« En exil à Babylone », les chrétiens protestent sans crainte face au projet de loi « contre le séparatisme »

« Etrangers », mais pas « victimes », dans la cité (Source image : première de couverture de « Etrangers dans la cité » de Hauerwas/Willimon)

Voici un très intéressant et très encourageant article à lire en français sur Christianity Today (20 avril 2021), avec, en bonus, un « flash prière » du CNEF et bien d’autres choses encore.

Les protestants français sont en profond désaccord avec un projet de loi sur le séparatisme, mais n’adoptent pas pour autant une mentalité de victime dans leur défense de la liberté religieuse.

Alors que la forme finale du projet de loi pour le « respect des principes républicains », désormais appelé « Loi pour l’affirmation des principes républicains et la lutte contre les séparatismes » (1) [actuellement débattue en commission mixte paritaire, après que le Sénat a adopté une version durcie du texte de loi le 12 avril 2021] reste en suspens et que des organismes chrétiens tels que la Fédération Protestante de France (FPF) et le Conseil National des Evangéliques de France (CNEF) poursuivent leurs efforts afin de faire mieux prendre en compte leurs positions et font pression pour que l’impact de la loi soit moins contraignant, les Églises françaises commencent à se préparer à ce que pourraient être les nouvelles règles.

Cependant, malgré l’évolution du projet de loi qui s’éloigne de la laïcité intelligente telle qu’ils la conçoivent, la stratégie des dirigeants protestants français – tant à l’égard du gouvernement que des fidèles – a été remarquablement exempte d’alarmisme. Au lieu de cela, ils ont demandé à leurs sœurs et frères d’éviter d’adopter une posture de victimisation, même s’ils reconnaissent la gravité du moment (…).

« Faut-il avoir peur ? Non », déclare C. Diedrichs, du CNEF. « Dans Jérémie, il est dit que nous devons rechercher le bien de la ville dans laquelle nous nous trouvons. Cette ville n’est pas Jérusalem, c’est Babylone. Beaucoup d’évangéliques préféreraient que nous soyons à Jérusalem plutôt qu’à Babylone. Beaucoup d’évangéliques aimeraient bien être encore dans une société chrétienne qui les protège ». Mais puisqu’ils ne sont plus dans une société chrétienne, dit-il encore, les évangéliques français doivent être des témoins de l’Évangile comme l’étaient les premiers chrétiens dans leur société non chrétienne.(…)

L’ article à lire en français

En bonus, voir aussi le FLASH PRIÈRE du CNEF (sur sa page FB) ou quelques sujets de prière à partager largement afin qu’ensemble nous restions mobilisés pour favoriser l’annonce et la pratique de l’Évangile en France :

🙏 Prions pour que les membres de la commission mixte paritaire en passe d’être nommés le soient pour de bonnes raisons [Composition inconnue à cette date]

🙏 Prions que notre Dieu incline le cœur des membres de la commission mixte paritaire pour qu’ils prennent conscience de leur responsabilité vis-à-vis de la liberté de conscience, de religion et d’éducation.

🙏 Prions que cette commission puisse parvenir à un équilibre du texte et plus particulièrement qu’elle évite l’accumulation de mesures restrictives envers les cultes.

🙏 Prions que les deux hautes juridictions (Conseil constitutionnel et Conseil d’État) aient une juste appréciation du texte et de ses effets sur la vie des cultes en France.

[Le Conseil d’État a ainsi admis en premier dans son avis : « Les mesures du projet de loi concernent pratiquement tous les droits et libertés publiques ». Le Conseil a également souligné, tout comme le Défenseur des droits, que [le contrat d’engagement républicain] comporte des « notions sujettes à interprétations antagonistes » et des « incertitudes » qui ne manqueraient pas d’introduire de sérieux risques d’arbitraire. Par ailleurs, le Défenseur des droits s’inquiète de ce que ce projet participe d’un « renforcement global du contrôle de l’ordre social »]

🙏 Prions que face à cette inflexion de la politique religieuse du gouvernement, majoritairement soutenue par les parlementaires, les Églises protestantes évangéliques ne se découragent pas mais au contraire prient, comme les fils d’Issacar autrefois, pour discerner les temps. [1 Chroniques 12.32]

En savoir plus sur le site du CNEF.

 

Aller plus loin :

Notre recension de « Etrangers dans la cité » de Hauerwas/Willimon ou quand l’Eglise ne doit plus avoir honte d’être l’Eglise ;

Notre recension de « Plaidoyer pour la véritable liberté, égalité, fraternité » d’Edouard Nelson ;

Notre analyse : « Doit-on espérer en un « défenseur de la chrétienté » pour des questions de « survie » ?

Un article d’Olivier Keshvajee, le « théologeek », publié sur son blogue : « Évangéliser dans le contexte de la sécularisation »

 

 

 

 

 

Note :

(1) Mesure phare du projet de loi, le contrat d’engagement républicain (Chapitre II – Dispositions relatives aux associations. Article 6 : « Art. 10‑1 ») prévoit que « toute association qui sollicite l’octroi d’une subvention au sens de l’article 9‑1 de la présente loi auprès d’une autorité administrative ou d’un organisme chargé de la gestion d’un service public industriel et commercial s’engage, par un contrat d’engagement républicain, à respecter les principes de liberté, d’égalité, notamment entre les femmes et les hommes, de fraternité, de respect de la dignité de la personne humaine et de sauvegarde de l’ordre public ». A noter que les associations disposant d’un agrément sont également concernées. Le projet de loi prévoit que la délivrance de ces agréments soit désormais soumise au respect de ce contrat.

Doit-on espérer en un « défenseur de la chrétienté » pour des questions de « survie » ?

Dans « Etrangers dans la cité », nous sommes invités à nous réjouir de ce que, « quelque part entre 1960 et 1980, un vieux monde dépassé (ait) pris fin, laissant la place à « un monde nouveau et excitant », « en attente d’être exploré ».

Comme indiqué dans la page de présentation de ce blogue, « PEP’S-CAFE ! » vous invite, outre à un partage et une étude systématique de la Bible, à écouter, réfléchir, comprendre, s’ouvrir, discuter… et comme chacun sait, un blogue vit surtout par les commentaires des uns et les échanges qui en résultent.

C’est pour ces raisons que j’ai apprécié l’esprit de l’article(1) de mon ami Etienne Omnès publié sur le blog Par La Foi, se voulant une réponse au mien [« comment gérer une gueule de bois post-électorale »](2), et un argumentaire pour « défendre » (ou plutôt expliquer) le vote dit « des déplorables » [comprendre : ceux qui ont voté Trump], Etienne lui-même se revendiquant de « ces déplorables qui préféraient Trump à Biden », une position qui n’engage que lui, et qui ne saurait être une tribune pour défendre Trump.

