Foireux liens de janvier (37) : « questions éthiques, éthiques en questions »

Les « Foireux liens » de janvier : des questions éthiques, sociales et théologiques

Bonjour ! Et voici de retour vos « Foireux liens » !

Au menu, des questions éthiques, sociales et théologiques sur les grèves, l’usage des écrans, le management, la PMA, l’homme augmenté, la fin du monde, la vie après la mort, le simple acte de lire ou d’acheter un livre, sans oublier nos façons de débattre !

 

1) Questions éthiques 

Pour avoir une vision synthétique sur les débats et les décisions des synodes, découvrez, sur le site de l’église protestante unie de France, une nouvelle rubrique consacrée aux « Questions éthiques » (écologie, économie, éthique médicale, famille, migrants et étrangers, violence et paix).

2) L’usage des écrans, un danger pour la démocratie ?

À l’occasion d’une nouvelle étude, Michel Desmurget, chercheur en neurosciences cognitives, revient sur l’impact des écrans sur le jeune public. « Mieux vaut éviter les écrans avant trois ans, martèle-t-on dans les médias (…) Je n’ai jamais réussi à trouver d’argument scientifique solide pour justifier cet âge. Trois ans, c’est un seuil lobbyiste. C’est le moment où l’enfant devient intéressant pour les annonceurs (formation de la mémoire, formulation des demandes…). Et puis, quand on affirme “pas d’écrans avant trois ans”, on dit surtout “après vous pouvez y aller”. Et, de fait, le temps passé devant les écrans explose à partir de trois ans. Pour les enfants de maternelle on parle de presque trois heures par jour. Au primaire, c’est quasiment cinq heures. Les ados dépassent six heures et demie ». Et « Une étude réalisée par l’université américaine Stanford, il y a trois ans, a analysé la capacité des enfants et des ados à trouver une information en ligne, à l’analyser et à évaluer les sources émettrices. Le niveau de compréhension et de compétence de ces jeunes était si bas que les chercheurs ont estimé que cela représentait une menace pour la démocratie« .

3) La justice rétablit les affiches d’Alliance Vita

Accusées de manquer de neutralité dans le débat sur la PMA, elles avaient été retirées des gares et des rues parisiennes vendredi 03 janvier….

4) Les « anti-PMA » s’inscrivent dans un combat de long terme 

 Alors que la révision des lois de bioéthique reprend au Sénat le 21 janvier, plusieurs organisations ont réclamé le retrait du texte, dimanche, en manifestant à Paris. Nombre de militants, cependant, ne limitent pas leur réflexion au sort du projet de loi et se situent dans une perspective plus longue. « Il y a 20 ans Gabriel Matzneff était encensé, l’écologie ridiculisée et le marché porté en triomphe. On voit où cela nous as mené. Dans 20 ans, l’on se demandera comment une telle loi a pu être votée, nos enfants nous demanderons des comptes… », estime Patrice Obert, le président des « Poissons Roses », courant de chrétiens de gauche.

5) Savons-nous encore débattre ?

En politique comme en famille, la mise en pratique du débat n’est pas toujours aisée. Et pourtant, sans son apprentissage, point de vie en société… Ce n’est pas le conflit qui est dangereux, mais la violence. Ce n’est pas le désaccord qui est problématique, mais l’absence de débat. C’est la raison pour laquelle la Revue Projet ouvre par la question du débat sa grande série politique : six dossiers pour réinterroger les fondements démocratiques et politiques, jusqu’à la présidentielle de 2022.

N’appelons pas « censure » l’hystérie des bulles d’opinion

Dans Le Monde (9/01), Michel Guerrin reprend lui aussi le thème de la « censure » invoqué par Riss, le patron de Charlie Hebdo. Mais il va beaucoup plus loin que Riss en incriminant la décomposition de la société en bulles d’opinion exclusives les unes des autres….

