Ecologie et accueil de réfugiés en Auvergne-Rhône-Alpes : ou comment renier tout un héritage et un enseignement

Accueillir le réfugié, c'est "chrétien" ? (Dessin de "PrincessH", pour "La Croix", octobre 2016)

Accueillir le réfugié, c’est « chrétien » ? (Dessin de « PrincessH », pour « La Croix », octobre 2016)

Comment est-il possible de renier un héritage ? Un héritage historique, spirituel et moral, par exemple ? Ou même tout un enseignement et l’esprit de cet enseignement ?

Voici deux faits récents, particulièrement révélateurs, en guise d’illustration : l’un ayant trait aux migrants et l’autre à l’écologie.

Premièrement, un reportage de France 3 Auvergne, diffusé en septembre 2016, rappelle que Le Chambon-sur-Lignon(43), 2500 habitants, seul village d’Auvergne à avoir été reconnu comme « Justes parmi les Nations », a été depuis des siècles une terre d’accueil pour tous les persécutés.  En effet, depuis le Moyen-Âge, il « n’a cessé d’accueillir la misère du monde. Des protestants persécutés par les catholiques, aux républicains espagnols ; des orphelins, aux enfants juifs cachés ici et dans toutes les communes environnantes pendant la guerre, les habitants du Haut-Lignon ont fait preuve de générosité ».

Or, si la majorité du conseil municipal, tout comme les élus de l’opposition, ont déclaré leur volonté d’accueillir des réfugiés et, notamment, ceux qui sortiront de Calais après le démantèlement de sa « Jungle », madame la maire de cette petite commune auvergnate, Eliane Wauquiez, préfère temporiser : elle refuse de soumettre l’accueil des réfugiés au vote du conseil municipal, « (souhaitant) au final que le procès-verbal n’enregistre pas cet engagement [d’accueillir des migrants] et ne le manifeste pas », a ainsi expliqué sur France 3 Auvergne Hervé Routier, conseiller municipal de l’opposition.

Elle s’aligne ainsi sur la position de son fils, Laurent Wauquiez, qui préfèrerait ne pas voir un seul (migrant) arriver en Auvergne Rhône-Alpes. Le président de la Région avait ainsi déclaré qu’il aiderait les maires à trouver des solutions juridiques pour ne pas avoir à accueillir de réfugiés sur leurs communes(1)…

Selon Alain Jakubovitz, le président de la LICRA, Laurent Wauquiez (par ailleurs, agrégé d’histoire)  renie l’héritage du Chambon sur Lignon, en refusant d’accueillir 1784 migrants (aux frais de l’Etat)en Auvergne Rhône Alpes, la deuxième région plus riche de France, peuplée de près de 8 millions d’habitants…..(2)

 

"Pardonnez-moi, Seigneur, car j'ai surpêché", dit ce "grand pêcheur" devant l'Eternel... (Dessin de Patrick Chapatte)

« Pardonnez-moi, Seigneur, car j’ai surpêché », dit ce « grand pêcheur » devant l’Eternel…
(Dessin de Patrick Chapatte)

Deuxièmement, on note, à l’instar de Mahaut Herrmann, dans la revue d’écologie intégrale « Limite », la multiplication de déclarations insultantes et outrancières contre les écologistes, par le même Laurent Wauquiez  : En décembre 2015, une lettre aux agriculteurs dénonçait les dangereux alliés du PS, les « ayatollahs écologistes ». Sitôt élu, il promettait d’évincer « toutes ces structures doryphores qui vivent sur la bête et ne se préoccupent que de la beauté du paysage, mais se moquent de l’agriculture », comprendre les associations de protection de l’environnement. Et pour justifier la suppression des fonds alloués par conventions aux associations de protection de l’environnement et la convention à trois millions d’euros signée avec les chasseurs, son vice-président délégué à la chasse et à la pêche déclarait sans vergogne : « il y a deux façons de voir la ruralité, la préservation de la biodiversité, l’aménagement du territoire : soit on le voit du côté des bobos des villes, soit on discute avec les acteurs du monde rural qui connaissent le territoire parce qu’ils le pratiquent tous les jours et tous les week-ends lorsqu’ils chassent ». « Terroristes, insectes ravageurs des pommes de terre, et non des moindres, « les doryphores » étaient aussi, pendant la dernière guerre, le surnom de l’occupant allemand : voilà de quoi un président de région qui est allé draguer le vote catholique traite ceux qui se consacrent à la sauvegarde de la maison commune ».

