« Ils avaient oublié le but » : construire la tour

« La grande Tour de Babel » de Brueghel l’Ancien (1563)

« Au début, quand on commença à bâtir la Tour de Babel, tout se passa assez bien. Il y avait même trop d’ordre : on parlait trop poteaux indicateurs, interprètes, logements ouvriers et voies de communication. Il semblait qu’on eût des siècles devant soi pour travailler à son idée. Bien mieux, l’opinion générale était qu’on ne saurait jamais être assez lent. Il eût fallu la pousser bien peu pour avoir peur de creuser les fondations.

Voici comment on raisonnait : l’essentiel de l’entreprise est de bâtir une tour qui touche aux cieux. Tout le reste, auprès, est secondaire. Une fois saisie dans sa grandeur, l’idée ne peut plus disparaître : tant qu’il y aura des hommes, il y aura le désir, le désir ardent, d’achever la construction de la tour. Or, à cet égard, l’avenir ne doit préoccuper personne. Bien au contraire, la science humaine s’accroît, l’architecture a fait et fera des progrès, un travail qui demande un an à notre époque pourra peut-être, dans un siècle, être exécuté en six mois, et mieux, et plus durablement. Pourquoi donc donner aujourd’hui jusqu’à la limite de ses forces? Cela n’aurait de sens que si l’on pouvait espérer bâtir la tour dans le temps d’une génération.

Il ne fallait pas compter là-dessus. Il était beaucoup plus logique d’imaginer, tout au contraire, que la génération suivante, en possession d’un savoir plus complet, jugerait mal le travail fait, abattrait l’ouvrage des devanciers et recommencerait sur de nouveaux frais.

De telles idées paralysaient les forces et, plus que la tour, on s’inquiétait de bâtir la cité ouvrière. Chaque nation voulait le plus beau quartier, il en naissait des querelles qui finissaient dans le sang.

Ces combats ne cessaient plus. Ils fournirent au chef un nouvel argument pour prouver que, faute d’union, la tour ne pouvait être bâtie que très lentement et même, de préférence, une fois la paix conclue. Mais on n’employait pas tout le temps à se battre. Entre deux guerres, on travaillait à l’embellissement de la cité, ce qui provoquait d’ailleurs de nouvelles jalousies d’où sortaient de nouveaux combats. Ce fut ainsi que passa l’époque de la première génération, et nulle, depuis, ne différa. Seul le savoir-faire augmentait, et avec lui l’envie de se battre. Ajoutez-y qu’à la deuxième ou troisième génération on reconnut l’inanité de bâtir une tour qui touchât le ciel, mais trop de liens s’étaient créés à ce moment pour qu’on abandonnât la ville.

Tout ce qu’il y est né de chants et de légendes est plein de la nostalgie d’un jour prophétisé où elle sera pulvérisée par les cinq coups d’un gigantesque poing. Cinq coups qui se suivront de près. Et c’est pourquoi la ville a un poing dans ses armes ».

Kafka. Les Armes de la ville IN La muraille de Chine. Gallimard, 1989 (Folio), pp 120-121

 

Dans « Comment définir l’évangile : une étude du texte de 1 Corinthiens 15v1-19″(pp 21-29), paru dans le numéro(186) de « Promesses »(Revue de réflexion biblique) d’octobre-décembre 2013 et consacré à « l’évangélisation personnelle », Don Carson nous prévient que « Si nous acceptons l’Evangile sans conviction, alors que des sujets périphériques enflamment notre passion, nous formerons une génération qui minimisera l’Evangile et manifestera du zèle pour ce qui est périphérique(…)Si on réfléchit sérieusement à l’Evangile et si celui-ci reste au centre de notre préoccupation et de notre vie, nous constatons qu’il aborde aussi de façon pertinente toutes les autres questions. »(op. cit. p22)

Dans le même esprit, le dramaturge franco-roumain Eugène Ionesco (1909-1994) estime, lors d’un entretien rapporté dans ses « Notes et contre-notes » lues cet été, que « tout théâtre qui s’attache à des problèmes secondaires (sociaux, histoires des autres, adultères) est un théâtre de diversion »(1). En guise d’illustration, il fait référence à ce récit de Kafka intitulé « Les Armes de la ville », dans lequel l’auteur se réapproprie, « de façon aussi brève que pénétrante »(2), le sens de l’épisode biblique de la tour de Babel, « en faisant du mythe de l’échec d’une fondation le récit d’une fondation déficiente »(3). En effet, analyse Ionesco, « (ceux) qui voulaient édifier la Tour de Babel se sont arrêtés au deuxième étage parce que la solution des problèmes liés à l’édification de la Tour [des préoccupations d’embellissements de la ville et du confort, sources de conflits] était devenu l’objectif principal. Ils avaient oublié qu’ils devaient construire la Tour. Ils avaient oublié le but (4) », le But principal, masqué par des buts secondaires. Or, « sans but et sans fil conducteur, l’humanité s’embourbe et s’égare dans un labyrinthe ».