Cinq ans après, « Je suis Charlie » sonne creux

« Je suis Charlie ». La phrase a été répétée à l’envi depuis l’attentat contre le journal satirique le 7 janvier 2015 qui a fait 12 morts, plusieurs blessés et choqué l’opinion y compris au-delà des frontières hexagonales.  Mais derrière l’émotion toute compréhensible qui a accompagné ces élans de solidarité repose une réalité bien plus complexe.

6) Débattre avec un robot

Une intelligence artificielle a débattu avec deux humains sur les dangers de l’IA. Ses arguments étaient formulés à partir des réponses de 1100 personnes qu’elle analysait pour éviter les répétitions. Sur l’une des questions posées, l’IA a répondu qu’elle n’était pas capable de prendre une décision morale, car c’est une capacité propre aux humains. En anglais.

7) Voulez-vous une machine comme professeur ?

Les intelligences artificielles peuvent nous aider à apprendre…, mais la généralisation de l’apprentissage par les machines pose un problème éthique : le risque de standardiser les contenus et de formater les esprits. Aujourd’hui, de même que nous avons du mal à expliquer le fonctionnement de notre cerveau, nous comprenons difficilement le raisonnement d’une IA.

8) Transhumanisme : la conscience mécanisée – Un nouveau livre d’Eric Lemaître

À la suite d’un premier ouvrage intitulé « la déconstruction de l’homme », dont Pep’s café s’est fait l’écho, Éric LEMAITRE socio-économiste, blogueur et enseignant à l’école supérieure des Ingénieurs de Reims signe un nouveau essai théologique et philosophique sur le transhumanisme. Cet essai sonne comme un avertissement prophétique et prévient ses contemporains sur le combat titanesque qui est en jeu, qui est de nature à mettre en péril la conscience humaine.

9) Prochaines cibles des Gafa : dossiers médicaux et comptes bancaires

« Ils ont pressé le jus du citron médiatique et maintenant il faut qu’ils trouvent un autre millier de milliards de dollars de capitalisation boursière combinée ailleurs ». Deux domaines font saliver les géants de la tech américains plus que tout : la finance et la santé. Deux gigantesques réservoirs de croissance, jusqu’à présent préservés de leurs appétits par les réglementations sectorielles. L’assaut est lancé….

10) Lire sur papier, lire sur écran : en quoi est-ce différent ?

Depuis le début de ce siècle, plusieurs dizaines d’études ont été menées pour évaluer les effets du support de lecture sur les performances de compréhension de textes qui pouvaient être soit documentaires – manuels scolaires, ouvrages universitaires – soit narratifs – fictions, romans…  Les résultats de ces études ont été repris dans deux méta-analyses publiées en 2018 ; celle de Kong, Seo et Zhai, portant sur 17 études, publiée dans le journal Computers & Education, et celle de Delgado et de ses collègues, portant sur 54 études effectuées auprès d’un total d’environ 170 000 lecteurs, et publiée dans Educational Research Review. Il en ressort que la compréhension de textes est significativement meilleure lorsque la lecture s’effectue sur papier que sur écran.

11) Achetons nos livres dans des vraies librairies, en évitant d’acheter sur Amazon !

La technique ? Installer l’extension Amazon Killer pour les livres (Chrome ou Firefox). Comment cela fonctionne ? On cherche un livre sur Amazon, on clique dessus, et hop ! on est renvoyé vers le site de vraies librairies.

12) De la pacotille aux choses qui durent

Depuis la crise de 1929, les industriels fabriquent toujours plus de marchandises à la longévité toujours plus limitée. L’impératif environnemental implique de ralentir la consommation frénétique des biens. Mais comment remettre en cause le pilier d’un système que soutiennent presque tous les gouvernements ? Une idée simple et d’allure inoffensive pourrait ouvrir la brèche.

13) « Le manager malgré lui » : quand Molière éclaire la bêtise organisationnelle

Dans un essai intitulé « The stupidity paradox », les professeurs Mats Alvesson et André Spicer mettent en garde les managers des institutions bureaucratiques qui ne laissent aucune place à l’expression de l’intelligence humaine. À cet égard, ils parlent d’un phénomène de « stupidité fonctionnelle ». Au cœur de leur paradoxe, ils dénoncent l’affectation des salariés les plus compétents aux tâches les plus stupides.Quatre siècles avant Alvesson et Spicer, Molière s’intéressait lui aussi à la bêtise, mais dans un tout autre contexte que celui des organisations.

