L’argent : dieu ou don de Dieu

Un livre qui a la pertinence d’aborder le sujet de l’argent sous plusieurs angles plutôt que sous le seul angle de la prospérité financière

Voici un livre très important et bienvenu, que j’ai reçu en cadeau de la part des éditions BLF (merci à eux !), sur ces éternels tabous : « votre argent et Dieu » ! Deux sujets que nous avons tendance à éviter parce qu’en parler nous met mal à l’aise, quand il n’est pas une source de conflit. Pourtant, ces questions sont trop importantes pour être remises à plus tard, d’autant plus que l’argent a envahi l’espace public, et que l’Eglise est invitée à se positionner à son sujet : « s’en servir » pour servir Dieu ou « servir » l’argent – Mamon [la seule divinité appelée par son nom par Jésus en Matt.6v24] en croyant se servir, au risque d’être asservi.

L’auteur nous invite à consacrer « une heure ou deux » de notre temps à la lecture de son livre, pour aborder l’argent sereinement, que nous soyons « chrétien ou non, riche ou pauvre, ouvrier ou col blanc, retraité, travailleur à temps plein ou sans emploi », célibataire, marié ou parent (il est possible d’y trouver des principes pour enseigner et impliquer ses enfants dans la bonne gestion de l’argent), et « même si nous ne sommes pas prêts à parler d’argent ».

Ce ne sera pas du temps perdu, puisque le livre a cette pertinence d’aborder le sujet sous plusieurs angles plutôt que sous le seul angle de la prospérité financière.

Le livre débute de manière inattendue par un interpellant « de quoi avez-vous peur ? », une question qui est « le meilleur point de départ » parce qu’elle a valeur de test et d’évaluation au sujet de nos motivations les plus profondes concernant l’argent. Nous sommes donc invités à « haïr » l’argent comme (mauvais) maître au premier chapitre, avant de l’aborder dans le second, avec l’esprit, non « du propriétaire », mais « du gérant » ou « de l’intendant fidèle »(cf Luc 12v42), sachant que nous aurons à rendre compte devant Dieu de ce qu’Il nous aura confié.

L’auteur nous rappelle également fort opportunément que la Bible nous enseigne « une vérité plus belle » que toutes nos fausses théologies sur l’argent : sont ainsi tour à tour dénoncés les pièges de « la théologie de la prospérité » (qui sème la confusion en établissant un lien entre les richesses matérielles dans cette vie et la bénédiction/la faveur de Dieu) mais aussi l’impasse de « la théologie de la pauvreté » (être pauvre est considéré comme une forme de sainteté et être riche comme une forme de péché).

Les chapitres suivants, plus pratiques, sont à appréhender sur cette base de manière globale – et non cloisonnée, pour une approche équilibrée de l’argent : « budgétisez-le », « gagnez-le », « dépensez-le », « économisez-le », « investissez-le », « donnez-le » [un chapitre particulièrement important], « multipliez-le » et….« ne vous en souciez pas ».

Pour aller plus loin, l’on trouve en annexe un guide d’étude biblique pour examiner l’enseignement de ce livre en groupe pendant cinq semaines, avec Luc 12 comme base scripturaire, ainsi que plusieurs ouvrages et ressources (outils d’éducation, de budgétisation et de planification financière…) recommandées par l’auteur.

Au final – et c’est ce qui me paraît être le plus beau message de ce livre pertinent et interpellant – la vie ne réside pas dans une « liste de choses à faire » ou de « recettes-miracles » à appliquer pour « gagner » ou « garder » ce qui aurait le plus de valeur à nos yeux. Le message fondamental du livre est une invitation à la confiance et à la gratitude, mais aussi à l’espérance que ce domaine « tabou » de notre vie peut être placé sous le règne du Seigneur Jésus-Christ, pour vivre en homme (ou femme) réellement libre.

L’alternative est alors claire : soit nous considérons l’argent comme un dieu et un dû – quand nous ne considérons pas qu’en avoir serait de facto indu – et nous vivrons une vie placée sous le règne de la cupidité, de l’avidité, du mérite et de l’inquiétude ; soit nous le considérons comme un don de Dieu – « un don excellent, nécessaire et utile » – et nous vivrons une vie placée sous le règne de la grâce, empreinte de gratitude, et de la générosité.

Il s’agit donc pour nous d’apprendre et de nous encourager mutuellement, en faisant preuve d’humilité, à considérer que tout ce que nous avons, nous l’avons en réalité reçu. Ce que nous aimons aura ainsi toujours plus de valeur lorsque nous le verrons avec le regard de Dieu, comme un cadeau qui nous est offert, mais aussi, surtout, à offrir et à partager(cf Actes 20v35), plutôt que comme une propriété chèrement conquise !

Ne manquez pas de vous le procurer auprès des éditions BLF ou en vous rendant dans votre librairie chrétienne favorite !

 

En bref :

MUNSON, Jamie. L’Argent, dieu ou don de Dieu. BLF éditions/Cruciforme, 14/09/17

Extrait de la présentation éditeur : Pour nous aider « à remettre l’argent à sa juste place : un outil à utiliser pour glorifier Jésus, une jauge pour évaluer la santé spirituelle de votre cœur et une bénédiction de Dieu dont il est parfaitement légitime de profiter ».

L’auteur, Jamie Munson, est le coprésident de Storyville Coffee Company, une entreprise prospère et très respectée à Seattle, dans l’État de Washington. Il aime développer des outils utiles pour aider les leaders et les organismes à atteindre leur plein potentiel.

 

 

 

Publicités

Quelle vision du monde, de l’homme, de Dieu…véhicule ce que tu lis ? L’exemple de « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(2)

Lire ce qui précède https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/10/31/quelle-vision-du-monde-de-lhomme-de-dieuvehicule-ce-que-tu-lis-lexemple-de-partenaire-avec-dieu-en-affaires-de-dennis-peacocke1/  avant de commencer ce nouveau billet.

