Watch it (again) : le Flambeur de Karel Reisz

« Flamber », c’est se consumer. Un « flambeur » est un joueur qui joue particulièrement gros.

« Le Flambeur » (The Gambler), libre adaptation du roman « le joueur » de Dostoïevski, est un film rare sur le sujet de l’addiction, réalisé en 1974 par Karel Reisz (1926-2002). « Dans la forme, c’est un thriller américain », confie le réalisateur britannique d’origine tchécoslovaque(1), qui trouve son « film réussi »(2). Le spectateur pourra en juger lui-même et même juger de l’originalité du propos, puisqu’il est possible de le (re)voir en version restaurée en salle depuis le 12 juin 2019. Mon frère en Christ Pierre-Louis et moi l’avons vu récemment. Nous vous partageons ici nos remarques.

« Le Flambeur », c’est Axel Breed, un professeur de littérature obsessionnel névrosé. Joué par James Caan, ce personnage est « épris – pas de façon rationnelle – d’une sorte de conception dostoïevskienne de la liberté existentielle »(2) – une liberté sans Christ et donc misérable – et pris par le démon du jeu, jusqu’au risque absolu (jouer sa propre vie dans un final sidérant).

Son entourage (sa mère, sa petite amie…) tente bien de le détourner de sa voie, mais il redouble de vice pour finalement « chercher à perdre le plus possible ».  En effet, plus addict au danger qu’au jeu en lui-même, Axel Breed « pense un court instant surmonter la logique naturelle des choses [voir ses cours à l’université sur le « 2+2 = 5 »] et la transcender par sa prise de risque. C’est cette adrénaline qui est recherchée par le parieur compulsif, la défaite est indispensable au plaisir des rares victoires et le gain n’a finalement que peu d’importance ». Le personnage joué par James Caan, dans sa fuite en avant, (…) prend des risques insensés alors qu’il est renfloué, défiant la chance à l’excès lorsqu’elle lui sourit enfin »(3). Un besoin de sensations fortes qui peut s’expliquer par la volonté de sortir de son milieu juif 100 % sécurisé, respectable et aisé, mais étouffant.

Quand finalement Axel Breed est emmené dans une cave par les maffieux à qui il doit une somme vertigineuse (on pense qu’il sera torturé), il joint les mains – en signe de repentance ? A moins qu’il ne s’agisse d’un signe d’espérance d’avoir « rien qu’une dernière » chance de se compromettre, nous ne le savons pas. Cette scène est suivie de deux nouvelles « histoires », avec l’affaire du match truqué de basketball et la scène finale lui offrant concrètement de perdre la face pour de bon.

Ce film nous offre une description fidèle et complexe d’un homme pris dans les chaînes, ignorant ou tenant pour folie l’Évangile du Christ, « puissance de Dieu pour le salut de quiconque croît… » (Rom.1v16) et promesse de « vie abondante » (Jean 10v10). Mais le même Evangile nous annonce que rien n’a pu empêcher l’homme possédé par « la légion » de démons de s’approcher de Jésus (dont le nom signifie « Dieu sauveur » et « Dieu élargit »), pour être libéré (Marc 5v1-15).

A l’heure où le jeu en ligne nous est vendu à force de pub comme « cool » et urbain, Le Flambeur est une plongée hallucinante et oppressante dans l’enfer de l’addiction, doublé d’un sévère avertissement, et une fine analyse de ses répercutions morales et affectives, en attendant des études plus sérieuses sur son impact spirituel.

 

En bref :

Le flambeur (The Gambler), un film de Karel Reisz (USA. 1974). Avec : James Caan (Axel Freed), Paul Sorvino (Hips), Lauren Hutton (Billie), Morris Carnovsky (A. R. Lowenthal), Jacqueline Brookes (Naomi Freed), Burt Young (Carmine), Carmine Caridi (Jimmy) 1h51

 

 

Notes :

(1) Né en Tchécoslovaquie, il est arrivé en Angleterre à l’âge de 12 ans, pour fuir le nazisme qui décimera ensuite toute sa famille.

(2) http://www.jeunecinema.fr/spip.php?article1712

(3) http://www.dvdclassik.com/critique/le-flambeur-reisz

« La Cabane » : un double défi doctrinal et pastoral pour l’Eglise aujourd’hui

La Cabane, roman de William Paul Young (2009)

« La Cabane : là où la tragédie se confronte à l’éternité », le roman (lu au moment de sa sortie) de William Paul Young paru en 2010, s’est vendu à plus de 10 millions d’exemplaires et a été traduit en plus de 30 langues. C’est maintenant un best-seller. Il a même été qualifié de « polar spirituel de l’été » [à moins qu’il ne s’agisse de « polar thérapie » – voir plus loin] et de « fiction spirituelle audacieuse » au moment de sa sortie, dans un article de Christianisme aujourd’hui daté du 17 juin 2009 (1).

« En essence », explique Albert Mohler, « il peut être décrit comme une théodicée narrative – une tentative de répondre à la question du mal et du caractère de Dieu par le moyen d’une histoire » (2). Et ladite histoire raconte comment un homme, « Mack », éperdu de douleur après le meurtre sordide de sa petite fille, rencontre la Trinité dans une cabane perdue dans le bois – et discute des mystères de la vie en tête à tête avec le Père (« Papa », une femme afro-américaine) ; le Fils (représenté par un charpentier juif) ; et le Saint-Esprit (« Sarayu » une femme asiatique). Rêve ou réalité ? Peu importe, semble-t-il, car l’essentiel est que Mack ait fait une expérience.

« La cabane » (ou « le chemin du pardon ») est aussi un film que je n’ai pas encore vu – réalisé par Stuart Hazeldine en 2016, avec Sam Worthington dans le rôle de Mack, adapté du  roman éponyme cité plus haut. Directement sorti en DVD en France, il est distribué par M6 et « Paul et Séphora », et vendu dans plusieurs librairies chrétiennes(3). Aux USA, le film a été le plus gros succès cinématographique sur la foi en 2017, avec 57.386.418 dollars de recettes.

Selon Young, le livre était écrit à l’origine pour ses propres enfants. Pour l’anecdote, aucun éditeur américain n’était intéressé pour publier « La Cabane ». Il a donc publié son livre à compte d’auteur avec, pour tout support publicitaire, un site web à 200 $. Le bouche-à-oreille a ensuite fonctionné. Un an plus tard, « La Cabane » reste en tête de la liste des best-sellers du « New York Times », et vendu à près de 5 millions d’exemplaires(4).

