libre arbitre », et en guise de complément à l’émission de Matthieu et Raphaël, je vous invite notamment à lire ce très intéressant article du journaliste Pierre Sérisier, paru en 2012 sur son blog « Le Monde des séries », lequel souligne que l’avenir (ou le présent) dépeint par Black Mirror illustre « avec une justesse impeccable une notion difficile à cerner, l’akrasia, ou acrasie (étymologiquement du grec kratos, le pouvoir, et a-, préfixe privatif), concept philosophique qui désigne communément une faiblesse de la volonté ». D’après Pierre Sérisier, il ne serait « pas question [dans cette série] de dénoncer la technologie, l’omniprésence des écrans, mais seulement de montrer comment cette technologie qu’aujourd’hui nous nous imposons nous imposera demain un certain mode de pensée, une attitude où l’événement médiatisé perd de son humanité et se soustrait au jugement qui devrait se faire. En faisant en sorte que leur volonté et leur libre arbitre ne soient qu’un deuxième choix après avoir épuisé la possibilité que la technologie leur offre. La série échappe pourtant au lieu commun qui consisterait à dire que nous sommes devenus seulement des esclaves de cette technologie et montre plutôt que le fait même de porter un jugement éclairé et agir en conséquence va devenir de plus en plus difficile à mesure qu’on sera, de plus en plus, abreuvé d’informations et dépendants d’elles, jusqu’à faire du libre-arbitre de l’individu et de sa volonté des choses un peu illusoires, qu’on possède toujours naturellement mais qu’on abandonne de fait ».

2) De fait, en écho avec ce qui précède, il en ressort que le choix du thème de l’émission – et surtout de son angle – soulève un sérieux problème – et pas des moindres –  que n’avaient peut-être pas (suffisamment, du moins) anticipé Matthieu et Raphaël. Ce problème se trouve pointé par le témoignage de l’internaute « Lucie ». Le partage de son expérience personnelle avec la série, dans l’espoir « qu’elle puisse servir à d’autres », m’a paru particulièrement bienvenu, dans sa façon d’interpeller avec grâce les deux pasteurs, leur rappelant leur responsabilité : « Au-delà du fait qu’humainement, Black Mirror est une série complète, bien réalisée qui a effectivement ce don de « captation » (….), j’avais décidé d’arrêté de regarder cette série, qui pour ma part ne m’édifiait pas mais me plongeait dans un profond malaise », explique-t-elle. « Puis j’ai écouté votre podcast. Là je me suis dit « tiens, des pasteurs en parlent et l’ont regardé, c’est que c’est ok finalement ». Vu que vous mettiez tout de même en garde vis à vis de la saison 1, je me suis dis que j’avais loupé des épisodes intéressants (…..). J’ai donc décidé de reprendre la série où je l’avais arrêtée. Il y a effectivement des épisodes « non violents » et intéressants pour le débat (….), mais la saison 2 et la saison 3 ont tout de même leur lot d’épisodes à caractères sexuels ou violents (la série et d’ailleurs classée 16+ sexe violence). Ce sont des images et des scènes qui s’imprègnent, que je n’avais pas spécialement envie de voir. Quelque part ça a été une occasion de chute pour moi ». Et l’internaute, qui a pris une nouvelle décision de pas continuer à regarder la série,  de rappeler que « TPSG s’adresse également à des plus jeunes, qui en entendant ce podcast se diront comme moi, « c’est ok on peut regarder ». Et même si vous émettez une objection quant à la saison 1, les ados (ou moins jeunes d’ailleurs) par curiosité la regarderons probablement, ainsi que les autres saisons ».

« Moralité », comme le souligne David, un autre internaute, « ce n’est pas parce que des pasteurs aiment [l’on devine qu’ils ont vu l’intégralité des saisons de la série] que c’est OK. Chacun a une sensibilité différente, et même plus que ça : des points sensibles différents. Ce qui est OK pour un pasteur ne l’est donc pas forcément pour nous, à chacun de juger pour lui-même. Pour éviter l’amalgame chez les plus jeunes il faudrait peut-être que les deux podcasteurs soient plus précis sur ces questions-là ».

Ceci dit, il est important de bien comprendre l’intention première (bien clarifiée par Raphaël dans sa réponse aux internautes, que j’ai appréciée) de « Memento Mori », et il n’y a pas à remettre en question le souci des deux pasteurs d’encourager l’Eglise à progresser en sainteté et en pureté. Néanmoins, relève encore l’internaute Lucie, si les deux podcasteurs ne recommandent pas expressément de regarder la série, certains seront inévitablement conduits à la regarder, par curiosité et « pour se faire une idée », suite à l’émission. S’il n’y a donc effectivement pas de « pub » pour Black Mirror, le simple fait d’en parler [surtout de manière passionnée] peut inciter des chrétiens à la regarder.