 

Dernièrement, nous relevions que toute attitude face au monde est nourrie par une vision du monde, « de l’homme, mais aussi de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Evangile et de l’Eglise, de ce qui est « spirituel » et de ce qui « n’est pas spirituel », comme du sens de la vie.

La propriété privée, un concept-clé du livre "partenaire avec Dieu en affaires"...

La propriété privée, un concept-clé du livre « partenaire avec Dieu en affaires »…

Prenant pour exemple le livre « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke (JEM Editions, 2008), il nous semblait voir dans le concept de « propriété privée » la clé du système posé par l’auteur (op. cit., p33). Or, nous avions vu que la Bible nous rappelle sans cesse que nous ne sommes que « locataires » et « émigrés », appelés à une bonne gestion, sage et juste, de biens finis.

Un autre concept-clé, que l’on peut percevoir dans l’ouvrage est cette vision de Dieu qui apparaît comme un « homme d’affaires », un PDG et un (auto)entrepreneur, qui « met en place une entreprise familiale sur le modèle de la franchise » : l’entreprise « Tout puissant et fils SA »(Op. cit., pp 19-21). Pourquoi pas. Néanmoins, le choix du nom de l’entreprise nous paraît révélateur, privilégiant la puissance au détriment de la compassion (cela se perçoit notamment aux chapitres 7, 8 et 9-voir aussi notamment le véridique « sans abris, rentrez chez vous ! » op. cit., p p 118-119) et donnant à voir un Dieu lointain, qui serait « patron capitaliste » et adepte du « laisser-faire »*. Il eut été plus pertinent, surtout si l’on souhaite privilégier le modèle familial, de baptiser l’entreprise « Père et Fils SA ».

De cette vision de Dieu découle une vision faisant de l’individu-entrepreneur la mesure de toutes choses. Et ce, non sans conséquences pratiques. Car, de ce parti pris découle une position qui nous paraît souvent déséquilibrée ou parfois extrême, quand elle n’est pas partiale :

-L’auteur adopte en général le point de vue du dominant-celui du « patron » ou du « propriétaire »**-au détriment de celui du pauvre (qui doit apprendre à « être responsable », not. Chap.8***),  de l’employé ou de l’ouvrier -l’un et l’autre étant présentés de façon caricaturale (L’auteur affirme en effet que « les bénéfices ne sont pas générés par les employés »-lesquels « se focalisent sur leurs droits »- mais par ceux qui ont « l’esprit du propriétaire », op. cit., p 90 ****).

Or, si la loi spécifie effectivement que l’on doit être impartial ou équitable avec le pauvre, comme le riche(cf Exode 23v3, 6 ; Deut.1v11 et 16v19 ; Dieu « ne fait pas de favoritisme »), cette même loi rappelle(avec les prophètes et les psaumes)que Dieu est du côté du pauvre, surtout quand il ne peut pas se défendre, ainsi que de la veuve, de l’orphelin et de l’étranger-les précaires de l’époque(cf Deut.10v17-19 ; Deut. 15 ; Deut. 24 ; Ps.72 ; Job5v15…) A ce stade, il serait utile de relire Jacques, not. les chap. 2, 4 et 5, comme les évangiles-dont celui de Luc, dans lequel le Seigneur Jésus affirme que la bonne nouvelle a été annoncée « premièrement aux pauvres »(Luc 4). [voir aussi notre dossier « notre regard sur le pauvre » + notre article « les miettes du riche suffisent-elles à nourrir le pauvre »]

– D’autre part, l’auteur nous paraît un peu trop insister sur la responsabilité et la prise de risque (défendant une « pédagogie de l’erreur »***** à la Rousseau, comme quoi l’on doit subir les conséquences de ses actes cf chap.7-8, alors qu’il dénonce ce même Rousseau p23). Poussée à l’extrême, cette position en devient écrasante, puisque pesant pour l’essentiel sur le pauvre ou celui qui est déjà en difficulté, l’enfonçant encore plus. Elle me rappelle en tout cas cet état d’esprit, qui cadre mal avec la culture de l’honneur censée avoir cours dans le corps de Christ, notamment décrite en 1 Corinthiens 12v18-27, et dont le principe est de « donner plus à ceux qui ont moins ».

Et “Honorer”, c’est justement “donner du poids”. Le juste poids, et non “deux poids, deux mesures”, ou faire peser un poids excessif(celui de la responsabilité, par exemple)à celui qui a déjà la tête dans l’eau. Dennis Peacocke semble de fait oublier que Dieu, quoique saint, est aussi miséricordieux(Exode 22v27 ; 34v6 ; Néhémie 9v17, 31 ; Ps.86v15…), et qu’il n’est pas un « distributeur automatique »-de sanctions, comme de bénédictions. « S’il ne pensait qu’à lui-même et retirait à lui son esprit et son souffle, toute chair expirerait ensemble et l’homme retournerait à la poussière »(Job 34v14-15). On pense aussi à la leçon que Dieu donne à Jonas sur la justice : “il n’existe pas de justice sans possibilité de miséricorde. La justice, ce n’est pas appliquer une loi, exécuter une sentence comme l’acte automatique d’une machine, mais la mettre au niveau de l’homme, de son cas particulier. La justice, c’est évaluer la personne humaine, comprendre quand vient le temps de la correction et quand vient celui de la miséricorde”, commente Erri de Luca, dans “Quatre pas avec Iona/Jonas”(IN “Noyau d’olive”. Gallimard, 2004. Folio, pp 98-99). Et on pense enfin à cette autre leçon, donnée par le Seigneur Jésus, à propos d’une question de ses disciples concernant un aveugle né : « qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? Jésus répondit : ni lui, ni ses parents. Mais c’est afin que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »(Jean 9v1-5 cf Jean 8v12, Matt.5v14 et ss, Eph.5v7-9)
Bref, plus qu’à la Bible comme source d’inspiration de la vision du monde de « Partenaire avec Dieu en affaires », on pense à Friedrich von Hayek******(1899-1992), penseur et économiste libéral autrichien. Sa vision économique, dont les effets sociaux ont été les plus critiqués, a servi de fil conducteur à de nombreuses politiques dites « ultralibérales »-les plus emblématiques étant celles de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher dans les années 1980-1990-et déployées durant la fin du XXe siècle (et encore aujourd’hui) dans de nombreux pays en développement, sous l’impulsion notamment du FMI dans le cadre de plans dits « d’ajustement structurel »(aide accordée aux pays endettés ou en difficultés, sous conditions souvent contraignantes pour « les encourager à plus responsables »)*******. Néanmoins, D. Peacocke ne parle jamais de Hayek, qui nous semble (sauf erreur) pourtant avoir été l’une des sources principales d’inspiration de son modèle économique, qui nous semble plutôt idéalisé.********