En réalité, souligne Ionesco, « si l’homme n’a pas de fil conducteur, c’est que lui-même ne veut plus en avoir »…Et en fin de compte, l’échec vient, dans la version de Kafka, non pas « parce que les hommes ont voulu construire la Tour mais, bien au contraire, parce qu’ils ne veulent plus la construire », les hommes se désintéressant du but qu’ils s’étaient, pourtant, eux-mêmes proposé. (5)

 

Notes :

(1)Ionesco. Notes et contre-notes. Gallimard, 2010 (Folio essais). Un recueil qui comprend l’essentiel de la pensée de l’auteur sur le théâtre et sa fonction, sa critique des critiques, l’artiste et l’art en général. Passionnant.

(2) op. cit., p 337

(3)http://www.academia.edu/16551230/Kafka_architecte_du_politique_dans_Les_Armes_de_la_ville

(4) Ionesco.Op.cit., pp 186-187

(5) Ionesco. Op. cit., pp 337-338

 

 

 

 

 

« Watch it (again) » : « La leçon » de Ionesco

Un professeur timide et bégayant domine peu à peu (jusqu’à commettre l’irréparable) son élève, une jeune fille à l’innocence pleine d’assurance et de sottise, qu’il préparait au « doctorat total ».

Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de voir « La Leçon » d’Eugène Ionesco(1), avec mon épouse, au théâtre de La Huchette, à Paris. Cette pièce en un seul acte, représentée pour la première fois en 1951, et jouée sans interruption dans ce même théâtre depuis 1957, est un « drame comique », appellation qui est déjà en soi un non-sens.  Cela n’est guère étonnant puisque cette pièce est représentative de ce que l’on appelle « le théâtre de l’absurde », qui apparaît dans le contexte de l’après-guerre (1939-1945). A l’issue de ce conflit mondial, l’homme découvre avec ivresse son plein potentiel en matière de « destruction massive ». Mais ce qu’il a « gagné » en pouvoir – semble-t-il illimité- se paye au prix lourd de la perte de son humanité, suite à la découverte des camps de la mort et aux bombardements nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki. Cette déshumanisation se perçoit, comme Ionesco veut le démontrer dans son théâtre, dans cette incapacité à communiquer, à user de la parole – d’une parole dont les mots fassent sens –alors même que « le langage est le propre de l’homme », « animal pas comme les autres ». S’inscrivant dans cette réflexion, cette « leçon », paradoxalement, ne nous enseigne « rien » : elle veut nous montrer à quel point le langage, censé servir à communiquer – et donc à créer du lien – se retrouve détourné en instrument du pouvoir et d’asservissement. Témoignages du langage comme instrument du pouvoir, les règles de prise de parole à l’Assemblée Nationale ou au Sénat ; ou encore la situation classique du dîner ou de la réunion, où les présents n’ont pas « droit à la parole », sauf celui d’acquiescer au monologue du maître de céans/président de réunion.

Ici, le professeur, censé exercer une profession vouée à la transmission du savoir, s’empare peu à peu de la parole et la leçon devient cours magistral délirant et incohérent, noyant et subjuguant l’élève. Nous sommes bien loin du projet initial de Dieu, lequel est un Dieu qui ne se laisse pas voir mais qui parle. Et ce Dieu de la Parole aurait pu garder celle-ci exclusivement pour Lui. Sauf qu’Il a choisit de la partager à l’Homme exclusivement, Lui faisant même don de Celui qui est « la Parole faite chair »(Jean 1v1 et ss), soucieux de restaurer et d’entretenir une relation durable pour l’éternité avec nous.

 

Où voir « La Leçon » ? Par exemple à Paris, au théâtre de la Huchette, où elle est jouée sans interruption depuis 1957, avec « la Cancatrice chauve » ! A moins qu’elle ne soit jouée près de chez vous.

Sinon, le texte est disponible chez Gallimard, collection folio.