Son succès peut s’expliquer par son contenu, le genre auquel il appartient, et le public qui s’y retrouve. Il plaît parce « qu’il fait du bien » et se fait fort de donner des réponses satisfaisantes aux grandes questions existentielles des lecteurs.

Ainsi, l’éditeur français – Guy Trédaniel, spécialisé en « bien-être », ésotérisme et spiritualité, nous laisse entrevoir une lecture révélatrice, en nous vendant le livre comme novateur et libérateur. Ainsi, comme nous pouvons le lire sur la quatrième de couverture : « Dans ce monde où règnent d’indicibles souffrances, où donc est Dieu ? Les réponses qui seront données à Mack vous ébahiront et… de la douleur, vous passerez à un fantastique message d’espoir ». Et sur le site de l’éditeur consacré au livre : « À la quête policière se mêle une autre recherche, personnelle, littéralement initiatique (…) Une incroyable rencontre a lieu, impensable, que chacun pourra interpréter selon sa sensibilité. Ce n’est plus l’arrestation du coupable de l’enlèvement et du meurtre de Missy qui importe. Ce qui s’impose au lecteur est le merveilleux sentiment d’aller mieux grâce à ce roman. À vous de tourner la première page de La Cabane et de vous laisser guider par Paul Young, à travers ce fascinant suspense initiatique… » Rien moins !

Aujourd’hui, le même W. Paul Young semble croire à fond à l’inspiration et à la puissance de l’impact universel de son livre. A la fin de son roman, il écrit ce qui suit à l’adresse de ses lecteurs : « Le processus de guérison que [le livre] a engendré ne saurait être que l’œuvre d’un Être plus grand que nous tous – pour Sa plus grande gloire. La troisième partie [de l’histoire de la genèse de ce livre] vous concerne donc beaucoup plus qu’elle ne nous concerne. Nous ignorons jusqu’où elle ira et nous nous contentons de la regarder se déployer en poursuivant le plus merveilleux périple de notre vie. » Face aux critiques, Young, interviewé par « Christianisme aujourd’hui »,  estime même son livre « puissant psychologiquement mais aussi théologiquement correct. Théologiquement correct dans l’optique des Pères de l’Eglise »(5).

« Le chemin du pardon », film de Stuart Hazeldine (2016), adaptation de « La Cabane » de W.P. Young.

Ceci dit, il y a de quoi s’interroger sur ce qui pousse certains – la plupart étant des croyants – à chercher des réponses dans un tel livre.  Et du fait de son succès, « La Cabane » nous lance un double défi doctrinal et pastoral en ce que l’œuvre bouscule nos propres représentations de Dieu, tout en nous interpellant (indirectement) quant à nos façons de répondre et d’accompagner ceux qui souffrent ou sont en quête de pardon (de pardon à ceux qui nous font du mal – un mal « impardonnable », à soi ou même à Dieu), d’amour et de sens.

Qu’en est-il exactement ? Passons maintenant à l’analyse de l’œuvre (Je ferai surtout référence au roman, que j’ai lu), autant dans la forme – son genre – et son contenu.

Tout d’abord, peut-on qualifier, à la suite de son auteur, le livre (et le film) « La Cabane » de « Puissant psychologiquement » et « théologiquement correct » ?

Plus exactement, pour Egbert Egberts, pasteur de l’Église Protestante Évangélique à Liège (Belgique), lequel fait une « appréciation » bienveillante de « La Cabane » (6), il ne s’agirait « pas d’un livre théologique, même s’il est rempli de théologie », mais plutôt d’« un genre de thérapie, puisqu’au travers de l’écriture de ce texte, l’auteur écrit sa propre histoire ». Et effectivement, à l’époque où je l’ai lu, j’ai d’abord pensé, « pour sa défense », que « La Cabane » peut être utile de ce point de vue à tous ceux qui traversent une épreuve ou un drame personnel. Néanmoins, s’empresse de préciser Egbert Egberts – et je suis d’accord avec lui – « une thérapie peut vous aider comme elle peut ne pas vous aider. Elle est limitée et subjective par la force des choses [elle n’est donc pas « dogmatique »]. Elle n’est pas toute la réalité, mais seulement cette petite partie observée à travers des lunettes colorées, comme toutes nos lunettes ! Ce livre résume le cheminement personnel d’un homme qui voyage de la souffrance vers la joie. En nous invitant d’entrer dans son histoire, l’auteur nous invite à participer pour un temps à ses tâtonnements et à ses découvertes »(6)

Bref, comme « un aveugle conduisant d’autres aveugles » ? Car, nous prévient Egbert Egberts, « la Cabane n’est pas une réponse totale ou finale aux questions qui sont soulevées. Lire ce livre comme s’il représente tout ce que Dieu veut nous dire est une erreur fondamentale. Le fait même qu’il est une allégorie, un genre de parabole, indique ses limites. C’est pourquoi la cabane peut nous apprendre des choses importantes. Mais, ensuite, notre lecture doit nous mener aux pages de la Bible pour que notre image de Dieu soit juste. Sans cela, notre image serait tordue. Comme tout livre, même quand il nous parle de Dieu et se fonde sur la Bible,  La Cabane est limitée par son auteur (…) On ne doit pas se fier à un auteur, qui qu’il soit. Le service que rend l’auteur est de nous ramener à la Bible et d’en présenter le message de telle façon qu’il éclaire notre foi. Cela conduit naturellement à la vraie limite de ce livre. Ce n’est pas la limite de l’auteur, mais la limite du lecteur »(6).

Tout cela est fort bien dit et l’analyse d’Egbert Egberts peut nous paraître optimiste et rassurante sur certains points, mais le lecteur fera-t-il cette démarche, de « la Cabane » à la Bible ? Cela pourrait être le cas, si « La Cabane » est réellement « théologiquement correct », propre à favoriser une telle démarche et à « éclairer notre foi ». Mais est-ce bien le cas ?