 

Quelle vision du monde biblique, alternative à celle de Dennis Peacocke, proposer  ?

Pour Mathieu Giralt, « la vision du monde chrétienne est définie par la Bible », puisque « c’est la Bible qui nous permet de voir le monde tel que Dieu le voit, c’est à dire tel qu’il est vraiment », et non tel qu’il nous paraît l’être idéalement. « La vision du monde chrétienne commence avec Dieu », puisque « Dieu est le Créateur de toute chose, il règne sur tout et tout lui appartient (Ps 24v1). Donc dans la vision du monde chrétienne, c’est Dieu le centre, pas l’homme. La condition de l’homme s’explique par rapport à Dieu et pas l’inverse ». De fait,

"Possessions", par Andy Singer.  Plus que la culture de la propriété privée ou du propriétaire, il importe de cultiver la conscience de l'appartenance...

« Possessions », par Andy Singer.
Plus que la culture de la propriété privée ou du propriétaire, il importe de cultiver la conscience de l’appartenance…

plus qu’une « culture de la propriété privée »********* ou « l’instinct du propriétaire », il nous paraît plus juste(pour « être » vraiment) de développer la conscience de l’appartenance. C’est à dire la conscience d’appartenir à quelqu’un d’autre de plus grand. Une vision du monde biblique(esquissée dans la première partie de ce billet)nous révèle d’abord qu' »au commencement, Dieu »(Gen.1v1). Dieu créateur, « des cieux et de la terre », comme de l’homme-« créé à Son image et à Sa ressemblance ». Dieu est le seul véritable propriétaire de toutes choses. Il nous met à disposition ce qu’il a créé et nous en confie la bonne(juste et sage) gestion, dont nous aurons à rendre compte devant Lui, sachant que ces biens ne sont pas inépuisables et que nous ne sommes que « de passage » et « locataires », sur la terre.

La façon dont nous gérons ces biens(ou « faisons des affaires ») témoigne de ce à qui(plutôt qu’à quoi)nous appartenons. Dans la parabole des talents racontée par Luc (la lire avec attention en 19v12-27), nous voyons que nous ne sommes pas sur terre pour « faire des affaires » en tant que tel, mais pour témoigner de la souveraineté(dans nos vies, nos biens)de Celui qui est rejeté dans ce monde, en attendant son retour.

Toujours dans l’idée du témoignage, il s’agit aussi de développer et de cultiver l’esprit du gestionnaire et de « l’intendant fidèle »(1 Cor.4v2), appelé à être « dispensateur des diverses grâces[et non de la dureté ou du légalisme] de Dieu »(1 Pierre 4v10), et de servir, non nos propres intérêts(ou ceux d’un « groupe »), mais celui du bien commun, du bien de notre prochain et de notre frère, particulièrement le pauvre. Le moteur d’une action réellement libératrice sera la compassion, à l’image du Maître.

Sachons aussi manifester l’esprit du mystérieux et discret intendant de la parabole des ouvriers(Matt.20v1-16), qui a choisit, non de privilégier « le mérite », mais de témoigner de la bonté du maître de la vigne qu’il connaissait assurément !

Une « économie différente » s’exprimera enfin, outre par l’obéissance, par le don et la générosité.

 

Découvrir :

– le système économique du don ou « le marketing non marchand » ici ;

– une réflexion sur une « éthique sociale chrétienne » ;

– cet article publié dans « La revue Réformée » : « la Bible face à la société idéologique : l’éthique protestante et la mutation du capitalisme » ;

-les livres cités en notes !

– Relire tout l’Ancien Testament(dans cet ordre : « la loi », « les prophètes » et « les psaumes »), ainsi que les évangiles et l’épître de Jacques.

 

Notes :

*L’auteur a plutôt tendance à « diaboliser » l’Etat,  en le traitant de « communiste » ou de « socialiste » pour la moindre intervention de sa part, et jugeant confiscatoire tout impôt des riches. (Op. cit., pp 127, 148-150, 152-154).  Dennis Peacocke semble également insister sur le fait que le pouvoir concentré(comprendre : celui du gouvernement)est une menace pour la liberté. Il a raison. Néanmoins, il semble ne pas voir(même s’il évoque brièvement d’autres éventualités) que le pouvoir peut se concentrer sous plus d’une forme(multinationales, empires de presse…).

Par contraste, les prophètes de l’AT ont su interpeller les souverains pour leur rappeler leurs devoirs et prérogatives(Jérémie 21v11-12, Daniel 4v24), comme une mère a su exhorter son fils, le roi Lemuel, à « ouvrir la bouche pour le muet… »(Prov.31v8-9) Sans “berger”(terme qui désigne un chef politique ou toute autre autorité cf Nombres 27 et de nombreux psaumes), nous avons “la loi de la jungle” décrite en Ezéchiel 34. Il importe d’encourager l’esprit du berger et de rejeter celui du mercenaire(Jean 10v11-13) .