Certes, précise Raphaël en réponse aux remarques des internautes, « ce n’est pas parce qu’un pasteur en parle que c’est OK ». Sauf que, souligne encore Lucie, « Dieu nous demande à tous d’être des témoins pour les autres ». Je dirai même plus : et à être  « les gardiens de nos frères ». Si je suis libre de mes choix, je ne suis jamais libre des conséquences de mes choix, puisque je vis dans un cadre social bien réel, qu’il s’agisse de la famille, de la société, d’une communauté, ou d’une collectivité, autant de structures où est censée fonctionner une certaine interdépendance. Les Épîtres nous enseignent d’ailleurs que nous sommes un corps et pas une simple addition d’individus. D’autre part, relève encore Lucie, « le simple fait de savoir qu’un pasteur ait pu regarder cette série peut nourrir l’ambiguïté », quand bien même ledit pasteur en parlerait « de manière éclairée et biblique », dans le but de nous inviter à prendre du recul.

« Moralité(bis) » : comme le reconnaît encore Raphaël, dans sa réponse aux internautes, il est un piège à vouloir « dissimuler la convoitise de la chair derrière une prétendue quête d’analyse culturelle. Malheureusement, beaucoup de chrétiens se laissent endormir par ce qu’ils consomment ». Tout à fait. C’est pour cela qu’il serait temps que les chrétiens cessent de se comporter en « con-sommateurs » pour se comporter en chrétiens adultes responsables, capables d’exercer leur autorité et leur discernement de croyant, soit leur capacité à ne pas dire « oui » à tout.

Conclusion (provisoire ?) :

Comme souligné au début de cet article, « Black Mirror » se présente comme « un miroir noir de notre âme » (c’est d’ailleurs le sens du titre de la série) et nous parle de « ce que la technologie peut révéler de pire sur (nous), sur l’humanité…». Mais pourquoi aller chercher ce type de révélation dans la technologie en général, et particulièrement dans une série addict telle que « Black Mirror » ?

Puisque l’on parle de « révélation », notions que l’ « Apocalypse », dernier livre de la Bible et que l’on peut qualifier de « science fiction de la littérature biblique », ne signifie pas « catastrophes », mais « révélation ». Et même « révélation de Jésus-Christ ». Comme l’explique très bien ce répondant sur « 1001 questions », « des images très impressionnantes sont employées, mais pas qu’inquiétantes, pour nous dévoiler en fait le mystère de la présence de Dieu au cœur du monde, y compris dans les temps difficiles (mais pas que !). En ce sens, le livre de l’Apocalypse ne décrit pas l’avenir mais le présent de tout croyant aux prises dès maintenant avec l’incompréhension, l’injustice mais aussi l’espérance et la présence de Dieu ».

En somme, l’inverse d’une fausse prophétie, non biblique, qui écrase et démolit, est la prophétie biblique véritable, laquelle édifie, instruit et encourage, en nous donnant les moyens de changer les choses. Ce que « Black Mirror » ne permet – semble-t-il – pas au téléspectateur, qui se trouve condamné à l’état de voyeur se sentant continuellement coupable mais toujours prêt à en redemander….Franchement, voulons-nous vraiment être réduit à cela ?

 

 Notes :

(1) Plus exactement, ce billet se veut la synthèse d’une discussion qui a suivi l’émission « Memento Mori », diffusée sur TPSG, et à laquelle j’ai personnellement pris part, pour rendre plus visibles les enjeux soulevés.

Charles Spurgeon : « Celui qui croit en son âme que l’homme se tourne vers Dieu de par son libre arbitre ne peut avoir été instruit de Dieu »

Scène de la série « Le Prisonnier » de et avec Patrick Mac Goohan (1967)

Cet article d’Anthony Ramaheriso, publié sur Le Bon Combat, est une traduction du célèbre sermon de Charles Spurgeon sur le libre arbitre, « Free Will: A Slave » , prêché le 2 décembre 1855 à New Park Street Chapel, Southwark.

« Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ! » (Jean 5v40)

« Ce verset est l’un des plus puissants qu’utilise la religion centrée sur l’homme (…) On découpe habituellement ce texte de la manière suivante :

1. L’homme a une volonté ; 2. Il est entièrement libre ; 3. Il doit se pousser lui-même à vouloir aller à Christ, sans quoi il ne peut être sauvé.