Extrait :

LE PROFESSEUR

(…) Arithmétisons donc un peu

L’ÉLÈVE
Oui, très volontiers, Monsieur.

LE PROFESSEUR
Cela ne vous ennuierait pas de me dire…

L’ÉLÈVE
Du tout, Monsieur, allez-y.

LE PROFESSEUR
Combien font un et un?

L’ÉLÈVE
Un et un font deux.

LE PROFESSEUR, émerveillé par le savoir de l’ÉIève.
Oh, mais c’est très bien. Vous me paraissez très avancée dans vos études. Vous aurez facilement votre doctorat total, Mademoiselle.

L’ÉLÈVE
Je suis bien contente. D’autant plus que c’est vous qui le dites.

LE PROFESSEUR
Poussons plus loin: combien font deux et un?

L’ÉLÈVE
Trois.

LE PROFESSEUR
Trois et un?

L’ÉLÈVE
Quatre.

LE PROFESSEUR
Quatre et un?

L’ÉLÈVE
Cinq.

LE PROFESSEUR
Cinq et un?

L’ÉLÈVE
six.

LE PROFESSEUR
Six et un?

L’ÉLÈVE
Sept

LE PROFESSEUR
Sept et un?

L’ÉLÈVE
Huit.

LE PROFESSEUR
Sept et un?

L’ÉLÈVE
Huit… bis.

LE PROFESSEUR
Très bonne réponse. Sept et un?

L’ÉLÈVE
Huit ter.

LE PROFESSEUR
Parfait Excellent. Sept et un?

L’ÉLÈVE
Huit quater. Et parfois neuf.

LE PROFESSEUR
Magnifique Vous êtes magnifique. Vous êtes exquise Je vous félicite chaleureusement, Mademoiselle Ce n’est pas la peine de continuer. Pour l’addition vous êtes magistrale. Voyons la soustraction. Dites-moi, seulement, si vous n’êtes pas épuisée, combien font quatre moins trois?

L’ÉLÈVE
Quatre moins trois?… Quatre moins trois?

LE PROFESSEUR
Oui. Je veux dire: retirez trois de quatre.

L’ÉLÈVE
Ça fait… sept?

LE PROFESSEUR
Je m’excuse d’être obligé de vous contredire. Quatre moins trois ne font pas sept. Vous confondez : quatre plus trois font sept, quatre moins trois ne font pas sept… Il ne s’agit plus d’additionner, il faut soustraire maintenant.

L’ÉLÈVE
s’efforce de comprendre. Oui… oui…

LE PROFESSEUR
Quatre moins trois font… Combien?… Combien?

L’ÉLÈVE
Quatre ?

LE PROFESSEUR
Non, Mademoiselle, ce n’est pas ça.

L’ÉLÈVE
Trois, alors.

LE PROFESSEUR
Non plus, Mademoiselle… Pardon, je dois le dire… ça ne fait pas ça… mes excuses.

L’ÉLÈVE
Quatre moins trois… Quatre moins trois… Quatre moins trois?… ça ne fait tout de même pas dix?

LE PROFESSEUR
Oh, certainement pas, Mademoiselle. Mais il ne s’agit pas de deviner, il faut raisonner. Tâchons de le déduire ensemble. Voulez-vous compter?

L’ÉLÈVE
Oui, Monsieur. Un…, deux… euh

LE PROFESSEUR
Vous savez bien compter? Jusqu’à combien savez vous compter?

L’ÉLÈVE
Je puis compter… à l’infini.

LE PROFESSEUR
Cela n’est pas possible, Mademoiselle.

L’ÉLÈVE
Alors, mettons jusqu’à seize.

LE PROFESSEUR
Cela suffit. Il faut savoir se limiter. Comptez donc, s’il vous plaît, je vous en prie.

L’ÉLÈVE
Un, deux…, et puis après deux, il y a trois… quatre…

LE PROFESSEUR
Arrêtez-vous, Mademoiselle. Quel nombre est plus grand? Trois ou quatre?

L’ÉLÈVE
Euh… trois ou quatre? Quel est le plus grand? Le plus grand de trois ou quatre? Dans quel sens le plus grand?

LE PROFESSEUR
Il y a des nombres plus petits et d’autres plus grands. Dans les nombres plus grands il y a plus d’unités que dans les petits…

L’ÉLÈVE
… Que dans les petits nombres?

LE PROFESSEUR
A moins que les petits aient des unités plus petites. Si elles sont toutes petites, il se peut qu’il y ait plus d’unités dans les petits nombres que dans les grands… s’il s’agit d’autres unités…

L’ÉLÈVE
Dans ce cas, les petits nombres peuvent être plus grands que les grands nombres?

