Read it (again) : Michael Kohlhaas, d’Heinrich Von Kleist

Michael Kohlhaas, un homme (du) droit. Source image : première de couverture de l’édition Mille et une nuits, 2016. En photo : Mads Mikkelsen, dans le film éponyme d’Arnaud des Pallières.

Un homme (du) droit

De passage dans une librairie d’un petit village ardéchois, cet été, je suis attiré, au moment d’en sortir, par une édition « Mille et une nuits » d’un classique allemand lu une première fois il y a 30 ans environ en « GF Flammarion » : « Michael Kohlhaas », d’Heinrich Von Kleist (1777 – 1811), court roman (ou nouvelle) « d’après une chronique ». Outre le titre, qui m’est familier, et le format du livre, il y a la photo de Mads Mikkelsen en couverture – un acteur danois que je ne connaissais pas – qui interprète « Michael Kohlhaas » dans l’adaptation cinématographique éponyme d’Arnaud des Pallières (2013). Je me sens conduit à l’acquérir pour le relire. Avec raison.

De quoi s’agit-il ?

Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit d’un récit historique et politique inspiré de l’histoire vraie(1) de Michael Kohlhaas, prospère et honnête marchand de chevaux, mari aimant et père attentif, victime de l’injustice d’un seigneur. Demandant en vain réparation, confronté à une justice malmenée par les privilèges et les conflits d’intérêts des puissants (ceux-là mêmes censés être les garants des lois), il « se radicalise » et, à la tête d’une armée de gens du peuple et d’aventuriers, met une province d’Allemagne à feu et à sang pour obtenir justice. Un drame fort et puissant par son style et sa construction, très moderne, relatant l’histoire d’un homme seul contre les institutions de son temps. Un homme qui demande obstinément que justice soit faite, quand bien même le monde irait à sa perte ! Se déroulant à l’époque de la Réforme, l’affaire doit une part de son retentissement à l’intervention de Martin Luther lui-même(2).

Pour l’anecdote, il s’agit du livre préféré de Franz Kafka parmi toute la littérature allemande, et dont la lecture a été pour lui à l’origine de son désir d’écrire.

Le récit s’inscrit dans un contexte historique bien précis, témoignant d’une société en transformation et en plein bouleversement – la Réforme du XVIe siècle, le Saint Empire romain germanique avec les princes des Etats et leurs lois féodales….

C’est aussi « un voyage philosophique au cœur de l’homme » [pour reprendre une expression de Mads Mikkelsen(3)] d’une troublante actualité, reflétant l’essentiel des inquiétudes politiques de notre temps : ou comment demander la chose la plus simple au monde – la justice, l’égalité des droits – peut déclencher l’extrême autour de soi.

Mais plus qu’un « terroriste » ou un « fanatique » porteur d’une idée fixe, Kohlhaas est en réalité « un héros du droit », précurseur dans la lutte pour le droit, car qui lutte pour son propre droit lutte pour le droit des autres. Et ce, d’autant plus que le même Kohlhaas est aussi « un homme droit », renonçant à prendre le pouvoir (alors qu’il en avait le pouvoir !), une fois obtenu le droit de voir sa plainte examinée par un tribunal.

Un classique complexe, qui me marque encore après cette relecture, laquelle m’a permis de mieux en mesurer la portée.

L’édition « Mille et une nuits » ne manque pas d’intérêt, puisqu’elle comprend un dossier sur le film d’Arnaud des Pallières (2013), dont un texte du réalisateur à propos de sa libre adaptation cinématographique (notamment son choix de dépayser l’action dans les Cevennes et de tourner en extérieur), suivi d’un entretien avec Mads Mikkelsen, l’acteur danois interprétant Michael Kohlhaas, ainsi que d’une postface de l’éditeur sur l’écriture de ce récit et Heinrich Von Kleist, considéré comme « le plus moderne des auteurs romantiques ».