Cette question en appelle une autre : « la Cabane », qui est une œuvre de fiction, peut-elle être un bon outil pédagogique pour parler du Dieu véritable avec ceux qui ne le connaissent pas encore et souhaitent le connaître mieux ? Et que répondre à ceux qui ont « aimé les images de cette fiction », les estimant propres à donner « un élan pour mieux connaître Dieu et continuer de vivre (sa) vie sous son regard » ? Que répondre à ceux qui, coupant court à toute critique, nous répondent que « La Cabane »  n’est « pas un livre de théologie », affichant leur « surprise de la critique qui lui est adressée comme si c’était le cas » ? Car, pour ses défenseurs, « il faut bien dire qu’une fiction reste toujours une fiction », et qu’un film ou un roman, « par définition, n’a pas pour but de reproduire exactement la vérité »…..(7)

Premièrement, face à l’affirmation de Egbert Egberts comme quoi « La Cabane » ne serait pas un livre de doctrine et pas « un livre théologique, même s’il est rempli de théologie », Albert Moehler objecte, au contraire, qu’il s’agit d’« un long argument théologique », qui « ne peut tout simplement pas être nié », d’autant plus que ledit argumentaire théologique (sur la trinité, l’universalité du salut, mais aussi la religion et l’Eglise…) est effectivement de nature problématique. Le fait qu’il s’agisse d’un roman ne change rien, car « beaucoup de romans remarquables et d’œuvres littéraires ont contenus des théologies aberrantes, et même des hérésies »(8).

D’autre part, Yannick Imbert, professeur d’apologétique à la faculté Jean Calvin, que j’ai questionné à ce sujet, me répond : « Je pense honnêtement que ce livre n’est pas très bon pédagogiquement. Je comprends bien que l’auteur ait voulu écrire une « fiction »… cependant je ne suis pas convaincu que nous puissions vraiment faire de la fiction avec la nature de Dieu. De nombreuses affirmations mises dans la bouche de « dieu » dans le livre sont particulièrement problématiques. Là aussi on pourrait se dire que c’est une fiction. Mais si l’auteur fait parler ses personnages comme si c’était Dieu, quelle est la différence avec la fiction ? Il aurait fallu que l’auteur présente cette nouvelle image de Dieu dans un « autre monde ». Je crains qu’utilisé avec des amis non chrétiens ce bouquin donne une image plus problématique de Dieu… pas très pertinente et parfois pas très biblique. On pourrait craindre une certaine confusion. Alors personnellement je dirai qu’un film ou un livre ne décrit pas nécessairement ce que nous voyons, mais qu’il a toujours un rapport à ce que nous pensons être vrai. Du coup pour La Cabane, on peut utiliser cet argument, mais le livre démontrera toujours quelque chose que pense l’auteur. De la même manière que même dans un truc imaginaire, que je le veuille ou non ma « vision du monde » se dévoilera toujours un peu ».

Justement, quelle est cette vision du monde de W. Paul Young, laquelle rend la théologie de l’œuvre problématique ?

(A suivre)

 

Notes :

(1)http://www.christianismeaujourdhui.info/articles.php/la-cabane-polar-spirituel-de-l-ete-3233.html

(2)https://phileosophiablog.wordpress.com/2017/06/26/la-cabane-ou-lart-perdu-du-discernement-evangelique/.

(3) Avec toutefois des réserves concernant le roman, de la part de La Maison de la Bible : cf https://maisonbible.fr/fr/9879-cabane-la-9782844459886.html

(4) Voir la fiche Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Cabane laquelle précise que les informations sur W. Paul Young et son roman proviennent uniquement des interviews données par l’auteur, sans que cela soit corroboré par des témoignages ou d’autres sources.

(5) http://www.christianismeaujourdhui.info/articles.php/en-dieu-il-n-y-a-que-de-la-relation-4587.html

(6) http://www.aepeb.be/liege/Croire/comprendre/LaCabane.pdf

(7) Voir http://cecilebeaulieu.com/ma-lecture-du-livre-le-shack-de-paul-young/ et certains commentaires publiés en réaction à cet article de La Rebellution.

(8) https://phileosophiablog.wordpress.com/2017/06/26/la-cabane-ou-lart-perdu-du-discernement-evangelique/

 

« Le sel de la terre » : we want equality !….

…..et qualité de vie !

 

Que s’est-il passé le 28 avril ?
Comme tous les ans, et à cette date, le Bureau International du Travail a organisé une Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail, soit une journée de sensibilisation autour des conditions de travail dans le monde.

Le thème retenu, pour cette édition, était « La sécurité et la santé dans l’utilisation des produits chimiques au travail ». Lire le rapport 2013 de l’Organisation Internationale du Travail qui fait le bilan sur la prévention des maladies professionnelles.

Le sel de la terre, de Herbert J. Biberman (1953). Un film engagé.

Le sel de la terre, de Herbert J. Biberman (1953). Un film engagé.

Nous avions déjà évoqué cette initiative la semaine dernière, mais le présent billet vous invite à profiter de l’occasion pour voir ou revoir « Le sel de la terre »(1953), film au titre évangélique d’Herbert J. Biberman*.

 

L’histoire, en bref : Esperanza, épouse du mineur Ramon Quintero et qui attend son troisième enfant, se souvient des semaines de grève de Zinc Town(qui s’appelait autrefois San Carlos), qui se prolongèrent quinze mois. Son mari se préoccupait alors de la solidarité entre tous les mineurs pour revendiquer de meilleures conditions de travail, de sécurité dans la mine (quand les américains descendent à trois, un mexicain descend seul), l’égalité des mexicains et des « yankees », le droit au confort élémentaire…et ce, plus que de sa vie de couple et de famille[voir la scène où Ramon Quinterro se voit rappeler par son propre fils-venu le chercher au bar-le jour de l’anniversaire de sa femme].

We want equality et qualité de vie !

We want equality et qualité de vie ! Scène du « sel de la terre » d’Herbert J. Biberman

 

La grève éclate à la suite d’un accident dans la mine. Le piquet tient courageusement, malgré les provocations de la police ralliée à la Compagnie. Tout à coup, une décision de justice force les mineurs à se disperser. Les femmes prennent alors la relève des hommes : elles font preuve de détermination et de courage, s’opposant à la brutalité des policiers et en dépit du scepticisme ou de la réprobation de leurs époux. Mais dans les familles, c’est le désarroi, puisque les hommes sont relégués aux taches ménagères…

 
Avis : il s’agit là de l’un des films les plus singuliers des années 1950, peut-être celui qui résume le mieux l’époque du maccarthysme. Produit en coopérative avec l’appui de plusieurs syndicats américains et réalisé en quasi clandestinité par des « blacklistés »**, « le sel de la terre » est une œuvre méconnue, mais forte et dure, sans concession. « Engagée ». La lutte syndicale de ceux qui sont méprisés et dépossédés***, montrée de manière épique, est certes le thème principal. Mais l’intérêt est ailleurs : le réalisateur a en effet choisi de privilégier « l’humain », les individus, en brossant un portrait fouillé des personnages principaux et secondaires. Il n’oublie pas non plus