Curieusement encore, Dennis Peacocke estime que l’Etat ne devrait pas être « proactif » mais « réactif »(op. cit., pp152-154). Affirmation qui semble contradictoire avec ce que Dieu dit de lui-même dans sa parole : « je suis l’Eternel qui te guérit »(Exode 15v26). Ici, selon le contexte du passage, il s’agit d’une médecine préventive, où le médecin a surtout un rôle d’éducateur et d’enseignant qui apprend aux autres comment prendre soin d’eux-mêmes. “Celui qui prend soin”, qui est le premier sens du terme de « thérapeute »(cf ce rôle de Dieu en Genèse 2v16-17, 3v11 par exemple ). Mieux vaut prévenir que guérir, dit-on. Ainsi, si Dieu avait pris à la lettre les recommandations de Dennis Peacocke sur le rôle de l’Etat, Il aurait confié la gestion de la crise annoncée en Gen.41 à des investisseurs privés et n’aurait pas élevé Joseph à la tête de l’Etat. Celui-ci « aurait fait des affaires » en Egypte, et serait devenu un « leader économique » après avoir prospéré, appelé à gérer la crise qui se préparait. Or, c’est l’Etat qui, avec Joseph, a anticipé et su parfaitement gérer une crise que personne(dont « les propriétaires », ou “les capitalistes”) n’avait vu venir. Le détail et les résultats positifs de sa politique économique quelque peu « interventionniste »(il n’a pas attendu que la crise n’arrive pour « réagir » : cela aurait été trop tard) peut se lire en Gen. 41 et 47.
** On reste perplexe devant cette anecdote racontée par Peacocke, assistant à une conférence organisée pour des exécutifs chrétiens(op. cit., p 90) : “plusieurs dirigeants, parmi les cinq cents plus grands plus grandes entreprises aux Etats-Unis, ont commence à dire à quel point l’année qui s’écoulait avait été difficile pour eux d’un point de vue personnel. Leurs salaires étaient toujours élevés, dans les six chiffres, leur santé et leur famille allaient bien. Leur problème étaient liés aux licenciements qu’ils devaient effectuer” : 18000…11000…ou 6000 employés. « La douleur et l’angoisse que je ressentais dans leurs témoignages étaient profondes, ells ont change ma vie”, ajoute Peacocke. “Le fait de porter ce genre de responsabilités pour d’autres mérite une bonne compensation(sic), mais elle ne doit pas exhorbitante”. On cherche le « sacrifice » de ces chefs d’entreprise, sans doute tout de même un peu travaillés d’avoir à licencier des milliers d’employés, mais sans pour autant que leur niveau de vie change…

En comparaison avec ce qui précède, l’exemple de wal-mart, pris comme modèle de principes fondamentaux, “à la base d’une vision chrétienne du leadership, dans l’entreprise”(pp83-84)n’aurait pas plus être mal choisi, surtout quand l’entreprise est connue pour ses pratiques de dumping social : le film-reportage américain, « Wall-Mart, le géant de la distribution », de Rick Young et Hedrick Smith (2004) fait de Walmart un cas d’école sur les conséquences sociales et économiques de l’idéologie néolibérale à l’échelle d’un pays (les États-Unis) tout entier. Article11 – Le triomphe de Wal-Mart : de l’esclavagisme comme modèle de développement – Lémi ; Wal-Mart à l’assaut du monde, par Serge Halimi (Le Monde diplomatique, janvier 2006) ; Pourquoi Wal-Mart et McDo coûtent des milliards de dollars aux contribuables ; Walmart — Wikipédia ; http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/393287/le-cynisme-de-wal-mart-et-mcdo-dechaine-les-critiques ; Les travailleurs étasuniens montent à l’assaut de Walmart

 

***Voir aussi sa vision négatives des aides ou des programmes sociaux, qu’il estime « encourager la paresse et l’assistanat » ou même de nature à « empêcher que l’on subisse les conséquences de ses mauvais choix » (Op. cit., pp 73-74)

 

****Peacocke généralise d’ailleurs un exemple dit “vécu” aux pp 73, 89-90. Or, généraliser, c’est stigmatiser. Nous aurions préféré une préoccupation plus sérieuse pour les conditions de fabrication de certains produits venant du tiers monde.

 

***** Sunstein et Thaler soulignent, dans « Nudge »(Pocket), qu’”il y a des limites aux vertus de l’apprentissage par l’erreur. Si vous voulez que les enfants prennent conscience du danger très reel des piscines, nous ne croyons pas”, disent-ils, “que le meilleur moyen soit de les faire tomber dedans en espérant qu’ils s’en sortiront. Les touristes, à Londres, doivent-ils se faire renverser par un bus à impériale pour apprendre à regarder à droite ?”(op. cit., p 379)

 

******  Dans « La Route de la servitude »(1945), Hayek défend la thèse que toute forme de dirigisme économique porte en germe la fin de la liberté individuelle, une valeur qu’il place au-dessus de toutes les autres, comme l’équité ou la solidarité. La coercition commence donc dès que s’impose l’idée de la justice comme justice distributive, impliquant nécessairement l’intervention de l’Etat se substituant à l’échange entre l’offre et la demande, et remplaçant la concurrence par la planification ou l’intervention discrétionnaire dans l’économie.  Enfin Hayek avance la thèse suivant laquelle toute action comporte inévitablement des conséquences non-intentionnelles, des effets inéluctables sur l’ensemble des autres individus vivant dans le même environnement socio-économique, ce qui semble justifier à ses yeux l’argument voulant qu’il soit pratiquement impossible, voire moralement illégitime et politiquement délétère, de confier à l’État la gouverne des affaires économiques et sociales. Cette thèse est peut-être la plus importante, mais elle trouve un contre-exemple biblique édifiant dans la politique économique de Joseph, alors vice-roi d’Egypte. (cf Friedrich A. Hayek:Un entretien avec Robert Nadeau – Catallaxia ; http://www.revue-projet.com/articles/2008-2-critique-de-la-justice-sociale-selon-hayek/ ; http://www.toupie.org/Dictionnaire/Neoliberalisme.htm )

