Pourquoi « la question des valeurs », comme critère de vote, est une notion « piégée »…

Ce qui est digne "ne peut être soutenu que collectivement, de façon que soit défendue cette zone transcendantale renvoyant à ce qui n’a pas de prix, mais une dignité" : par exemple, la vie d’un enfant, son éducation...

Ce qui est digne « ne peut être soutenu que collectivement, de façon que soit défendue cette zone transcendantale renvoyant à ce qui n’a pas de prix, mais une dignité »(Dany-Robert Dufour): voilà ce qui pourrait guider nos choix de vote….Mais est-ce le cas ?

Madeleine de Jessey, porte-parole de « Sens commun », courant du parti « Les Républicains » issu de La Manif Pour Tous, est interrogée par « Famille chrétienne », hebdomadaire familial français catholique, sur la très large victoire de François Fillon au premier tour de la primaire de la droite et du centre – qui n’est pas le premier tour de la présidentielle (20/11/16) :
A la question « François Fillon est perçu comme un candidat économiquement très libéral et qui peut être en contradiction avec la Doctrine sociale de l’Église, notamment sur la notion d’option préférentielle pour les pauvres. Qu’en pensez-vous ? », elle déclare « (comprendre) ces inquiétudes car nous les avions nous-mêmes lorsque nous avons rencontré François Fillon en juin dernier. Nous lui avions parlé de cet ultralibéralisme dont on l’accuse parfois. Il nous avait répondu que la première cause de pauvreté en France était le chômage, que les mesures drastiques qu’il proposait n’étaient pas une fin en soi mais uniquement un moyen pour libérer l’emploi, et redonner confiance, notamment aux jeunes générations très affectées par le chômage ». Rassurée, elle veut se persuader qu’ « il y a chez lui une volonté de remettre l’homme au cœur de notre économie ».

A l’inverse, le journaliste – également catholique – Patrice de Plunkett voit dans le vote Fillon un « piège subtil ». Car à « l’appât du vote utile Fillon ajoute une odeur alléchante : celle des « valeurs », mot vide de sens mais qui subjugue ». Il cite un article du Monde (23/11) qui « décrit ainsi des paroissiens d’Angers se bousculant autour de l’appât : « Fillon représente le plus les valeurs auxquelles je crois, les valeurs de famille, de droiture », dit l’une. « Ça fait longtemps que je vote par défaut, mais là je m’y retrouve », dit l’autre ». Mais « qu’ont-ils tous en tête ? » s’interroge Patrice de Plunkett. « Presque uniquement la loi Taubira ». Chez « Sens commun », de l’aveu de Madeleine de Jessey, son porte-parole, on aimerait aussi « qu’à terme la loi Taubira soit totalement détricotée  », considérant « que cette loi est mauvaise, et qu’une loi mauvaise ne peut rester en vigueur pour le bien de la société tout entière ». Comme cette circulaire (abrogée en 2015) susceptible de fragiliser des centaines de milliers d’associations, signée le 18 janvier 2010, dans la plus grande discrétion par le premier ministre de l’époque, un certain François Fillon ?

Mais « on sait que Fillon n’abolira pas (la loi Taubira) ? Ça ne fait rien : on se dit qu’il « aurait bien voulu » et ça fait presque le même effet. On se satisfait de cette odeur de « valeurs », parfum d’un vase vide ». Qu’importe alors son programme économique d’un libéralisme assumé, qui donne « le choix des larmes »(1), « aux antipodes de Laudato Si(2) et d’Evangelii gaudium »(3) ? Le catho sociologique n’entend pas ce que dit le Magistère [Les protestants « historiques » et protestants-évangéliques se réfèreront certainement, quant à eux, à la Bible, Parole de Dieu, et non aux discours/programmes des hommes politiques]. Il n’entend que ses propres « valeurs » (forcément « catholiques » puisque ce sont les siennes) », ce qui « le conduit à ignorer ce que peut dire le pape sur les sujets dérangeants : surtout ce pape-là, suspect d’idées de gauche ».
A l’appui de sa démonstration, Patrice de Plunkett souligne l’attitude « des deux paroissiens Anne et Pierre », qui, interrogés par Le Monde, « restent silencieux sur la proposition de Fillon de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires » durant le prochain quinquennat. Ainsi, « qu’importe que l’Etat nous prive de policiers ou de soignants indispensables ? Ce qui compte aux yeux d’Anne-et-Pierre, c’est qu’ « au niveau des valeurs de la famille et des valeurs chrétiennes », Juppé « c’est zéro ». Pourquoi est-ce chrétiennement zéro ? Parce que c’est « un homme de gauche déguisé en homme de droite » ! (Qu’il puisse y avoir des chrétiens de gauche n’effleure pas ces deux paroissiens) ». Le journaliste du Monde aurait aussi pu leur demander « pourquoi le programme si « familial » de Fillon ne favorise que les familles aisées ; Anne et Pierre auraient gardé le silence », assure encore Patrice de Plunkett. Car « ce qui dérange n’existe pas »(voir l’intégralité de sa note de blogue) .

En effet, que pèsera ce programme « si familial », si la famille (surtout celles « des classes pauvres et moyennes ») se retrouve précarisée par l’autre versant – économique libéral- de cette même politique, et si les papas rentrent de plus en plus tard, le soir, en semaine et le week-end, et même le dimanche ?