Mari et femme. Scène du "sel de la terre", d'Herbert J. Biberman

Mari et femme.
Scène du « sel de la terre », d’Herbert J. Biberman

les conséquences morales et psychologiques de ce conflit social sur les rapports (raciaux, sociaux) des hommes entre eux, leur comportement/leur motivation et la vie des couples. Les questions de la « transmission »(quel « héritage » moral et social lèguera-t-on à la jeune génération, « le sel de la terre » ?) et de la condition féminine ne sont pas non plus absents :

Courageuse Esperanza Scène du "sel de al terre", d'Herbert J. Biberman

Courageuse Esperanza
Scène du « sel de al terre », d’Herbert J. Biberman

voir le rôle des femmes(et épouses) dans l’action civique, qui se battent pour obtenir de leurs maris le respect légitime que ceux-ci n’ont pas de la part de leurs exploiteurs.
En elle-même, l’œuvre, de style néo-réaliste,  est d’une grande qualité cinématographique, de par son montage, son rythme(avec un zest d’humour) et ses cadrages qui donnent au film beauté et expressivité. Née d’un fait divers relaté en 1951 et primé par la Catholic Legion of Decency du Mexique et réalisé avec le concours d’acteurs professionnels(dont le rôle principal d’Esperanza, confiée à l’actrice mexicaine Rosaura Revueltas-c’est assez rare pour être signalé), amateurs, et mineurs de Silver-City.

 

 

Notes :
*Le Sel de la terre(Salt of the Earth), film américain(1953)d’Herbert J. Biberman. NB, VOST. 1h32. Ed. DVD Wilside. Collection « Les introuvables » (2011. Version restaurée). Avec un documentaire : Les clandestins d’Hollywood : présentation par Pierre Rissient et Thomas Wieder (VF – 26’33)
Document expliquant l’origine du film : le maccarthysme avec un rappel des faits précis, l’équipe du film pour la plupart blacklistés. Le tournage au travers de ses différents aspects.

 
** Le réalisateur, Herbert J. Biberman, fut l’un des « Dix de Hollywood » emprisonnés en 1950 pour avoir refusé de répondre à la commission d’enquête parlementaire sur les activités anti¬américaines. Le producteur Paul Jarrico, le scénariste Michael Wilson et le compositeur Sol Kaplan figuraient sur la liste noire. Le tournage, délocalisé à deux reprises après des menaces de mort, fut espionné par le FBI. Réalisé en 1953, il ne put sortir qu’à la fin de l’année 1965. Mais seules douze salles acceptèrent de projeter le film sur l’ensemble des Etats-Unis.
Voir ici, pour plus de détails : http://books.google.fr/books?id=Z43oCq1rxpAC&pg=PA147&lpg=PA147&dq=le+sel+de+la+terre+critique+film&source=bl&ots=ZAUnV1EGud&sig=kl4QUZXDyvqxp80SlV2zG7AZNGo&hl=fr&sa=X&ei=0MB1UqzeOoGm0AXYlICYDw&ved=0CDQQ6AEwATge#v=onepage&q=le%20sel%20de%20la%20terre%20critique%20film&f=false

*** A noter que le village où se déroule l’action est dépossédé de son nom (de San Carlos, il est rebaptisé « Zinc Town »), comme ses habitants sont dépossédés de leur terre et de leurs maisons, le tout au profit d’une grande société minière et des banques qui collaborent avec elle. Une société où « les profits valent plus que les vies » de ceux qui sont exploités, manifestement.

 

 

« Apocalypse No(é) » : ou quand l’adaptation personnelle d’un épisode biblique est prétexte à raconter ses propres obsessions

La façon de mettre en scène les catastrophes en dit long sur nous-mêmes Par Andy Singer

La façon de mettre en scène les catastrophes en dit long sur nous-mêmes
Par Andy Singer

Difficile d’y échapper, du fait d’une campagne de promotion tapageuse et omniprésente.
Il s’agit bien entendu du film « Noé » (que je n’ai pas vu), de Darren Aronofsky*.
Le film n’était même pas encore sur les écrans français qu’il faisait déjà l’objet d’un déluge de critiques**.
La plus sévère étant celle de Jeremy Sourdril(«Pourquoi vous ne devriez pas aller voir le film NOÉ au cinéma ») , dans enseignemoi.com, mettant en garde les croyants contre les ajouts et l’esprit du film*** : « Le film Noé vous ment sur la véritable histoire de Noé. Il vous ment sur Dieu et sur les démons ».

Et de pointer le contraste entre l’acteur principal Russel Crowe****-qui, « fier de son film », a déclaré que « Beaucoup de gens pensent qu’ils connaissent l’histoire de Noé, mais ce ne sont que de vagues souvenirs de catéchisme, pas ce que la Bible dit vraiment » !-et le réalisateur, « qui, lui, athée », aurait déclaré[je n’ai pas pu vérifier] que « c’était le film biblique le moins biblique jamais réalisé ».

Qu’a voulu exprimer le réalisateur avec ce film ? Faut-il aller le voir ? Peut-il être un « vecteur d’évangélisation »(gros mot pour certains) ?

 

Les américains, des raconteurs d'histoire : la leur ! (Scène du film : "Mud, sur les rives du Mississipi)

Les américains, des raconteurs d’histoire : la leur !
(Scène du film : « Mud, sur les rives du Mississipi », de Jeff Nichols-2012)

Avant d’aller plus loin, il convient de garder à l’esprit une évidence, soit que l’adaptation du récit de Noé est américaine. Or, comme le soulignait fort pertinemment le chercheur en relations internationales Chady Hage-ali (Voir son blog « Stratpolitix ») dans un commentaire daté du 13 mars 2014, en réaction à l’un de nos billets « action mais pas réaction » :
« Le cinéma américain[ou un certain « cinéma américain »*****], qu’on l’aime ou pas, n’est jamais neutre et gratuit, comme, du reste, toute œuvre artistique ou production humaine. Qu’il s’agisse de faire de la propagande ou de l’argent [ou dans l’idéal, les deux à la fois], le cinéma US est une « machine à rêves », une « arme idéologique » qui s’intègre au « soft power », donc à une stratégie de séduction, de diffusion des idées et valeurs, de rayonnement culturel ou de « conquête des esprits » douce et affûtée. Il faut toujours appréhender une œuvre en pleine connaissance de cause et pleine conscience. Hélas, on n’incite certainement pas les jeunes à développer leur esprit critique afin de ne pas inhiber leurs (si rentables) pulsions consuméristes. Même lorsque l’on regarde un film américain portant sur un épisode de la Bible (actuellement, c’est « Noé » qui fait l’objet d’une promotion tapageuse), il faut avant tout se mettre en tête que la Bible est un prétexte que les Américains utilisent pour se raconter eux-mêmes… »

Tirer parti d’une adaptation littéraire ou-ici, biblique-pour raconter tout autre chose, et, surtout, soi-même.