Enfin, Dennis Peacocke, qui dénonce les idées de Darwin(op. cit., pp 131-132), aurait pu rappeler qu’Hayek affirmait que c’est de l’économique que Charles Darwin aurait tiré les idées de base de sa théorie de l’évolution, et que c’est la lecture d’Adam Smith en 1838 qui aurait profondément influencé Darwin…(cf http://www.er.uqam.ca/nobel/philuqam/dept/textes/Evolutionnisme_economique.pdf ; http://lepouillou.pagesperso-orange.fr/hayek.pdf )

Par contraste, on relève une vision caricaturale de Keynes et de sa politique (avec des citations hors contexte et non sourcées) aux pages 53-54, qui rappelle celle de Niall Ferguson : pour ce professeur d’histoire de la finance à Harvard, “Keynes n’avait pas de vision de l’avenir parce qu’il était gay et n’avait pas d’enfant”. Des propos pour lesquels il s’est excusé.

******* « Ajustement structurel » : de l’anglais structural adjustment. Les programmes d’ ajustement structurel (ou réforme structurelle), d’inspiration libérale, mis en place dans les années 1980, à la demande des institutions internationales(FMI, Banque mondiale)comme condition d’un rééchelonnement de la dette de pays en développement comportement en général deux volets : l’un portant sur “les grands équilibres”(stabilité de la monnaie, finances publiques, comptes extérieurs…), l’autre sur des réformes dites structurelles(désengagement de l’Etat, libéralisation du commerce extérieur..). Ils ont en général induit une diminution de l’investissement, des transferts sociaux(au détriment de la santé et de l’éducation)une diminution des effectifs d’agents de l’ Etat, l’abandon des monopoles publics(l’énergie, par exemple) et la réduction de la protection aux frontières.

 

******** A noter que Dennis Peacocke prétend ne pas défendre un système économique en particulier(op. cit., pp 31-32, 45, 91-92) pour mieux tomber dans ce piège tout au long du livre. Car il donne une caution chrétienne et biblique au capitalisme libéral-et même de façon particulière au néolibéralisme qu’il présente comme la seule alternative, même si, ici ou là, il met parfois en garde contre certaines dérives(op. cit. pp 59-61, 134) : “le capitalisme se développe seulement là où existe une vision biblique”. C’est à dire une vision “fondé sur l’investissement, aujourd’hui, de ressources en fonction de la foi en un avenir qui dépend d’un Dieu fidèle en son alliance.”(op. cit., p 134).

D’autres auteurs chrétiens (notamment protestants/protestants évangéliques) ne partagent pas ce point de vue ou alors prennent plus de recul à ce sujet :

George Winston compte “le capitalisme exploiteur” parmi “les totalitarismes modernes”(« L’Eglise avec un grand E ». Ed. Ourania, 2010. Questions de foi, p 163), avec le marxisme, le nazisme, le “laïcisme militant »[mais non la laïcité], qui “se basent sur des religions inavouées qui sont idolâtres” et “où l’homme, mesure de toute chose, se prend lui-même comme objet religieux. Le christianisme n’est ni collectiviste, ni individualiste”.

Scott Mac Carty voit dans le capitalisme la forme “la plus en vue”, au XXIe siècle, du matérialisme économique.

Le docteur Albert E. Greene, dans “à la reconquête de l’éducation chrétienne”(ACSI, 2014), souligne que nos systèmes économiques, tels que le capitalisme et le socialisme, “ne sont pas autonomes. Ils ne détiennent aucun pouvoir en eux-mêmes pour nous doter de biens ou pour pourvoir à nos besoins. C’est Dieu qui le fait et Il s’adresse à nous par les réserves économiques qu’il met à notre disposition”. A nous d’en user de façon responsable, “en pensant particulièrement aux pauvres et aux défavorisés”. (op. cit., pp 229-230)

Le pasteur Gilles Boucomont est peut-être le plus sévère de tous : selon lui, “notre bon vieux capitalisme” est “bien plus” qu’un simple système économique. D’autant plus que “ce qui crée le plus de richesse aujourd’hui, c’est la spéculation sur les trends à la hausse et à la baisse en bourse, soit des paris sur la hausse et à la baisse de produits virtuels que sont les produits financiers inventés depuis les années 80. Ce sont ces mêmes produits qui font artificiellement chuter le système en quelques heures, avec trois clics sur un clavier d’ordinateur dans telle ou telle banque. Et ce sont ceux qui produisent les vraies richesses qui paient la facture, via l’Etat, pour refinancer un gigantesque casino virtuel, où quelques-uns s’amusent avec le plus grand sérieux”. Et Gilles Boucomont de qualifier “le capitalisme dans sa forme incontrôlable”[financiarisé]comme “ une religion entrée en lute contre la foi veritable (cf 1 tim.6v6-10), où posséder est devenu un but en soi”. C’est “une religion qui lute contre Dieu, contre toute construction équilibrée des relations entre les nations, entre les institutions et entre les personnes. Il lute contre l’équité entre le nord et le sud. Il met à mal chacun des dix commandements, depuis celui sur la convoitise, qui est la base même du système marchand, en passant par le commandement sur le vol, celui-ci étant nécessaire pour piller les nations de l’autre hémisphère. Il fait de l’humain un esclave, notamment sexuel. Il détruit le repos du peuple et les jours mis à part, remettant en place un pharaonisme du travail obligatoire chaque jour, même le dimanche. La planète hurle face à la maltraitance qu’on lui fait subir(…). L’amour de l’argent est la base du capitalisme actuel (« Au nom de Jésus : mener le bon combat », T2, Ed. Première partie, pp188-189). Ailleurs, il dénonce une certaine théologie de la prospérité, “basée sur un mauvais calvinisme”(ou un calvinisme mal compris), qui, “revisitée à l’heure du capitalisme outrancier, devient un opportunisme pour les croyants », « Dieu est juste un associé, un banquier, qui doit faire prospérer mes affaires”. (op. cit., p203)