Plusieurs remarques à cela encore :
D’abord, ces commentaires choisis d’internautes, réagissant pertinemment à l’article de Patrice de Plunkett :

« ….ils me surprennent toujours les gens très émus, par ces embryons qu’on ne voit pas, par l’avortement[sujet en soi déjà très, très important], et qui refusent de se laisser toucher par les gens qu’on licencie en masse, par le type qui fait la manche à la sortie du supermarché. C’est très très surprenant cette émotion sélective. Le salarié qu’on licencie, la fille mère à l’oreille de qui le planning familial susurre qu’avorter c’est pas si mal, c’est le Christ lui-même. C’est pas moi qui le dis, c’est le Christ Lui-même qui l’a dit [dans Matt.25v36 et ss, par exemple].
Soyez sympas, atterrissez », dit ND / | 22/11/2016

En effet, « Comment prétendre aimer ce Dieu que l’on ne voit pas, alors que l’on n’aime pas son frère(ou son prochain) que l’on voit », écrivait l’apôtre Jean dans sa première lettre ? (1 Jean 4v20)

– Un autre internaute, « Cyril B / | 22/11/2016 », voit, quant à lui, « deux façons d’être chrétien en politique en France (4):
1) Ou bien (…) on dresse un tableau avec en colonne les « sujets de société » (avortement, euthanasie…); et en ligne le nom des candidats. Et dans chaque case on coche « d’accord avec le pape » ou « pas d’accord avec le pape ». Indépendamment du fait que la réduction de la doctrine de l’Eglise aux questions de mœurs est scabreuse, cette démarche des cases à cocher est vraiment ridicule », puisqu’ « elle montre des chrétiens qui ne votent pas en conscience, mais qui se cherchent un hypothétique permis de voter [pour « le candidat des valeurs chrétiennes » – en 2012, certains avaient cru devoir discerner ce label à Nicolas Sarkozy] que le pape [ou leur prêtre ou leur pasteur] serait censé leur donner. Les chrétiens seraient donc les suiveurs d’un gourou qui soulagerait leur conscience électorale. Ce n’est pas seulement nier la liberté que Dieu nous a donné, c’est surtout une paresse qui dispense d’exercer son discernement.
2) Une autre façon d’être chrétien en politique en France, c’est de faire le constat objectif que l’heure n’est pas à la désignation d’un candidat miraculeux [un homme ou une femme « providentiel(le) », un « messie politique » ] mais plutôt à une réflexion profonde. Avant que ne paraisse la Jeanne d’Arc de la Vème République qui boutera les mauvaises lois hors de France, il faut lui donner les moyens pour, c’est-à-dire poser des fondations. Comme dit le psaume: « quand les fondations sont en ruine, que peut faire le juste ? ».
Et « précisément », ajoute l’internaute, « il y a un problème de fondation dans le catholicisme politique de France. Ne serait-ce que parce que la doctrine de l’Eglise [ou la Bible, les enseignements du Christ, diraient les protestants]est mal comprise par les cathos eux-mêmes ? Or Jésus dit en Matthieu 7 que quand une maison est mal fondée, sa ruine est très grande. Il ajoute aussi qu’il faut creuser longtemps avant de poser les fondations ». Et, ajouterai-je, la différence entre « les chrétiens sableux » et « les chrétiens établis sur le roc », se perçoit entre les premiers, qui se contentent « d’écouter la parole de Christ » sans la mettre en pratique, et les seconds, qui « qui écoutent la parole de Christ et y obéissent » (Matt.7v24-25)

 

"Honorer", c'est donner du poids, le juste poids. Et non pas être léger ou "lourd"...

« Honorer », c’est donner du poids, le juste poids. Mais notre posture fait-elle preuve de « deux poids, deux mesures », concernant « les valeurs chrétiennes » ou « les principes bibliques » ?

Du côté protestants-évangéliques, je citerai :
« Michée France », qui veut mobiliser le monde protestant, particulièrement évangélique, contre l’extrême pauvreté, et nous interpelle de la sorte :
Lorsqu’on parle des « valeurs » ou « principes bibliques », on y englobe rarement les causes de la pauvreté et de l’injustice sociale. « … Dans les questions de morale individuelle, du respect de la vie (avortement, euthanasie, …), de morale sexuelle (l’homosexualité, …), lorsque des croyants interpellent les gouvernants, demandent que la loi impose la morale et manifestent, parfois dans la rue, leur mécontentement, il est peu demandé de justifier bibliquement les actions de plaidoyer (…) Pourquoi faire deux poids deux mesures : au loin, au près, questions morales, questions sociales », alors qu’ « il n’y a pas dans l’Ancien Testament de disjonction entre la justice sociale et la morale sexuelle » ?
– Et Philippe Malidor, journaliste à Réforme, auteur et traducteur, dans « Si j’étais président… – Le sel du scrutin présidentiel », le 16/02/2012(cité sur notre blogue), lequel nous questionne dans le même esprit : « Dans les milieux chrétiens, singulièrement évangéliques, les débats tournent souvent autour des affaires de bioéthique. Il est vrai que celles-ci engagent, et pour longtemps, des choix de société dont la facture se paiera dans une ou deux générations. Les discussions autour de l’avortement ou de l’euthanasie ne sont absolument pas méprisables. Faut-il pour autant faire de ces sujets l’alpha et l’oméga du choix à faire devant l’urne ? Faut-il insister davantage sur les deux extrémités de l’existence terrestre au point d’occulter tout ce qu’il y a entre deux, c’est-à-dire, en l’occurrence, 65 millions de citoyens vivants ? Quid de la justice, de l’équité, de l’honnêteté en affaires, de la santé, de l’emploi, de l’éducation, de la morale publique, du droit d’opinion et de religion ? »
Ne serait-il pas temps de découvrir, dans la Bible et non dans les déclarations (« pieuses » ou non) des candidats aux élections, que « les points non négociables » de Dieu sont plus étendus que les nôtres ? Cf Deut.10v17-19 ; Ezech.16v49-50, 22v7 ; Jer.5v28, 7v1-8 ; Osée 4v1-3 ; Lévit.18-19….