Effectivement, sur ce point, l’une des critiques(non chrétienne-celle du site Critikat) les plus intéressantes du film, parce qu’elle en dit long sur les objectifs et obsessions du réalisateur, relève qu’« Au-delà de sa relecture apocryphe du mythe(sic), Noé est avant tout la chronique – presque minimaliste – d’une obsession, cette aliénation de l’esprit à l’idée(…) Ici, cela revient à jouer des trous du texte : qu’est-ce qui a pu amener Noé, élu de Dieu et sauveur de toute race vivante, à finir ivrogne, nu, endormi sur une plage, maudissant sa progéniture ? »

Ce qui est vrai en journalisme dans le traitement de l’information est aussi vrai dans la façon de raconter une histoire(en l’adaptant) : tout est une question d’angle (de point de vue) et de regard. Et ici, quel est le regard du réalisateur-adaptateur sur ce récit de Noé, contenu dans les chapitres 6-9 de la Genèse ? Quel est son regard sur Dieu, l’homme, l’engagement de Dieu par rapport à l’homme ? Qui est valorisé, glorifié, en fin de compte ? La question semble être là.

Un autre internaute, au sujet de la mini-série « The Bible », jugeait déjà que le propre d’un film (ce qui est aussi son problème) vient « de ce que les images (et les sons) s’impriment dans nos mémoires. Il suffit d’une expression du visage ou de quelques mots inventés pour nous donner une autre compréhension de l’Evangile… » qui risque de ne plus être l’évangile.
Une telle « superproduction » aura-elle un impact positif sur les spectateurs ? Peut-elle donner à connaître fidèlement et véritablement le message de la Bible ?

Avec « Noé, le film », il semble que l’on en soit loin. Car, ici, comme l’analyse Critikat, l’idée du film « est de transformer, par une suite de glissements parfois rocambolesques, son super-héros primitif en dément obtus, dévoué à sa mission jusqu’à l’absurde. À savoir que Noé, pris d’une sorte de folie fondamentaliste, aurait condamné l’humanité dans son ensemble, jusqu’à en dessouder sa descendance (….) ». L’idée, jugée «belle», « parce qu’elle conjugue, pour les mettre en crise, les deux pôles élémentaires des genres cinématographiques invoqués par le mythe de Noé : le film biblique et le film catastrophe. Côté Bible : le récit des pionniers en mission pour Dieu, vieille lubie hollywoodienne, qui consiste à rabattre l’Ancien Testament sur l’histoire de l’Amérique. Côté apocalypse : la famille en crise, éternel envers du disaster movie, qui profite du cataclysme pour renouer les liens. Dans le fond, Noé a moins à voir avec Les Dix Commandements ou 2012 qu’avec Shinning ou (…)Take Shelter******. C’est-à-dire des films où la cellule familiale se retrouve menacée par les obsessions entropiques du patriarche. Le film d’Aronofsky partage avec celui de Jeff Nichols le motif de l’abri servant à trouver refuge autant qu’à attiser une angoisse – et avec celui de Kubrick l’idée du film-labyrinthe, une boîte-cerveau ici prétexte à un duel à distance entre deux pères prédateurs, repliant ainsi à échelle humaine l’interrogation à double tranchant du récit : un conflit entre obédience divine (l’homme doit se résigner aux voies du Seigneur – mais jusqu’à quel point ?) et humanisme vaguement nietzschéen (l’homme ne doit pas obéir à Dieu mais à sa propre volonté – de puissance) ?….. »

Bref, si l’on en croit ce qui précède, la simplicité du message biblique semble noyée dans « Noé », film se voulant complexe et ambitieux. Pourra-t-on encore faire un « Noé biblique » après celui-ci ? A moins que cela ne soit « Noé, le film : après moi, le déluge ? »

Pour ma part, je ne suis guère tenté (pour l’instant) d’aller voir ce film, mais si vous souhaitez absolument(et légitimement)vous faire votre propre opinion, il me paraît judicieux de vous conseiller de lire avant le récit original de la vie de Noé et du déluge, dans le livre de la Genèse (chapitres 5v29 et 610).
A noter que l’on reparle de Noé dans l’Ancien Testament : Premier livre des Chroniques 1v4 ; Esaïe 5v:9 ; Ezéchiel 14v14, 20
Et dans le Nouveau Testament.
A propos de Noé et de son arche : http://bibliorama.fr/archeo_deluge.html

Un article de la revue Promesses, sur « l’après-Noé ».

 

 

 
Notes :

*« Noé » de Darren Aronofsky(USA, 2013. Sortie française 9 avril 2014) Avec Russell Crowe (Noé), Jennifer Connelly (Naameh), Douglas Booth (Sem), Logan Lerman (Cham), Emma Watson (Ila), Anthony Hopkins (Mathusalem), Ray Winstone (Tubal-Caïn)

 

** D’autres critiques :

http://cahierslibres.fr/2014/04/faut-il-bruler-noe-darren-aronofsky/

http://evangelion116.fr/noah/

http://www.fait-religieux.com/-noe-de-darren-aronofsky-face-a-un-deluge…de-critiques

http://www.filmdeculte.com/cinema/film/Noe-5020.html

http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Le-film-Noe-s-attire-les-foudres-de-chretiens-et-de-musulmans-2014-03-11-1118731

http://cinema.jeuxactu.com/news-cinema-noe-que-pense-la-critique-americaine-du-film-22995.htm

http://www.huffingtonpost.fr/2014/04/09/noe-bible-darren-aronofsky-blockbuster_n_5110985.html

Et le point de vue du réalisateur :
http://www.metronews.fr/culture/darren-aronofsky-noe-c-est-mon-film-de-super-heros/mndh!1qNui8yW7icug/

http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Darren-Aronofsky-il-fallait-que-le-spectacle-de-Noe-soit-enorme-que-les-miracles-soient-sur-l-ecran-3978671 : « J’essayais d’être fidèle au Livre et je voulais qu’il y ait une petite ambigüité à la fin. C’est l’histoire d’une seconde chance donnée à l’humanité. Et cette seconde chance, c’est nous », explique le réalisateur.