Disons-le tout net : je n’aime pas le titre de son article, même si je comprends les raisons de son intitulé, n’aimant pas (et refusant) de manière générale cette tendance « maudissante » de nous enfermer dans des étiquettes disqualifiantes et réductrices (nous réduisant « à moins que » ce que nous sommes). C’est cela, conduisant à la polarisation et à la division du corps de Christ (cf 1 Cor.1v10-13), qui est en réalité « déplorable ». C’est ce que le rabbin et philosophe M.A. Ouaknin appelle une pensée axée sur la « saisie », la classification, le déterminisme (soit le fait de « coller une étiquette » sur quelqu’un), la conceptualisation… « une logique de la prise », propre à la pensée occidentale(3)

Mon ami Etienne est toutefois bien conscient des limites de telles classifications et qualificatifs (« chrétiens de gauche », « chrétiens de droite »), puisqu’il prend bien soin de nous inviter au recul et de rappeler ce que nous partageons, en tant que « frères et soeurs en Christ », pour nous « rendre compte que ce qui nous unit est plus grand que notre variation », comme le fait qu’aucune de ces positions « vote à gauche » ou « vote à droite » n’attaque directement nos positions confessionnelles, et qu’il n’y a pas lieu de juger l’orthodoxie de la foi sur la base de la couleur du vote. Ouf ! Pour tout cela, je l’en remercie et recommande la lecture de son article, de nature à nous aider à comprendre les raisons d’un vote ou d’un soutien à un homme politique.

Ceci dit, il est beaucoup question, dans l’argumentaire d’Etienne, de la « chrétienté », de ce qui serait « le meilleur défenseur » de celle-ci, et des raisons chrétiennes de soutenir ledit « défenseur de la chrétienté », pour « des raisons de survie ». Et c’est ce qui m’a particulièrement interpellé.

Rebondissant sur l’ambiguïté déjà soulevée autour du vocable « valeurs chrétiennes », Etienne précise que quand il « vote pour des valeurs chrétiennes, en réalité (il devrait) dire (qu’il) vote pour une chrétienté ! » Ce qui ne veut pas dire qu’il approuve que le candidat « défende cette chrétienté par le mensonge et la tromperie [avec Trump et la promotion du mensonge et de la Toute-Puissance, comme le déni de réalité, on se demande ce qui lui faut !] » Mais, précise-t-il, « cela veut dire que la défense souillée d’une chrétienté » par le parti Républicain [serait] « préférable à une défense vertueuse d’un ordre social satanique » [censé être promu par le parti Démocrate]. L’idéal étant bien sûr « la défense vertueuse d’un ordre vertueux ».  Autrement dit : « il est aussi possible », selon lui, « qu’un seul parti politique ait le monopole de la foi chrétienne, si l’autre parti est ouvertement séculier et anti-chrétien. C’est le cas en 2020, surtout avec un bipartisme ». J’ai déjà indirectement précisé, dans plusieurs articles(4), les limites d’un tel raisonnement et maintiens qu’aucun parti ne peut prétendre avoir le monopole de la foi chrétienne pour les raisons que j’explique sur mon blogue [positions sur les armes à feu, refus de condamner les mouvements suprématistes, mensonge, déni de réalité…](4), d’autant plus qu’Etienne ne relève pas les compromissions évidentes avec la vérité et le déni du réel du candidat soutenu. Je l’ai même trouvé plutôt « léger » et peu convaincant, y compris dans son refus de se positionner, sur ces enjeux.

Etienne soutient encore que, dans cette élection américaine, on ne pouvait pas avoir à la fois « un président bon chrétien individuellement et qui défendît l’héritage de la chrétienté ». En conséquence, « les évangéliques américains ont fait en majorité un choix très raisonnable »[selon lui] : « le gros matou vulgaire(sic) [Trump] qui défend la chrétienté. Ce n’est pas contraire à la tradition chrétienne : Martin Luther affirmait que s’il fallait choisir entre un homme prudent (qui sait gouverner) et un homme vertueux (une bonne personne), et qu’on ne pouvait pas avoir les deux, alors il fallait préférer le prudent vicieux(sic) [Trump] au vertueux incompétent »(sic)[Biden].

Pour répondre à cela, rien ne permet d’affirmer que le « vertueux » (Biden) soit « incompétent » et rien n’empêche d’affirmer que « le vicieux » (Trump) ne soit aussi incompétent, si l’on juge la façon dont le sortant sorti a géré la pandémie [+ de 250;000 morts à ce jour et + 11613 de cas] et sachant que « le gros matou vulgaire » Trump n’avait aucune expérience politique, d’exercice de charge publique avant d’être président – maire, gouverneur, député ou sénateur – à part l’expérience du « business » – et aucune expérience de défense d’intérêts publics à part la défense de ses propres intérêts privés(5). [Note du 07/01/21 : D’autre part, le seul rappel des violences perpétrées au capitole, mercredi 06/01/21, en pleine session du congrès, par les supporters de Trump, excités par les accusations de celui-ci – non prouvées et démenties – de « fraudes électorales », suffit à décrédibiliser une telle affirmation, comme quoi Trump serait « le meilleur garant » d’un « ordre social chrétien »]

Et quant à invoquer Luther pour justifier le choix entre « le prudent » et « le vertueux »….Ce dernier est-il une référence en la matière ? Certes, Luther a su redécouvrir l’Evangile du salut par la grâce, par le moyen de la foi et pour la seule gloire de Dieu. « Dans le même temps », la réforme luthérienne s’est accompagnée d’une compromission complexe à assumer pour les générations à venir : notamment le massacre des paysans et des « schwärmer » [ou « exaltés », les « charismatiques » d’aujourd’hui], ainsi que la négociation permanente et la soumission des églises aux princes des länders allemands, pour « sauver sa réforme » (6).

Une telle distinction entre le vertueux et le prudent est-elle d’ailleurs biblique ? Un Pierre Mendès-France affirmait que « l’intégrité dans la vie publique est au moins aussi nécessaire que dans la vie privée », position rejoignant les Ecritures, lesquelles nous donnent à voir l’interpellation des puissants par les prophètes (dans l’AT et dans le NT – Jean-Baptiste face à Hérode), rappelant que la vie privée influe sur la vie publique.

Enfin, Etienne termine son argumentaire par un exemple historique particulièrement flippant : celui du « Bruderhof, une communauté anabaptiste de l’Allemagne des années 30. Au milieu d’une époque troublée, ils ont tâché de témoigner des vraies valeurs évangéliques à travers une vie communautaire simple et remplie d’hospitalité, digne du sermon sur la Montagne, etc. En 1937, quatre cents policiers nazis encerclèrent leur communauté, la pillèrent et leur apprirent qu’ils avaient quarante-huit heures pour quitter le pays ».

