Peut-on être chrétien et être obsédé par « la pureté de la race » ?

"Saint Matthieu écoutant l'ange lui dicter le Nouveau Testament" par le Caravage (Première version, 1602. Refusée par les commanditaires du tableau, détruit en 1945)

« Saint Matthieu écoutant l’ange lui dicter le Nouveau Testament » par le Caravage(1571-1610), peintre italien d’inspiration biblique. Première version de l’oeuvre (1602). Refusée par les commanditaires du tableau, détruit en 1945)

…. « Chrétien », c’est à dire « petit Christ », celui qui aime, suit et obéit au Christ, son Sauveur et son Seigneur.

La réponse, dans le chapitre 1, versets 1 à 16, de l’évangile selon Matthieu :

Ledit évangile « commence par une liste de noms », à l’instar du livre de l’Exode, dans l’ Ancien Testament, qui commence par un « voici les noms ».

« Elle hattoledot », elles, les générations

Il est édifiant de noter que « le début du Nouveau Testament ne part pas de zéro, à partir de Jésus, mais ressent le besoin de nommer les générations qui l’ont précédé. Ces dernières croisent David, ancêtre obligatoire du Messie, pour les juifs et les chrétiens (…)

Trois douzaines et demie de générations se succèdent dans l’espace des seize premiers vers de Matthieu, des noms d’hommes devenus des stations d’une ligne aboutissant au terminus du monde, au Messie. Au milieu de la liste, exceptionnellement et par contraste, se détachent trois femmes [étrangères]. Une est Rahab, la prostituée de Jéricho qui sauva les espions envoyés par Josué. Les deux autres étrangères au peuple du livre sont Tamar, la cananéenne, et Ruth, la moabite. Elles épousent des juifs, restent veuves sans enfants. Elles se dépensent sans compter pour rester dans la maison et dans la foi rencontrée. Puissantes de fertilité réprimée et inexaucée, elles donneront des fils à la terre et aux gens de Judas, quatrième fils de Jacob. Elles donneront des fils à la descendance du Messie.

Tamar et Ruth : deux femmes d’autres peuples entrent dans la lignée la plus sacrée et ont le très pur privilège d’être les premiers noms féminins du Nouveau Testament, avant même celui de Marie.

Le Messie qui contient en lui les semences et la concorde de peuples hostiles se déclare ainsi loin de toute pureté de sang. Deux femmes : pour enseigner que le mélange génétique n’est pas une exception, mais qu’il répond à une volonté. Deux fois : dans l’Ecriture la répétition est un sceau de confirmation [Cf Deut.19v6, 15 ; 2 Cor.13v1]….Ainsi se renouvelle la parole de l’Ancien Testament rapportée par Esaïe (1) : « Les fils de l’étranger qui s’attachent au SEIGNEUR pour assurer ses offices, pour aimer le nom du SEIGNEUR, pour être à lui comme serviteurs, tous ceux qui gardent le sabbat sans le déshonorer et qui se tiennent dans mon alliance, je les ferai venir à ma sainte montagne,
je les ferai jubiler dans la Maison où l’on me prie ; leurs holocaustes et leurs sacrifices seront en faveur sur mon autel, car ma Maison sera appelée : « Maison de prière pour tous les peuples » (Es.56v6-7. TOB).

Ruth : une étrangère au peuple de Dieu, qui se retrouve intégrée dans la généalogie du Messie et qui donne son nom à un livre de la Bible ! ("L'été ou Ruth et Booz" de Nicolas Poussin. 1660-1664. Musée du Louvre, Paris)

Ruth : une étrangère au peuple de Dieu, qui se retrouve intégrée dans la généalogie du Messie et qui donne son nom à un livre de la Bible !
(« L’été ou Ruth et Booz » de Nicolas Poussin. 1660-1664. Musée du Louvre, Paris)

Dans ce message d’accueil, le Nouveau Testament colle à l’Ancien et honore Tamar et Ruth, filles de l’étranger, en les nommant à l’entrée de sa maison.

La vie de Ruth se passe au temps des Juges (….), la période qui suit la conquête de la Terre promise mais non offerte en cadeau (….) Quand disparaît la génération du désert, témoin des colossales interventions de Dieu, manne comprise, les Hébreux se dispersent. Ils subissent les offensives des autres peuples(…).