*** des éléments(« les ajouts » au récit biblique)dénoncés par la critique sur enseignemoi.com corroborés ici : « Dans cette Terre d’avant le Déluge, quelques générations seulement se sont écoulées depuis qu’Adam et Eve ont été chassés de l’éden, la mue du Serpent (oui LE serpent) est une relique presque magique et des anges déchus appelés Gardiens désormais prisonniers de corps de Pierre cohabitent avec les hommes. Ainsi cet univers ne nous semble pas si éloigné finalement des Terres du Milieu de Tolkien ou de l’Age Hyborien de Robert E.Howard toile de fond des aventures de Conan le Barbare(…)
La seconde partie s’ouvre sur une séquence que n’aurait pas reniée un Mallick ou un Kubrick, Noé raconte la création de l’univers, Aronowsky tente de concilier le récit biblique et la science montrant que les « jours » évoqués dans la Genèse couvrent des millions d’années.
Le film troque alors sa dimension épique pour un huis-clos, Noé devenant un antagoniste quand il annonce, menaçant qu’il n’y a pas de place dans ce nouveau monde pour l’humanité et qu’elle doit s’éteindre avec eux. On retrouve le thème du sacrifice très présent dans l’Ancien Testament Noé étant prêt à sacrifier ses futurs petits enfants à ce qu’il croit être la volonté divine(…)un vilain plus complexe qu’il n’y parait, traversé lui aussi d’interrogations sur ce Créateur dont il attend des réponses qui ne viennent jamais. Il développe une philosophie intéressante sur la place de l’homme dont le destin d’après lui est de dominer la création (…)
Plus mythologique que biblique, plus chamanique que religieux, aussi ésotérique qu’épique, Noé bien qu’imparfait est un film d’une ambition démesurée qui par sa puissance évocatrice reste longtemps à l’esprit ».

 

**** Lequel Russel Crowe avait pensé faire appel au Pape François pour faire « la promo du film » : « Sur Twitter, l’acteur a ainsi interpellé lundi 24 février @Pontifex : « Cher Saint-Père… le film Noé : une projection ? Le message du film est puissant, parlant, retentissant… » Un message immédiatement suivi d’un appel aux internautes à relayer le message : « Compte tenu de son message environnemental et de ses connaissances savantes, j’essaie d’organiser une projection de Noé pour le pape François… Vous m’aidez ? »
Sans réponse de l’évêque de Rome, Russell Crowe s’est montré particulièrement déterminé en insistant le 25 février : « Cher Saint-Père, désolé d’avoir mis le bazar dans vos réseaux sociaux… Je pense sincèrement que le film Noé va vous fasciner. » Appel qu’il a encore ponctué un peu plus tard d’un « peut-être que ça se fera, Inch’Allah ».

 

***** Je nuance, car, je tiens à le préciser, j’apprécie beaucoup « un certain cinéma américain »(d’auteur-classique et contemporain : voir les différentes critiques de films sur ce blogue)

 
******Take Shelter
Drame réalisé en 2011 par Jeff Nichols
Avec Michael Shannon , Jessica Chastain , Tova Stewart …
Date de sortie : 04 janvier 2012

Histoire d’un homme ordinaire, mari et père concerné, ouvrier de chantier, dont les nuits et bientôt les jours sont hantés par des visions de catastrophes et de menaces sur sa famille et sa communauté. Leur persistance le conduisant à les prendre pour prémonitoires, il s’attelle à la sécurisation de son foyer, sous le regard impuissant de son entourage observant son comportement de plus en plus obsessionnel et paranoïaque – notamment à la restauration de l’abri anti-tempête enfoui dans son jardin… (http://www.critikat.com/actualite-cine/critique/take-shelter.html )

 

 

 

 

 

Pour être certain, face à la pression médiatique, il faut savoir(valablement)douter !

 

« Ne jugez pas selon l’apparence, mais jugez selon la justice » dit Jésus (Jean 7v24)

« Tu ne répandras point de faux bruit. Tu ne te joindras point au méchant pour faire un faux témoignage. Tu ne suivras point la multitude pour faire le mal ; et tu ne déposeras point dans un procès en te mettant du côté du grand nombre, pour violer la justice ». (Exode 23v1-2 et ss)

« L’Éternel descendit pour voir la ville…. » (Gen.11v5)

« Si tu entends dire au sujet de l’une des villes que t’a données pour demeure l’Éternel, ton Dieu : Des gens pervers sont sortis du milieu de toi, et ont séduit les habitants de leur ville en disant : Allons, et servons d’autres dieux ! des dieux que tu ne connais point, tu feras des recherches, tu examineras, tu interrogeras avec soin… » (Deut. 13v12-14)

 

Vous connaissez peut-être, ou vous avez peut-être lu, l’histoire des « Douze hommes en colère »(« Twelve Angry Men« ), pièce de théâtre(1953) de Reginald Rose(qui a été lui-même juré), adaptée au cinéma par Sidney Lumet(1957) : Douze jurés(des hommes, tous des blancs)statuent  sur le sort d’un accusé. Leur jugement devra être unanime pour être validé. Si l’accusé est déclaré coupable par le jury, il sera condamné à mort. Or, l’accusé est un jeune garçon(18 ans environ) d’origine latino-américaine. Enfermés dans une pièce,

11 "Coupable", et un seul "non coupable" ! Scène de "Douze hommes en colère" de Sidney Lumet (1957)

11 « Coupable », et un seul « non coupable » ! Scène de « Douze hommes en colère » de Sidney Lumet (1957)

les jurés votent coupable, sauf un, le juré numéro huit. Non pas parce qu’il est convaincu de l’innocence de l’adolescent, mais parce qu’il a un « doute valable ». « Douze hommes en colère » n’est pas à proprement parler « un plaidoyer contre la peine de mort ». Mais il pose de bonnes questions : comment douze jurés tirés au sort, qui ne connaissent pas l’accusé, à qui l’on n’a donné qu’une vision souvent partielle des faits et qui n’ont pas directement assisté à la scène, peuvent-ils déclarer qu’un homme mérite la mort ? Comment peut-on être certain de la culpabilité ou même de l’innocence d’un homme ?

Douter, moi ?  Lee J. Cobb, le "juré numéro 3", dans une scène du film "Douze hommes en colère" de Sidney Lumet (1957)

Douter, moi ?
Lee J. Cobb, le « juré numéro 3 », dans une scène du film « Douze hommes en colère » de Sidney Lumet (1957)

Peut-on condamner quelqu’un, en cas de « doute valable » ? Une pièce(et un excellent film) essentielle et toujours d’actualité.

