« Monsieur Romain Gary » ou le récit d’une transformation

« Je pense qu’il faut aimer la vie avant toute chose »

— Aimer la vie plutôt que le sens de la vie?

— Absolument. Aimer avant de réfléchir, sans logique, comme tu dis, et, quant au sens, ne s’en occuper qu’ensuite ».

C’est sur cette citation, un extrait de dialogue entre Alioscha et Ivan – deux des « frères Karamasov », personnages du célèbre roman éponyme de Fiodor Dostoïevski (1) – que s’ouvre « Monsieur Romain Gary », un récent et passionnant récit de Kerwin Spire, qui retrace les quatre années passées par l’écrivain diplomate comme consul général de France à Los Angeles, de 1956 à 1960, et que je viens de terminer.

Une lecture idéale en cette saison d’été, censée être de repos et propice pour les remises en question et autant de réflexions sur ce qui serait « la vision pour notre vie ». Dédié « à Romain Gary », et au-delà de « la fresque d’une époque intense sur laquelle souffle un grand vent de liberté », ce récit, nous annonce son auteur en introduction, est celui « de la transformation d’un homme [de 46 ans] qui, par-delà ses multiples vies, cherche toujours à se réinventer ». Le récit d’un homme qui recommence sa vie « encore une fois » pour retrouver la liberté d’être, décidant « de vivre » et d’ « aimer la vie, avant d’en saisir le sens ».

L’ouvrage ne manque pas d’intérêt sur les plans historique, politique, culturel et existentiel.

Il est particulièrement original dans le choix du traitement et de l’angle : le livre a en effet la forme d’un récit historique, pourtant paru dans la catégorie « romans et fictions » de la collection Blanche de Gallimard. « Si tous les faits que ce récit décrit, tous les personnages qu’il convoque [des diplomates aux stars de Hollywood, en passant par les écrivains et les chefs d’état…], tous les dialogues qu’il met en scène sont inspirés de faits réels, ce récit n’en demeure pas moins une fiction. C’est-à-dire une vision imaginaire d’un quotidien distant de plus de soixante ans », nous précise encore Kerwin Spire en introduction du livre.

Ce dernier justifie ce choix, susceptible d’être déroutant pour le lecteur, lors d’un entretien disponible sur le site de La Sorbonne Nouvelle(2) : l’auteur, qui a pu accéder à des correspondances et enregistrements inédits de l’écrivain, n’a « pas souhaité donner à son projet d’ouvrage [qui a longuement mûri] la forme d’un essai, mais plutôt se détacher de la forme de la thèse pour s’intéresser véritablement à [ces] quatre années absolument charnières », dans la vie et le parcours de celui qui a qui été tout à la fois diplomate sur la brèche – défendant les intérêts de la France – fin observateur de la société américaine [« conditionnée depuis plusieurs générations par les slogans publicitaires » et « que l’on force à changer de voiture chaque année », résistant « très difficilement à la vue d’un article bien emballé »(3)]et des mirages hollywoodiens, mais aussi écrivain animé par une profonde soif de reconnaissance.

Compagnon de la libération, « Romain Gary a 41 ans et vient d’être nommé Consul général de France [à Los Angeles] après une dizaine d’années de carrière diplomatique », un poste protocolaire où « il représente la France » comme il l’écrira plus tard dans son ouvrage « La promesse de l’aube » en citant l’injonction maternelle.
Ces années sont absolument charnières, car il arrive à Los Angeles avec un roman dans sa besace « Les racines du ciel », qui aura prochainement le Prix Goncourt ». Non encore achevé et sans titre définitif.
« Lorsqu’il quittera cette ville, l’écrivain aura un immense succès et sera auréolé du prestige de l’uniforme militaire et diplomatique ainsi que du prestige littéraire : Prix Goncourt de l’année 1956, succès critique et succès auprès des lecteurs pour « La promesse de l’aube ». Il sera également un écrivain adapté au cinéma car John Houston réalisera l’adaptation cinématographique de son oeuvre « Les racines du ciel » pour la 20th Century Fox » (2)

Ces années charnières sont d’autant plus intéressantes pour Kerwin Spire, qui, à travers l’itinéraire d’un homme, a pu aborder « des années fondamentales, celles de la Guerre Froide, de l’Amérique des années 1950 mais aussi des années de transition où le diplomate représente la France de la IVe République avec un gouvernement qui change tous les six mois. Le diplomate est donc la permanence de l’Etat, sa voix porte dans toute l’Amérique ». Et « deux ans après sa nomination sur ce poste, tout bascule à la faveur d’une crise de régime sur fond d’événements en Algérie française…. » (2)

Enfin, concernant la construction du livre, « l’approche est chrono-thématique avec des petits chapitres qui s’articulent autour d’événements politiques ou intimes, ce qui permet d’avoir une écriture extrêmement vivante, dynamique et très rythmée »(2), explique Kerwin Spire, qui n’oublie pas de « penser au plaisir et à l’intérêt du lecteur ».

C’est effectivement le cas, à la lecture de ce « Monsieur Romain Gary », que je recommande chaudement pour l’été.

En bref : « Monsieur Romain Gary. Consul général de France – 1919 Outpost Drive – Los Angeles 28, California », de Kerwin Spire, Gallimard, 2021, 20 €

Disponible dans toutes les bonnes librairies ou chez l’éditeur.

En parallèle, ne manquez pas de découvrir l’oeuvre de Romain Gary, une œuvre puisant ses racines dans des traditions peu connues en France, à savoir l’humour juif et les conteurs russes. Ancrée dans la résistance au totalitarisme et le souvenir de la Shoah, cette oeuvre prône un humanisme généreux, ouvert à la diversité culturelle, tout en dénonçant inlassablement toutes les exclusions. Une œuvre où l’homme apparaît comme un « aventurier héroïque » (un « picaro », dit Romain Gary), dont le mobile décisif est la quête de son droit à l’existence personnelle.  Et qui plus est, portée par une grande créativité formelle et un humour ravageur.

Pour commencer, rien ne mieux que « la promesse de l’aube », en partie autobiographique et l’un de ses livres les plus réussis. Sans oublier, bien entendu, « Les Racines du ciel », prix Goncourt et considéré comme étant l’un des premiers romans écologistes, où, au-delà de la problématique du sort des éléphants d’Afrique, se déroule une lutte à la fois tragique et héroïque au service de la beauté de la vie et de la dignité de l’homme.

Notes :

(1)Les « Frères Karamasov » de Fiodor Dostoïevski. Ldp, 1996, p 264 – deuxième partie, livre cinquième, chap. III « les frères font connaissance »]

(2)Présentation de Kerwin Spire et de la genèse de son ouvrage sur le site web de La Sorbonne Nouvelle.

Sur ce site, l’auteur présente son livre comme le premier volet d’une trilogie. « Un deuxième texte suivra avec, comme arrière-plan, la France des années 1960, où l’on suivra les aventures de Romain Gary aux côtés [ l’actrice] Jean Seberg [devenue son épouse]dans l’exploration du cinéma ». Un troisième texte « sera centré sur l’affaire Émile Ajar et sur le dédoublement, l’ultime tentative de réinvention de soi à laquelle Romain Gary donne corps à la fin de sa vie dans les années 1970 ».

(3) « Monsieur Romain Gary », p 268