Individualité : tu es unique, précieux, et donc responsable !

Tu es unique ? Moi aussi !

Tu es unique ? Moi aussi !

Lectrices ou lecteurs de la Bible, vous avez sans doute en mémoire ces longues généalogies, listes interminables de noms, pour la plupart inconnus de vous. Autant de passages que nous sommes tentés de « zapper ». Ce qui serait dommage, car, comme me l’a souligné l’un des pré-ados que j’enseignais dans le cadre du ministère aux enfants, « derrière les noms, il y a des histoires ». Et aussi des individus.

La question de l’individu nous invite à nous questionner sur l’individualité*.

A ce sujet, Erri de Luca relève, dans « Alzaia »**, qu’ « en mai 1940, en pleine invasion nazie de la France, André Gide écrivait dans son journal (que) cette désindividualisation systématique à quoi travaillait l’hitlérisme préparait admirablement l’Allemagne à la guerre. Et c’est par là, surtout, (lui semble-t-il), que l’hitlérisme s’oppose au Christianisme, cette incomparable école d’individualisation, où chacun est plus précieux que tous. Nier la valeur individuelle, de sorte que chacun, fondu dans la masse et faisant nombre, soit infiniment remplaçable ». Et d’Erri de Luca d’estimer qu’en cela, « Gide voit juste : l’écrasement de l’individu est nécessaire à la tyrannie moderne. Il donne un avantage matériel au criminel nazi : l’impersonnalité de son action***. Si ce n’était pas lui, un autre aurait exécuté la tâche ». Une excuse « bidon », ou, comme l’estime Erri de Luca, « de la fiction, une fragile couverture ». Car « un homme comme Priebke exécutait les ordres qu’il approuvait pleinement et surmontait avec zèle toutes les difficultés. Ce degré d’efficacité exigeait du dévouement. Le nazi n’obéissait pas aux ordres, il les réalisait, les interprétait, les perfectionnait avec tout son enthousiasme(…).
La phrase de Gide dit au contraire quel est l’antidote de la tyrannie : donner de la valeur à la personne humaine, approfondir l’individualité de chacun, comprendre, comme l’enseigne le Talmud, que Dieu a créé un seul Adam pour faire savoir que celui qui tue un homme tue une espèce toute entière, celui qui en sauve une sauve une humanité entière. » [voir aussi Actes 17v26]

Notre individualité porte donc une très grande responsabilité, sachant que le pendant positif de Priebke est aussi vrai : si ce n’est pas nous qui agissons, ce ne sera personne…****

 

 

 

Notes :

* Une idée en appelle une autre : le politologue James Kurth a décrit la mondialisation actuelle comme un «protestantisme sans Dieu». Un « protestantisme » car les valeurs de liberté, de rationalité et d’ouverture ont fait le succès des multinationales (souvent d’origine protestante).
« Sans Dieu », car la compétition prime sur la collaboration, la domination sur le service, l’accaparement des ressources sur le respect de la nature et des peuples, le profit maximal sur la redistribution des bénéfices. (cité par Shafique Keshavjee : http://www.skblog.ch/wp-content/uploads/Chroniques-refus%C3%A9es.pdf )
De même, « un protestantisme », ou plutôt « un Christianisme sans Christ » ouvre un boulevard à l’« individualisme », forme pervertie de l’individualité.

** Individualité, d’Erri de Luca IN Alzaia. Rivages/Petit Bibliothèque, 2002 (pp 97-98)

***Et aussi une certaine façon impersonnelle de parler/de considérer les personnes : par exemple, au lieu de dire « on » m’a dit que, dire « un tel » ou « une telle » m’a dit que….

Ou encore, ce vieux travers qu’est le fait de généraliser : soit le fait de parler d’un groupe d’un seul bloc, niant les individualités, les différents besoins. Bref, généraliser, c’est stigmatiser.
Comparer avec la façon dont nous sommes invités à nous considérer les uns les autres, au sein du corps de Christ, en 1 Cor.12v12-27.

**** Sachant que Dieu ne s’adresse pas « à tout le monde », mais à toi, personnellement (Jean 21v21-22). « Tout le monde », c’est personne.
Dieu ne s’adresse pas à une foule, mais à des individus distincts et responsables. Responsables de « se scandaliser » ou « de croire », selon Kierkegaard (cf « Traité du désespoir ». Gallimard, 1988. Folio essais, p 235)

Quelles sont tes motivations pour agir ?

Objectif pour le saut par Shari Weinsheimer Quelles sont mes motivations "pour y aller" ?

Objectif pour le saut par Shari Weinsheimer
Quelles sont mes motivations « pour y aller » ?