Enfin, Dennis Peacocke aurait pu rappeler certaines mises en garde d’Adam Smith, qu’il cite souvent comme modèle : cet auteur libéral insistait sur le rôle du gouvernement dans la gestion des biens publics et sur la nécessité de plafonner le taux d’intérêt pour éviter les paris délirants. Il estimait aussi qu’« aucune société ne peut prospérer et être heureuse, dans laquelle la plus grande partie des membres (les travailleurs) est pauvre et misérable ». Sans compter son grand message oublié.

Voir encore ces débats : peut-on être chétien et (néo)libéral ?

http://www.lavie.fr/debats/chretiensendebats/peut-on-etre-chretien-et-liberal-25-10-2013-45809_431.php

http://www.gaelgiraud.net/wp-content/uploads/2013/05/LEXPRESS_15052013.pdf

Rapport néolibéralisme et éthique protestante  : http://scd-theses.u-strasbg.fr/2341/01/LEE_Bong-Seok_2011.pdf

********* Faire de la propriété la clé de voute d’un système n’est-il pas illusoire, pour ne pas dire dangereux ? On se souvient des mécanismes ayant conduit à la crise de 2008. D’autre part, La Fondation Abbé Pierre rappelait que le fait d’être propriétaire n’excluait paradoxalement pas du mal-logement. Dans la 16ème édition de son rapport annuel(2011), la fondation relevait à l’époque que 3,6 millions de Français se trouvaient en situation de mal-logement, de fragilité ou de précarité. Devant ce constat accablant, la politique du gouvernement de l’époque en matière de logement (la volonté de Nicolas Sarkozy et du gouvernement de faire d’abord « une France de propriétaires ») avait été vivement critiquée. Comparer avec son 19e rapport 2014.

 

Quelle vision du monde, de l’homme, de Dieu…véhicule ce que tu lis ? L’exemple de « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(1)

Point de vue dominant Le Baron noir, par Pétillon

Point de vue dominant
Le Baron noir, par Pétillon

Face au monde, écrivait John Stott, il existe deux attitudes pour les chrétiens : « la fuite ou l’engagement ».(« Le chrétien et les défis de la vie moderne », vol.1. Sator, 1987, p 26). Je rajouterai également celles-ci, avec les précédents : l’isolement, la conformité/la confusion, ou la distinction (dans le sens de l’engagement, sans compromis). Autant d’attitudes nourries par nos visions du monde, de l’homme, mais aussi de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Evangile et de l’Eglise, de ce qui est « spirituel » et de ce qui « n’est pas spirituel », comme du sens de la vie.

De fait, il est d’autant plus essentiel d’étudier ces visions, telles qu’elles sont exposées et véhiculées dans tout média ou œuvre(et par-là même de la part de tout auteur), particulièrement une œuvre (ou un auteur) « chrétien(ne) » ayant la prétention d’être fondé(e) sur la Bible.

Ainsi, par exemple, quelle est la vision du monde, de l’homme, de Dieu…de l’ouvrage « Partenaire avec Dieu en affaires » de Dennis Peacocke(JEM éditions, 2008), dont on m’a parlé et que j’ai eu l’occasion de lire dernièrement ?

Dieu est-il notre "partenaire en affaires" ?

Dieu est-il notre « partenaire en affaires » ?

Il s’agit d’une étude sur la façon dont Dieu gère ses ressources afin que nous puissions gérer les nôtres de manière similaire. Le livre, comme l’explique son auteur en introduction, « est construit sur la base de douze concepts fondamentaux »* de gestion, de croissance et de productivité, « issus de lois économiques, sociales et organisationnelles. » Lui-même, fondateur et président de la Strategic Christian Services Inc.(une société qui aide les responsables à découvrir comment appliquer la vérité biblique aux églises, aux commerces et à la culture), déclare avoir « enseigné » et « affiné » ces principes sur une période de plus de vingt ans. « Ils concernent les thèmes fondamentaux aussi bien dans le cœur de Dieu que dans celui de l’homme. Ils sont présentés systématiquement, selon une certaine logique, mais pas nécessairement par ordre d’importance [quoique l’ordre présenté soit révélateur]. » Ces concepts sont « enracinés dans la vérité des Ecritures Saintes et, de ce fait », assure l’auteur, « s’ils sont appliqués correctement, ils fonctionnent. De fait, la vérité ne faillit jamais. »(op. cit., p 9)