LE PROFESSEUR
Laissons cela. ça nous mènerait beaucoup trop loin: sachez seulement qu’il n’y a pas que des nombres. il y a aussi des grandeurs, des sommes, il y a des groupes, il y a des tas, des tas de choses.telles que les prunes, les wagons, les oies, les pépins, etc. Supposons simplement, pour faciliter notre travail, que nous n’avons que des nombres égaux, les plus grands seront ceux qui auront le plus d’unités égales.

L’ÉLÈVE
Celui qui en aura le plus sera le plus grand? Ah, je comprends, Monsieur, vous identifez la qualité à la quantité.

LE PROFESSEUR
Cela est trop théorique, Mademoiselle, trop théorique. Vous n’avez pas à vous inquiéter de cela. Prenons notre exemple et raisonnons sur ce cas précis. Laissons pour plus tard les conclusions générales. Nous avons le nombre quatre et le nombre trois, avec chacun un nombre toujours égal d’unités; quel nombre sera le plus grand, le nombre plus petit ou le nombre plus grand?

L’ÉLÈVE
Excusez-moi, Monsieur… Qu’entendez-vous par le nombre le plus grand? Est-ce celui qui est moins petit que l’autre?

LE PROFESSEUR
C’est ça, Mademoiselle, parfait. Vous m’avez très bien compris.

L’ÉLÈVE
Alors, c’est quatre.

LE PROFESSEUR
Qu’est-ce qu’il est, le quatre? Plus grand ou plus petit que trois?

L’ÉLÈVE
Plus petit… non, plus grand.

LE PROFESSEUR
Excellente réponse. Combien d’unités avez-vous de trois à quatre?… ou de quatre à trois, si vous préférez?

L’ÉLÈVE
Il n’y a pas d’unités, Monsieur, entre trois et quatre. Quatre vient tout de suite après trois; il n’y a rien du tout entre trois et quatre!

LE PROFESSEUR
Je me suis mal fait comprendre. C’est sans doute ma faute. Je n’ai pas été assez clair.

L’ÉLÈVE
Non, Monsieur, la faute est mienne.

LE PROFESSEUR
Tenez. Voici trois allumettes. En voici encore une ça fait quatre. Regardez bien, vous en avez quatre j’en retire une, combien vous en reste-t-il? On ne voit pas les allumettes, ni aucun des objets, d’ailleurs, dont il est question; le professeur se lèvera de table, écrira sur un tableau inexistant avec une craie inexistante, etc.

L’ÉLÈVE
Cinq. Si trois et un font quatre, quatre et un font cinq.

LE PROFESSEUR
Ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça du tout. Vous avez toujours tendance à additionner. Mais il faut aussi soustraire. Il ne faut pas uniquement intégrer. Il faut aussi désintégrer. C’est ça la vie. C’est ça la philosophie. C’est ça la science. C’est ça le progrès, la civilisation.

 

Note :

(1) Dramaturge d’origine roumaine, d’expression française (1912-1994). Père roumain et mère française. Il passe son enfance en France et son adolescence en Roumanie. Inquiet de la montée du fascisme et du nazisme dans son pays, où il voit tous ses amis y succomber, il regagne la France où il s’installe définitivement en 1942.

Face à « la Vague » : se laisser emporter, « surfer » ou résister

Comment sait-on que l’on a retenu les leçons de l’histoire ?

Le roman « La Vague » de Todd Strasser*(1981), que j’ai reçu(avec beaucoup d’autres) et lu hier soir, tente d’apporter une réponse à cette question, par le biais d’une étrange expérience. Le livre se fonde sur un incident qui s’est réellement produit en 1969 pendant un cours d’histoire au lycée de Palo Alto, en Californie. Selon Ron Jones, le professeur concerné, personne n’en parla durant les trois années suivantes. « Il s’agit, dit-il, de l’événement le plus effrayant que j’ai jamais vécu dans une salle de classe »**.

Tout a commencé par un cours d’histoire de Terminale sur la Seconde Guerre Mondiale. Le professeur, Ben Ross, un homme qui a pour habitude de se donner à fond dans tout ce qui le passionne, montre à ses élèves un documentaire sur les atrocités commises par les Nazis dans les camps de concentration. Son intention, explique-t-il, n’est pas « simplement de les émouvoir », mais de les amener « à réfléchir sur ce qu’ils viennent de voir »(op. cit., p26).