Moralité : Le « témoignage chrétien » ne serait donc « possible que sous un gouvernement de chrétienté » et « la pureté électorale est une stupidité si elle aboutit à l’interdiction de la piété chrétienne. Nous n’avons aucune garantie que nous supporterons bien la persécution : parfois une Église est comme régénérée sur les décombres de la violence, mais il y aussi et souvent eu des cas de persécution qui ont abouti à la destruction des Églises nationales (….) Au moment de décider pour qui voter, entre des vertueux persécuteurs [les Démocrates] et des chrétiens pervers [les républicains], il faut nous rappeler que notre souci n’est pas la fin des temps, mais la prochaine génération : aurai-je le droit de transmettre l’Évangile à mon fils ? C’est de cela dont je suis responsable [comme je suis aussi responsable de l’intégrité, sans compromis, ce que je transmets] ». En conséquence, prétend Etienne, « soutenir fortement un candidat qui a fortement démontré son attachement à une chrétienté n’est pas de l’idolâtrie : c’est du simple bon sens. N’appelez pas prostitution ce qui est instinct de survie ».

Raisonnement qui semble, effectivement « de bon sens », à la logique imparable.

Sauf qu’il était, à la base, impossible qu’un peuple sans armes, refusant la soumission à l’empereur tout-puissant de l’époque, ait pu diffuser en l’espace de 150 ans une proposition de foi complexe et exigeante. Et pourtant, cette foi s’est répandue dans tout le monde connu de l’époque, sans coercition aucune !

Rappelons-le : la violence des missions guerrières, « des croisades », de l’inquisition, des guerres de religion et autres chasses aux sorcières, est un phénomène tardif dans le Christianisme, qui n’arrive qu’après la « conversion compromission » de Constantin (lequel n’a jamais compris qui était le Christ et ce qu’était le Christianisme),  quand l’Eglise s’unit à l’empire et donc à « César », au travers d’un empereur voulant gagner des batailles en peignant sur les boucliers de ses soldats le signe de la croix. Alors, certes, l’édit de milan (313 Ap JC) met fin aux persécutions des chrétiens, mais la « chrétienté », issue de cette alliance entre l’Eglise et César, est une horreur violente, tandis que la foi chrétienne première est un enthousiasme (et non euphorie) non violent. Le christianisme ne connaissait d’autre bouclier que celui de la foi et d’autre épée que celle de l’esprit pour régler ses conflits internes et externes. Au final, la trajectoire spirituelle offerte par le Christ est devenue le culte le plus étendu qui soit. Si les historiens, ethnologues et sociologues se demandent encore comment une telle entreprise a pu fonctionner, le croyant en Jésus-Christ est censé savoir que cette Parole, cette Bonne Nouvelle, s’est surtout répandue – pour arriver jusqu’à nous, au XXIe siècle – non pas grâce à la puissance et à la faveur de César, mais du fait d’une puissance d’en haut et de la faveur de Dieu. Les chrétiens et l’Eglise devraient être de ceux qui rappellent sans cesse, à la suite du Christ, que « César n’est pas Dieu » et que « Jésus seul est Seigneur » cf Luc 20v25 (7).

Et comme nous l’explique Nik Ripken dans son « Mes voies ne sont pas vos voies »(8), il existe un seul moyen pour éviter aux chrétiens la persécution : cesser d’annoncer que Jésus-Christ est (seul) Sauveur et Seigneur….

 

De fait, comment les chrétiens en particulier, et l’Eglise de Jésus-Christ en général, doivent-ils se positionner face à la tentation de « la chrétienté » ?

Dans « Etrangers dans la cité » de Stanley Hauerwas et William H. Willimon (Ed. du Cerf, 2016), deux pasteurs et théologiens méthodistes américains, il y est question de l’Eglise (celle de Jésus-Christ), laquelle est appelée par Son Seigneur à être visible d’une certaine façon, en étant ni « du monde » ou « hors du monde », mais bien « dans le monde ». En clair : l’Eglise ne doit plus avoir honte d’être l’Eglise, et les chrétiens doivent assumer le fait d’être « des exilés en terre étrangère »(9).

L’Eglise, quand elle est fidèle à Jésus-Christ » et au véritable Evangile, « s’oppose nécessairement au monde ».  Notre fidélité à Jésus-Christ [et non à un messie politique], Notre seul Seigneur, peut nous exposer à être marginalisés, voire persécutés dans certains pays, quand nous refusons les compromis, les mensonges, les injustices auxquels ces pouvoirs cherchent à nous entraîner.

Willimon et Hauerwas nous invitent à nous poser les bonnes questions (non plus « devons-nous croire ? » mais « que devons-nous croire ? », op. cit., p63 et non plus « Dieu existe-t-il ? » mais « quel Dieu existe ? », op.cit., p164). Et à nous réjouir de ce que, « quelque part entre 1960 et 1980, un vieux monde dépassé (ait) pris fin, laissant la place à « un monde nouveau et excitant », « en attente d’être exploré »(op.cit., p53).  « Le vieux monde » qui a disparu est « la chrétienté », ou « l’Église constantinienne » – marquée par une si étroite collaboration entre l’Église et l’Etat, que l’un et l’autre en sont confondus. Le christianisme a paru pendant des siècles en tirer profit par l’influence qu’il s’imaginait avoir sur le temporel. La disparition de ce régime a laissé désemparées plusieurs générations de chrétiens.  « Le monde nouveau et excitant, en attente d’être exploré » est celui qui s’ouvre aux chrétiens, libres désormais de proclamer l’Evangile et d’incarner une véritable contre-culture, missions impossibles si « la tâche sociale de l’Église est d’être l’un des nombreux auxiliaires dociles de l’État » (op.cit. p. 85), ou si l’Eglise reste « le supplément d’âme de la société marchande » (op. cit., p 27).

Rejetant les compromissions et les impasses du sécularisme de l’Église « militante » (« libérale », « progressiste », oeuvrant à réformer la société) et de l’individualisme de l’Église « conversionniste » (« conservatrice », travaillant au changement intérieur des individus), l’une et l’autre n’ayant rien de sérieux (et de neuf) à dire à la société, Willimon et Hauerwas optent pour une Église confessante, qui n’est ni « le juste milieu », ni une synthèse des deux précédentes.  Pour une telle église, « fidèle plus qu’efficace », être « le plus crédible » et « le plus efficace » ne consiste pas à rendre l’Evangile plus « crédible et compréhensible » pour le monde, au risque de dénaturer le message, mais à être « quelque chose que le monde n’est pas et ne pourra jamais être » sans le Christ (op.cit., pp 93-95) :  « Ilot culturel au milieu d’une culture étrangère », l’Eglise ne doit pas œuvrer pour « améliorer » le monde, mais préparer le Royaume (ou Règne) de Dieu en bâtissant ce qui est « la stratégie sociale la plus créative que (les chrétiens ont) à offrir » (op. cit.p. 147), prémices d’une nouvelle création en Christ. L’Eglise n’a donc pas seulement une éthique sociale chrétienne : elle « est » une éthique sociale chrétienne, étant une communauté de foi vivante, visible et inspirante (certes, dans la faiblesse) où sont vécus les principes de vie du Règne de Dieu enseignés par Jésus dans le Sermon sur la Montagne.