14) Mal-être chez les cadres de la R&D : quand les syndicats affrontent le déni patronal

« Nous, cadres sup, aux côtés des grévistes » : ainsi s’intitule la tribune parue lundi 7 janvier dans le journal Libération. Les auteurs (le collectif Les Infiltrés) rappellent par ce texte que les cadres sup’ sont, au même titre que de nombreux autres salariés, directement concernés par les mobilisations sociales, le bien-être au travail et le besoin de voir la pénibilité prise en charge. Pourtant, certaines recherches montrent que la gestion syndicale de la pénibilité mentale du travail des cadres, ingénieur et chercheurs de l’industrie se heurte bien souvent à la violence d’un profond déni patronal.

15) Retraites : guide d’auto-défense imagé pour les dîners en famille

Que rétorquer à votre oncle qui prétend que la réforme des retraites « ça fait les pieds aux fonctionnaires » ? Ou à la cousine qui assure que c’est le seul moyen de sauver un système des retraites équitable ? L’économiste Anaïs Henneguelle déconstruit « onze idées reçues » sur la réforme des retraites. Un guide illustré par les photos d’Anne Paq. Ainsi : Idée reçue n°1 : « Il n’y a pas de perdants à la réforme » Idée reçue n°2 : « Le système n’est pas viable financièrement : il faut réformer » Idée reçue n°3 : « L’espérance de vie augmente et il faut en profiter »……

16) BlackRock et les retraites : pourquoi et comment le gestionnaire d’actifs joue un rôle dans la réforme

Qu’est-ce que BlackRock ? Pourquoi cette société financière est-elle aussi puissante ? Quels sont ses liens avec les dirigeants politiques ? Et pourquoi s’intéresse-t-elle de si près à l’avenir de notre système de retraite ?

17) Réforme des retraites : le point de vue d’un pasteur

Christian Bouzy, pasteur du Foyer de la Duchère (Lyon) se demande de quelle justice parle le gouvernement.

18) « La fin du monde n’est qu’un éboulement »

Pour Olivier Abel, professeur de philosophie éthique à l’IPT de Montpellier, le catastrophisme ambiant est un discours très dangereux qui désarme notre capacité à continuer le monde.

19) Pour N.T. Wright, la justification par la foi n’est pas au cœur du message du Nouveau Testament

Dans la série des « read it again ». A l’issue de l’une de ses interventions à l’Université de Fribourg, le 19 juin 2017, dans le cadre des Journées d’études pour le renouveau théologique et sociétal, ce spécialiste du Nouveau Testament mondialement connu et proche des milieux évangéliques répond aux questions de lafree.ch sur la compréhension étriquée que peuvent avoir certains du cœur du message chrétien.

Voir aussi 5 erreurs répandues sur la vie après la mort

Dans cet article, J. Richard Middleton (professeur au Biblical Worldview and Exegesis au Northeastern Seminary, Rochester, NY) examine 5 idées fausses répandues parmi les chrétiens sur ce à quoi ressemblera la fin des temps (en grec eschaton).Pour commencer, voici cinq choses que la Bible n’enseigne pas.

20) « Mais qui suis-je donc en train d’adorer en ce moment ? » ou quand Adorer un veau d’or le dimanche matin est étonnement facile.

Le dimanche, nos Églises sont pleines de personnes qui veulent adorer Dieu, et pas une seule d’entre elles n’y entre en étant absolument neutre. Nous ne devons donc pas considérer comme acquis que, dans nos environnements religieux, c’est le Christ exalté qui y est adoré.

Municipales 2020 : une frange de la droite s’allie avec l’extrême droite

Autrefois associé à l’UMP (devenue Les Républicains), le Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin et Jean-Frédéric Poisson a noué des alliances locales avec le Rassemblement national, dans la perspective des municipales 2020. Le même Poisson, à l’époque où il était candidat à la présidentielle, plaidait en 2016 pour la fin du « cordon sanitaire » qui, selon lui, « n’a ni sens ni raison d’être» autour de ce qui s’appelait alors Front National. 

