« Inculture au poing » : En finir avec l’idée reçue que les pauvres gèrent mal leur argent

Pauvreté et précarité : Trois préjugés qui ne résistent pas à la réalité (Source : Secours catholique)

« Malheur à vous, pauvres, car vous n’êtes que des assistés ! » (Luc 6v24 et Jacques 5v1)

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a choisi pour son service afin d’apporter la bonne nouvelle aux riches » (Luc 4v18)

« Heureux celui qui s’intéresse au riche ! Au jour du malheur l’Éternel le délivre… » (Psaume 41v1)

« Opprimer le riche, c’est outrager celui qui l’a fait; Mais avoir pitié de lopulent, c’est l’honorer (Prov.14v31).

Si c’est là ce que tu lis dans ta Bible, change de Bible.

Pourtant, ce qui est parfois dit du haut de la chaire donne à penser que les affirmations ci-dessus se trouvent réellement dans la Bible….

Depuis le début de la pandémie, les personnes en difficultés sociales sont de plus en plus nombreuses. « Du jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale », alerte le Secours populaire.

Un regard critique, dévalorisant voire moralisateur est souvent porté sur les pauvres et leurs comportements. Ces derniers souffrent en effet d’une double peine : outre le fait d’être pauvres, ils sont souvent perçus comme des « assistés » et des « mauvais gestionnaires ».

Dans son ouvrage Où va l’argent des pauvres. Fantasmes politiques, réalités sociologiques (éditions Payot), le sociologue Denis Colombi démontre que les plus pauvres gèrent leur argent de manière tout à fait rationnelle

Il répond également à plusieurs questions sur le sujet dans un entretien à lire sur France culture, dont voici quelques extraits :

Utilisation de l’allocation de rentrée scolaire, files d’attente devant certains magasins : pourquoi les dépenses faites par les plus pauvres suscitent-elles des débats récurrents ?

Ces polémiques illustrent une forme de mépris vis-à-vis des pauvres ; et  une représentation assez forte selon laquelle, si les pauvres sont pauvres, c’est parce qu’ils sont incapables de gérer leur argent. Il faudrait donc contrôler leurs dépenses pour leur bien et ainsi les aider à sortir de la pauvreté.
Le débat sur le supposé détournement de l’allocation de rentrée scolaire est symptomatique. Il est d’autant plus étonnant qu’aucune source, aucun rapport, ne permet de dire que cette allocation est mal utilisée. Autrement dit, c’est un problème public qui n’est construit sur aucune recherche empirique, et qui est posé uniquement parce que l’on pense que les pauvres sont fautifs. 

Cela raconte aussi, paradoxalement peut-être, que l’on déconnecte la question de la pauvreté de celle de l’argent. On fait comme si ce dont avaient besoin les pauvres, c’était de tout sauf d’améliorer leurs conditions de vie. Comme si la pauvreté n’était pas due à un manque d’argent, mais à une tare, un défaut, une incapacité de la part des pauvres. Or tous les travaux dont je rends compte dans mon livre montrent que les pauvres ne gèrent pas plus mal leur argent que les autres. Et même dans certains cas, ils le font mieux. Et qu’en tout cas ce n’est pas leur capacité à gérer leur argent qui constitue un problème. 

Vous soulignez même la rationalité avec laquelle les plus pauvres gèrent leur argent. 

Effectivement il peut y avoir de bonnes raisons d’utiliser une allocation pour autre chose que ce pour quoi elle est prévue. Les plus pauvres gèrent leur budget avec des stratégies rationnelles, compréhensibles et souvent en fait assez malignes. Elles ne correspondent pas à une incapacité à se contrôler, mais répondent au contraire aux défis auxquels on fait face lorsque l’on est pauvre. Par exemple, l’une des façons de gérer la pauvreté est lorsqu’on touche un revenu, de tout dépenser immédiatement. Cela peut sembler complètement irrationnel quand on est de classe moyenne supérieure, parce qu’on se dit qu’il faudrait le garder ou faire la liste des dépenses. Mais la stratégie peut être de tout dépenser avant de devoir payer des agios ou autres. On peut certes remettre en cause ce type de rationalité, mais c’est alors un point de vue complètement extérieur à la pauvreté et qui souvent survalorise les capacités à s’en sortir.

A quoi et à qui servent ces représentations des pauvres ?   