L’Église n’a donc pas à s’inquiéter d’être « dans le monde » mais plutôt de savoir « comment » être dans le monde, « sous quelle forme et dans quel but ». Elle n’a pas non plus à choisir entre être ou « dans le monde et politiquement responsable »  ou être « hors du monde et irresponsable, introvertie », estiment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, dans Étrangers dans la cité.

A l’heure où certains chrétiens d’aujourd’hui en viennent à soutenir des leaders pourtant « extrêmes » dans leur discours, leur programme, et leur comportement personnel bien peu éthique/biblique, il est frappant de constater, comme nous y invitent notamment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, que « l’Allemagne nazie fut un test dévastateur pour l’Église. Sous le IIIe Reich, l’Église était tout à fait disposée à « servir le monde ». La capitulation de l’Église devant le nazisme, son incapacité théologique à voir clairement les choses et à les nommer font [ou devraient faire] frissonner l’Église encore aujourd’hui. Pourtant, il s’en trouva quelques-uns pour se soucier de dire la vérité…. » (op. cit., pp 91-92), et pour « dire non à Hitler » – lequel Hitler, orateur de génie, s’était présenté « en tant que chrétien », dans son discours du 12 avril 1922, à Munich : « En tant que chrétien, mon sentiment me désigne mon Seigneur et mon Sauveur comme un combattant (…) En tant que chrétien, (…) j’ai le devoir d’être un combattant pour la vérité et la justice. (…) en tant que chrétien, j’ai aussi un devoir envers mon peuple » (10)

A ce propos, et comme fort à propos, je tombe sur un article de La Free.ch datant de 2016, lequel exhume un vieil article d’une revue évangélique, édifiante quant aux rapports entre les protestants et le IIIe Reich. Ce rappel, non pour dire que Trump serait « un Hitler » mais pour nous mettre en garde contre les messies en politique, quel que soit leur nom, et particulièrement ceux qui prétendent « défendre la chrétienté »(11) .

Extrait : « Un premier indice de l’affinité de l’ensemble des protestants avec le nationalisme germanique apparaît déjà sous l’Empire allemand de 1871 à 1918. La monarchie prussienne, fondée sur une base idéologique et éthique proche du vieux protestantisme luthérien, passait pour être l’ « Empire protestant allemand ». Les idées sociales d’inspiration chrétienne, le pacifisme (on le taxait de blasphème), la libre-pensée et la démocratie étaient considérés comme des menaces auxquelles il fallait résolument s’opposer. La République de Weimar à partir de 1919 ne fut jamais véritablement reconnue par les chrétiens. Dans une allocution lors de la grande rencontre des Églises (Kirchentag) de 1919 à Dresde, le président de cette manifestation déclara: « La gloire de l’Empire allemand, le rêve de nos pères, c’est là que réside la fierté de chaque Allemand. » Pour cette raison de nombreux chrétiens essayèrent de défendre avec ardeur les valeurs et l’identité nationales. Ils se sentaient tenus à un programme national chrétien.  La peur de la pensée libérale naissante et du bolchevisme russe, menaçant depuis la Révolution d’octobre 1917, poussèrent de nombreux chrétiens à se rapprocher du Parti ouvrier national-socialiste allemand (NSDAP), fondé en 1920. Le programme politique du parti d’Adolf Hitler promettait un retour aux valeurs chrétiennes et la constitution d’un rempart contre le communisme et contre les idées libérales.  Les violences multiples contre ceux qui pensaient autrement, les déportations et les actes d’extermination, les Églises évangéliques ne les imputaient pas publiquement à la volonté d’Hitler, mais à des partisans dévoyés, enclins à l’exagération. Le régime national-socialiste réussit, fort bien et durablement, à éblouir les Églises évangéliques et à les abuser à son profit. En gage de reconnaissance, il octroya à ces Églises la possibilité d’évangéliser librement et de développer pleinement leurs activités chrétiennes. Les Églises évangéliques utilisèrent ces libertés gagnées et se rendirent utiles dans la lutte contre le bolchevisme et la libre-pensée. De leur propre gré et au profit de l’« autorité bienveillante ». Après la chute du IIIe Reich, la direction de la Fédération des Églises évangéliques (de tendance baptiste) déclara qu’un non à l’État et au pouvoir ne lui aurait été permis que si l’annonce de l’Évangile et la possibilité de mener une vie selon les principes chrétiens lui avaient été interdites. Cela n’avait jamais été le cas ! (…) En 1933, après la victoire du Parti national-socialiste, l’Église évangélique libre luthérienne loua cette accession au pouvoir comme un « engagement pour l’honneur et la liberté de l’Allemagne ». Elle fit l’éloge du NSDAP pour son « combat contre la saleté ». Les baptistes, dans le journal Wahrheitszeuge (Témoin de la vérité) parlèrent de l’accession d’Hitler comme de l’avènement d’un « temps nouveau » et vivement désiré. Les Communautés évangéliques libres firent l’éloge dans le journal Gärtner (Le Jardinier) du combat du NSDAP « contre la prostitution, contre l’habitude de fumer chez les femmes, contre le nudisme et contre les abus de la vie nocturne ». Lorsque des rumeurs d’exactions contre les juifs en Allemagne parvinrent à l’étranger, les Églises évangéliques allemandes les taxèrent immédiatement de « propagande scandaleuse ». (11)

Certains surent dire « non » à ce « big deal ». Représentatif de cette résistance spirituelle, un texte – cité par Stanley Hauerwas et William H. Willimon – est à découvrir absolument, puisqu’il garde toute son actualité aujourd’hui. Il s’agit de la déclaration de Barmen, principalement écrite par Karl Barth (avec la participation d’autres protestants allemands) en 1934, laquelle affirmait la position de l’Église confessante face à Hitler(12). Et une source d’inspiration pour l’Eglise soucieuse de son témoignage et de sa dignité : à savoir, ne pas dire « oui » à tout et à n’importe quoi/n’importe qui.