Mais je m’oppose farouchement à un tel dépeçage, et je m’efforcerai pour ma part de considérer le texte d’une manière plus calme. Je ne conclurai pas automatiquement, parce qu’il parle de « vouloir » ou de « ne pas vouloir », que le texte enseigne la doctrine du libre arbitre.

Il a déjà été démontré au-delà de toute controverse que le libre arbitre est une absurdité (…) Nous pouvons croire au pouvoir de choisir, mais une liberté de choix est tout simplement ridicule. Tout le monde sait bien que la volonté est dirigée par l’intelligence, poussée par les motivations, guidée par d’autres parties de l’être, et qu’elle n’est qu’une chose de second degré [C’est ainsi que « les hommes agissent par émotion, spéculation et pulsion, ne pouvant fonctionner sur la logique seule(1)].

La philosophie et la religion réfutent d’emblée la pensée même du libre arbitre. Et j’irai aussi loin que la grande assertion de Martin Luther :

« Si quelqu’un attribue quoi que ce soit du salut, même la plus petite part, au libre arbitre de l’homme, cette personne ne connaît rien de la grâce et n’a pas connu ma vérité sur Jésus-Christ ».

Cela peut sembler un sentiment dur, mais celui qui croit en son âme que l’homme se tourne vers Dieu de par son libre arbitre ne peut avoir été instruit de Dieu. En effet, l’un des premiers principes que celui-ci enseigne en commençant son œuvre en nous est que nous n’avons ni volonté ni puissance, mais qu’il nous donne les deux. Il est « l’alpha et l’omega » dans le salut de l’homme. Loin d’affirmer que l’homme vient à Christ de sa propre volonté, le texte le renie avec vigueur et force. Il déclare : « Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ! »

Voilà un exposé magistral de Spurgeon, prouvant l’absence de libre-arbitre, n’en déplaise aux adeptes du « libre choix » et de « la liberté individuelle » !

En commentaire au texte qui précède, une internaute nous propose de reprendre la parole de Jésus : Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ! et souligne que « bien que le point d’exclamation n’existât pas du temps de la rédaction de ce texte, les traducteurs l’ont très pertinemment marqué : il traduit un reproche et un déplaisir de la part de Jésus. Les pharisiens à qui il s’adresse, sondaient les Écritures, ils auraient donc dû reconnaître en Jésus le Messie, c’est là la signification poignante du verset, qui en lui-même ne se préoccupe pas de la question philosophique du libre-arbitre. La cause de l’aveuglement des conducteurs d’Israël, provient, non d’une déficience de l’intellect, mais d’une corruption de cœur : ils aimaient plus la gloire qui vient des hommes que celle qui vient de Dieu.

Or Spurgeon se sert du cas, non pour rendre compte du sentiment de Jésus : ils auraient dû venir à lui…, mais pour établir un autre point : ils ne pouvaient pas venir à lui…, parce qu’ils n’avaient pas de libre-arbitre.

Bref, Spurgeon a raison, son libre-arbitre n’est qu’une illusion, elle est esclave, esclave de la gloire qui vient des hommes ».

 

Pour aller plus loin : voir aussi cette étude en deux parties sur la liberté, publié sur Pep’s café ! : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2016/01/27/la-liberte-de-choix-une-illusion-une-malediction-heritee-de-la-chute/ et https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2016/02/03/la-liberte-de-choix-une-illusion-une-malediction-heritee-de-la-chute-2/

 

Note :

(1) « Ceux qui ne peuvent pas ressentir de plaisir ou de préférence sont paralysés par les décisions les plus simples que nous prenons sans effort au quotidien : stylo bleu ou stylo noir ? Mary ou Sue ? Pour n’importe quel choix – qu’il s’agisse d’un partenaire ou de céréales pour le petit déjeuner -, ils s’enlisent dans les sables mouvants du pour et du contre ». D’après Gladstone, Brooke/Neufeld, Josh. La Machine à influencer : une histoire des médias. Ca et là, 2014, p 128.

« La liberté de choix » : une « illusion », une « malédiction » héritée de la chute

La liberté consiste-t-elle à "choisir" entre "ces deux options" ? Par Andy Singer

La liberté consiste-t-elle à « choisir » entre « ces deux options » ?
Par Andy Singer

Dans notre vie, nous menons beaucoup de batailles. L’une d’elle-primordiale, à remporter-est une bataille sémantique : « Les mots ont un sens », et aussi un usage. Encore faut-il connaître et comprendre lesquels.