 

 

Notes :
(1) Son programme économique repose sur la priorité absolue donnée à la croissance : fin des 35 heures, suspension de la loi sur la pénibilité [Qui oblige, depuis le 1er janvier 2015, les chefs d’entreprises à recenser les salariés exposés au travail de nuit, aux 3-8, aux tâches répétitives et aux caissons hyperbares. Les ouvriers et employés concernés gagneront ainsi le droit à partir plus tôt à la retraite. Or le patronat s’est engagé dans un boycott qui ne dit pas son nom], la dégressivité des allocations familiales, une nouvelle réforme des retraites et un allégement social de 35 milliards « pour la compétitivité des entreprises », la réduction de 500.000 du nombre de fonctionnaires et la suppression du principe de précaution (jugé « dévoyé et arbitraire ») de la constitution (article 5 de la charte de l’environnement, 2005 : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage » cf http://www.lemonde.fr/programmes/environnement/le-principe-de-precaution). Il entend contourner l’action du parlement, en usant du référendum, « pour faire sauter les conservatismes ».

(2) Encyclique du pape François sur l’écologie, publiée le 18 juin 2015.

(3) Une exhortation apostolique du pape François émise le 24 novembre 2013, et concernant la mission première de l’Église dans le monde moderne : l’évangélisation.

(4) Invité de l’émission « Coram Deo », à écouter sur le blogue théo « Le bon Combat », le pasteur Florent Varak, quant à lui, en voit en une autre, qui serait éloigné du « lobbying » et de la « théocratie ». Il estime par ailleurs qu’il est « très difficile » de déterminer « ce que serait un programme politique chrétien ».

Des primaires américaines 2016 vraiment « primaires » ou une campagne en « Trump-l’oeil »

Des primaires "primaires" ? Par Andy Singer

Des primaires « primaires » ? Par Andy Singer

Et si nous appelions  « chaque chose par son vrai nom. Par son vrai nom » ?

 

« Into the Wild », le magnifique film de Sean Penn(2007) vu dernièrement, est l’adaptation du récit Voyage au bout de la solitude, écrit par Jon Krakauer en 1996, et qui relate l’histoire authentique de Christopher McCandless, un jeune homme doué et sportif qui décide de laisser tomber un avenir prometteur, après de brillantes études, pour partir seul vers le Nord, en Alaska, afin de vivre et survivre « into the wild », « en pleine nature » sauvage et hostile. Il abandonne sans prévenir une famille qui présente les apparences d’un « rêve américain » réalisé, en réalité déchirée par la mésentente des parents et rongée bien plus sournoisement par le matérialisme. Parmi les livres qui l’accompagnent dans sa quête intérieure, il y a le Docteur Jivago de Boris Pasternak, où Chris lit à haute voix cette phrase : « appeler chaque chose par son vrai nom ».  Il s’agit là non d’un luxe, mais d’une question de vie ou de mort, liée à une recherche d’identité, comme à un impératif de connaître le vrai nom des plantes, pour distinguer les comestibles des toxiques. D’aucuns penseront peut-être à la scène des « coloquintes sauvages » venues « semer la mort » dans la marmite, relatée dans 2 Rois 4v38-41, et prêteront attention à ce qui a assaini le potage empoisonné….

Appeler « chaque chose par son vrai nom », c’est la question fondamentale que m’inspirent les primaires américaines 2016(1), particulièrement violentes et tendues, où le pragmatisme et la démagogie semblent l’emporter sur « les valeurs ». Justement, de quelles « valeurs » parle-t-on ? Que met-on derrière les termes ou expressions « conservateurs », « valeurs chrétiennes » ou « candidat des valeurs chrétiennes » ?

« Focus caucus » : Pour bien comprendre les enjeux

D’autre part, cette nouvelle course présidentielle me paraît aussi être le cadre idéal pour confronter certains contenus des discours et programmes des prétendants démocrates et républicains avec les principes bibliques, via une série d’articles : Par exemple, la politique étrangère, les propositions sociales et celles liées aux valeurs familiales, à l’éthique, dans les domaines de la santé, de la science (incluant les positions de chacun sur l’écologie, le transhumanisme, ou les nanotechnologies), de la biologie ou du planning familial, sans oublier l’éducation et la culture.

Il s’agit aussi d’inviter à une réflexion sur ce que pourrait être l’implication ou la posture « souhaitable » des chrétiens(Evangéliques ou même catholiques) dans cette campagne en particulier et en politique de façon générale, pour sortir des « packaging identitaires » ou « idéologiques »(2) dans lesquels ces derniers semblent enfermés irrémédiablement, et avoir une action réellement positive en politique. D’autre part, des candidats, sortant de ces « packaging » et opérant une synthèse « réussie », sortant des habituels libéralismes culturels et économiques, existent-ils ? Faut-il rechercher à tout prix LE  « candidat des valeurs chrétiennes », et attendre « un messie politique » ?