Bref, c’est tout un héritage, mais aussi tout un enseignement, qui est ainsi renié par celui qui est généralement présenté comme un « catholique engagé avec réalisme dans le monde tel qu’il est », dont « les idées politiques (seraient) ancrées dans une foi chrétienne pleinement assumée avec intelligence », mais dont le discours se résume à : « vous avez peur, vous avez raison d’avoir peur, on vous comprend, voici les bouc-émissaires ».

 Pourtant, le rôle de Laurent Wauquiez,  en tant que responsable politique et élu, devrait être de rassurer, d’expliquer, d’engager les gens à agir. Son rôle, en tant que chrétien convaincu, devrait être de démonter les discours de la peur et non d’alimenter cette dernière à coup de discours « twittables ». La peur nourrit la peur. Un chrétien(qui suit le Christ et son enseignement) responsable devrait, au contraire, 1) expliquer que le plus célèbre des jeunes réfugiés en Egypte a dit : « j’étais étranger et vous ne m’avez pas accueilli » (Matt.25v 43-45  cf Jean 1v11), et 2) rappeler qui a (re)commandé « d’aimer l’étranger… » et de « ne pas porter atteinte à ses droits »( Lév 19v33, Deut 10v18-19 ; Deut 24v17, 27v19)

Un chrétien responsable devrait aussi rappeler que, lorsqu’il créa le monde, Dieu a confié à l’Homme la responsabilité de « cultiver, garder » et protéger la terre(Gen.2v15). L’homme devait se comporter en sage et responsable intendant. Et vu que seul Dieu est le propriétaire de toute chose, nous ne sommes chez Lui qu’en tant qu’ « émigrés et hôtes » (Lévitique 25v23 ; 1 Chron.29v14-16 ;  Ps.50v9-15… cf 1 Pie. 1v1 ; 1 Pie.2v11). Comme le souligne Erri de Luca dans « Noyau d’olive », les verbes du travail et de la garde de la terre, « avad » et « shamar » sont les mêmes que celui du service[ou du culte] dû à Dieu (cf Exode 10v26). D’autre part, « le verbe shamar est traduit par « garder » quand il s’agit de la terre et « observer » quand on se réfère aux commandements de Dieu. De fait, La terre nous est confiée, comme Ecriture transmise. Or, le nombre d’espèces en voie d’extinction ou la dégradation manifeste de l’environnement trace un sombre bilan. Sans conteste, l’être humain s’est éloigné du mandat originel et a lamentablement « raté la cible ». Et « rater la cible », c’est pécher.

Bref, il nous faudrait aujourd’hui un nouveau prophète Jérémie, pour se tenir « à la porte de la maison de l’Eternel » et proclamer : « Ecoutez la parole de l’Eternel, Vous tous, hommes de Juda, qui entrez par ces portes, Pour vous prosterner devant l’Eternel! Ainsi parle l’Eternel des armées, le Dieu d’Israël: Réformez vos voies et vos oeuvres, Et je vous laisserai demeurer dans ce lieu. Ne vous livrez pas à des espérances trompeuses, en disant: C’est ici le temple de l’Eternel, le temple de l’Eternel, Le temple de l’Eternel! Si vous réformez vos voies et vos oeuvres, Si vous pratiquez la justice envers les uns et les autres, Si vous n’opprimez pas l’étranger, l’orphelin et la veuve….. » (Jer.7v2-6)

Et un nouveau prophéte Osée, appelant à écouter la parole de l’Eternel, et à faire le lien entre l’activité humaine et le désastre écologique : « Parce qu’il n’y a point de vérité, point de miséricorde, Point de connaissance de Dieu dans le pays. Il n’y a que parjures et mensonges, Assassinats, vols et adultères; On use de violence, on commet meurtre sur meurtre. C’est pourquoi le pays sera dans le deuil, Tous ceux qui l’habitent seront languissants, Et avec eux les bêtes des champs et les oiseaux du ciel; Même les poissons de la mer disparaîtront »(Osée 4v1-3)