Cela construit une image où les pauvres sont responsables de leur situation : ils font des erreurs, ne sont pas assez méritants… Et cela permet non seulement de valoriser ceux qui ne sont pas pauvres. Avec l’idée qu’ils méritent leur situation, parce qu’ils gèrent bien leur argent ou ont bien travaillé à l’école. Et cela donne une fonction à la pauvreté qui est de justifier moralement la richesse des autres, et les inégalités.  
Cela a aussi des implications directes sur la manière dont on gère les politiques publiques. Si on suppose les pauvres incapables de gérer leur argent, cela justifie d’en faire moins pour eux. Et de réduire les aides qui leur sont destinées. C’est le fameux “pognon de dingue” d’Emmanuel Macron à propos des prestations sociales. Alors qu’elles ont au moins le mérite de limiter les inégalités et le taux de pauvreté, ce n’est donc pas inefficace. 

Qu’est-ce qui nourrit ces phénomènes ?

D’abord une relative méconnaissance de ce qu’est la pauvreté. Les pauvres, et les classes populaires en général, ont peu accès à la parole publique et donc peu l’occasion de défendre leur façon de consommer, leur utilisation de l’argent etc.
Les travaux des sciences sociales là-dessus sont aussi mal connus et peu diffusés.
Enfin si chacun imagine facilement ce qu’il ferait s’il était riche, il est très rare qu’on se demande comment on vivrait ou consommerait si on était pauvre. Et si jamais on se pose la question, on le fait avec une forme d’ethnocentrisme de classe. 

(…)

Souvent, quand on aborde la question de la pauvreté, on donne l’impression qu’il faudrait que les pauvres adoptent le comportement qui leur permet de devenir vraiment riches. Par exemple, s’ils mettaient de l’argent de côté, ils pourraient lancer une entreprise. Alors que le plus souvent, le premier problème des pauvres, c’est simplement de survivre. Car pour devenir riches ils devraient faire des efforts démesurés par rapport à ce qui est vraiment possible.

Les travaux sociologiques montrent que ce qui explique la pauvreté, c’est d’abord la  pauvreté. Cela peut sembler être une tautologie, mais en fait c’est la condition dans laquelle on est, en tant que pauvres, qui fait que l’on adopte certains comportements, lesquels s’imposent à nous, comme les solutions pour gérer cette situation.
Pour mettre fin à cette situation il faut disposer d’assez de ressources pour ne plus être pauvres. Ce que disent de nombreux travaux, c’est que pour ne plus être pauvres, il faut donner de l’argent aux pauvres. 

(…)

Notre regard dépendra en fait de la mobilisation des associations, et de la manière dont nos dirigeants poseront le problème comme étant, soit une question de responsabilité des pauvres, soit une question de responsabilité politique. 

Lire l’entretien dans son intégralité sur https://www.franceculture.fr/economie/denis-colombi-en-finir-avec-lidee-que-les-pauvres-gerent-mal-leur-argent

Voir aussi : « les aides sociales rendent-elles vraiment les gens paresseux ? » Une idée reçue déconstruite par Esther Duflo, prix Nobel d’économie en 2019.

« Inculture au poing » : 3 idées reçues sur la lutte contre la pauvreté, avec Esther Duflo

Les aides sociales rendent-elles vraiment les gens paresseux ? 3 idées reçues sur la lutte contre la pauvreté menée en France, démontées par la Prix Nobel d’économie (2019) Esther Duflo, pour Brut.

 

Idée reçue 1 : Les aides sociales rendent les gens paresseux

« Ce qui est intéressant, c’est que si on se pose la question pour soi-même, en général, on ne donne pas la même réponse. On se dit : “Non, moi, si je recevais des aides, ça ne me rendrait pas paresseux. Mais les autres, oui” », assure Esther Duflo.

(….)

Idée reçue 2 : Les aides sociales, ça coûte cher et ça gaspille nos impôts

« En général, on exagère très largement la partie du budget qui va dans les aides sociales directement », informe Esther Duflo. Selon elle, il faut penser aux impôts comme une redistribution plus équitable et non comme du gaspillage.

(…..)

Idée reçue 3 : Une société sans inégalité sociales, c’est impossible

Esther Duflo se veut rassurante : « Il n’y a pas de loi économique qui dit qu’il faut qu’il y ait des inégalités dans le monde pour que le monde avance, il n’y a pas de nécessité économique aux inégalités. »

(…..)