Pour une première approche, j’ai sollicité Chady Hage-Ali, chercheur en relations internationales et animateur du blogue « Stratpolitix » que je suis depuis quelques temps. Ses travaux s’orientent principalement sur la politique étrangère américaine-« critère d’évaluation » peut-être « secondaire », mais « non négligeable » selon l’intéressé – et sur les faits religieux. Entretien exclusif (février 2016) :

Pep’s café : A chaque élection – notamment l’élection présidentielle – les chrétiens sont généralement invités à voter pour « le candidat des valeurs chrétiennes ». Un choix qui ne semble toutefois pas si évident que cela, vu l’esprit de la campagne, particulièrement violente et tendue, et vu le profil de certains candidats. Côté Républicains, censé être le parti ayant « toujours défendu les valeurs chrétiennes », émerge Donald Trump, milliardaire, trois fois marié et propriétaire de casinos, aux propos outranciers et extravagants, « parsemés de remarques racistes, de ripostes profanes et vulgaires, de propos misogynes et de revendications arrogantes concernant ses adultères. Délibérément provocateur, (incitant) à la haine »(3), niant « connaître le KKK tout en refusant de se prononcer au sujet de ce genre de groupes »(4), il a déclaré vouloir « être le sauveur des chrétiens »(5). Qu’en pensez-vous ? Etonnant choix, surtout sur des critères « moraux » ou de « valeurs », de la part de ceux que l’on appelle « les chrétiens conservateurs »(6) que celui d’un candidat tel que Donald Trump,…même si d’autres, parmi les évangéliques, ne sont pas dupes(7).

Chady Hage-Ali (« Stratpolitix ») : Trump, malgré ses outrances, peut attirer une frange de l’électorat chrétien conservateur (notamment les durs du Tea Party (8) qui ne votent pas en fonction de la finesse et de la culture générale du candidat, mais surtout s’il montre l’image d’une Amérique forte, autoritaire, conservatrice sur le plan des valeurs). Trump ne fait pas partie de l’establishment et ça joue en sa faveur. Il s’inscrit dans une tradition jacksonienne très populiste.

C’est d’ailleurs pourquoi Jerry Falwell Jr. (fils du télévangéliste Jerry Falwell) considère qu’il ferait un bon candidat. Pour lui, nul besoin d’être un Bible man animant des sunday schools pour être un chrétien honorable et un bon président. Falwell Jr a cité récemment l’exemple de Jimmy Carter, un très bon pasteur mais qui, selon lui, s’est avéré être un mauvais président.

Beaucoup d’électeurs évangéliques voient Trump comme un homme honnête, indépendant (qui n’a besoin de personne pour financer sa campagne). Son côté “outsider” et le fait qu’il n’ait plus rien à gagner, ni argent ni popularité, leur procure le sentiment rassurant que ce dernier souhaite uniquement devenir président par amour de son pays et pour le servir. Mais les leaders évangéliques, notamment baptistes et méthodistes, sont perplexes, à juste titre, puisque son nom est associé à ses nombreux casinos et clubs de Strip tease et à des déclarations incendiaires et racistes sur les minorités ethniques (et qui semblent inquiéter bien plus d’ailleurs que ses attaques islamophobes de toute évidence).

Je n’imaginais vraiment pas cet homme être élu lors les primaires, mais je révise désormais un peu mon jugement (et mes prévisions) car force est de constater que sa popularité n’est pas retombée malgré ses propos outranciers (et parfois à la limite de l’ordurier). Il se maintient. Son franc-parler a visiblement l’air de plaire contre toute attente même si l’élite républicaine semble bien moins emballée que son électorat à son sujet. Ils pressentent que Trump peut être une machine à perdre face à une Hillary Clinton pas forcément aimée, mais expérimentée et mesurée dans ses propos. Si les républicains veulent être pragmatiques, ils choisiront Ted Cruz ou un Marc Rubio (je ne pense pas que le nom “Jeb Bush” leur porterait chance, en tout état de cause).

Pep’s café : je peux comprendre que ceux que vous appelez « les durs du Tea Party »(8), mouvement qui me paraît plus fiscal que réellement « chrétien », puissent soutenir Donald Trump. Mais comment, de façon plus précise encore, ce que vous qualifiez de « frange de l’électorat chrétien conservateur » (et donc censée être attachée aux « valeurs morales » et éthiques) peut-il considérer que ce dernier serait « un bon candidat » : celui des « valeurs chrétiennes » ? Ted Cruz ou Marco Rubio, ses concurrents républicains à l’investiture, ne seraient-ils « pas assez à droite » pour eux ? Que leur apporte fondamentalement un tel candidat ? D’autre part, certes, dans l’absolu, nul besoin « d’être un Bible man animant des sunday schools pour être un chrétien honorable[reste à se mettre d’accord sur le sens de ce terme] et un bon président », mais qu’en est-il de la crédibilité de Donald Trump sur les questions économiques et sociales, ou de politique étrangère ?