Ainsi, par exemple, qu’est-ce que la liberté ? L’on dira alors que c’est « pouvoir faire ce que l’on veut, sans avoir besoin d’obéir à personne », « le mépris des influences et des préjugés », « vivre à son idée, sans contraintes et sans attaches »…. La liberté, nous savons ce que c’est, et surtout, nous la chérissons, nous y tenons particulièrement, « comme une perle rare ». Nous tenons à penser, parler, sortir, manger, nous amuser, nous réunir ou nous associer, circuler, choisir, décider librement….

Certains ont même payé le prix de notre liberté et de ces libertés-là.

De tous les peuples, les Français sont peut-être « les plus experts » en matière de « Liberté » (du moins le croient-ils), puisque cette notion est inscrite dans leur devise et figure dans l’article 2 de la Constitution française de 1958.

Néanmoins, la liberté est-elle bien ce que l’on affirme qu’elle est ?

Le chrétien, quant à lui, prétend se fonder sur la Bible, et ce que Dieu en dit, pour penser, de comprendre, d’expliquer ou de vivre la liberté. Et ce, à l’opposé de « la pensée humaniste » de l’époque moderne (des XVI-XVIIe siècle), notamment « la philosophie des Lumières »(XVIIIe siècle). Or, relève le pasteur Gilles Boucomont (1), nous serions bien avisés « de ne pas minimiser l’influence-aussi bien positive que négative-de la pensée des Lumières » sur notre compréhension bien française de la liberté.

Car, dénoncer trop vite « l’humanisme des Lumières », c’est oublier « que celui-ci a permis à l’homme d’être à nouveau au centre, alors que des institutions(la Royauté ou l’institution ecclésiale issue des croisades) étaient devenues le centre ». On notera que la Réforme protestante du XVIe siècle, avec son retour aux sources bibliques, participe du même mouvement de réflexion sur l’identité et la place de l’être humain. Pourtant, « il est vrai, nuance Gilles Boucomont, « que la liberté née du Siècle des Lumières s’est d’abord énoncée comme une liberté de refuser ces institutions, c’est-à-dire de préférer un régime républicain [quand d’autres choisissent de s’appeler « Les républicains »] à la royauté, ou préférer de ne plus être considérés comme membre de l’église de Rome. Sauf que ce refus s’est opéré sur un mode « destruction », dans un esprit de rébellion. Ainsi, plutôt que de se positionner contre les abus du Roi ou du Pape, beaucoup ont glissé vers un désir d’être libérés de l’emprise de Dieu Lui-même, « jetant le bébé(Jésus) avec l’eau du bain(l’église de Rome). Quitte à être libres, autant être libres de tout »(1), à l’instar des « gens de (la) génération » du prophète Jérémie(Jer.2v31)

Ainsi, « l’homme moderne »(des XVII-XVIIIe siècle, dont nous sommes l’héritier direct), s’affirmant comme un « sujet pensant » et « un être doué de raison », revendique son droit à juger par lui-même de ce qui est vrai ou faux, ou à décider souverainement « de ce qui est bien ou mal », « libre » de toute autorité susceptible de lui imposer de croire à des vérités établies(2). C’est là la réalisation de la promesse du serpent, en Genèse 3 : « vous serez comme des dieux… ».

Dans le domaine moral et religieux, « l’homme libre moderne » renonce à conquérir le paradis (futur et céleste), pour établir son propre bonheur terrestre « ici et maintenant ». Enfin, dans le domaine technique et politique, « l’homme entièrement libre » est « propriétaire de lui-même comme de son destin ». Devenu « maître et possesseur de la nature », selon l’expression de Descartes, il (auto)entreprend de mettre la nature à son entière disposition. Politiquement, il se considère également comme « affranchi » de toute appartenance à une communauté ou à une lignée naturelles, la seule société légitime n’étant plus désormais à ses yeux qu’une libre association [et non plus une « alliance »] fondée sur un « contrat »(de confiance)juridique(2), que l’on peut rompre(après « 30 jours d’essai »). Bref, faites le lien avec les conceptions « modernes » du mariage ou de l’Eglise dans notre XXIe siècle…..

Ainsi, sur ces critères résolument « modernes », la liberté s’est notamment définie comme la possibilité de croire ou ne pas croire. Le caractère principal de cette liberté née des Lumières, c’est le triomphe du choix, ou de « la liberté de choix », chère-notamment-aux libéraux.

Etre libre, c’est pouvoir choisir. Et « le plus grand pouvoir que Dieu aurait donné à l’Homme, ce serait le choix », estime-t-on.

Sauf que….cette liberté-là, « la liberté de choix », n’est pas la liberté dont Dieu parle, souligne Gilles Boucomont(1). Cette liberté que nous revendiquons et poursuivons, défendons, avec tant d’ardeur…n’est « qu’une illusion » et même « une malédiction » héritée de la chute, conséquence du péché, selon les auteurs bibliques.