« Rien n’est plus trompeur que le cœur humain. On ne peut pas le guérir, on ne peut rien y comprendre. « Moi, dit le Seigneur, je vois jusqu’au fond du coeur, je perce le secret des consciences. Ainsi je peux traiter chacun selon sa conduite et le résultat de ses actes ». (Jer.17v9-10)

« C’est pourquoi, ne portez de jugement sur personne avant le moment fixé. Attendez que le Seigneur vienne : il mettra en lumière ce qui est caché dans l’obscurité et révélera les intentions secrètes du cœur des hommes. Alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient ». (1 Cor.4v5)

 « Or, tout ce qui est dévoilé est mis en pleine lumière… » (Eph.5v13)

« Jésus ne se fiait point à eux, parce qu’il les connaissait tous, et parce qu’il n’avait pas besoin qu’on lui rendît témoignage d’aucun homme ; car il savait lui-même ce qui était dans l’homme »(Jean 2v24-25)

Voilà autant de versets bibliques, sans doute connus par la plupart d’entre vous, pouvant être illustrés par le western « Rio Conchos ».

L’histoire en gros :

Auteur d’un massacre d’indiens, perpétré avec un fusil à répétition provenant d’un chargement volé à l’armée américaine, le sudiste Lassiter se fait arrêter par le capitaine Haven. Afin d’empêcher que le fameux chargement ne tombe aux mains des indiens, une équipe improbable se constitue alors pour le retrouver et le détruire : Haven, chef du commando, Franklyn,  son sergent noir, Lassiter lui-même, contraint de guider les militaires jusqu’au receleur des fusils – et un bandit mexicain condamné à mort enrôlé de force, l’amusant Rodriguez.

« Rio Conchos », que j’ai découvert de la même façon que pour « Texas », est intéressant à plus d’un titre. Certes, cette phrase introductive fait quelque peu « cliché », et pourrait valoir pour n’importe quelle œuvre. Néanmoins, l’intérêt est réel et multiple, puisque « Rio Conchos » est un pré-western spaghetti, sorti en 1964, soit quelques mois avant le « pour une poignée de dollars » de Léone.

Et surtout, en dépit d’un pitch de base banal sur le papier (une mission commando à la sauce western), son scénario est plus riche, complexe et imprévisible qu’il n’y paraît, jusqu’au final sidérant.
L’intérêt vient aussi des caractères respectifs des personnages dépeints : ce qui anime chacun, peu à peu mis en lumière, s’avère en réalité très ambigu et bien éloigné des « valeurs » habituellement mises en avant dans les westerns classiques : du sens et du  respect de la loi, de l’honneur, de la famille, de la liberté….point de tout cela.
Au contraire, dans « Rio Conchos », les personnages sont cyniques, tourmentés et individualistes : entre Lassiter, rongé par la haine et la vengeance, le capitaine nordiste, rongé par la culpabilité (et peut-être animé par une ambition secrète), ou le renégat mexicain décomplexé, rongé par la cupidité(ne parlons pas du vieil officier sudiste qui refuse la fin de la guerre, rongé par la folie des grandeurs), qui pourrait nous (re)donner foi en la grandeur et la dignité humaine ? La jeune femme apache, qui intègre le groupe, et le sergent noir, semblent tous deux « n’être rongés par rien ». Mais sont-ils réellement positifs ?

L’indienne pourrait être la véritable héroïne du film, puisqu’elle aide le commando à faire disparaître les fusils. Mais ce faisant, elle découvre à ses dépends que l’on ne saurait faire d’omelettes sans casser d’œufs : trahir ses frères, au risque de causer des morts parmi eux, pour mieux sauver encore plus de vies humaines de massacres à venir…. cruel dilemme.

Et Franklyn, le sergent noir ? Sous ses dehors de fidèle « yes man », il est le plus discret, mais aussi le plus difficile à cerner. En tous cas, il ne semble pas avoir de mobiles inavouables, malgré une vacherie de Lassiter qui pourrait nous inciter à le soupçonner d’ambition carriériste. La présence d’un tel personnage de couleur peut être aussi perçue comme un geste progressiste de la part du réalisateur, particulièrement dans le contexte de l’Amérique et le Hollywood du début des années 60 (et sachant que la ségrégation raciale n’a été officiellement abolie qu’en juillet 1964-le film date d’octobre). Néanmoins, il reste « trop froid » et « trop parfait », pour nous permettre de nous identifier à lui.
En fin de compte, « Rio Conchos » montre qu’une véritable équipe n’est pas un assemblage d’individus aux intérêts secrets et contradictoires. Une mission dite « officielle » censée fédérer le groupe ne suffit pas. Ici, pour chacun des membres du commando, la « cause » (retrouver et détruire des fusils à répétition volés) n’est qu’un prétexte pour privilégier sa « propre vision ».
Il leur manque donc à tous l’indispensable et vitale (et véritable) unité et « communion ». Ainsi qu’une véritable adhésion à une cause. De cette notion d’ « adhésion » ou « d’adhérence », nous en parlerons une prochaine fois, avec deux nouveaux films pour l’illustrer !

En bref :

Rio Conchos(1964). USA. Coul. 107 min.
Réal. Gordon Douglas
Avec:
Richard Boone : Lassiter
Stuart Whitman : Capitaine Haven
Tony Franciosa : Juan Luis Rodriguez
Jim Brown : Sergent Franklyn
Wende Wagner : la jeune femme Apache
Edmond O’Brien : Colonel Theron Pardee
Très belle musique de Jerry Goldsmith (voir aussi ici)

Rio Conchos est disponible en DVD dans la collection « Westerns de Légende » de l’éditeur Sidonis-Calysta.