En attendant, comme le relève encore Mahaut Herrmann dans « Limite », c’est, entre autres, le blogueur Koz, hérissé par la multiplication des discours politiques anti-réfugiés et inquiet de leur succès auprès des chrétiens, qui choisit de monter au créneau : « Un homme politique n’est jamais obligé de se présenter comme croyant. S’il décide de le faire, il doit assumer une certaine cohérence pour lui-même et parce qu’il n’engage pas que lui », juge-t-il. « Cette cohérence n’est certes facile pour personne, et il faut accepter des divergences d’interprétation. Mais quand un politique cherche manifestement à bénéficier de la bienveillance politique des catholiques et prend des chemins qui s’écartent visiblement de la doctrine sociale de l’Eglise, il faut à un moment donné refuser de suivre, et faire comprendre que le catholicisme n’est pas un argument de campagne. C’est aussi à nous, simples fidèles, de ne pas laisser préempter la doctrine sociale de l’Église. »

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant, par Andy Singer

Dans le cas de Laurent Wauquiez , celui-ci « a clairement choisi, par pur souci de communication, de rechercher le vote des catholiques. Il a également manifestement choisi d’occuper un créneau, en se faisant connaître au moyen d’interventions publiques dénonçant les migrants et l’assistanat », poursuit le blogueur. « On peut certes avoir une position réservée sur la question difficile de l’accueil des migrants, on peut diverger sur le traitement social du chômage. Mais voir avant tout des assistés quand on voit des pauvres ou des chômeurs, voir avant tout une nuisance quand on voit des migrants[ou des écologistes], tout en se revêtant soi-même d’une onction catholique, ça n’est plus acceptable. Il nous appartient de dire que nous ne sommes pas dupes, et que nous ne cautionnons pas. »  L’association Sœur Emmanuelle a elle aussi haussé le ton après la tentative de Laurent Wauquiez de placer ses propos intransigeants sous le patronage de celle qu’on surnomme « petite sœur des chiffonniers ». Le communiqué ne laisse aucune place au doute : « étant donné sa faible connaissance de Sœur Emmanuelle, Monsieur Wauquiez n’est pas autorisé à parler à la place de celle-ci »(3). Et pas mieux à la place des pauvres…

 

Pour aller plus loin sur cette thématique des migrations et des étrangers, par ailleurs centrale et presque omniprésente dans la Bible, voir :

Sur le site catholique interbible, quelques textes bibliques à lire et à étudier, avec ces questions : Lesquels des textes bibliques vous inspirent le plus ? Devant l’étranger, la Bible prescrit diverses attitudes : du génocide à l’amour. Quelle est l’attitude biblique dominante selon vous? Quel est votre rapport à l’étranger? Et pourquoi ?

Et sur le même site, un quizz sur cet inépuisable sujet.

Deux articles évangéliques :
– Celui d’Emile Nicole : « L’attitude à l’égard de l’étranger d’après l’Ancien Testament », dans « Promesses », revue de réflexion biblique.

– Cet autre d’Eric Lemaître sur l’accueil de l’étranger, paru sur le site « Info Chrétienne ».

Et sur l’écologie :

« Bible, création et écologie » de Scott Mac Carty, dans la revue « Promesses ».

Ces autres ressources sur le site « Ethique sociale chrétienne ».

Et ces autres, sur Pep’s café, dont quelques livres : « La pollution et la mort de l’homme », de Francis Schaeffer ; « Dieu, l’écologie et moi », de Dave Bookless ; « Laudato si », du Pape François.

 

 

 

Notes :

(1) Cf http://www.rue89lyon.fr/2016/09/22/migrants-famille-wauquiez-fait-barrage-tradition-accueil-chambon-sur-lignon/. Laurent Wauquiez a lancé une pétition nationale pour « dire non au Plan Cazeneuve de répartition des migrants dans nos régions », invoquant le risque de la multiplication des « jungles » de Calais dans le pays. Argument réfuté par le ministère de l’Intérieur cité par Libération : « près de 6000 personnes de Calais ont déjà été orientées vers des CAO (centres d’accueil et d’orientation) depuis le 27 octobre 2015, parfois même dans la région de Laurent Wauquiez, sans même qu’il s’en aperçoive ! »( http://www.liberation.fr/france/2016/10/02/refugies-les-francais-les-bras-a-demi-ouverts_1518484 ) Et comme l’indiquait Le Dauphiné le 15 septembre dernier, la région que préside Laurent Wauquiez, a accueilli 1390 migrants ses 12 derniers mois et dispose au total de 8000 places d’accueil. http://www.ledauphine.com/politique/2016/09/14/1-784-migrants-iront-dans-la-region