Stratpolitix : D. Trump n’est pas un “candidat chrétien”, bien sûr, d’ailleurs, dans l’absolu, il n’y en a aucun. Mais la vision qu’il promeut est ostensiblement celle d’une Amérique plus centrée sur elle-même. Son discours anti-islam peut plaire aux évangéliques les plus conservateurs voire aux fondamentalistes. Sur le plan des relations internationales, il n’est pas le plus interventionniste des candidats républicains (il fustige la guerre en Irak, le renversement des dictateurs – le fameux régime change – qui a, à ses yeux, aggravé la situation en Irak et en Libye). Trump aurait préféré que l’Amérique se focalise sur l’Afghanistan. En revanche, il partage avec ses rivaux républicains et néoconservateurs interventionnistes le même avis/aversion – qui est aussi le marqueur le plus commun – concernant l’Iran, les ennemis d’Israël et l’accord sur le nucléaire iranien (il y est foncièrement opposé). À cet égard, il reste dans la ligne traditionnelle qui plaît à la frange irréductible des sionistes, des chrétiens restaurationnistes et dispensationalistes (qui ne sont pas tous proprement – et doctrinalement – “sionistes” mais voient la restauration et la défense politico-militaire d’Israël comme un prérequis à la parousie). D. Trump n’est pas fondamentalement « moins ou plus à droite » que M. Rubio ou T. Cruz. En somme, D. Trump brasse large : l’Amérique profonde (qui est aussi la base du tea party), les libertaires, anti-étatiques et isolationnistes (qui constituent également la tendance dominante du Tea Party), les déçus d’Obama (qui ont l’impression d’une Amérique faible, molle, dont l’hégémonie est sur le déclin) et les chrétiens les plus droitistes et orientés vers la prophétie.

Mais en lisant son programme(9), on s’aperçoit que Trump est beaucoup plus intransigeant en ce qui concerne la sécurité intérieure qu’en ce qui concerne l’extérieur. Il serait plutôt favorable à ce que les Européens soient plus investis dans la crise ukrainienne, que la Chine gère le cas de la Corée du Nord.  En bref, l’Amérique doit pouvoir compter et se reposer sur ses alliés et sur d’autres puissances régionales.

Quant à la Russie, D. Trump en a une image assez positive. Vladimir Poutine et lui ne manquent jamais une occasion de dire à titre personnel, par médias interposés, tout le bien qu’ils pensent l’un de l’autre. Vladimir Poutine veut D. Trump à la présidence et il le fait savoir, car il entrevoit dans le discours de Trump l’opportunité un grand partenariat (qu’il espère depuis plus d’une décennie et qu’il n’a pas obtenu avec B. Obama malgré ses promesses de “redémarrage des relations” enterrées en 2013. V. Poutine a toujours cherché à faire jeu égal, à être une sorte de partenaire-rival indispensable à Washington.

Trump sait pertinemment que ses annonces tonitruantes sur les mesures préventives (voire répressives) contre l’islam et les musulmans sont anticonstitutionnelles et ont très peu de chance d’être validées s’il devient président, mais en montrant qu’il est volontaire pour accentuer le contrôle des frontières, des réfugiés et des citoyens musulmans (présentés comme une “cinquième colonne”) et qu’il ne s’inscrit pas dans le “politiquement correct”, il se démarque des autres candidats. Il occupe toute la scène médiatique et dès qu’il sent que la machine s’essouffle, il créé un scandale et c’est reparti pour un tour. Son programme n’est pas détaillé, mais il s’en moque car il sait que l’Américain moyen ne va pas non plus trop creuser et le magnat ne compte pas sur son programme(9) pour accroître sa popularité.

Les chrétiens évangéliques conservateurs (je ne parle pas des évangéliques de gauche), choisiront tout sauf un candidat de gauche progressiste/libérale, relativiste et internationaliste comme Obama. Je pense qu’ils seront prêts à accepter en dernier ressort un “clown” dès lors qu’il se montre patriote, s’aligne personnellement, inconditionnellement sur la politique coloniale et sécuritaire d’Israël (les relations personnelles exécrables entre B. Obama et B. Netanyahou ont, dans une certaine mesure, un peu écorné l’image d’une “relation sans nuages” même si structurellement, les liens entre les deux pays demeurent solides). Le vocable “valeurs chrétiennes” est, sous ce rapport, très élastique. Il y a les valeurs mais il y a aussi les intérêts. Et les intérêts chrétiens et étatiques bien compris et bien défendus (à l’intérieur et à l’extérieur) se mélangent entre eux, et peuvent aussi contribuer à préserver ces mêmes valeurs. En définitive, les évangéliques, en majorité à droite, reviendront toujours à l’essentiel qui est, politiquement et religieusement : la fiscalité, l’état minimal, le soutien indéfectible à Israël, la lutte antiterroriste et l’endiguement de l’islam. Ils ne sont pas tous forcément partisans de l’interventionnisme (l’aventure irakienne les a douchés). Si les promesses de Trump leur semblent crédibles sur ces cinq points, leurs voix lui seront acquises.

Pep’s café : Une victoire de Marco Rubio ou de Ted Cruz(10) serait-elle plus réjouissante ? Dans une analyse des résultats du caucus de l’Iowa du 1er février, le journaliste catholique Patrice de Plunkett brosse leurs portraits respectifs « Cruz, c’est l’extrême droite religieuse baptiste du Sud : celle qui nie le réchauffement climatique et maudit le « pape socialiste ». Rubio (ex-mormon, ex-baptiste, actuellement catholique) vient plutôt de la droite circonspecte : celle qui déteste tout autant le pape et l’écologie, mais le dit avec moins d’excitation. Cruz et Rubio ne sont pas moins ultralibéraux que Trump : mais ils le sont sous camouflage de vertus d’autrefois. Trump, au contraire, exhibe sans fard – et revendique – l’amoralisme du capital. C’est en quoi il irrite la droite classique : car ces choses que tout le monde connaît, nul ne doit en parler, surtout si c’est pour s’en réclamer de façon obscène ». Côté démocrates, « le septuagénaire Bernie Sanders – socialiste et simple sénateur – tacle en permanence la milliardaire Hillary Clinton en l’accusant d’être l’outil de Wall Street (…) Bien entendu, Sanders est moins révolutionnaire que le pape François, mais il propose un « New Deal social » dont la simple idée donne un ulcère aux républicains : études supérieures pour tous, hausse du salaire minimum, généralisation du congé maternité… Bernie Sanders (n’aurait) aucune chance de l’emporter à la convention démocrate (plutôt centriste) ; mais le simple fait qu’il dérange la campagne Clinton, et l’appui militant que lui apportent les jeunes démocrates, donnent la mesure du malaise américain ».