Ce « droit au doute valable », le site « Debunkers »* choisit de l’exercer à propos d’une délicate et sordide affaire, relative à une institutrice de Joué les Tours, accusée dans une vidéo du collectif JRE de Farida Belghoul**, d’avoir incité des enfants de maternelle à pratiquer des attouchements sexuels. Puis à se faire des « bisous ». Le tout en présence de la classe et d’un autre adulte. La source est un article de la page facebook des JRE** 2014.

On pourra peut-être trouver à redire sur un certain manque de rigueur dans la forme et le ton employé par les Debunkers(A noter que je ne partage pas leur conception du « genre » : sur ce point, pas d’innovation de leur part par rapport aux médias « classiques »). Mais il me paraît intéressant de noter la démarche du site, qui titre prudemment de la sorte le billet suivant consacrée à cette affaire :

« Affaire possible*** de pédophilie à Joué les Tours, curieux comportement de la soralodieudosphère ».

« Farida Belghoul aurait été alertée par la « responsable locale des JRE »[qui dénonce l’enseignante dans une vidéo postée sur Youtube-retirée à la demande du rectorat d’Orléans-Tours] et se serait rendue sur place le 28 mars où elle aurait été reçue à 19h30 par la directrice de l’école. Une « centaine de mamans » étaient présentes.
Le premier article a été publié le 28 mars avant 22h30 (voir l’heure et la date du premier commentaire).
Puis à 2h du matin ce jour (dimanche 30 mars) dernière publication:
-un certificat médical établi au CHRU de Tours (Urgences pédiatriques (voir les éléments de la capture d’écran) établi le 28/03/2014:
et une main courante établie le 29/03/2014 à 19h20″.
[Note : documents consultables sur la page Facebook de la JRE 2014]
Comme souligné précédemment, l’affaire est délicate****, puisqu’elle implique de très jeunes enfants, premières victimes.  Cependant, il importe aussi de savoir exactement ce qui s’est passé. Et donc d’être capable 1)de ne pas se laisser submerger par l’émotion occasionnée par l’affaire, et surtout 2) de ne pas laisser son cerveau au placard. Ainsi, « les Debunkers tiennent à soulever quelques points qui leurs paraissent pour le moins curieux ».

Par exemple :

-Aucun site internet ne reprend l’affaire sauf l’extrême droite (…)
[ Note perso : la consigne donnée sur la page Facebook de JRE 2014 est celle-ci : « Les trolls vont se déchaîner. Ne leur répondez pas »,  alors qu’il est pourtant essentiel de prouver ce que l’on avance-surtout dans le cas d’une si grave accusation-et de rendre compte à qui le demande légitimement]
-Aucune photo, aucun point sur aucun forum malgré la présence d’une « centaine de mamans » présentes le vendredi soir. Pas de présence de policiers sur les lieux… a part un posteur qui signale leur présence discrète ce soir là…. Mais toujours pas de photos.
-AUCUN TEMOIN parmi la « centaine de mamans » n’est venu confirmer la relation de cette présence ce soir là sur les pages des JRE…
-La maman de la petit fille de l’histoire est « curieusement » absente.
-Il est invraisemblable qu’elle n’ait pas assisté à l’entretien avec la directrice, ni que les autres parents des enfants, témoins de la scène se soient manifestés. Alors que Farida Belghoul, parfaite étrangère à l’histoire ait été reçue en grande pompe comme un ministre.
-AUCUN tampon officiel sur les deux documents « officiels » présentés.
(…)
-Normalement un commissariat ne délivre pas la main courante, mais un récépissé, la main courante étant stockée dans un registre.
(…)
« Pour autant », relève Debunkers, « la liste de ces bizarreries n’en fait pas une manipulation à ce jour »(…)Pour tout étrange que semble cette affaire elle est parfaitement possible !
Cet article a été réalisé afin d’inciter à la prudence, plutôt que de relayer sans discernement cette accusation ou d' »appeler  au bûcher tous les responsables, les journalistes qui cachent l’affaire, etc… » 

Il est aussi pertinent de prendre du recul et de réfléchir quant aux méthodes employées par le collectif JRE**. D’autant plus, selon Debunkers, qu’il semble qu’en réalité l’accusation lancée par JRE** aille au-delà « d’une affaire de pédophilie possible », et sous-entende que l’accusée de cette histoire suivrait un programme scolaire(controversé, autour de la promotion du genre*****) et des consignes ministérielles…

Quoiqu’il en soit, que cette histoire soit vraie ou fausse, il importe ne pas oublier les parents, les enfants et les enseignant de cette école[« qui jusqu’à preuve du contraire sont innocents »], les premières victimes.

A suivre, donc.

L’essentiel à lire ici, ici et .

 

 

 
Notes :

*Petit cousin du site « hoaxbuster », « Debunkers » a été créé voilà bientôt un an. Il est spécialisé dans les « hoaxs » en provenance de l’extrême droite.

** Collectif JRE ou « Journée pour le Retrait de l’Ecole », initiative lancée pour la première fois le 13 décembre 2013 par Farida Belghoul et qui invite les parents à garder leurs enfants à la maison, un jour par mois, pour obtenir « l’interdiction de la théorie du genre dans tous les établissements scolaires« . Les premières JRE ont eu lieu en  janvier 2014, avec un succès assez significatif – notamment chez les parents musulmans, comme l’avait relevé à l’époque le journaliste Patrice de Plunkett. D’autres JRE ont été organisées, notamment le 10 février et le 31 mars.