En bonus, la bande annonce du film, découvert également cet été pour l’occasion, qui vaut aussi le détour :

 

 

Notes :

(1) Heinrich Von Kleist s’inspire de l’histoire – d’après « une chronique ancienne » – de Hans Kohlhase, marchand installé à Cölln, île au bord de la Spree, dans les faubourgs de Berlin, dans le Brandebourg, au début du XVIe siècle (1532-1540). Du moins reprend-t-il tous les événements liés à ce personnage qui sont connus. Ultérieurement seront retrouvés des actes et des pièces dont l’auteur n’avait pu avoir  connaissance (Voir la postface de l’éditeur « Quand bien même le monde devrait périr » IN Michael Kohlhaas, Mille et une nuits, pp 191-192).

(2) Voir cette scène dans le roman (Michael Kohlhaas, Mille et une nuits, pp.64-78)

(3) Voir « entretien avec Mads Mikkelsen » (Michael Kohlhaas. Mille et une nuits, p 187)

« Foireux liens » de janvier (25) : le sens des luttes

Les « Foireux liens » de janvier 2018 : pour mieux réfléchir au sens de nos luttes

Et (re)voici nos « Foireux liens », revue de presse bimestrielle. Pour cette édition de janvier 2018 : Sens du service, de Noël (même si c’est déjà passé) et Christianisme « identitaire » vs Christianisme « réel » ; jouets connectés, Johnny Hallyday, culture médiatique, esprit critique, jeunesse et génération Y, travail et chômage, uberisation, écriture inclusive…et bien d’autres sujets encore !

1) Le lavement des pieds : de la domination au service

Laver les pieds, c’est la « podothérapie » proposée par Jésus ! Une histoire de pieds pour une autre manière d’être en relation. Face au mal, aux idées de grandeur et de domination, Jésus exprime en gestes quelle est la liberté de servir et quelle est sa seigneurie.

2) Noël déserte les pubs ? Bon débarras !

Coup de tonnerre sur nos pauvres sociétés européennes : une certaine marque de bière très connue ne produira plus de « bière de Noël » mais de la « bière d’hiver ». Dans le même temps, ce même mot recule aux frontons des temples du commerce et des enseignes municipales. Exit Noël, la société laïque pare ses tables pour « les fêtes de fin d’année » ! Faut-il s’en inquiéter ? Avons-nous encore intérêt à combattre pour défendre le royaume du Christ sur des boîtes de chocolats ou les calendriers des postes ?

 Voir aussi : « qui veut imposer le Père Noël dans une église ? »

3) Gare aux jouets connectés à Noël !

La Cnil a adressé une mise en garde publique à un fabricant qui vend deux produits insuffisamment sécurisés. En outre, la façon dont les données personnelles sont collectées et traitées est très insatisfaisante au regard de la loi.

Voir aussi : Objets connectés : défis technologiques et enjeux sociétaux

Interview de Maryline Laurent, Professeur à Télécom SudParis et spécialiste des objets connectés.

4) Contrefaire l’opinion. Johnny et l’irréalité

La mort de Johnny Hallyday a déclenché une vague médiatique à la hauteur des événements les plus dramatiques (…) Comment ce déferlement unanimiste avait-il pu se développer contre la vérité et la raison ? Encore une fois, on se trompait d’objet en croyant que l’information enregistre simplement l’importance des événements et parle forcément des choses qu’elle désigne. Les médias étaient bien en peine de voir qu’ils fabriquaient eux-mêmes cette unanimité d’images et de papier. Était-ce encore de l’information que ces images et commentaires diffusés pendant une semaine, jusqu’à la tombe antillaise ?

5) Près de huit Français sur 10 croient à au moins une « théorie du complot », selon une étude. Une enquête de la Fondation Jean-Jaurès et de Conspiracy Watch, en lien avec l’Ifop et relayée par franceinfo, dévoile pour la première fois les croyances des Français en matière de « fake news ».

6) Peut-on enseigner l’esprit critique ?

Former l’esprit critique des élèves est devenu une priorité de l’école française, en réponse à la prolifération de thèses complotistes sur Internet. Mais comment faire ? Et de quoi parle-t-on au juste ? Analyse à lire dans le magazine Sciences Humaines.