Le livre est intéressant en ce qu’il nous incite à réfléchir au principe de la « bonne gestion » et à ce que signifie « être responsable ». Parmi les principes exposés, certains sont pertinents et bibliquement fondés, quand ils ne sont pas de « bon sens ». Ainsi le fait que la vie éternelle ne se limite pas au ciel et que les chrétiens ne sont pas sur Terre pour se focaliser « sur leur plan de retraite personnel, pour le futur, pour le royaume des cieux », mais qu’ils sont appelés à se focaliser sur « le projet que Dieu a pour eux sur la Terre »(Op. cit. pp 10-12) ; le rôle pédagogique de l’épreuve(op. cit., pp 27-28), ou le fait que l’économie n’est pas neutre. Avec pertinence encore, Dennis Peacocke nous met en garde contre l’hérésie dénoncée notamment par l’apôtre Jean dans ses épîtres : l’hérésie « dualiste » qui « spiritualise » et oppose, sépare le « spirituel » du « matériel » (op. cit., p 23). Or, Notre Dieu est vivant, créateur de tout ce qui vit et Dieu de la création comme de l’alliance. Il est donc concerné par le réel, intervenant et s’engageant dans le réel. « Dieu est Esprit »(Jean 4v24), mais Il s’est aussi incarné en Jésus-Christ(« la Parole faite chair » cf Jean 1v14, 1 Jean 4v2). De fait, les chrétiens, quoique « pas du monde », sont bien « dans le monde »(Jean 17v14-18) : ils ont donc tort de refuser de se préoccuper des questions qui s’y rattachent (op. cit., p 13). Et comme l’exprime Dennis Peacocke, « régner sur des choses réelles dans un monde réel »(est)la véritable question »(op. cit., p 29). Il s’agit donc de se garder de modèles idéalisés, qui marchent avec des gens parfaits », non ancrés dans le réel : nous y reviendrons.

Néanmoins, même si Dennis Peacocke affirme que son livre est fondé sur la Bible, je reste perplexe-quand je ne suis pas surpris-par certaines positions prises, comme par « la logique » et le choix de certains concepts. Lesquels m’ont paru justement révélateurs d’une certaine vision du monde, de l’homme, de Dieu…de l’auteur de « Partenaire avec Dieu en affaires ». Cette vision du monde est-elle bien entièrement et uniquement fondée sur la Bible ? Nous allons le voir.

Voici quelques remarques, que j’espère constructives, avec des principes alternatifs fondés sur la Bible[pour des raisons de longueur, je couperai ce billet en deux parties].

Premièrement, j’ai été interpellé par le choix du « concept directeur numéro 1 » exposé par l’auteur : « Dieu est le créateur de la propriété privée » (op. cit., pp 19-34). Un concept-clé qui parcours tout le livre et qui constitue, selon moi(au risque d’être caricatural), une sorte de « graal », un but à atteindre, voire une quête existentielle. Le problème (ni « le mal ») n’est pas dans la propriété privée en tant que telle. Mais le fait de considérer celle-ci comme « prioritaire » et « numéro 1 » peut être gênant surtout si on le compare avec ce que l’auteur dit de l’homme bien plus loin après, dans le concept…numéro 9 !(op. cit., pp 143-154)

Le problème est que le concept me paraît mal posé et même contradictoire avec ces autres affirmations de l’auteur : « Dieu a créé toutes choses(…)et Il les possède toutes(…)Dieu déclare être le seul vrai propriétaire de toutes choses »(op. cit. pp 22-23). C’est tout à fait exact. C’est bien ce que Dieu déclare dans Sa Parole. Dans ce cas, nous sommes donc « locataires » et non « propriétaires ». Nous ne sommes chez Lui qu’en tant qu’ « émigrés et hôtes »(Lévitique 25v23 ; 1 Chron.29v14-16 ;  Ps.50v9-15… cf 1 Pie. 1v1 ; 1 Pie.2v11).

En Genèse 2v15, Dieu prend l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden « pour cultiver le sol et le garder ». Les verbes du travail et de la garde de la terre, « avad » et « shamar » sont les mêmes que celui du service dû à Dieu(cf Exode 10v26), relève Erri de Luca dans « Noyau d’olive »(Folio, p 47). « La terre est dans la sollicitude de Dieu. Les règles du repos sabbatique, un jour par semaine, un an tous les sept ans, marquent une insistance à la protéger d’une exploitation forcenée »(op. cit., pp47-48), comme si ses ressources étaient inépuisables. Nul ne peut donc se déclarer « propriétaire » du sol, comme de la vie, commente encore Erri de Luca(op. cit., pp 48, 111). Et nul n’a le droit d’exploiter et le sol et la vie(cf Lévitique 25 ; Deut.5v12-15 ; 24). De même que nous ne sommes pas plus « propriétaires » de la Parole, de l’Evangile ou de la vérité (nous pouvons en témoigner, l’affirmer, ou soutenir l’un et l’autre, mais nous ne les « possédons pas » cf 1 Tim.3v15). A ce propos, Erri de Luca, toujours, souligne que « le verbe shamar est traduit par « garder » quand il s’agit de la terre et « observer » quand on se réfère aux commandements de Dieu. « La terre est confiée comme écriture transmise »(op. cit., p 48).

Dieu fait de nous des « intendants », des gestionnaires, de ce qu’Il nous met à disposition ou nous confie, selon nos capacités. Nous sommes donc tous responsables et aurons à rendre compte de « notre bonne gestion »(sage et juste), sachant que l’ « on demandera beaucoup à qui l’on a beaucoup donné, et on exigera davantage de celui à qui l’on a beaucoup confié », dit le Seigneur Jésus (Luc 12v48-lire tout le chapitre). Mais ce que l’on attend avant tout d’un bon intendant ou gestionnaire, c’est qu’il soit « fidèle »(Matt.24v45 ; Matt.25v21-23 ; Luc 12v42 ; 1 Cor.4v2…), autant dans les petites choses que dans les grandes(Luc 16v10).