Parmi les différents peuples qui arrivaient à l’emporter alors sur Israël, il y eut les Moabites, qui vivaient à l’est du Jourdain. Leur domination sera brisée par un téméraire attentat. Ehud, un gaucher de la descendance de Benjamin, réussira à plonger sa courte épée jusqu’à la garde dans le surabondant embonpoint d’Eglon, roi de Moab. Et il parviendra aussi à s’échapper et à appeler à l’insurrection. Pendant la révolte, dix mille Moabites tombent (…) aux gués du Jourdain[Juges 3v15-30]. Quand on lit, en ouverture du livre de Ruth, qu’une famille juive émigre en terre de Moab au temps des Juges, il faut savoir que les relations entre les deux peuples n’étaient pas cordiales. Et pourtant, la famille d’Elimélekh, une femme et deux fils, fuyant la famine de la terre de Judée, est accueillie avec générosité. Les habitants de Moab les hébergent, donnent une épouse aux deux fils. Ce peuple, malgré les deuils de la guerre, a accueilli les émigrants de la nécessité. Mais la famille d’Elimélekh porte en soi une grave faute : elle est la première, depuis la conquête de la Terre promise, à l’abandonner. C’est une désertion que les hommes de cette famille, responsables de la décision, paieront de leur vie.

Ce n’est qu’à la mort du dernier mâle que Naomi, veuve d’Elimélekh, sera libre de choisir et elle choisit vite : elle revient. Une des belles-filles moabites, Ruth, s’attache à elle et veut suivre sa belle-mère. Elle s’attache : l’hébreu emploie le verbe « davak », celui du psaume 137 (v6) : « s’attachera[tidebbak] ma langue à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si je ne fais pas monter Jérusalem sur la tête de mon allégresse ». Comme la langue au palais, ainsi Ruth s’attache à Naomi par dévouement et par entraînement d’amour pour le peuple d’Israël, pour sa foi. Les gestes qui préparent le futur partent de sentiments inexorables.

C’est une des histoires que les générations apprennent et se transmettent. Tout lecteur a le droit de se sentir héritier du tout, d’en souligner un verset, une figure. Ici, on célèbre Ruth, femme de conjonction des deux alliances, les testaments réunis pour nous dans le format Bible »(2).

 

 

Notes : 

(1) La traduction d’Erri de Luca donne : « Et fils de l’étranger prêtés à Yod pour son culte et pour amour du nom de Yod, afin d’être pour lui des serviteurs ; ceux qui observent le sabbat sans le profaner et ceux qui se renforcent dans mon alliance. Et je les ferai venir vers ma montagne sainte et je les remplirai de joie dans la maison de ma prière, leurs offrandes et leurs sacrifices sont selon ma volonté sur mon autel : car ma maison, maison de prière sera appelée pour tous les peuples »(« Comme une langue au palais ». Arcades Gallimard, 2006, p88)

(2) D’après « Comme une langue au palais », dans le recueil éponyme d’Erri de Luca. Arcades Gallimard, 2006, pp 85-91). Du même, où l’on retrouve ce commentaire de la généalogie du Messie : « Les Saintes du scandale ». Folio, 2014.

Voir aussi, sur cette généalogie : Céline Rohmer, « L’écriture généalogique au service d’un discours théologique : une lecture de la généalogie de Jésus dans l’évangile selon Matthieu », Cahiers d’études du religieux. Recherches interdisciplinaires [En ligne], 17 | 2017, mis en ligne le 06 janvier 2017, consulté le 12 février 2017. URL : http://cerri.revues.org/1697 ; DOI : 10.4000/cerri.1697

« Si vous ne connaissez pas Dieu, Il vous ressemblera beaucoup ! »