 

Conclusion :

Au final, je laisse le dernier mot à mon ami et frère Etienne : « ce qui m’intéresse ultimement, ce n’est pas de voter à droite ou à gauche : c’est de vivre une vie conforme aux valeurs de l’Évangile, et de pouvoir la transmettre à mes enfants [et aux autres ?] ». Pour cela, rajouterai-je, je serais alors soucieux de la prospérité de la ville où le Seigneur m’a exilé et j’ intercéderai pour elle auprès du Seigneur : sa prospérité est la condition de la mienne (Jer.29v7). Et mon soucis sera de veiller à ce que mon témoignage, comme à celui de l’Eglise, reste audible, fidèle et véritable : être « lumière » (et non « ténèbre ») du monde, « sel » et non « poivre » de la Terre. Ce qui impliquera de refuser les postures et crispations identitaires, comme de refuser tout retour, même par « pragmatisme », aux compromissions de l’église constantinienne mettant leur espérance en « un messie politique », « défenseur de la chrétienté » (13)

 

Aller plus loin : A lire, en réponse aux questions « Est ce qu’un chrétien peut s’engager en politique ? Est ce compatible avec les enseignements de la Bible ? » l’article rédigé pour le CPDH par Thierry Legall, directeur du Service Pastoral du CNEF auprès des Parlementaires.

Sans oublier « Evangéliser dans le contexte de la sécularisation » du « théologeek » Olivier Keshavjee, à lire sur son blogue : « La société sécularisée n’est (…) pas un espace neutre et libre dans lequel nous pouvons projeter le message chrétien. C’est un territoire occupé par d’autres dieux. Nous avons à faire à des principautés et pouvoirs ». Dans ce contexte, l’évangélisation consiste à annoncer « que le Royaume de Dieu s’est approché. Il ne s’agit pas d’une nouvelle ecclésiale, mais mondiale, publique. Ce n’est pas une question de « valeur », mais de « fait ». C’est une grande nouvelle, qui exige une réponse immédiate ». Et « l’évangélisation n’est pas juste une conversion individuelle, pas juste un moyen de croissance d’Église, pas juste prêcher et agir pour changer la société. Et ce n’est certainement pas un moyen de ressusciter la chrétienté en Europe, avec l’Église en position de pouvoir. Mais l’évangélisation pourrait mener à quelque chose de différent: une Europe qui soit une « société chrétienne », pas dans le sens où elle est dirigée par l’Église, ni dans le sens où tout le monde est chrétien. Une « société chrétienne » serait une société qui, après que des chrétiens aient pris sérieusement à bras le corps les conséquences (bonnes et mauvaises) de la modernité et leur aient confronté l’histoire chrétienne, serait telle que ceux qui occupent des positions d’excellence dans tous les domaines seraient façonnés dans leur vie publique par l’histoire chrétienne. Une société dans laquelle la véritable histoire a une place dans le domaine public. Que ceci soit le projet de Dieu ou non pour notre continent, notre tâche est la même. Dieu nous a confié une bonne nouvelle, la nouvelle qu’il règne ».

 

Notes :

(1) cf https://parlafoi.fr/2020/11/13/une-defense-du-vote-des-chretiens-deplorables/

(2) https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/11/11/comment-gerer-une-gueule-de-bois-post-electorale-ou-quand-mieux-vaut-perdre-un-vote-que-son-ame/

(3) Marc-Alain Ouaknin. « Bibliothérapie » Seuil 2008, collection « points sagesse », pp 151-152.

(4) Outre celui-ci https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/11/11/comment-gerer-une-gueule-de-bois-post-electorale-ou-quand-mieux-vaut-perdre-un-vote-que-son-ame/, ceux-là https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/10/17/appel-a-la-repentance-et-a-defendre-une-ethique-pro-vie-globale-il-serait-temps/ et https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/10/24/hierarchie-des-luttes-ou-la-question-des-migrants-concerne-t-elle-davantage-le-citoyen-que-le-chretien-le-magistrat-plutot-que-le-pasteur/

(5) L’historien Allan Lichtman, qui avait prédit la défaite de Trump en 2020, comme il avait prédit sa victoire en 2016 et la victoire d’autres candidats à la Maison Blanche depuis 1984, témoigne que Donald Trump l’avait félicité en 2016 pour avoir prédit son élection, mais sans avoir compris la signification des clés, « à savoir que c’est la gouvernance, et non la campagne électorale, qui a un impact sur l’élection. Et plutôt que de s’attaquer de manière substantielle aux défis, Donald Trump est revenu à son plan de match de 2016. Mais ça ne marchera pas. Lorsque vous êtes président, vous êtes jugé sur votre mandat » https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1737994/lichtman-trump-biden-election-modele-prediction

(6) Pointé par le Pasteur Gilles Boucomont dans son « Au Nom de Jésus : mener le bon combat » T2, Ed. Première Partie, 2011, pp 333-334. sur ce sujet, voir https://ehne.fr/fr/encyclopedie/th%C3%A9matiques/humanisme-europ%C3%A9en/l%E2%80%99europe-entre-guerres-et-paix-de-religion/de-luther-au-luth%C3%A9ranisme ; https://philitt.fr/2017/11/20/la-reforme-radicale-thomas-muntzer-et-la-theologie-de-la-revolution/

(7) Voir Boucomont. Au nom de Jésus : libérer le corps, lâme, l’esprit T1, p 12-13.

(8) Je parle de cet excellent livre ici https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2019/10/23/mes-voies-ne-sont-pas-vos-voies-continueriez-vous-a-suivre-jesus-si-cela-vous-paraissait-absurde/

(9) Voir https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/10/24/etrangers-dans-la-cite-ou-quand-leglise-ne-doit-plus-avoir-honte-detre-leglise/

(10) Voir https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/10/17/read-it-again-la-declaration-de-barmen-1934-ou-quand-leglise-sait-dire-non/

(11) Voir https://lafree.ch/info/les-eglises-evangeliques-sous-le-ille-reich-par-andreas-schneider

(12) A découvrir ici https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/10/17/read-it-again-la-declaration-de-barmen-1934-ou-quand-leglise-sait-dire-non/

(13) Refuser les « Packaging identitaires » : vous défendez « les valeurs chrétiennes »– comprendre : « les principes bibliques de la famille et du mariage » – tout en étant opposé à l’avortement et l’euthanasie ? Vous êtes classés dans le camp « conservateur », mais devez prendre l’ensemble du « paquet » incluant le soutien au libéralisme économique, la libre circulation des armes à feu, un certain« climatoscepticisme » et une « hostilité à l’Obamacare ». A l’inverse, vous refusez la domination du « divin marché » et du libéralisme économique, défendant « la justice sociale », « le pauvre », « l’étranger », le précaire, et respectant l’environnement : vous vous retrouvez dans le camp « progressiste » et « relativiste » sur certains sujets de société, même si vous êtes favorable au mariage biblique. Une synthèse (être « conservateur » sur les sujets de société tout en étant sensible aux sujets plus sociaux et environnementaux) en accord avec la pensée biblique, ne serait donc « pas possible ». Pourtant, rechercher une position biblique équilibrée(les points « non négociables » ne sauraient se réduire à trois) ne devrait pas nous exposer à une récupération politique quelle qu’elle soit, même pour des questions de « survie »…