CAC 40 : versements record aux actionnaires en 2019

A 60 milliards d’euros, les liquidités restituées aux actionnaires du CAC 40 dépassent le niveau record de 2007. Elles ont augmenté de 12 % par rapport à l’année dernière. Compte tenu des bons résultats 2019 attendus, les dividendes et les rachats d’actions devraient encore progresser cette année. Et en comparaison, surtout pas de coup de pouce au SMIC au 1er Janvier, « ça pourrait ralentir l’économie ».

Dans les kiosques : heureux comme Dieu(x) en France ?

La revue Zadig consacre le dossier de son numéro d’hiver aux relations que les Français entretiennent avec la religion. À travers des entretiens et des reportages, des Côtes-d’Armor à La Réunion en passant par le Val de Marne, à la rencontre de croyants de toute confession, il dresse un état des lieux du paysage spirituel de notre pays.

Et le dernier pour la route :

21) Comment la Chine va changer ce que nous allons voir à l’écran ?

Ça y est : en 2020, la Chine sera le plus gros marché du cinéma au monde. Ce leadership a déjà des conséquences sur ce que nous regardons. Entre censure, opportunisme et séduction : voici comment la bobine se fraye un chemin vers un marché de 1,4 milliard de spectacteurs.  En anglais.

 

Ces « foireux liens » sont terminés. J’espère qu’ils ont retenu toute votre attention. Prochaine édition en mars.

 

« La Forme première de l’immigration illégale »

Fond d’argent par George Hodan

« La forme première de l’immigration illégale » ? L’argent !

Puisqu’il « parvient à passer toutes les frontières ».

Et « savoir où l’on doit essayer de l’arrêter est une question pratique autant que de principe ».

(Walzer, Michaël. Sphères de justice : une défense du pluralisme et de l’égalité. Seuil, 2013. La Couleur des idées, p 49)

« Etrangers dans la cité » ou quand l’Eglise ne doit plus avoir honte d’être l’Eglise

L’Eglise ne doit pas s’inquiéter « d’être dans le monde » mais « comment être dans le monde, sous quelle forme et dans quel but »(Hauerwas/Willimon. Etrangers dans la cité)

Voici là l’un de mes meilleurs livres lus cette année, reçu dans des circonstances particulières, et dont je vous recommande vivement la lecture : « Etrangers dans la cité » de Stanley Hauerwas et William H. Willimon (Ed. du Cerf, 2016). Il y est question de l’Eglise (celle de Jésus-Christ) et de la façon dont elle est appelée par Son Seigneur à être visible, en étant ni « du monde » ou « hors du monde », mais bien « dans le monde ». En clair : l’Eglise ne doit plus avoir honte d’être l’Eglise, et les chrétiens doivent assumer le fait d’être « des exilés en terre étrangère » (op. cit, p 51).

Cette édition d’ « Etrangers dans la cité » (par ailleurs catholique et non protestante/évangélique, comme on aurait pu s’y attendre) est la première traduction française de l’édition « anniversaire » d’un best-seller (« vendu à 1 million d’exemplaires » dans son édition américaine d’origine !) publié pour la première fois en 1990, réédité et augmenté en 2014. L’ouvrage, qui a pour auteurs deux méthodistes américains (l’évêque William H. Willimon, qui a rédigé un avant-propos, et le théologien et éthicien Stanley Hauerwas, qui a rédigé la postface), reste toujours aussi stimulant et pertinent pour notre temps. Il semble pourtant encore trop peu connu en France et me paraît particulièrement recommandable à tous ceux qui estiment que l’on pourrait « être chrétien sans église » et/ou que le summum de « la maturité spirituelle » serait une vie marquée par l’indépendance ou « la liberté individuelle » rationnelle de choix (par ailleurs héritée des Lumières).