La suite sur 3 idées reçues sur la lutte contre la pauvreté, avec Esther Duflo | Brut.

 

Aller plus loin encore : L’association ATD quart monde met à jour chaque année un ouvrage intitulé « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté » (Edition Quart Monde/Edition de l’Atelier, 2020). Basta ! s’en est inspiré, pour rappeler quelques évidences… trop souvent oubliées, nous invitant à démonter le mythe de « la France des assistés ».

Pourquoi certaines personnes vivent-elles dans la pauvreté ? Pour mieux appréhender cette problématique, le SEL nous propose de découvrir toute une série de dessins humoristiques évoquant plusieurs aspects de la question à partir de la Bible. Ces dessins sont donc à voir dans leur ensemble, comme les différentes pièces d’un puzzle.

Profitez-en aussi pour (re)découvrir notre étude biblique « Notre regard sur le pauvre ».

« Partage des tâches »

Quel "partage des tâches" dans le couple Luther ? Par Andy Singer

Quel « partage des tâches » dans le couple Luther ?
Par Andy Singer

« La première se vêtit en prostituée pour s’offrir à l’homme

désiré.

La deuxième était prostituée de profession et trahit

son peuple.

La troisième se glissa la nuit sous les couvertures

d’un riche veuf et se fit épouser.

La quatrième fut adultère, elle trahit son mari qui

fit tuer son amant.

La dernière tomba enceinte avant ses noces et l’enfant

n’était pas de son époux.

C’est par ces cinq femmes que passe l’histoire la plus ambitieuse du monde, celle du monothéisme et du messie/mashiah, littéralement oint d’huile sainte ».
Telles sont « les saintes du scandale » : Tamàr la Cananéenne, Rahàv la prostituée étrangère, Ruth la Moabite, Bethsabée la femme adultère et Miriam(Marie), « la mère de Jésus ».

« Les saintes du scandale »*, c’est aussi le titre du dernier récit d’Erri de Luca, publié dans une belle édition enrichie d’une quinzaine de reproductions en noir et blanc (dont deux versions d’un tableau de commande du peintre Le Caravage) et lu cet été. Il s’agit d’une nouvelle et passionnante aventure exégétique, dans laquelle l’auteur napolitain parle de « transmission » et reprend « l’histoire la plus ambitieuse du monde, celle du monothéisme et du Messie », en bouleversant les idées reçues. Lesdites idées reçues bouleversées sont relatives aux places respectives de l’homme et de la femme, et, de façon particulière, de celle de la femme dans le plan du salut de Dieu, via la place inattendue de « certaines » femmes dans la généalogie(mâle) du Messie(cf Matthieu 1). Par-delà « le scandale », c’est toute la raison d’être de la venue de Christ dans le monde qui apparaît au travers de cette généalogie ainsi assumée**.

 

A découvrir dans les meilleures librairies !

En attendant, voici un extrait :

« Il existe un partage des tâches entre homme et femme, plus flou aujourd’hui, mais vigoureux alors. La femme est chargée de s’occuper de la reproduction de la vie et à l’homme revient la tâche seconde de transmettre la loi, l’histoire, l’alliance, à graver dans sa chair par l’entaille du prépuce.
Mâle se dit zakhar en hébreu, qui vient du verbe rappeler. C’est en cela que consiste le masculin, recevoir et transmettre à la génération suivante le bagage sacré.
Femelle se dit nekeva en hébreu, du verbe graver. Femelle est incision, fissure, d’où sort la vie. C’est à elle que revient la charge de la nativité. Le nom du premier fils de l’histoire sainte, Caïn, est donné par sa mère. Adam, qui a pourtant mis un nom sur toutes les créatures du jardin, ne peut en donner un à son fils. c’est une prérogative d’Eve/Havva.
Les lettres hébraïques sont du genre féminin. Le corps écrit de la Thora, confié à l’arbre de transmission masculin, est composé de cellules féminines, c’est pourquoi il est vivant et produit de nouvelles pousses à chaque lecture, dans chaque génération. Même l’Ecriture sainte, le domaine le plus strictement masculin, est constituée de vie féminine grâce aux lettres ».(op. cit., pp15-17)

 

Note :

* Erri de Luca. Les saintes du scandale. Mercure de France, avril 2013. Traduction de l’italien par Danièle Valin.

**Voir notre billet sur Matthieu 1 : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/06/18/qui-jesus-appelle-t-il/

« (In)culture au poing ! »(2) Le dico de PEP’S CAFE !