Le "Baron noir" de Petillon : "self made bird"

Le « Baron noir » de Petillon : « self made bird »

Or, rappelons-le, Dennis Peacocke pose pour « principe directeur numéro 1 » la propriété privée, et l’exploitation de biens et de ressources « aux dimensions et potentialités » qu’il estime « inimaginables »(« Partenaire avec Dieu en affaires », p 146). Et ce alors qu’il pose en « principe directeur numéro 9 »(soit bien après)le fait que, selon lui, « les hommes ne sont pas égaux(« notre véritable égalité se mesure en terme de responsabilité envers Dieu ») et « la redistribution économique n’y changera rien »(op. cit., pp. 143-144). Ces propos sur l’égalité(au sens où « tout le monde serait pareil », ce qui ne serait pas la justice) ne sont évidemment pas faux, puisque nous sommes tous différents, du moins en capacité, en besoin…[voir la façon dont Dieu a géré ces différents besoins et opèré la distribution de la manne en Exode 16, comme du partage de la terre promise en Josué 18v10 et l’attribution des villes libres pour les Lévites en Nombres 35v8 cf la Parabole dite des talents en Matt. 25v15-comparer avec Luc 19v13].

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

Néanmoins, ce concept pose une vision conservatrice du monde, semblant légitimer les inégalités et, surtout, délégitimant toute tentative(de l’état, surtout)de réguler, d’ajuster ou de corriger lesdites inégalités. (op. cit., p 144 et p 154-le seul rôle de l’état étant de « maintenir l’ordre »…). En cela, elle me paraît réductrice et même contradictoire avec ce que nous enseigne la Bible : ne sommes-nous pas tous égaux en dignité et en droit, étant tous créatures de Dieu, créés « à son image et selon sa ressemblance » ?(cf Gen.1v26-27 ; Actes 17v27)** D’autre part, cette fameuse « responsabilité », censée être « commune » à tous les hommes, n’est en réalité, (selon le point de vue de l’auteur)pas si partagée que cela-certains étant « plus responsables » que d’autres(devinez qui !). Nous y reviendrons en deuxième partie, qui sera publiée ultérieurement.

Or, en plus d’une vision « conservatrice » du monde, ce que semble communiquer (peut-être involontairement ou maladroitement)l’auteur de « Partenaire avec Dieu en affaires » est que ce que l’on possède passe avant la dignité humaine. Ou que l’on existe ou que l’on trouve du sens existentiel à travers ce que l’on possède. Ce qui est la norme du monde, mais pas de Dieu et de la Bible.

Mais que dit l’Ecriture ? Que « la vie d’un homme ne dépend pas de ce qu’il possède, fut-il dans l’abondance », comme l’enseigne le Seigneur Jésus-Christ en Luc 12v15(cf Luc 12v16-23 ; 16 ; 18v18-30). Ou encore que « Nu on vient au monde et nu on repart de ce monde » cf 1 Tim.6v7. D’ailleurs, dans les situations de crise ou de vie ou de mort, que vaut la propriété privée ? Pas grand-chose, comme l’enseigne la politique économique de Joseph, alors Vice-roi d’Egypte(Gen.47v13-26)-un exemple curieusement peu souvent étudié…

 

[A suivre. La suite prochainement, où nous verrons notamment plus en détail ce qui nous paraît avoir été certaines sources d’inspiration de Dennis Peacocke dans sa vision de Dieu, de l’homme, du pauvre, de l’état, et du système économique qu’il défend-quoiqu’il prétende ne pas défendre un système particulier parmi ceux existants. Nous proposerons également d’autres visions alternatives, qui nous semblent basées sur la Bible]

 

Notes :

* Voici les douze concepts, exposés dans un plan en deux sections :

Première section : les principes divins essentiels pour construire le gouvernement et la libre entreprise

Chapitre un : Dieu met en place son entreprise familiale

Principe directeur numéro 1 : Dieu est le créateur de la propriété privée

Chapitre deux : la maturité : fruit de la gestion de la propriété privée

Principe directeur numéro 2 : nous grandissons en prenant soin des personnes et des biens que nous possédons

Chapitre trois : la richesse des générations et la famille

Principe directeur numéro 3 : toute fortune stable se construit par la famille de génération en génération

Chapitre quatre : Notre Dieu aime le travail

Principe directeur numéro 4 : le travail est un appel saint, éternel

Chapitre cinq : l’entreprise familiale produit un service

Principe directeur numéro 5 : le service est le fondement de toute croissance durable

Deuxième section : les fondements nécessaires à la construction d’une société juste et prospère

Chapitre six : ce que l’argent révèle à propos des personnes

Principe directeur numéro 6 : Dieu paie pour ce qu’Il commande

Chapitre sept : le risque, le respect de soi-même et le combat rédempteur

Principe directeur numéro 7 : la possibilité d’un échec est essentielle pour la croissance personnelle

Chapitre huit : la cruauté du concept de « victime économique »

Principe directeur numéro 8 : les idées et les actions ont des conséquences économiques

Chapitre neuf : la justice et l’égalité ne sont pas la même chose

Principe directeur numéro 9 : les hommes ne sont pas égaux et la redistribution économique n’y changera rien

Chapitre dix : un gouvernement politique selon Dieu fonctionnant sur des bases bibliques est essentiel pour la prospérité

Chapitre onze : les cordes essentielles, à trois brins, qui conduiront au succès

Principe directeur numéro 11 : les chrétiens doivent vivre comme des disciples, ils doivent renouveler leur intelligence [se construire une vision du monde chrétienne] et s’unir afin de mettre en œuvre le plan de Dieu pour les nations

Chapitre douze : un appel au changement radical

Principe directeur numéro 12 : découvrir les fondements structurels et construire sur cette base.

** Créés à Son image pour être Son représentant sur la terre. Ce qui signifie que, « comme Dieu est créateur, nous sommes appelés à être, à notre tour, créatifs dans la gestion de la création. Comme Dieu est bon, nous sommes appelés à manifester de la compassion pour notre prochain ». Et, comme Dieu est juste, nous sommes appelés à être sensibles aux injustices » là où elles se trouvent, comme à aimer la justice, là où elle se trouve. D’après « Just people ? Pour une vie simple et plus juste »(Défi Michée). LLB, 2011, pp 40-41