Dans cette édition française figure également une préface tout aussi percutante des traducteurs Grégoire Quévreux et Guilhem Riffaut. Intitulée de façon provocatrice « Babylone à domicile », elle souligne que « l’Eglise, quand elle est fidèle à Jésus-Christ » et au véritable Evangile (pas le faux, dit « de la prospérité » !), « s’oppose nécessairement au monde », « un monde malade de son propre vide : le McWorld », né de « la mcdonaldisation » de la société, standardisée sur le modèle du « fast-food »(op.cit., pp8-13, 23). Et cette Eglise fidèle s’oppose alors aux « piliers du McWorld » (le nihilisme, le matérialisme, le capitalisme et l’individualisme), « lorsqu’elle lui rappelle la foi en Dieu et son Fils, son éloge d’une vie simple et spirituelle fondée sur l’amour du prochain et vécue communautairement, loin du consumérisme acharné et de la concurrence rapace de tous avec tous » (op.cit., p23). C’est là « la chose la plus précieuse (que l’Eglise fidèle) a à apporter (à ce) monde » (op.cit., pp 26-27).

Sinon, Willimon et Hauerwas nous invitent à nous poser les bonnes questions (non plus « devons-nous croire ? » mais « que devons-nous croire ? », op. cit., p63 et non plus « Dieu existe-t-il ? » mais « quel Dieu existe ? », op.cit., p164). Et à nous réjouir de ce que, « quelque part entre 1960 et 1980, un vieux monde dépassé (ait) pris fin, laissant la place à « un monde nouveau et excitant », « en attente d’être exploré »(op.cit., p53).

« Le vieux monde » qui a disparu est « la chrétienté », ou « l’Église constantinienne » – marquée par une si étroite collaboration entre l’Église et l’Etat, que l’un et l’autre en sont confondus. Le christianisme a paru pendant des siècles en tirer profit par l’influence qu’il s’imaginait avoir sur le temporel. La disparition de ce régime a laissé désemparées plusieurs générations de chrétiens.

« Le monde nouveau et excitant, en attente d’être exploré » est celui qui s’ouvre aux chrétiens, libres désormais de proclamer l’Evangile et d’incarner une véritable contre-culture, missions impossibles si « la tâche sociale de l’Église est d’être l’un des nombreux auxiliaires dociles de l’État » (op.cit. p. 85), ou si l’Eglise reste « le supplément d’âme de la société marchande » (op. cit., p 27).

Rejetant les compromissions et les impasses du sécularisme de l’Église « militante » (« libérale », « progressiste », oeuvrant à réformer la société) et de l’individualisme de l’Église « conversionniste » (« conservatrice », travaillant au changement intérieur des individus), l’une et l’autre n’ayant rien de sérieux (et de neuf) à dire à la société, Willimon et Hauerwas optent pour une Église confessante, qui n’est ni « le juste milieu », ni une synthèse des deux précédentes.

Pour une telle église, « fidèle plus qu’efficace », être « le plus crédible » et « le plus efficace » ne consiste pas à rendre l’Evangile plus « crédible et compréhensible » pour le monde, au risque de dénaturer le message, mais à être « quelque chose que le monde n’est pas et ne pourra jamais être » sans le Christ (op.cit., pp 93-95) :

« Ilot culturel au milieu d’une culture étrangère », l’Eglise ne doit pas œuvrer pour « améliorer » le monde, mais préparer le Royaume (ou Règne) de Dieu en bâtissant ce qui est « la stratégie sociale la plus créative que (les chrétiens ont) à offrir » (op. cit.p. 147), prémices d’une nouvelle création en Christ. L’Eglise n’a donc pas seulement une éthique sociale chrétienne : elle « est » une éthique sociale chrétienne, étant une communauté de foi vivante, visible et inspirante (certes, dans la faiblesse) où sont vécus les principes de vie du Règne de Dieu enseignés par Jésus dans le Sermon sur la Montagne : suivre Jésus et vivre ensemble autrement, choisir la vérité au mensonge, remettre en question « une bonne idée » de garderie à l’église (pour les membres qui auraient besoin « de travailler plus pour gagner plus » de quoi s’acheter une deuxième voiture…), confronter les « Ananias et Saphira » plutôt que de (les) rassurer, prendre soin de manière collective et concrète d’un couple proche du divorce, donner et recevoir le pardon, aimer nos ennemis et prier pour ceux qui nous persécutent….bref, « être parfaits », comme « Notre Père Céleste est parfait », Lui qui « fait lever son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons, il fait pleuvoir sur ceux qui lui sont fidèles comme sur ceux qui ne le sont pas » (Matt.5v45, 48).