Souvenez-vous, le 4 octobre 2013, nous lancions notre premier « dictionnaire des idées reçues »*, à la manière de celui de Gustave Flaubert.
Le voici de retour(notre dictionnaire, pas Flaubert) : nullement exhaustif , mais volontairement sélectif. Des « idées reçues »*(ou « pas reçues »), pour prendre du recul, par rapport à notre façon de considérer Dieu, et particulièrement ce que nous croyons savoir…du savoir, de l’éducation, de l’apprentissage, d’un maître et d’un disciple, et de la façon dont nous construisons nos propres échelles de valeurs.
N’hésitez pas à vous prêter à ce petit jeu (littéraire et intellectuel) et nous proposer vos propres définitions !

 

« Ancien » : ne veut pas dire « périmé »(voir « nouveau »).

« Apprendre » : on ne sait pas vraiment ce qu’est « apprendre », aujourd’hui. Apprendre fait peur, car « apprendre », c’est toujours se transformer, changer, s’ouvrir, être touché, remis en question, bouleversé, « passé à la moulinette »…

« Cravate » : « ne sert à rien », « objet de croyance »(dixit Alain Auderset). Mon pasteur prêche ou célèbre la Sainte-Cène sans cravate : est-ce un « homme de Dieu » ? Ce savant présente sa nouvelle découverte sans cravate : peut-on le prendre au sérieux ?(voir « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry)

« Disciple » : implique une « discipline » et un maître. Celui qui est son propre maître est l’élève d’un imbécile. Le disciple fait le maître, mais « n’est pas plus que le maître ». Voir « maître ».

« Eduquons ! » Se dit deux fois de suite, à l’exclamative. Exprime plus un besoin fondamental qu’une insulte.

« Indépendant » : ne veut pas dire « libre ».

« Libre » : à ne pas confondre avec « indépendance ».

« Maître » : n’est pas « celui qui sait », par rapport à « celui qui ignore ». Tout « savant » n’est pas, de fait, un « maître ». On reconnaît le maître à sa manière de vivre, son humilité et à sa capacité de « transmettre », de donner du sens à ce que nous ignorons ou connaissons(ou croyons connaître). Voir « disciple » et « savoir ».

« Nouveau » : ne le reste généralement pas longtemps. Voir « Ancien ».

« Parler » : « Dieu parle une fois, deux fois(ou : tantôt d’une manière, tantôt d’une autre)et l’on n’y prend pas garde »(Job 33v14). Il est remarquable que Dieu ait choisit de nous parler ou de se révéler de cette manière particulière, au travers d’un livre(la Bible)et d’une personne(Jésus-Christ).

« Perdu, « (re)trouvé » : Vous avez certainement entendu ici ou là le témoignage de quelqu’un qui a déclaré avoir « trouvé Dieu ». En réalité, nous ne « trouvons pas Dieu ». Dieu n’était pas perdu. C’est Dieu qui, descendant du ciel, nous a trouvé, après nous avoir longuement et patiemment cherché(cf Jean 1v1-14). Le meilleur exemple à ce sujet est la parabole de la brebis, dite « perdue » et « retrouvée » dans Luc 15v1-7.

« Savoir » : un savoir est ce qui se transmet. Confondu aujourd’hui avec « compétence ». L’on construit, aujourd’hui, son savoir, « seul », de façon « individuelle », via « internet », « la télévision »…voire « les jeux vidéos »…à l’exclusion des livres et des êtres humains. Voir « maître » et « disciple ».

« Silence » : celui de Dieu, bien entendu. Est révélateur d’une écoute, d’une disponibilité de Dieu, plus que d’une « absence de Dieu ».

« Valeur »(échelle de) : subjectif. Plutôt que de parler de « valeurs bibliques » ou de « valeurs chrétiennes », préférons le terme de « vertu biblique ». Les valeurs  de Dieu ne sont pas les nôtres. Une évidence et un lieu commun. Mais jugeons plutôt de ce qui fait la joie du berger retrouvant, non pas « une », mais « la » brebis perdue, et de ce qui fait la joie dans le ciel : Luc 15v3-7. Voir « perdu, (r)etrouvé ».

 

Notes :

* « Idées reçues », c’est aussi la première BD d’Alain Auderset. Et aussi ma première BD, par laquelle je suis entré dans l’univers de cet auteur.