Certains(des garçons)restent persuadés qu’ils ne laisseront jamais « une minorité de ce genre gouverner la majorité »(op. cit., p28). Pour d’autres, « c’est de l’histoire ancienne. C’est arrivée une fois et le monde entier a retenu la leçon. Ça n’arrivera plus »(op. cit., p36, 41). Mais surtout, pour d’autres, bouleversés et révoltés, la question reste insoluble : « comment cela a-t-il pu se produire ? Comment les Allemands [des années 30] ont-ils pu laisser les Nazis(10 % de la population)assassiner des gens presque sous leurs yeux pour ensuite affirmer qu’ils n’en savaient rien ? Comment peut-on être aussi cruel ? »(op. cit., p 28,30)

Incapable d’expliquer à ses élèves comment la majorité des Allemands n’ont pu massivement dire « non » à une minorité, même organisée et prétendre être la majorité ignorante,  le professeur décide donc de faire l’expérience de « La Vague » avec sa propre classe. Il commence par leur inculquer une discipline : une façon de se tenir droit, de marcher, de poser et répondre à des questions. Puis viennent l’esprit de corps, les slogans(« la force par la discipline, la force par la communauté, la force par l’action »), le logo(« la vague »), le salut(op. cit., pp 73-76). Bientôt, le phénomène touche tous les élèves de Terminale, et une partie des Premières.  Le professeur, Ben Ross, se prête au jeu et devient le leader incontesté de « La Vague », passant d’une figure d’autorité à une figure de pouvoir.

Dans un premier temps, les effets de « La Vague » semblent positifs, au point que David, un élève de la classe, souhaite appliquer la même discipline à l’équipe du lycée qui collectionne les défaites(op. cit., pp76-81). Néanmoins, Ben est mis en garde par sa femme(« tu viens de créer des monstres », op. cit., p69) et par le proviseur du lycée, qui lui rappelle que « l’expérience concerne des jeunes adolescents impressionnables. Parfois », dit-il, « nous avons tendance à oublier qu’en raison de leur jeune âge, ils n’ont pas encore développé l’esprit critique, que, nous l’espérons, ils auront un jour. »(op. cit., pp 129-130)

Or, « La Vague » prend peu à peu une toute autre tournure : les élèves qui ne souhaitent pas faire partie du mouvement font l’objet d’intimidations ou de menaces ; ceux qui ne font pas le salut se voient refuser des places au stade ; l’ex-souffre douleur de la classe, pour qui l’expérience semble changer positivement la vie, se propose d’être le garde du corps de Ben Ross ; le professeur constate que ses élèves semblent apprendre plus vite et plus efficacement, mais au détriment de l’argumentation et d’une réflexion poussée…les langues(anonymes, par peur de représailles)se délient pour dénoncer une dérive « fasciste » de « La Vague »….Laurie, une autre élève rédactrice en chef du journal du lycée, commence à avoir des doutes : sera-t-elle la seule ? Jusqu’où ira « La Vague » ? Pourra-t-on l’arrêter ?

Une histoire qui est donc basée sur des faits réels. Néanmoins, ce n’est pas du documentaire : cela reste romancé(avec sans doute pas mal de raccourcis pour des raisons de choix narratifs), facile à lire, « peu épais » et « écrit gros ». Néanmoins, un sentiment de malaise émerge de la lecture : n’aurions-nous, en fin de compte, rien appris de cette période, au point d’être en mesure de reconstituer un même phénomène de manipulation des masses ? Et, plus grave encore, de trouver cela fascinant ? Fascinant fascisme ? Une vérité qui (nous) dérange.

Un livre abordable à lire, pour ne pas oublier que «Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde».(Brecht. Epilogue de La Résistible Ascension d’Arturo Ui, 1941)

« Ne vous conformez pas aux habitudes de ce monde, mais laissez Dieu vous transformer et vous donner une intelligence nouvelle. Vous pourrez alors discerner ce que Dieu veut : ce qui est bien, ce qui lui est agréable et ce qui est parfait ».(Rom.12v2. Version en français courant)

D’autres lectures toutes aussi pertinentes sur le sujet sont également possibles :

« Rhinocéros » d’Eugène Ionesco (Folio) : un étrange phénomène frappe les habitants d’une petite ville. On y voit paraître dans les rues un rhinocéros, puis un autre…A chaque apparition de rhinocéros correspond la disparition d’un habitant. Face à cette sorte d’épidémie(« la rhinocérite »)qui se répand rapidement, les gens commencent par se révolter, puis ils se soumettent en cherchant à comprendre ces bêtes, en trouvant même des justifications à cette épidémie de métamorphoses. Ils vont même jusqu’à vouloir comprendre le phénomène de l’intérieur, tentent l’expérience et deviennent à leur tour rhinocéros. Qui résistera ?