 

 

 

 

 

« Etrangers dans la cité » ou quand l’Eglise ne doit plus avoir honte d’être l’Eglise

L’Eglise ne doit pas s’inquiéter « d’être dans le monde » mais « comment être dans le monde, sous quelle forme et dans quel but »(Hauerwas/Willimon. Etrangers dans la cité)

Voici là l’un de mes meilleurs livres lus cette année, reçu dans des circonstances particulières, et dont je vous recommande vivement la lecture : « Etrangers dans la cité » de Stanley Hauerwas et William H. Willimon (Ed. du Cerf, 2016). Il y est question de l’Eglise (celle de Jésus-Christ) et de la façon dont elle est appelée par Son Seigneur à être visible, en étant ni « du monde » ou « hors du monde », mais bien « dans le monde ». En clair : l’Eglise ne doit plus avoir honte d’être l’Eglise, et les chrétiens doivent assumer le fait d’être « des exilés en terre étrangère » (op. cit, p 51).

Cette édition d’ « Etrangers dans la cité » (par ailleurs catholique et non protestante/évangélique, comme on aurait pu s’y attendre) est la première traduction française de l’édition « anniversaire » d’un best-seller (« vendu à 1 million d’exemplaires » dans son édition américaine d’origine !) publié pour la première fois en 1990, réédité et augmenté en 2014. L’ouvrage, qui a pour auteurs deux méthodistes américains (l’évêque William H. Willimon, qui a rédigé un avant-propos, et le théologien et éthicien Stanley Hauerwas, qui a rédigé la postface), reste toujours aussi stimulant et pertinent pour notre temps. Il semble pourtant encore trop peu connu en France et me paraît particulièrement recommandable à tous ceux qui estiment que l’on pourrait « être chrétien sans église » et/ou que le summum de « la maturité spirituelle » serait une vie marquée par l’indépendance ou « la liberté individuelle » rationnelle de choix (par ailleurs héritée des Lumières).

Dans cette édition française figure également une préface tout aussi percutante des traducteurs Grégoire Quévreux et Guilhem Riffaut. Intitulée de façon provocatrice « Babylone à domicile », elle souligne que « l’Eglise, quand elle est fidèle à Jésus-Christ » et au véritable Evangile (pas le faux, dit « de la prospérité » !), « s’oppose nécessairement au monde », « un monde malade de son propre vide : le McWorld », né de « la mcdonaldisation » de la société, standardisée sur le modèle du « fast-food »(op.cit., pp8-13, 23). Et cette Eglise fidèle s’oppose alors aux « piliers du McWorld » (le nihilisme, le matérialisme, le capitalisme et l’individualisme), « lorsqu’elle lui rappelle la foi en Dieu et son Fils, son éloge d’une vie simple et spirituelle fondée sur l’amour du prochain et vécue communautairement, loin du consumérisme acharné et de la concurrence rapace de tous avec tous » (op.cit., p23). C’est là « la chose la plus précieuse (que l’Eglise fidèle) a à apporter (à ce) monde » (op.cit., pp 26-27).

Sinon, Willimon et Hauerwas nous invitent à nous poser les bonnes questions (non plus « devons-nous croire ? » mais « que devons-nous croire ? », op. cit., p63 et non plus « Dieu existe-t-il ? » mais « quel Dieu existe ? », op.cit., p164). Et à nous réjouir de ce que, « quelque part entre 1960 et 1980, un vieux monde dépassé (ait) pris fin, laissant la place à « un monde nouveau et excitant », « en attente d’être exploré »(op.cit., p53).

« Le vieux monde » qui a disparu est « la chrétienté », ou « l’Église constantinienne » – marquée par une si étroite collaboration entre l’Église et l’Etat, que l’un et l’autre en sont confondus. Le christianisme a paru pendant des siècles en tirer profit par l’influence qu’il s’imaginait avoir sur le temporel. La disparition de ce régime a laissé désemparées plusieurs générations de chrétiens.

« Le monde nouveau et excitant, en attente d’être exploré » est celui qui s’ouvre aux chrétiens, libres désormais de proclamer l’Evangile et d’incarner une véritable contre-culture, missions impossibles si « la tâche sociale de l’Église est d’être l’un des nombreux auxiliaires dociles de l’État » (op.cit. p. 85), ou si l’Eglise reste « le supplément d’âme de la société marchande » (op. cit., p 27).

Rejetant les compromissions et les impasses du sécularisme de l’Église « militante » (« libérale », « progressiste », oeuvrant à réformer la société) et de l’individualisme de l’Église « conversionniste » (« conservatrice », travaillant au changement intérieur des individus), l’une et l’autre n’ayant rien de sérieux (et de neuf) à dire à la société, Willimon et Hauerwas optent pour une Église confessante, qui n’est ni « le juste milieu », ni une synthèse des deux précédentes.

Pour une telle église, « fidèle plus qu’efficace », être « le plus crédible » et « le plus efficace » ne consiste pas à rendre l’Evangile plus « crédible et compréhensible » pour le monde, au risque de dénaturer le message, mais à être « quelque chose que le monde n’est pas et ne pourra jamais être » sans le Christ (op.cit., pp 93-95) :

« Ilot culturel au milieu d’une culture étrangère », l’Eglise ne doit pas œuvrer pour « améliorer » le monde, mais préparer le Royaume (ou Règne) de Dieu en bâtissant ce qui est « la stratégie sociale la plus créative que (les chrétiens ont) à offrir » (op. cit.p. 147), prémices d’une nouvelle création en Christ. L’Eglise n’a donc pas seulement une éthique sociale chrétienne : elle « est » une éthique sociale chrétienne, étant une communauté de foi vivante, visible et inspirante (certes, dans la faiblesse) où sont vécus les principes de vie du Règne de Dieu enseignés par Jésus dans le Sermon sur la Montagne : suivre Jésus et vivre ensemble autrement, choisir la vérité au mensonge, remettre en question « une bonne idée » de garderie à l’église (pour les membres qui auraient besoin « de travailler plus pour gagner plus » de quoi s’acheter une deuxième voiture…), confronter les « Ananias et Saphira » plutôt que de (les) rassurer, prendre soin de manière collective et concrète d’un couple proche du divorce, donner et recevoir le pardon, aimer nos ennemis et prier pour ceux qui nous persécutent….bref, « être parfaits », comme « Notre Père Céleste est parfait », Lui qui « fait lever son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons, il fait pleuvoir sur ceux qui lui sont fidèles comme sur ceux qui ne le sont pas » (Matt.5v45, 48).