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/09/21/les-intox-de-laurent-wauquiez-sur-la-repartition-des-migrants-de-calais_5001453_4355770.html

http://www.lepoint.fr/societe/migrants-la-lettre-au-vitriol-de-jacques-livchine-a-laurent-wauquiez-20-09-2016-2069962_23.php



(2) A noter cette anecdote, partagée par LW à La Vie en 2012, et qui s’avère aujourd’hui savoureuse : Visitant le Mont-Saint-Michel, il découvre, « dans l’abbatiale, une statue montre l’archange saint Michel en lutte contre le diable. Ce qui lui inspire cette réflexion : « Satan n’est pas enraciné dans le mal. Il est d’abord un serviteur de Dieu, puis il fait le choix du mal. Le mal est dans la vie, inscrit dans notre diversité. Que l’on soit chrétien ou non, il faut toujours se rappeler ce choix. De même, la politique est dans un équilibre entre cynisme, dureté des affrontements, et idéal. Les deux sont liés. Il serait utopique de dire qu’il n’y a pas de rapports de force. Pour autant, il serait caricatural de penser qu’il n’y a pas d’idéaux et de convictions. Il faut réussir à trouver le juste équilibre entre les deux ». Ce qui n’est pas toujours aisé », conclut l’article de La vie (http://www.lavie.fr/actualite/france/laurent-wauquiez-le-catholique-engage-24-01-2012-23375_4.php ). En effet !

Interrogé par le même hebdomadaire, l’agrégé d’histoire estime que les risques pour une démocratie qui n’écoute par la détresse de ses classes moyennes restent « l’extrémisme, la haine de l’autre, l’intolérance », estimant que « l’exemple le plus marquant reste la république de Weimar » : le « premier régime démocratique en Allemagne dans l’entre-deux-guerres » a été « incapable de s’occuper de ses classes moyennes. Hitler a prospéré sur ce terreau d’inquiétude pour le transformer en vote nazi. Une société qui n’écoute pas la détresse de ses classes moyennes tourne le dos à son avenir ». Et que dire de celle qui n’écoute pas la détresse des migrants ? Et écoute ceux qui « prospère sur (cet autre) terreau d’inquiétude » pour le transformer en vote ? http://www.lavie.fr/actualite/france/laurent-wauquiez-je-ne-veux-pas-d-une-droite-des-riches-27-01-2012-23529_4.php

 

(3) http://www.lexpress.fr/actualite/politique/migrants-laurent-wauquiez-rappele-a-l-ordre-par-l-association-soeur-emmanuelle_1835272.html

 

 

 

 

Notre regard sur la justice ou « Le conte des balances »

"Ce dont cet homme a besoin" ou le point de vue du dominant-bis, par Andy Singer

« Ce dont cet homme a besoin » ou le point de vue du dominant, par Andy Singer

Qu’est-ce que la justice ? La justice de Dieu ?

Une question essentielle qui mérite une étude biblique à elle toute seule. Et ce, d’autant plus que, de même qu’il ne saurait y avoir d’unité sans vérité, il ne saurait y avoir de paix sans justice.

Qu’est-ce que la justice ? Comment « bien juger » ? Tout dépend « de quel côté l’on se place ».

Et Dieu, dans tout cela ? De quel côté se place-t-Il ? Et Ses prophètes, parlant en Son nom ?

Pour illustrer ce propos, voici un conte ou une parabole moderne, intitulé : « le conte des balances ». L’on parle bien ici de ce qui sert à peser et non du terme argotique servant à désigner les indicateurs ! 😉

 