« La ferme des animaux » de Georges Orwell(Folio) : une excellente fable que l’on ne présente plus. Lassés des mauvais traitements, les animaux de la Ferme du manoir se révoltent et chassent Mr Jones, leur fermier. Ils proclament alors une nouvelle société où tous les animaux sont égaux. Mais quelques uns dans la ferme décident bientôt que « certains sont plus égaux que d’autres »…Une parodie de la révolution russe et de toutes les révolutions perverties.

Voir aussi le dessin animé britannique éponyme(à partir de 11 ans) de John Halas et Joy Batchelor(1954), adaptation de la nouvelle de Georges Orwell qui vaut le détour, mais avec une fin quelque peu différente. Salué par la critique, il fut élu « meilleur film » en 1954. Pourtant, il ne sera visible en France qu’en 1993. Le film a fait l’objet d’une réédition numérique, élaborée à partir d’un master restauré, et est distribué par Malavida qui l’avait déjà réédité en DVD en 2005.

Pour en savoir plus :  http://www.kidclap.fr/film/la-ferme-des-animaux,9659 ; http://www.kidclap.fr/notes-de-prod/la-ferme-des-animaux,9659-note-100853

« Mâtin brun » de Frank Pavloff (Cheyne éditeur): chronique de la lâcheté ordinaire face à une « vague brune ». Le narrateur et son copain, simples observateurs, subissent la mise en place progressive d’un « Etat brun », sous prétexte qu’ils ne sont pas concernés. Jusqu’au jour où….Ecrit dans le contexte des municipales de 1995, qui avaient vu le Front National emporter certaines villes(Orange, Toulon, Marignane. Puis Vitrolles en 1997…). Contrairement à ce que certains affirment, réécrivant l’histoire, le FN a bien été « aux affaires « , au niveau local. De même qu’il y a eu 35 députés FN entre 1986 et 1988. Il est facile de prendre connaissance des bilans de ses gestions passées. Voir aussi nos autres billets sur la question : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/06/24/banalisation-de-lextreme-seduction/ ; https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/10/02/vous-etes-chretien-et-au-milieu-de-vous-certains-revent-de-matin-brun/

« La Fascination du Nazisme » de Peter Reichel(édition Odile Jacob, 1993) : comment le peuple allemand a-t-il pu idéaliser à ce point le Troisième Reich, pourtant fondé sur la violence, la destruction et l’horreur ? L’auteur analyse avec brio l’esthétique nazie et ses racines culturelles, le décorum, la mythologie autour desquels s’est édifié le pouvoir hitlérien, jouant à la perfection de la radio, du cinéma, du sport, des loisirs…pour séduire et rassembler derrière lui la nation allemande.

L’adaptation cinématographique de « La Vague »(que je n’ai pas vue), par Denis Gansel (2009), réalisateur et co-scénariste du film avec Todd Strasser et Peter Thorwarth, transposée dans l’ Allemagne d’aujourd’hui.

La mini-série « V » de Kenneth Johnson(1983), adaptée de la nouvelle de l’écrivain Sinclair Lewis, intitulée « It Can’t Happen Here » (« Cela ne peut pas arriver ici ») et publiée en 1935. La nouvelle est disponible en anglais, uniquement, ici. A la base, Kenneth Johnson avait eu l’idée d’un téléfilm explorant l’attitude d’Américains vivant sous un régime fasciste.

Enfin, il est aussi édifiant 1)de reconsidérer les trois tentations de Jésus-Christ cf Matt. 4v1-11 : manipuler les besoins primaires(ou flatter les « bas instincts »)des personnes, fasciner les foules et dominer ; et, surtout, 2)les réponses de Jésus, victorieux de ces tentations : Matt.4v4, 7, 10.

Notes :

* Disponible en français chez Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2008(Pocket jeunesse. PKJ, 2009. 228 p. Précédé d’un avant-propos et suivi d’une postface de l’éditeur : « bestiaire du totalitarisme ordinaire »). A partir de 15 ans ou fin de troisième.

** Cité dans l’avant-propos de l’édition « Pocket jeunesse »(2009)de « La Vague », p 9