Que pensez-vous de cette analyse ?

Stratpolitix : Je suis dans l’ensemble d’accord avec les idées qui y sont développées.

En fin de compte, le caucus de l’Iowa a consacré un candidat dont le conservatisme a fait mouche [Ted Cruz] et qui dispose d’un vivier d’électeurs évangéliques important dans cet État. Trump n’est définitivement pas un conservateur, qu’on se le dise. C’est un libéral (aussi sur le plan des valeurs), un bon vivant, un businessman qui a fait fortune dans l’immobilier et dans les lieux de débauche et de cupidité diront ses détracteurs religieux. À une époque, il faisait les choux gras de la presse people. Ce n’est pas un fervent chrétien même s’il tente risiblement de draguer l’électorat chrétien en prononçant piteusement “Deux Corinthiens” au lieu de “Deuxième épître aux Corinthiens”. Il n’est, en outre, pas opposé à l’avortement. Par conséquent, hormis ses positions sur la fiscalité, l’immigration et l’islam, il n’est pas le mieux placé pour séduire massivement l’électorat chrétien conservateur.

Ted Cruz est un  conservateur plus typique, décrit comme arrogant et intransigeant par ses ennemis du GOP(« Grand Old Party » ou le parti Républicain). Il est peu apte au compromis. A contrario, Trump malgré ses excès, est capable de mettre de l’eau dans son vin, de s’adapter. C’est un caméléon (certains diront une “girouette”). Je ne m’émeus pas vraiment de ses déclarations, même si je conçois qu’elles inquiètent, car cela fait partie d’une “politique-spectacle” (de très mauvais goût) dont il connaît les codes, même si à force d’en abuser, il est susceptible de lasser l’électorat républicain. La plupart des mesures qu’il prétend vouloir appliquer pour identifier/ficher les musulmans ont très peu de chance de passer un jour. Par ailleurs, je ne suis pas sûr qu’un Ted Cruz au pouvoir soit nécessairement une perspective plus réjouissante pour le monde qu’une victoire de Trump…Mais à ce stade, les électeurs US votent pour une personnalité et moins pour un programme (les positions défendues par les candidats républicains sont peu ou prou similaires).

Finalement, les deux candidats “secondaires” [Ted Cruz et Marco Rubio] ont damé le pion à tous ceux qui étaient donné favoris il y a un an : Trump, Jeb Bush, Carson, Rand Paul. Les résultats de l’Iowa peuvent pousser les électeurs de Caroline du Nord et du New Hampshire à reconsidérer leur jugement antérieur sur Cruz et sur Marco Rubio – surtout sur Rubio qui est en quelque sorte “l’atout charme” du GOP, son “Obama” si l’on peut dire : jeune, fringant, issu de la diversité, apte au compromis tout en respectant les fondamentaux de son parti. Il est moins détesté que Cruz et Trump. Une victoire surprise de Rubio pourrait mettre Hillary Clinton en grande difficulté. Elle aurait nettement plus de mal à démonter le discours d’un jeune homme réfléchi, que l’on dit brillant et qui ne représente pas la tendance la plus dure du parti républicain, que le discours outrancier et parfois absurde d’un personnage comme Trump. En clair, D. Trump m’inquiète beaucoup moins que M. Rubio(11). Mieux vaut que D. Trump remporte la primaire(12) plutôt que M. Rubio ou T. Cruz. Car les chances de le voir « neutralisé » par son adversaire démocrate lors des élections générales seront alors plus grandes, selon moi. Même si H. Clinton ne me rassure pas à cause de son bellicisme, elle reste, et de loin, préférable à un Rubio ou Cruz.

Ceci dit, il est étonnant que certains candidats puissent attirer des électeurs chrétiens alors que certaines de leurs positions sont clairement anti-chrétiennes (dans le sens où elles vont à l’encontre des enseignements les plus essentiels du Christ). Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion (ou le temps) de me pencher sur les raisons qui expliquent précisément la confiance que fondent de nombreux évangéliques en Ted Cruz (ni approfondi la relation entre les intérêts chrétiens et les enjeux des présidentielles de cette année). J’en déduis, pour avoir lu son programme, que celui-ci s’adresse principalement à une classe moyenne blanche chrétienne, relativement instruite et aisée, attachée aux valeurs familiales. Il est un ultraconservateur et un isolationniste issu du courant Tea Party. Il est particulièrement pro-Israël (cette question arrive en tête dans son programme juste après les questions sociales en Amérique). A contrario, je doute que Trump s’attire massivement le soutien des chrétiens (même si une partie d’entre eux vote certainement pour lui, certainement séduite par le volet immigration et anti-islam). Il cible surtout une catégorie de Blancs relativement âgés, peu instruits, qui ont peur du déclin, peur de l’immigration et de la disparition de l’Amérique qu’ils ont connue.