Il y avait une fois, dans une ville d’orient dont je ne me rappelle plus le nom, un vieux sage nommé Abou ben Khalif. Il était si vieux que personne ne se souvenait de l’avoir vu jeune, si blanc, qu’on ne pouvait même pas imaginer que ses cheveux eussent été noirs, si cassé qu’on aurait dit qu’il était né bossu, avec une béquille à la main.
A la fin pourtant, il atteignit la limite des jours ; et comme il se sentait sur le point de mourir, il fit appeler le cadi, c’est-à-dire le juge du village.
-« Cadi », lui dit-il d’une voix faible, « ouvre ce coffre et prends-y mon héritage : il est pour toi. »
Le cadi ouvrit avec empressement le coffre, qui était grand ; mais il fit la grimace en s’apercevant que le coffre était vide, ou presque : il ne contenait qu’une petite balance aux plateaux de cuivre.
-« Prends cette balance », continua le mourant. « Tu découvriras bien vite ses propriétés merveilleuses. Non seulement elle pèse exactement tous les poids, du plus lourd au plus léger, malgré sa petite taille ; mais tu peux y peser bien d’autres choses que des marchandises. Tu peux y peser les actions et les pensées des hommes, leurs paroles et leurs promesses. Jamais elle ne te trompera. Il faut faire bien attention, seulement… »
-« ….Seulement ?… » demanda le cadi.
Mais le pauvre vieux sage fit un signe de la main pour dire qu’il ne pouvait plus parler ; la parole, en effet, s’étrangla dans sa gorge, et à l’instant même, il expira.
Le cadi se trouva à la fois très heureux et très embarrassé. Heureux parce qu’il aimait la justice et la gloire ; il pensait qu’avec l’aide de ses balances, il deviendrait bientôt le plus sage des cadis, agréable aux yeux de Dieu et de grande réputation parmi les hommes. Embarrassé, parce qu’il comprenait que le vieux sage aurait voulu lui donner encore un renseignement, lui faire une recommandation suprême : mais il ne pouvait deviner laquelle. Les parents et les voisins du mort arrivèrent pour rendre à sa dépouille les derniers devoirs ; le cadi mit les balances sous son bras et rentra chez lui.
A quelques jours de là, deux marchands vinrent trouver le cadi. L’un d’eux, Mohammed, avait prêté à l’autre, qui s’appelait Omar, cent dinars d’argent, six mois plus tôt. Omar venait de rendre les cent dinars, ou du moins il affirmait les avoir rendus ; Mohammed, au contraire, soutenait n’en avoir reçu que quatre-vingt-dix et réclamait les dix derniers. Le cadi les écouta. Chacun d’eux affirmait et jurait, invoquant le nom saint de Dieu au milieu d’une histoire si embrouillée que le Bon Roi Salomon lui-même n’y aurait rien compris. Le cadi se tirait la barbe, perplexe.
-« Mais, au fait », pensa-t-il tout à coup, « c’est le moment d’essayer ma balance ! »
Il alla chercher la petite balance(…) Dans l’un des plateaux, il mit cent dinars d’argent et, sur l’autre, la parole d’Omar qui disait les avoir rendus. Les cent dinars étaient plus lourds que la parole d’Omar.
-« Hum !… » fit le cadi, qui ôta un dinar, puis deux, puis trois, puis dix. Alors, lorsqu’il n’y eut plus que quatre-vingt-dix dinars, les deux plateaux s’équilibrèrent(…)exactement. Il se tourna vers Omar, stupéfait :
-« Tu n’as rendu que quatre-vingt-dix dinars ; donne le reste ».
Omar s’exécuta. Mohammed se réjouit ; ils sortirent tous deux remplis d’admiration pour la sagesse du cadi aux balances.
Le surlendemain, deux hommes se présentèrent devant la porte du cadi. Ils étaient très rouges, les habits en désordre : l’un se tenait la joue droite à deux mains ; l’autre appuyait fortement un chiffon de linge sur son côté gauche ; un peu de sang coulait entre ses doigts.
-« Sage cadi », s’écria le blessé, « cet homme vient de me frapper d’un coup de couteau, la blessure me brûle et mon sang coule. »
-« Très sage cadi », reprit l’autre, « il ne te dit pas qu’il m’a, le premier, insulté et frappé du poing, si fort qu’une de mes dents m’est tombée de la bouche et que je l’ai crachée comme un noyau de datte. »
-« Et que voulez-vous ? » demanda le cadi.
Ils dirent ensemble : « justice ! »
Le cadi alla chercher sa balance : il mit d’un côté la dent arrachée, de l’autre le coup de couteau. Le coup de couteau était beaucoup trop lourd.
-« Hum !… » fit le cadi. « Cela ne va pas ». A la place du coup de couteau, il mit successivement un coup de poing, un coup de pied, un coup de bâton…les deux plateaux n’arrivaient pas à s’équilibrer.