7) Des médias envahissants : peut-on y faire quelque chose ? Les médias et les réseaux sociaux exercent aujourd’hui une grande influence sur la vie, le temps et l’attention des individus, menaçant parfois les relations dans la vie réelle. Peut-on y faire quelque chose ? Conseils de Pierre-André Lechot, un spécialiste en éducation aux médias, sur Christ seul. Voir son blog qui propose des pistes utiles pour questionner les écrans et leurs contenus.

8) Les nouvelles générations sont multi-tâches. Est-ce efficace ?
Dans les caractéristiques de nos jeunes milleniums, on leur attribue souvent la capacité à être multi-taches : Écrire un devoir tout en répondant à un tchat à sa copine. Et visionnant une vidéo youtube. Notre jeune génération est elle super héros ? Est-ce efficace ?

9) 3 moyens infaillibles de débarrasser l’église de ses jeunes

La plupart d’entre vous répondraient par un vibrant « Oui, évidemment ! » Pour quelle autre raison iriez-vous acheter toutes ces pizzas, proposer tous ces programmes et faire tout votre possible pour éduquer et prendre soin de vos ados ? Vous voulez les garder au sein de l’église. Mais lorsque l’on scrute les cœurs, un sentiment différent fait surface. C’est une chose que l’église n’admettra jamais à haute voix, tapie silencieusement et dangereusement sous la surface.

Voir aussi : « ne dites plus ne nous donnez plus de pizzas ; dites « je vous invite, c’est fait maison ». 

10) En débat : Je travaille, donc j’existe ?

De notre emploi dépendent nos revenus, notre projection dans l’avenir, notre reconnaissance, notre sentiment d’utilité. Est-ce bien raisonnable de tant faire peser sur lui ? Comment valoriser d’autres formes de contribution à la société ?

Voir aussi : Telle est leur quête : Jeunes au travail : à la recherche du sens perdu

En France, plus qu’ailleurs, on cherche à s’accomplir par le travail. Or tout semble joué dès 20 ans : il faut avoir réussi, mais aussi avoir choisi sa voie. D’où un stress record à l’école et la grande frustration de bien des salariés, qui se sentent « déviés » de leur vocation… et cherchent un sens à leur vie hors du travail. Un entretien éclairant avec la sociologue Cécile Van de Velde à découvrir dans la revue Projet.

« Le con trolle, le café chaud meurt ». Paru dans CQFD n°160 (décembre 2017), rubrique Chien méchant, illustré par Lasserpe

11) « Pôle emploi, c’est vraiment devenu une machine de guerre »

Ils sont près de 40 000 conseillers à suivre, au quotidien, les six millions de chômeurs inscrits au Pôle emploi. Mais ces agents, dont le métier évolue sans cesse au gré des décisions politiques, ne savent plus trop où ils en sont. Sommés de faire du chiffre sans en avoir les moyens, souvent au détriment du respect des droits des usagers, beaucoup s’interrogent sur le sens de leur travail, quand ils ne sont pas purement et simplement en grande souffrance. Bastamag les a rencontrés.

Voir aussi : Les chômeurs dans le viseur : Fainéant, dis merci à ton coach ! 

Ce jour-là, vous êtes une bonne vingtaine de demandeurs d’emploi convoqués par Popôle Saint-Charles, à Marseille, mais la liste de présence que la jeune conseillère fait tourner ne correspond pas au groupe rassemblé là. Alors elle vous demande d’ajouter vos noms, prénoms et identifiants à la main, à la suite de ceux d’une trentaine de glorieux absents, ce qui prend un certain temps (…) Armée d’un triste PowerPoint, elle finit par annoncer, sans trop d’enthousiasme, le lancement du fameux plan Activ’Emploi. Ce qui revient à reconnaître, pour elle et son collègue qui l’épaule sans trop savoir à quoi s’en tenir, leur obsolescence programmée en tant que conseillers. Car, en clair, Pôle emploi va sous-traiter votre accompagnement à une start-up du coaching, sans doute pour libérer ses agents des contingences du trivial contact humain…..

12) Que pensent les riches des pauvres ? 