Contrairement à une idée reçue, le Sermon sur la montagne n’encourage pas un individualisme héroïque, puisqu’il le tient en échec. Il n’est donc pas à vivre seul, ce qui serait impossible, mais nécessairement au sein d’une communauté (l’Eglise) et autour d’un grand récit (celui de la révélation biblique dont le centre est Jésus-Christ). C’est ainsi que sera effectivement et concrètement annoncé « une Bonne Nouvelle premièrement pour les pauvres », et proclamé « aux captifs la libération… » (Luc 4v18).

« Objections ! »

Une telle approche, qualifiable de « radicale », sera-t-elle intégralement adoptée ? Stimulante et interpellante, elle est toutefois susceptible d’être critiquée comme étant « sectaire » (cf la posture d’une Eglise repliée sur elle-même), « pessimiste » ou « binaire » (l’Église présentée comme « l’unique planche de salut face à une société éclatée »). Ainsi, Dieu est-il exclusivement actif dans la communauté des chrétiens ou agit-il aussi dans la vie des hommes et des femmes de bonne volonté qui n’appartiennent pas à une «Église visible» ? « Dieu offre-t-il le salut à un petit nombre de croyants seulement ? Le monde n’est-il pas un lieu habité par l’Esprit de Dieu ? Un agnostique individualiste ne peut-il pas trouver dans sa vie un chemin de vérité ? La sagesse de ce dernier ne peut-elle rien apporter aux chrétiens ?…… »

D’autres objecteront : « une foi réellement incarnée peut-elle se passer d’entrer en dialogue avec la culture ? Le modèle suggéré par les auteurs est-il vraiment pertinent pour penser les défis de la foi chrétienne dans une France sécularisée, tentée par toutes sortes de replis identitaires ? » (pour ne pas dire « communautaristes ») Ce à quoi répondent indirectement Willimon et Hauerwas, pour qui « les chrétiens se doivent d’être très soupçonneux vis-à-vis de tout discours communautariste », surtout « lorsque les gens sont totalement privés de perspectives ou d’une vision du monde cohérente ».

D’autres encore estimeront « critiquable » l’affirmation comme quoi « l’éthique chrétienne (n’aurait pas) de sens pour des non-chrétiens » et dénonceront comme un « excès de langage » ce qui consiste à qualifier tout projet d’une éthique universellement compréhensible d’« hérésie diabolique ». Si « l’éthique chrétienne découlant de la foi au Christ est folie pour le monde, est-elle pour autant incompréhensible ? L’éthique chrétienne ne vient-elle pas réveiller la conscience que Dieu a déjà placée en chacun ? »

« A nous de jouer ! » (Mais ce n’est pas un jeu)

Ces objections et interrogations une fois formulées (dans le but – conscient ou inconscient – de « rationaliser » le propos d’ « Etrangers dans la cité » ?), et après avoir bien débattu sur le web et/ou IRL, les chrétiens oseront-ils être enfin l’Eglise, « dans le monde sans être du monde » ?

Non pas, comme le précisent Willimon et Hauerwas, pour être « la communauté pour la communauté » (op.cit., p138), mais pour être fidèles à Jésus, dans l’humilité et en vérité.

En parallèle, le mieux que l’on puisse souhaiter à « Etrangers dans la cité », à l’instar du vœu de ses auteurs, c’est d’être lu et perçu « comme un livre d’espérance », source d’inspiration, par ceux qui continuent de croire que « Dieu n’abandonnera jamais Son Eglise » (op.cit., p 282)

 

En bref :

Stanley Hauerwas, William H. Willimon, Étrangers dans la cité (Resident Alliens. Life in the Christian Colony), traduit et préfacé par G. Quévreux et G. Riffault, Editions du Cerf, 2016(collection Essais). Disponible chez l’éditeur et dans toute bonne librairie.

Pourquoi l’Eglise fait partie de la Bonne Nouvelle de Jésus‐Christ

« Oui, l’Eglise fait bien partie de la Bonne Nouvelle de la venue du Royaume. Et non, ce n’est pas décevant, bien au contraire ». Source : Pixabay

« Vous avez (certainement) entendu dire » que « Jésus a annoncé le Royaume, et c’est l’Église qui est arrivé.» Comprendre : « le résultat n’est de loin pas aussi bien que ce qui était promis ».

En réponse à une telle affirmation, voici un article « theologeek » que je vous invite à découvrir, lequel rapporte cinq rencontres confirmant « que oui, l’Eglise fait bien partie de la Bonne Nouvelle de la venue du Royaume. Et que non, ce n’est pas décevant, bien au contraire ».

« La solitude (étant) une des formes de précarité les plus violentes de notre société, l’Eglise est le moyen privilégié par lequel Dieu répond à cette aliénation: c’est le lieu où nous pouvons êtres sauvés socialement, redressés, réintégrés dans un tissu relationnel vital et retrouver notre dignité dans dans le regard d’un·e autre. Dieu nous sauve en nous réconciliant les uns aux autres, en nous unissant par des liens plus solides que ceux de la famille biologique. Tout le monde est invité — y compris ceux que la société considère comme ses déchets, ces gens parfois un peu pénibles, qui nous mettent mal à l’aise, qui sentent parfois mauvais, qui ont souvent mauvaise réputation — ceux vers qui Jésus allait, quoi.

Et puis c’est dans l’Église, dans ce contexte d’amour et de vérité que la Parole puissante et guérissante du Christ est appliquée à nos vies, jour après jour, prière après prière, cène après cène, pour nous faire goûter toujours d’avantage à sa libération. Y compris libération de l’alcool, de la coke ou de l’héro.

Pour tout ceux et celles qui sont seuls, donc, l’Eglise est l’avant-goût du Royaume. Est‐ce que les chrétiens — moi inclus — seront à la hauteur de l’amour fou du Christ pour les marginalisés? Est‐ce que nous saurons les accueillir s’ils répondent à l’invitation? Est‐ce que nous oserons leur offrir plus que de belles paroles, en ouvrant nos maisons et donnant un bout de nos vies ? »

Comme l’auteur de ce formidable article, j’ai aussi envie de répondre : « je ne sais pas » ou « je ne sais qu’une chose, c’est que l’Eglise est une Bonne Nouvelle » !

Lire la suite de l’article ici.