-« J’y suis ! » s’écria-t-il tout à coup. En face de la dent arrachée, il mit sur le plateau une seconde dent : et aussitôt les deux plateaux restèrent de niveau et immobiles.
-« Voici ma sentence », dit gravement le cadi. « Tu as eu tort de lui faire sauter une dent, mais il a eu tort de te rendre un coup de couteau. Pour sa dent arrachée, il avait le droit de te prendre une dent : ni plus ni moins. C’est clair ? »
Et il renvoya doucement les deux plaideurs, si surpris d’une pareille sagesse qu’ils en oubliaient leur querelle.
Bientôt, comme il l’avait souhaitait, sa réputation s’étendit dans toute la contrée et même dans les pays voisins : on venait de loin consulter le cadi aux balances ; devant lui, le mensonge hésitait, la ruse était confondue, tous l’appelaient le juste et l’ami de Dieu.
-« J’ai été bien sot », se disait-il parfois, « de me faire du souci pour cette phrase inachevée d’un vieux mendiant. Sans doute, il avait perdu son bon sens au dernier moment, ce qui peut arriver aux plus sages. J’ai eu assez de pénétration pour trouver la manière de me servir de ces balances, sans avoir besoin qu’on me donne la leçon. Les balances sont bonnes, mais il est vrai aussi que je suis sage. »
L’orgueil remplissait son cœur et il ne s’était jamais dit qu’il y a, peut-être, une justice plus juste et plus difficile à rendre que celle qu’il pratiquait.
Un jour d’entre les jours-il était devenu vieux à son tour et sa tête s’inclinait sous le poids des années-un jour d’entre les jours, comme il rêvait, assis devant sa porte, il vit venir à lui un jeune voyageur, beau de visage, droit de stature, l’air noble et radieux, qui le salua respectueusement. Le cadi lui répondit avec bienveillance et même avec curiosité car les voyageurs sont souvent des envoyés de Dieu qui nous apportent des enseignements pleins de profit.
-« Bienvenu sois-tu », dit-il, « en ce pays…. »
Le jeune voyageur tira de sous son burnous une sorte de boîte en osier de forme allongée.
-« Je suis venu », dit-il, « exprès pour te voir et t’apporter ceci… »
De la boîte d’osier, il sortit une balance aux plateaux de cuivre, exactement semblable à celle du cadi.
-« Cette balance », dit-il….
-« J’ai la pareille », répliqua le cadi.
-« Crois-tu ? » demanda l’étranger.
Le lendemain était un jour de marché. Les jours de marché, le cadi s’installait avec ses balances sur le pas de sa porte(…)Du matin au soir, il pesait sa justice, comme un marchand d’épices pèse du poivre, avec soin, avec précision, mais sans hésiter. Il venait de s’asseoir(…)quand il vit reparaître l’étranger. Celui-ci le salua en s’inclinant profondément, la main sur le cœur, ce qui est le signe du plus grand respect ; puis il s’assit par terre à quelque distance, sans façon, ses balances entre les pieds.
Les premiers qui se présentèrent furent deux jardiniers qui travaillaient au jardin du cadi. Ils venaient toucher leur salaire de la semaine, ayant chacun bêché, arrosé, ensemencé la moitié du jardin. C’était si simple que le cadi n’aurait même pas eu besoin de balances pour régler cette affaire-là. Toutefois, il pesa scrupuleusement deux salaires égaux et remit à chacun des jardiniers ce qui lui était dû. Tous deux s’en allaient contents, ou du moins sans rien dire, quand l’étranger les arrêta au passage.
-« A mon tour », dit-il, « si le cadi le permet ».
Le cadi comprit que l’étranger voulait essayer ses propres balances ; il fit oui de la tête et de la barbe, bien sûr que sa pesée était juste. Alors l’étranger mit sur un plateau le salaire du premier jardinier, et, sur l’autre, la femme et les trois petits enfants qu’il avait à nourrir ; et le salaire se trouva beaucoup trop léger(…) Il ajouta quelques pièces de monnaie dans le plateau du salaire ; l’équilibre s’établit ; après quoi, il donna au jardinier son salaire ainsi augmenté. Le cadi était stupéfait et vexé.
-« Je me serai donc trompé ? » s’écria-t-il.
-« Il faut le croire », répliqua l’étranger.
-« Et l’autre ? »
-« Nous allons voir ».
L’étranger recommença l’opération pour le second jardinier ; mais comme ce jardinier était célibataire et n’avait personne à nourrir, le salaire se trouva suffisant, et l’équilibre s’établit du premier coup.
-« Pour celui-là », dit l’étranger, « son compte est juste. » Ce qui consola un peu le cadi.