« Etre vraiment libre, ce n’est pas avoir le choix entre le bien et le mal, c’est être positionné du côté de Dieu. Ce qui veut dire que, contrairement à ce que l’on pense souvent, le texte biblique ne promeut pas la notion de « libre arbitre » qui est un concept moderne lié aux Lumières ». Et, paradoxalement, notre compréhension de la liberté-que nous croyons « biblique »-s’avère en réalité plus nourrie de la philosophie des Lumières que de la pensée (réellement) biblique ! « Luther insistera sur l’idée, provocatrice, du serf arbitre. C’est parce que ma conscience se fait « servante », « esclave »(« serf ») du Christ, que je deviens libre ».

Cette idée était déjà très présente dans l’Ancien Testament, dans l’offre faite par Moïse au nom de l’Eternel, quand il s’adresse ainsi au peuple : « J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité »(Deut.30v19-20)

« Certes, dans ce passage », commente Gilles Boucomont, « il est clair que les grandes étapes de la vie se présentent comme des choix. Mais chacun de ces choix n’est pas une alternative équilibrée, laissée à la discrétion de celui qui doit se prononcer. Moïse dit bien : « choisis la vie ». Ce n’est pas un choix « libre » selon nos catégories modernes, puisque la bonne solution est nommée immédiatement….et pourtant, le texte marque bien, par le choix d’abord énoncé, qu’il y aura des gens qui vont choisir la malédiction et la mort ! »

Cela signifie que nos choix fondamentaux ne sont pas faits par nous, contrairement à ce que nous croyons, mais du fait d’influences de notre éducation, de la mode, de notre grille de lecture de telle ou telle situation…..

"Nudge", de Richard H. Thaler et Cass R. Sunstein

« Nudge », de Richard H. Thaler et Cass R. Sunstein

A ce sujet, d’intéressants auteurs, Ha-Joon Chang(3), Richard H. Thaler et Cass R. Sunstein(4), nous expliquent que cette liberté totale que nous revendiquons est en réalité « pipée » : nous ne sommes en effet que de « simples mortels faillibles », faisant « de notre mieux pour nous en sortir dans un monde complexe »(4). Hélas, notre « rationalité »(3, 4) et notre « maîtrise de soi » sont « limitées », et nous sommes « vulnérables aux influences sociales »[et même environnementales], d’où des erreurs fréquentes ou des décisions prises de manière plus irrationnelle que rationnelle(3, 4). C’est la combinaison « des problèmes de maîtrise de soi et de choix irréfléchis qui provoque des catastrophes dans la vraie vie » (4). C’est pour cela que nous avons besoin de restreindre délibérément notre liberté de choix pour réduire la complexité des problèmes que nous devons affronter-et en général, c’est ce que nous faisons(5).

Ceci dit, celui qui doit déterminer nos choix, c’est celui qui dirige notre vie. Mais qu’est-ce qui est le plus « déterminant » dans notre vie ? « Notre identité nationale », notre éducation, notre métier ou « notre ministère », nos habitudes alimentaires, les discours ou les programmes politiques, les « news-magazines », « ce que l’on a vu à la TV » ? Ou le Seigneur Jésus-Christ, dont nous avons (normalement)choisi qu’Il dirige notre vie ?(1)

 

(A suivre. Suite et fin mercredi prochain).

A noter que ce billet est le prolongement de cet autre sur la liberté d’expression.

 

Notes :

(1) Boucomont, Gilles. Au nom de Jésus : mener le bon combat(T2). Ed. Première Partie, 2011, pp 151-155.

(2) D’après Clerget-Gurnaud, Damien. Vivre passionnément avec Kierkegaard. Eyrolles, 2015, pp 55-57

(3) Dans « 2 ou 3 choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme ». Points Seuil, 2015, p 231 et ss)

(4) Dans « Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision ». Pocket, 2012, p 76, 85, 135-136

(5) « Souvent, la réglementation publique fonctionne, notamment dans des milieux complexes comme le marché financier moderne, non parce que l’Etat en sait plus long, mais parce qu’il restreint les choix, donc la complexité des problèmes immédiats, ce qui réduit les risques de dérapage », relève Ha-Joon Chang (op.cit., pp231-232). « Or, dans la marche à la crise financière mondiale de 2008, notre aptitude à prendre de bonnes décisions a été submergée, parce qu’avec l’innovation financière, on a laissé évoluer les choses vers trop de complexité…au point que même les experts de la finance n’y comprenaient plus rien !(op. cit., p 242)