On se souvient qu’en Horeb, Dieu s’était fait, non pas voir, mais entendre du ciel, « au milieu du feu »(Deut.4v10-20, 33-36), afin que le peuple se garde de faire une quelconque représentation de Dieu qui devienne une idole, et afin que le peuple reconnaisse que « L’Eternel est Dieu et qu’il n’y en a point d’autres ».
Dans tous les cas, il est toujours périlleux de tenter de se faire sa propre image de Dieu, car celle-ci sera forcément « à notre image » et donc réductrice et fausse. Danny Silk le dit fort bien autrement et de cette façon :
« Si vous ne connaissez pas Dieu, Il vous ressemblera beaucoup. Vous l’inventerez selon votre convenance et vous tiendrez le rôle de rockstar dans cette relation.
Quand nous ne savons pas qui est Dieu parce que nous ignorons Son amour et la façon dont celui-ci se manifeste, nous prenons peur et Le transformons, Lui et notre relation avec lui, en quelque chose que nous connaissons déjà »(« La culture de l’honneur » de Danny Silk. Hermeneia, 2012, p118)

Dans le même ordre d’idée, toute adaptation cinématographique de la Bible est révélatrice de l’image de Dieu du réalisateur, que celui-ci nous laissera à travers son oeuvre.  L’enjeu est là, puisque c’est cette image véhiculée(que Jésus soit représenté, par exemple, « blond » ou avec « de beaux yeux ») qui restera dans les esprits et les coeurs.

Dans ce cas, que retenir d’essentiel dans tout cela ?

L’essentiel-et ce qui fait sens- est de ne pas « chercher à voir Dieu », au risque de l’enfermer dans une représentation limitée et donc fausse, mais de « chercher Dieu » : soit chercher Sa présence, Sa communion, et chercher à l’écouter pour faire Sa volonté.

Sachant que Dieu ne peut être connu que par révélation et non par spéculation.

Ainsi, une lecture attentive et droite du seul Ancien Testament nous révèle déjà non un Dieu « sanguinaire » ou « inoffensif », mais le « Dieu terrible », le Dieu saint, « un feu dévorant », et le Dieu compatissant, le Dieu bon, défenseur de la veuve, de l’orphelin, du pauvre et de l’étranger.
Cependant, la révélation la plus complète de Dieu est celle que nous pouvons discerner en Jésus-Christ, dans le Nouveau Testament : Jésus-Christ, « la Parole faite chair », « qui a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité », qui nous révèle « Dieu le Père ».
« Personne ne vit jamais Dieu »(car nul ne peut voir Dieu et vivre), mais « Dieu le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître »(Jean 1v14, 18 cf Jean 14v6-11, 1 Jean 1v1-2 et 5v20-21)

Vous l’avez compris : la découverte de Dieu, du vrai Dieu, ne peut s’affranchir de la lecture de la Bible, la Parole de Dieu écrite, qui témoigne de Jésus, la Parole de Dieu faite chair(Jean 5v39). Demandez donc sincèrement à Son auteur(Dieu lui-même) de vous aider à la comprendre : Il vous répondra.

Ne cherchons donc pas « à voir Dieu » et « gardons-nous des idoles »(1 Jean 5v21). Mais cherchons-le, et désirons l’entendre pour lui plaire à tous égards, le connaître personnellement et véritablement.

« Semez selon la justice, moissonnez selon la miséricorde, Défrichez-vous un champ nouveau ! Il est temps de chercher l’Eternel »(Osée 10v12)

Outre une lecture proposée d’Esaie 40-66(en plus de plans de lecture de la Bible) pour se faire une première idée de Dieu et de son engagement vis à vis de l’homme, la vision des adaptations cinématographiques suivantes de certains livres de l’Ancien et du Nouveau Testament vaut le coup d’oeil :

« L’Evangile selon St Matthieu » de Pasolini(1964, Italie), une adaptation européenne, à mille lieux des adaptations hollywoodiennes.
« L’histoire de Ruth » d’Henry Koster(1960, USA), une adaptation originale où l’on découvre un Dieu compatissant.
« Ben Hur » de William Wyler(1959, USA), pour son choix délibéré d’une « non représentation » de Jésus-Christ. Musique du film de Miklós Rózsa.

Et « Jésus », une version filmée selon l’Evangile de St. Luc. Produit par John Heyman, et réalisé par Peter Sykes et John Krish en 1979.  Présenté sur le site d’Agapé France et visible dans son intégralité ici.

Mais ne l’oubliez pas : aucune adaptation cinématographique, aussi excellente soit-elle, n’est à proprement parler « inspirée » : la Bible, si.