Le cadi n’avait pas encore eu le temps de bien réfléchir à ce qui venait de se passer qu’un maître et son esclave parurent devant lui. L’esclave était entravé comme un bœuf par de grosses cordes aux pieds et aux mains. Le maître avait un bandeau sur l’œil.
-« Lumière de justice ! » dit le maître en s’inclinant, je n’ai pas voulu châtier moi-même la faute de mon serviteur, je viens m’en remettre à ta sentence. »
-« Tu as bien fait », répliqua le cadi gravement. « Le châtiment qui vient du juge est la justice ; de l’offensé, c’est la vengeance. »
-« Il m’a », reprit le maître, « désobéi et résisté ; et comme je lui reprochais sa rébellion, il s’est jeté sur moi avec tant de violence que mon œil gauche a perdu la vue. »
-« Pour un œil… » reprit le cadi. Mais il n’osa pas achever sa phrase ; il regardait l’étranger.
-« Pèse », dit l’étranger ; je pèserai après. »
Alors le cadi plaça dans un plateau l’œil crevé du maître, et, dans l’autre, l’œil qu’on allait arracher à l’esclave. Il avait fait cette pesée des centaines de fois et, cette fois encore, l’équilibre se trouva juste. Mais il éprouvait tout de même un peu de doute et d’inquiétude devant son infaillible balance.
-« A ton tour », dit-il à l’étranger.
Alors l’étranger mit dans un plateau le châtiment et dans l’autre toute la vie misérable de l’esclave, les mauvais traitements qu’il avait souvent reçus, ses journées de travail sans récompense…et le châtiment se trouva beaucoup trop lourd.
-« Tu vois… », dit l’étranger.
C’était la première fois que le cadi remettait une sentence à la huitaine ; aussi les plaideurs furent-ils stupéfaits. Ils le furent plus encore quand le cadi déclara qu’il se sentait souffrant et que le reste de l’audience aurait lieu plus tard. Il fit signe à l’ étranger, l’étranger le suivit, et ils s’enfermèrent ensemble dans la chambre la plus secrète de la maison.
-« Jeune homme », dit le vieux cadi, « tes balances me paraissent meilleures que les miennes. Vends-les-moi. »
L’étranger se mit à rire.
-« Tes balances », dit-il, « sont excellentes, tu n’en trouveras pas de meilleures. La question est de savoir ce que tu mets dans les plateaux(…)Quand tu mets sur un plateau le salaire de ton serviteur, que mets-tu sur l’autre ? »
-« Mais…son travail », fit le cadi.
-« Tu n’as jamais pensé à compter aussi les petits enfants du jardinier, le pain qu’il faut leur donner, leurs cris quand ils ont faim ? »
-« Non », avoua le cadi.
-« Tu mets sur un plateau le châtiment. Et sur l’autre ? »
-« La faute », répliqua vivement le cadi, « la faute et l’offensé. Jamais je n’ai permis qu’on prît plus d’une dent pour une dent, plus d’un œil pour un œil. »
-« Tu n’as jamais pesé l’ignorance du coupable ? Les injustices qu’il a souffertes ? »
-« …Non », avoua le cadi.
Il resta longtemps songeur(…)
-« Je commence à croire », dit-il enfin, qu’Abou ben Khalif voulait m’expliquer tout cela quand la mort lui a coupé la parole. Ses balances sont de bonnes balances. Peut-être n’ai-je jamais su bien m’en servir. »
-« Peut-être », dit l’étranger.
-« Pourtant », reprit le vieil homme, « pourtant j’ai aimé la justice ; à présent que je vais mourir, je ne regrette pas de lui avoir consacré ma vie. D’autres la serviront mieux, je m’en réjouis. »
-« Tu peux », dit l’étranger, « la servir encore. »
-« Non », répliqua le vieux cadi. « Je ne saurai pas faire ces pesées nouvelles. Du reste, je sens que je vais mourir ; je comprends que tu as été envoyé ici par Dieu pour m’enseigner avant ma mort ce que je n’avais pas trouvé tout seul et pour me remplacer(…) C’est toi qui va devenir le cadi aux balances. Tu feras de meilleures pesées. Promets-moi seulement de ne pas apprendre aux hommes à railler et à mépriser ma mémoire ; car enfin j’ai fait ce que j’ai pu. »
-« Je te promets », répondit l’étranger. « Quand j’aurai pesé et jugé toute ma vie, peut-être un autre viendra-t-il me dire à son tour qu’il fallait mettre autre chose dans les plateaux. »
-« Ce qui me chagrine », reprit le cadi d’une voix affaiblie, « ce qui me chagrine, c’est de voir que la justice est changeante. Je me la représentais éternelle et toujours pareille. »
-« Elle l’est », dit l’étranger. « Seulement nous ne la découvrons que petit à petit. Ce qui change, ce n’est pas la justice, c’est l’idée que nous nous en faisons. C’est nous qui nous trompons, ce n’est pas elle. »
-« J’aime mieux ça… », murmura le cadi.
Sa vieille tête s’inclina sur sa vieille poitrine, il poussa un vieux soupir : il était mort.