Sinon, Farida Belghoul, est ancienne porte-parole de « Convergence », la seconde marche des Beurs organisée en 1984. L’essayiste d’extrême-droite et « antisioniste » Alain Soral, dont elle s’est récemment rapprochée, diffuse ses vidéos via la chaîne Dailymotion de son association « Egalité et réconciliation ». Voir : http://www.france24.com/fr/20140130-theorie-genre-fadira-belghoul-anti-racisme-conspirationnisme-soral-dieudonne/ ; http://www.lepoint.fr/societe/theorie-du-genre-farida-belghoul-histoire-d-une-derive-30-01-2014-1786236_23.php

 

*** C’est nous qui soulignons ainsi.

**** Plusieurs liens sur l’affaire sont à consulter :

http://education.blog.lemonde.fr/2014/03/30/la-journee-de-retrait-de-lecole-accuse-publiquement-une-enseignante-de-maternelle/

http://www.bfmtv.com/societe/joue-les-tours-un-collectif-controverse-accuse-une-institutrice-dattouchements-744583.html

http://www.20minutes.fr/societe/1338585-un-collectif-contre-la-theorie-du-genre-met-en-cause-une-institutrice

http://tours.mediaslibres.org/rumeur-a-l-ecole-maternelle-de.html

http://www.lanouvellerepublique.fr/Toute-zone/Actualite/Faits-divers-justice/n/Contenus/Articles/2014/04/01/Les-accusations-de-JRE-provoquent-un-tolle-general-1854127

http://www.lanouvellerepublique.fr/Toute-zone/Actualite/Faits-divers-justice/n/Contenus/Articles/2014/04/02/Theorie-du-genre-le-tract-qui-embarrasse-le-maire-de-Joue-les-Tours-1854978

 

**** Autour du « genre » semble se dessiner une forme de « bataille sémantique » : certains politiques veulent promouvoir « l’identité de genre », des citoyens pourfendent ce qu’ils appellent la « théorie du genre »(« qui n’existe pas », répètent en boucle les médias)alors qu’à l’université, les « études de genre » prennent du galon. D’autre part, les actions(malheureusement très médiatisées et aux méthodes contestables)de mouvements proches de l’extrême-droite, en plus de contribuer à la confusion et à l’amalgame, ne me paraissent pas aider à la crédibilité de toute mise en garde(avec un meilleur esprit et de meilleures méthodes que la rumeur ou la calomnie) contre le genre.

Pour y voir plus clair, voici plusieurs excellents dossiers :

Un dossier spécial de huit pages de La Croix publié le mardi 12 novembre 2013 (avec notamment : http://www.la-croix.com/Actualite/France/Comprendre-les-enjeux-du-genre-2013-12-09-1073290 : Que recouvre vraiment ce concept ? Pourquoi provoque-t-il tant de malentendus ? Et quelles sont, au final, les évolutions réellement à l’œuvre ? Les réponses sont d’autant plus cruciales que derrière le « genre » se profile un combat politique opposant deux visions du monde. Et un décryptage de « l’ABCD de l’égalité ».)

– Théorie(s), études de genre, quelle attitude évangélique ? L’actualité est chaude sur le sujet, la levée de bouclier de plusieurs ayant réussi à faire reculer le gouvernement sur son projet récent d’ABCD de l’égalité. Mais quel est-il ce projet exactement et y a-t-il, au fond, des raisons de s’inquiéter ? Et sans doute le plus important : quelle attitude évangélique adopter – au sens de fondée dans l’Évangile – dans cette querelle du genre ? Etat des lieux avec le pasteur Luc Olekhnovitch dans « Connexions », le magazine du Cnef.

 

La théorie du genre : Un enjeu majeur de société. De quoi s’agit-il ? Par le CPDH

La théorie du genre pour les nuls.
Face aux raccourcis et aux simplifications engendrés par la polémique médiatique, le philosophe Thibaud Collin décrypte les véritables enjeux de la théorie du genre

Et sans oublier :  http://www.arretsurimages.net/breves/2014-02-13/Quand-l-UMP-voulait-parler-de-genre-a-la-maternelle-id16918
Où l’on découvre, via « Arrêt sur image », que le parti de droite voulait lui-même déconstruire les stéréotypes entre femmes et hommes dans son programme en 2011, et employait même le terme de… « genre », comme l’a signalé un twittos, repris par plusieurs sites, ici, ici ou ici.

« Action » mais pas « réaction » !

"300, naissance d'un empire"(2014)

« 300, naissance d’un empire »(2014)

Depuis environ une semaine, l’affiche du film(sorti hier) « 300, naissance d’un empire »* se voit à peu près partout.

Une affiche troublante, extrêmement sanglante et violente, avec les « slogans »  : « Gloire et vengeance », ou(pour une autre) « Athènes brûlera »….L’ensemble reflètant un esprit vindicatif et revanchard.

Et le chrétien, dans son engagement personnel ou dans l’exercice du mandat divin, quel que soit son champ de mission ? Quel esprit doit-il manifester ?

« Il importe de ne pas agir par réaction », ai-je entendu le week-end dernier… Par réaction ou avec un esprit revanchard ?

On se souviendra que Christ est venu, non avec un esprit de (re)conquête, de domination(c’était l’une des trois tentations du diable et Il l’a rejetée !), de revanche, ou pour chercher une vaine gloire…mais « pour servir et donner Sa vie en rançon pour plusieurs »(Marc 10v45).

Dans Matt.12v18-21, Il est présenté comme « le serviteur » choisi par Dieu(« Mon bien-aimé en qui mon âme a pris mon plaisir ». Je mettrai mon Esprit sur lui »), « qui annoncera la justice aux nations, il ne contestera point, il ne criera point, et personne n’entendra sa voix dans les rues. Il ne brisera point le roseau cassé, et il n’éteindra point le lumignon qui fume, jusqu’à ce qu’il ait fait triomphé la justice ». et les nations espéreront en son nom. »(D’après Es.42v1-4)
Ce serviteur annoncé par les prophètes, bien-aimé, choisi et oint de Dieu, annonce la justice à toutes les nations. Mais remarquez comment :
« Sans argumenter  sans arrêt—il n’est pas politicien !
Sans crier — ce n’est pas un molosse[ou un pitbull] !
Sans s’imposer — il n’est pas colporteur »

Et nous, qui portons Son nom ? Venons-nous servir, étant appelés dans notre champ de mission(quel qu’il soit), en aimant les hommes, comme Dieu les a aimés ?(Jean 3v16)**.

Notes :

*Suite de 300(que je n’ai pas vu), adaptation cinématographique(2007)de la bande dessinée de Frank Miller sur la bataille des Thermopyles(480 av JC), 300 : la naissance d’un Empire(qui ne me tente pas) de Noam Murro(2014) se déroule cette fois en mer, puisque « le général grec Thémistocle doit affronter l’invincible armada perse, emmenée par le dieu-roi Xerxès et la redoutable Artémise, à la tête de la marine perse.
Conscient que son seul espoir de vaincre son ennemi consiste à fédérer toutes les forces de la Grèce, Thémistocle s’engage dans une bataille qui changera à jamais le cours de la guerre ».(Source : Première. Lire aussi cette analyse)

D’autres préféreront sans doute les 300 de Gédéon ?

**L’on peut poursuivre la réflexion avec cet excellent article : « la mission en trois M ».