Je crois que la perception d’une “lutte des classes” explique le succès d’un populiste de droite comme Trump et un “populiste de gauche” comme Sanders (je mets des guillemets car je le vois surtout comme un socialiste authentique et convaincu). Le succès de Trump signe en quelque sorte la fin du rêve américain, celui d’une Amérique méritocratique où tout le monde peut avoir sa chance, même en partant de loin. C’est une Amérique désormais divisée entre la base et les élites (politiques, financières, économiques). Quant à Marco Rubio, c’est le seul néoconservateur, au sens classique du terme. Un interventionniste nostalgique de la période Bush et qui rêverait d’y revenir. Un scénario cauchemardesque. Et je ne sais pas si les évangéliques voudraient vraiment revivre la période de G.W. Bush. La “croisade” en Irak a d’ailleurs jeté un discrédit durable sur ce courant chrétien et l’image des évangéliques en a aussi pâti, victimes de nombreux amalgames.  Je crois que des leçons amères ont été tirées de cette tragique aventure.

Mais aucun des candidats républicains que j’ai cités ne me semble donner une belle image du christianisme qui est, encore une fois, utilisé comme un artifice pour rassurer et convaincre le grand public de la moralité et de la foi du candidat. Je doute qu’il y ait vraiment beaucoup de convictions là dedans. Un candidat sans religion ou dépourvu de tout sentiment religieux ou spirituel n’a aucune chance d’être élu, dit-on souvent.

 

Pour aller plus loin :

Voir l’article de Chady Hage-Ali publié sur son blogue : « politique étrangère : qu’attendre des candidats en lice pour la présidentielle américaine ? » (première partie) ;

Ainsi que les ressources suggérées par le chercheur sur la question : Foreign Policy, Council on Foreign Relations, Brookings – qui consacre et met quotidiennement à jour un dossier sur ce thème, le Chicago Council for Global Affairs, The Atlantic, CNN, Washington Post, NY Times… un certain nombre de blogs, dont certains en français, sur la liste/“blogroll”de son blogue Stratpolitix. Concernant le thème précis des élections présidentielles américaines, les ouvrages d’une spécialiste de la question, Elisabeth Vallet, dont “Comprendre les élections américaines : la course à la Maison-Blanche”,(Septentrion, 2012, 186 p.).

J’y rajouterai le blogue d’Henrik Lindell, journaliste à La vie et renverrai aux travaux de Romain Huret, historien des Etats-Unis au XXe siècle à l’Université Lyon 2 et auteur notamment de « l’Amérique pauvre ».

(A suivre, avec d’autres thèmatiques)

 

Notes :

(1)  Le 8 novembre prochain, un nouveau président (le 45ème des Etats-Unis d’Amérique) succédera à Barack Obama, qui ne peut plus se représenter après ses deux mandats. Mais contrairement à nous, Français, les Américains n’élisent pas directement  leur Président, mais suite à un processus qui nous paraît tout à la fois plutôt compliqué, semé d’embûches et folklorique, qui a débuté le 1er février dans l’Iowa : ils doivent en effet d’abord désigner les candidats démocrate et républicain. Un républicain ou un démocrate, pour être investi candidat à la présidentielle, doit remporter une majorité de délégués, des militants engagés et des responsables de chaque parti. Au total, ils seront 4 764 à être désignés chez les démocrates au cours du processus, 2 472 chez les républicains. « Le mode d’emploi »En partenariat avec l’AFP, Courrier international publie une infographie constamment mise à jour sur l’état de la course à l’investiture, côté républicain et côté démocrate.

(2) « Packaging identitaires » : vous défendez « les valeurs chrétiennes »– comprendre : « les principes bibliques de la famille et du mariage » – tout en étant opposé à l’avortement et l’euthanasie ? Vous êtes classés dans le camp « conservateur », mais devez prendre l’ensemble du « paquet » incluant le soutien au libéralisme économique, la libre circulation des armes à feu, un certain« climatoscepticisme » et une « hostilité à l’Obamacare ». A l’inverse, vous refusez la domination du « divin marché » et du libéralisme économique, défendant « la justice sociale », « le pauvre », « l’étranger », le précaire, et respectant l’environnement : vous vous retrouvez dans le camp « progressiste » et « relativiste » sur certains sujets de société, même si vous êtes favorable au mariage biblique. Une synthèse (être « conservateur » sur les sujets de société tout en étant sensible aux sujets plus sociaux et environnementaux) en accord avec la pensée biblique, ne serait donc « pas possible ». Pourtant, rechercher une position biblique équilibrée(les points « non négociables » ne sauraient se réduire à trois) ne devrait pas nous exposer à une récupération politique quelle qu’elle soit…A noter que Russell Moore a déclaré ne plus se qualifier « d’évangélique », mais de « chrétien centré sur l’Evangile », tant ce terme « d’évangélique » a perdu de son sens.

(3) Mike Evans, sur TGC – Evangile 21  : « ne vous trumpez pas ».

(4) Patrice de Plunkett, sur son blogue : « Trump ne connaît pas le KKK ».

(5) Lequel sauveur est pourtant censé être Jésus-Christ…Voir sur le site de Geopolis.francetvinfos.