 

Inspi lecture : Étrangers dans la cité, de Stanley Hauerwas et William H. Willimon. Le Cerf, 2016, dont nous avons parlé mercredi.

Ou comment l’Église est « la stratégie sociale la plus créative que nous [chrétiens] ayons à offrir » (op.cit.p. 147). Prémices de l’humanité nouvelle instaurée par le Christ, l’Eglise « a » non seulement une éthique sociale spécifique, fondée sur l’enseignement et la vie de Jésus, mais plus encore elle « est » essentiellement une éthique sociale, qui n’a rien de naturel pour l’esprit humain, et dont le Sermon sur la Montagne constitue la charte collective. Et ce, pour être vraiment fidèle à son (seul) chef, « qui n’est pas de ce monde », devenir un peuple nouveau, sans pactiser avec aucun pouvoir, bref, faire œuvre sociale et « politique » au sens le plus étymologique du terme. « Ce qui fait que l’Église est radicale et toujours nouvelle, ce n’est pas qu’elle incline à gauche sur la question sociale, mais qu’elle connaît Jésus, alors que le monde ne le connaît pas » (op.cit.p. 69).

Un livre pertinent pour notre temps, pour nous rappeler que c’est avant tout en chrétiens que nous sommes appelés à réfléchir et à agir.

« Read it (again) » : la Déclaration de Barmen (1934) ou quand l’Église sait dire « non »

L’Eglise saura-t-elle être l’Eglise aujourd’hui et dire « Oui » à son Seigneur Jésus et « Non, non, non et non ! » à « cette fausse doctrine », selon laquelle, en plus et à côté de la seule Parole de Dieu, « l’Eglise pourrait reconnaître d’autres événements et d’autres pouvoirs, d’autres personnalités et d’autres vérités comme Révélation de Dieu…. » ?

L’Église n’a pas à s’inquiéter d’être « dans le monde » mais plutôt de savoir « comment » être dans le monde, « sous quelle forme et dans quel but ». Elle n’a pas non plus à choisir entre être ou « dans le monde et politiquement responsable » (1)  ou être « hors du monde et irresponsable, introvertie », estiment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, dans Étrangers dans la cité (2). Publié pour la première fois en 1990, réédité et augmenté en 2014, ce livre, co-écrit par deux pasteurs et théologiens méthodistes américains, garde une étonnante actualité. 

A l’heure où certains chrétiens d’aujourd’hui en viennent à soutenir des leaders pourtant « extrêmes » dans leur discours autoritaire, outrancier et raciste, leur programme, et leur comportement personnel bien peu éthique/biblique (3), il est frappant de constater, comme nous y invitent notamment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, que « l’Allemagne nazie fut un test dévastateur pour l’Église. Sous le IIIe Reich, l’Église était tout à fait disposée à « servir le monde ». La capitulation de l’Église devant le nazisme, son incapacité théologique à voir clairement les choses et à les nommer font [ou devraient faire] frissonner l’Église encore aujourd’hui. Pourtant, il s’en trouva quelques-uns pour se soucier de dire la vérité…. » (op. cit., pp 91-92), et pour « dire non à Hitler » – lequel Hitler, orateur de génie, s’était présenté « en tant que chrétien », dans son discours du 12 avril 1922, à Munich : « En tant que chrétien, mon sentiment me désigne mon Seigneur et mon Sauveur comme un combattant (…) En tant que chrétien, (…) j’ai le devoir d’être un combattant pour la vérité et la justice. (…) en tant que chrétien, j’ai aussi un devoir envers mon peuple ».

Représentatif de cette résistance spirituelle, un texte – cité par Stanley Hauerwas et William H. Willimon – est à découvrir absolument, puisqu’il garde toute son actualité aujourd’hui. Il s’agit de la déclaration de Barmen, principalement écrite par Karl Barth (avec la participation d’autres protestants allemands) en 1934(4), laquelle affirmait la position de l’Église confessante face à Hitler : « Jésus-Christ, selon le témoignage de l’Ecriture sainte est l’unique Parole de Dieu. C’est elle seule que nous devons écouter ; c’est à elle seule que nous devons confiance et obéissance, dans la vie et dans la mort. Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle, en plus et à côté de cette Parole de Dieu, l’Eglise pourrait et devrait reconnaître d’autres événements et d’autres pouvoirs, d’autres personnalités et d’autres vérités comme Révélation de Dieu et source de sa prédication » (op. cit., p 92).

Notons, comme nous y invitent en guise de commentaire Stanley Hauerwas et William H. Willimon, « la nature exclusive et non inclusive de cette déclaration, sa détermination non pas d’abord à faire ce qui est juste, mais à entendre ce qui est juste et à faire valoir la dimension impériale de la Seigneurie du Christ. La déclaration de Barmen tranche avec une Eglise toujours prête à altérer sa proclamation en fonction des désirs de César » (op. Cit., p 92).

 

 

Notes :

(1) Appel « à la responsabilité » perceptible, à travers, par exemple, « cette offre d’emploi » du Président Macron à l’Église.

(2) Ed. du Cerf, Paris 2016, p.91. Les auteurs se réjouissent de la fin historique du christianisme comme religion civile de l’Occident, qui a pour effet de pousser les chrétiens à retrouver la radicalité de la foi : l’Église, en tant que « communauté », « îlot culturel au milieu d’une culture étrangère », doit dorénavant se préoccuper d’être fidèle à l’Évangile sans chercher à s’adapter à la culture du temps. Parmi d’autres, ces recensions et analyses de l’ouvrage parus dans Hokhma et Etudes, la revue de culture contemporaine.

(3) Ainsi, le Brésil s’apprête à élire un candidat d’extrême-droite [très populaire parmi les électeurs chrétiens, 81 % de la population : les évangéliques votent pour lui à 36 %, et les catholiques à 24 %] à la présidentielle, revendiquant « des valeurs » dites « chrétiennes ». Une analyse à lire ici.

(4) Texte intégral de la déclaration de Barmen à consulter iciCe texte de la charte de la résistance spirituelle au nazisme a été adoptée à Barmen (Wuppertal), en Allemagne, en 1934, par des membres d’Eglises luthériennes, réformées et unies. 

Autres extraits :

(…)Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle il y aurait des domaines de notre vie dans lesquels nous n’appartiendrions pas à Jésus-Christ, mais à d’autres seigneur et dans lesquels nous n’aurions plus besoin de justification et de sanctification ».

(…)Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle l’Eglise pourrait abandonner le contenu de son message et son organisation à son propre bon plaisir ou aux courants successifs et changeants des convictions idéologiques et politiques ».

(…)« Nous rejetons la fausse doctrine selon laquelle l’Eglise pourrait, en dehors de ce ministère, se donner ou se laisser donner un Chef muni de pouvoirs dictatoriaux ».