Contrairement à une idée reçue, le Sermon sur la montagne n’encourage pas un individualisme héroïque, puisqu’il le tient en échec. Il n’est donc pas à vivre seul, ce qui serait impossible, mais nécessairement au sein d’une communauté (l’Eglise) et autour d’un grand récit (celui de la révélation biblique dont le centre est Jésus-Christ). C’est ainsi que sera effectivement et concrètement annoncé « une Bonne Nouvelle premièrement pour les pauvres », et proclamé « aux captifs la libération… » (Luc 4v18).

« Objections ! »

Une telle approche, qualifiable de « radicale », sera-t-elle intégralement adoptée ? Stimulante et interpellante, elle est toutefois susceptible d’être critiquée comme étant « sectaire » (cf la posture d’une Eglise repliée sur elle-même), « pessimiste » ou « binaire » (l’Église présentée comme « l’unique planche de salut face à une société éclatée »). Ainsi, Dieu est-il exclusivement actif dans la communauté des chrétiens ou agit-il aussi dans la vie des hommes et des femmes de bonne volonté qui n’appartiennent pas à une «Église visible» ? « Dieu offre-t-il le salut à un petit nombre de croyants seulement ? Le monde n’est-il pas un lieu habité par l’Esprit de Dieu ? Un agnostique individualiste ne peut-il pas trouver dans sa vie un chemin de vérité ? La sagesse de ce dernier ne peut-elle rien apporter aux chrétiens ?…… »

D’autres objecteront : « une foi réellement incarnée peut-elle se passer d’entrer en dialogue avec la culture ? Le modèle suggéré par les auteurs est-il vraiment pertinent pour penser les défis de la foi chrétienne dans une France sécularisée, tentée par toutes sortes de replis identitaires ? » (pour ne pas dire « communautaristes ») Ce à quoi répondent indirectement Willimon et Hauerwas, pour qui « les chrétiens se doivent d’être très soupçonneux vis-à-vis de tout discours communautariste », surtout « lorsque les gens sont totalement privés de perspectives ou d’une vision du monde cohérente ».

D’autres encore estimeront « critiquable » l’affirmation comme quoi « l’éthique chrétienne (n’aurait pas) de sens pour des non-chrétiens » et dénonceront comme un « excès de langage » ce qui consiste à qualifier tout projet d’une éthique universellement compréhensible d’« hérésie diabolique ». Si « l’éthique chrétienne découlant de la foi au Christ est folie pour le monde, est-elle pour autant incompréhensible ? L’éthique chrétienne ne vient-elle pas réveiller la conscience que Dieu a déjà placée en chacun ? »

« A nous de jouer ! » (Mais ce n’est pas un jeu)

Ces objections et interrogations une fois formulées (dans le but – conscient ou inconscient – de « rationaliser » le propos d’ « Etrangers dans la cité » ?), et après avoir bien débattu sur le web et/ou IRL, les chrétiens oseront-ils être enfin l’Eglise, « dans le monde sans être du monde » ?

Non pas, comme le précisent Willimon et Hauerwas, pour être « la communauté pour la communauté » (op.cit., p138), mais pour être fidèles à Jésus, dans l’humilité et en vérité.

En parallèle, le mieux que l’on puisse souhaiter à « Etrangers dans la cité », à l’instar du vœu de ses auteurs, c’est d’être lu et perçu « comme un livre d’espérance », source d’inspiration, par ceux qui continuent de croire que « Dieu n’abandonnera jamais Son Eglise » (op.cit., p 282)

 

En bref :

Stanley Hauerwas, William H. Willimon, Étrangers dans la cité (Resident Alliens. Life in the Christian Colony), traduit et préfacé par G. Quévreux et G. Riffault, Editions du Cerf, 2016(collection Essais). Disponible chez l’éditeur et dans toute bonne librairie.