 

 

Pour aller plus loin :

« Tu ne commettras point d’iniquité dans tes jugements : tu n’auras point égard à la personne du pauvre, et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice » (Lévit.19v15) ; « Vous ne commettrez point d’iniquité ni dans les jugements, ni dans les mesures de dimension, ni dans les poids, ni dans les mesures de capacité. Vous aurez des balances justes, des poids justes, des épha justes et des hin justes. Je suis l’Éternel, votre Dieu, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte. »(v35-36)

« L’Eternel est juste dans toutes ses voies et bienveillants dans toutes ses oeuvres »(Ps.145v17) ; Il « fait droit aux opprimés »(Ps.146v7)-c’est à dire qu’Il entend leurs cris et considère que leurs plaintes « pèsent » suffisamment pour être intervenir en leur faveur.

Voici une situation, concernant « le géant » Amazon, dans cet article de Jean-Baptiste Malet, paru en novembre 2013 dans « Le Monde diplomatique »(« Amazon, l’envers de l’écran »). Comment « jugeriez-vous » cette situation ? « De quel côté » vous placez-vous ? Et pourquoi ?

 

Notes :

D’après Waltz, Henriette. Le Conte des Balances IN Récits et nouvelles – 1 (ANTHOLOGIE) Textes réunis par Jacques GOUTTENOIRE. HACHETTE, 1978

Le conte est tirée originairement des « Histoires pour le petit François ». Ed. Fernand Nathan
(L’auteure, née en 1875 et morte en 1968, fut professeur de philosophie et enseigna plusieurs années à Alger. Pourrait-on refuser de voir un lien entre ces faits, la forme du conte et son cadre ? )

Transmission

Grand-père et petit-fils par George Hodan Une ère où tout ce qui est vieux est dévalorisé

Grand-père et petit-fils par George Hodan
La transmission, d’une génération à l’autre : un enjeu, à l’ère où tout ce qui est « vieux » est dévalorisé

« L’Homme de bien transmet son héritage aux enfants de ses enfants… »(Prov.13v22)

L' »homme de bien » est aussi un homme sage. A mille lieux d’une vision à court terme, il pense à l’avenir. Et même au-delà de ses propres intérêts, de ce qui peut « rapporter tout de suite », ou même de ses propres enfants. Il se soucie de ce qui sera laissé aux petits enfants.

« Ce qui sera laissé »(« l’héritage ») est révélateur de ce qui a (pré)occupé cet « homme de bien » durant sa vie : cet héritage sera-t-il matériel, moral, culturel, environnemental ou spirituel ? A moins qu’il ne soit…Dieu Lui-même ? (Deut.10v9) Sachant qu’en comparaison, Dieu s’est choisi des personnes pour héritage.(Deut.9v29)

A quoi rêvent les petits garçons ? Et les petites filles ?

Nos (petits)enfants nous accuseront-ils ? Et d’ailleurs, se préoccuperont-ils de ce qui leur sera laissé ?

Mais ce qui est aussi révélateur est la façon dont les bénéficiaires recevront l’héritage. Car la question qui suit-au delà du « comment transmettre »- reste d’actualité :

Qu’en feront-ils ?