(6)  Il importe de comprendre, comme l’explique très bien le journaliste évangélique Henrik Lindell, qu’« aux Etats-Unis, le terme « conservateur » peut signifier plein de choses, mais il faut y entendre le respect absolu de ce qui est perçu comme une tradition américaine et particulièrement la Constitution de 1787 et la Déclaration des droits de 1791 censées donner un caractère « exceptionnel » au pays. D’où, par exemple, l’attachement extrême à la liberté religieuse et au « droit du peuple de détenir et de porter des armes » (premier et deuxième amendements de la Déclaration des droits). D’où, aussi, une façon particulière de prôner des valeurs judéo-chrétiennes – les libertés décrites dans la constitution proviendraient de Dieu lui-même, expliquent souvent les conservateurs américains – et de s’opposer au relativisme culturel et au « socialisme ». Les conservateurs promeuvent par ailleurs le libéralisme économique, s’opposent aux impôts élevés et détestent le concept d’un Etat centralisateur et omnipotent (comme dans certains pays européens). Depuis quelques décennies, les courants conservateurs sont traversés par différents débats, notamment en économie. Certains ont une vision quasi libertairienne et promeuvent un Etat minimal. C’est le cas du mouvement populaire Tea Party qui a profondément marqué le Parti républicain ces dernières années. Des candidats comme Ted Cruz tirent leur légitimité de ce mouvement (comme le faisait aussi Sarah Palin avant lui). En face, les autres conservateurs défendent le principe de régulation et des idées de justice sociale, n’hésitant pas à se référer à la doctrine sociale de l’Eglise catholique, par exemple. Ces autres conservateurs s’intéressent aussi à l’évolution sociétale. On les appelle les conservateurs sociaux. Ils militent généralement pour des causes précises et symboliquement chargées. On les trouve dans le mouvement pro-life, mais aussi parfois dans des associations de défense pour les immigrés. Ils sont massivement croyants et s’opposent généralement au mariage gay et à la légalisation du cannabis ».

(7) Parmi les leaders évangéliques et personnalités politiques soutenant Donald Trump : Jerry Falwell Jr, Kenneth et Gloria Copeland, David Jeremiah, ainsi que Paula White ; Sarah Palin, candidate malheureuse à la vice-présidence des Etats-Unis de  2008 et, plus surprenant, le neurochirurgien Ben Carson, qui s’est retiré depuis le 4 mars de la course à l’investiture républicaine. Néanmoins, il existe des leaders évangéliques « perplexes », quand ils ne sont pas franchement hostiles à Donald Trump : ainsi Matthieu Sanders, pasteur baptiste franco-américain à Paris, Max Lucado, auteur et pasteur d’une importante Eglise dans le conservateur Etat du Texas, ainsi que Russell Moore, président de la Commission d’éthique et de liberté religieuse des baptistes du Sud, tout comme « l’évangélique de gauche » Jim Wallis.

(8) Selon un article du Monde, « Tea party » : mouvement contestataire de droite américain, anti-impôt et anti-état né en 2009. Le terme « Tea party » est à la fois une référence à la révolte des colons américains en 1773 contre l’impôt sur le thé prélevé par les Britanniques et un acronyme de « Taxed Enough Already » (« Déjà suffisamment imposés »).

(9) D’autant plus que son programme économique (plus pragmatique qu’idéologique) est jugé « socialiste » par le Parti républicain : il se caractérise par un « moins d’impôts pour les plus modestes » et « faire payer les riches »,  un slogan inhabituel au sein du Grand Old Party, mais qui plait aux classes moyennes, alors que les inégalités sont au plus haut depuis 30 ans aux Etats-Unis. Il tient également un discours protectionniste (« ramener les emplois à la maison »), quitte à dénoncer la mondialisation dont il a profité dans ses affaires, et se montre hostile au traité de libre-échange transpacifique, signé le 4 février dernier, prenant à revers l’un des fondements de la politique d’ouverture économique des républicains. Sur le plan des mœurs, il est aujourd’hui hostile à l’avortement, mais a pris la défense du planning familial, cible d’une féroce attaque des autres candidats républicains. Non pour défendre le droit de choisir, mais pour les services médicaux que cet organisme offre aux femmes les plus modestes.  Le milliardaire, qui se dit favorable au mariage traditionnel, est accusé par les durs du parti de ne pas exprimer assez clairement son opposition au mariage gay : « Nous sommes dans un Etat de droit », a commenté Donald Trump à propos d’une employée municipale qui a préféré être condamnée à une peine de prison plutôt que délivrer elle-même des certificats de mariage à des personnes de même sexe. « La décision a été rendue (par un arrêt de la Cour suprême en juin) et c’est la loi de notre pays ».

(10) L’excès d’attention accordée à Trump nous empêcherait-elle de décrypter les propositions(et le caractère) du sénateur texan, qui, il y a un peu plus d’un an, était encore rejeté à droite de la droite après sa tentative vaine de bloquer les institutions afin d’empêcher la mise en œuvre de l’Obamacar.

(11) A cette date, voici « l’état des courses » : Battu lors du « super tuesday », Marco Rubio a annoncé qu’il suspendait sa campagne présidentielle. Des dix-sept candidats républicains initiaux, il n’en reste plus que trois : Donald Trump(738 délégués), Ted Cruz(463), et John Kasich(143). Désormais, le seul espoir des républicains pour bloquer Trump(en position de force) n’est pas de le battre mais de le maintenir sous la barre des 50 % des délégués (1.237, exactement) afin de forcer une convention ouverte, fin juillet. Dans ce cas, les délégués pourraient, après un premier tour, voter pour n’importe qui, y compris pour un candidat alternatif de dernière minute, comme le patron de la Chambre, Paul Ryan.

Côté démocrates, Hillary Clinton dispose de 1 722 délégués contre 1 004 à Bernie Sanders et se rapproche de la majorité absolue nécessaire (2.382). Il faudrait désormais que Bernie Sanders remporte 70 % des délégués restants pour la coiffer au poteau : mission impossible ?

(12) Avec le risque de voir un candidat incontrôlable, malgré tout, face à une candidate représentant « l’establishment » ? A creuser…Je suis preneur pour toutes analyses sérieuses à ce sujet.