« Seules les montagnes sont éternelles… »

"Seules les montagnes sont éternelles"...Vraiment ?

« Seules les montagnes sont éternelles »…Vraiment ?

« Seules les montagnes sont éternelles… »

Peut-être un proverbe indien, en partie vrai. Et aussi le titre d’un premier cycle d’épisodes de la mini-série « Colorado »*(1979-diffusée en France en 1980), d’après l’œuvre de James A. Michener, auteur américain spécialisé dans le roman historique. L’un des personnages de cette saga, le trappeur français « Pasquinel »(interprété par Robert Conrad) explique que puisque « seules les montagnes sont éternelles », il s’agit de « vivre intensément ». Soit de se donner à fond dans ce que l’on fait, dans le but de donner réalité à ses rêves.

Plus exactement, je dirai : « vivre intensément », en se donnant à fond dans ce que l’on croit être bon, juste, vrai et sage(une cause plus grande que soi), et-tout aussi essentiel-vivre de façon responsable et respectueuse, envers soi et les autres.

Dans le but d’alimenter cette réflexion, voici, outre la série mentionnée plus haut, quelques textes :

-Les premiers tirés du livre de l’Ecclésiaste, dont l’enseignement nous fait passer du « rien »(ou du néant, des futilités) au « tout » : voir Eccl.11v9-10 ; Eccl. 12v1-8, 13-14[la clé du livre]

– Le résumé de « la loi et les prophètes », dont le mot-clé reste le « tout »(ce qui est plus essentiel que de philosopher sans fin sur le « rien ») : Matt.22v36-40

– Une autre « loi », de la nature, porteuse d’enseignement pratique en Galates 6v7-10.

– Cet autre rappel, en Hébreux 9v27

– Je disais plus haut que le « proverbe » cité plus haut était en partie vrai, puisque Actes 24v15 rappelle qu' »il y aura une résurrection des justes et des injustes »(voir l’analyse qu’en fait le philosophe Kierkegaard, dans l’une de ses « pensées qui attaquent dans le dos ». Ed. Première partie, 2014, pp 83-100)

– Un article du linguiste Alain Bentolila, publié dans le « Nouvel Obs » et repéré grâce au CPDH : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1307412-charlie-hebdo-l-ecole-laique-doit-remettre-l-ethique-au-coeur-de-l-enseignement.html

Au lendemain des attentats contre « Charlie Hebdo », et alors que la notion de laïcité et la nature de l’enseignement français animent le débat public, il est urgent d’inscrire chaque démarche d’apprentissage dans sa dimension sociale : l’affirmation de soi-même et le respect de l’Autre. En clair, « l’école laïque doit remettre l’éthique au cœur de l’enseignement. »

– Et puisque l’on parle de laïcité, voici encore, si vous l’avez raté, cette autre analyse du philosophe et sociologue Raphaël Liogier, dans « Basta mag » : http://www.bastamag.net/Raphael-Liogier-Ce-populisme-qui

Il y est notamment rappelé que « La laïcité, c’est deux choses : la séparation des églises et de l’État, définie par la loi de 1905 – et non pas la séparation du religieux et du politique – et la neutralité des agents publics. Ce qui n’est pas la neutralité de l’espace public ! Si l’espace public devient un espace contraint en ce qui concerne l’expression des opinions, qu’elles soient politiques ou religieuses, c’est une régression. Ce qu’on nous propose aujourd’hui, ce n’est même pas la neutralité de l’espace public, c’est sa neutralisation, donc un retour à une situation antérieure à 1789, au nom de la laïcité. »

Sur ce, bonnes lectures et bonne réflexion !

Et un bon week-end !

 

Notes :

* Excellente « mini-série » en 2 épisodes de 150 minutes et 10 épisodes de 80 minutes, à la distribution étourdissante. Nous en reparlerons ultérieurement.