« Je ne céderai rien aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes… »  Ces quelques mots, formulés en septembre dernier par le Président français à l’adresse des opposants à sa réforme du droit du travail, ont choqué l’opinion publique. Emmanuel Macron a expliqué que ses propos, contrairement à l’interprétation qui en avait été faite, ne visaient nullement les syndicalistes, ni les travailleurs. Soit. Toutefois, le président français n’en est pas à sa première phrase du genre. N’a-t-il pas dit qu’« une gare était un lieu où se croisaient des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien »… ? N’a-t-il pas qualifié « d’illettrés » des ouvriers d’une usine dont les portes menaçaient de fermer ? Ou encore de « chômeurs récidivistes » les personnes ayant connu plusieurs périodes de chômage ? Pertinent article à lire sur Christ Seul.

13) « Pourquoi sortons-nous de l’école avec des valeurs à l’exact opposé de celles qui nous ont motivés à y entrer ? »

Les écoles d’ingénieurs sont une spécificité de l’enseignement supérieur français. Couvrant les domaines de l’industrie, de la chimie, de l’agronomie ou encore de l’environnement, elles préparent leurs élèves à occuper des postes à responsabilités. Malgré leur statut généralement public, les multinationales y prennent une place de plus en plus importante, au nom du « rapprochement avec le monde de l’entreprise ». Témoignage de deux étudiant-e-s de l’une de ces écoles, AgroParisTech, championne des « sciences et industries du vivant et de l’environnement ».

14) Réforme de l’apprentissage : le pouvoir aux entreprises et non plus aux régions

Ou comment, en avril 2018, le gouvernement entend présenter un projet de loi de réforme de l’apprentissage qui transfère les compétences des régions vers les entreprises.

15)  « Si on ne fait rien, le Far West digital nous laminera »

Le mot « ubérisation » (du nom de la start-up américaine ubercab) est entré dans le vocabulaire depuis environ deux ans. Ce phénomène consiste en l’utilisation de services permettant aux professionnels et aux clients de se mettre en contact direct, de manière quasi instantanée, grâce à l’utilisation des nouvelles technologies. Or, « l’uberisation » de l’économie menace notre vieux modèle fondé sur le salariat. Piloter cette transition devient une urgence politique. Le point avec Bruno Teboul, vice-président du cabinet de conseil en innovation Keyrus et professeur à l’Ecole polytechnique et à l’université Paris-Dauphine.

16) Aux USA, l’écriture cursive fait son retour dans les salles de classe aux Etats-Unis

Après avoir préféré le clavier d’ordinateur au stylo, les USA font machine arrière. Selon des chercheurs, l’écriture cursive a une grande importance pour apprendre.

17) L’écriture inclusive à l’école : un combat erroné

Le 23 septembre dernier, l’éditeur scolaire Hatier a annoncé avoir édité un manuel de CE2 en écriture inclusive. Le 7 novembre dernier, 314 professeurs, à travers une tribune publiée sur le site Slate, ont indiqué ne plus vouloir enseigner la règle de grammaire résumée par la formule « le masculin l’emporte sur le féminin ». L’objectif des partisans de l’écriture inclusive est de combattre les préjugés sexistes et de lutter contre les inégalités hommes / femmes. Ils veulent mettre fin à la hiérarchisation des sexes. Mais la défense de l’écriture inclusive est-elle ce « bon combat » à mener, propre à faire l’égalité ? Analyse, « en aparté », par la journaliste Gaëlle Picut sur son blogue consacré à l’éducation et aux relations parents-enfants.

18) Le dossier dont tout le monde se moque (ou presque) : Rohingyas, un peuple sacrifié

Un million de Rohingyas vit en Birmanie. Musulmans sunnites originaires du Bangladesh, ils sont considérés comme des étrangers et apatrides. Victimes de multiples discriminations, un puissant mouvement de moines nationalistes ne cesse par ailleurs d’attiser la haine à leur encontre. Des milliers d’entre eux ont fui ces dernières années le pays par la mer pour rejoindre la Malaisie ou l’Indonésie. D’autres ont choisi le Bangladesh.

19) Index Mondial de Persécution des Chrétiens 2018 : 215 millions de chrétiens fortement persécutés dans le monde

Basé sur une étude de terrain, l’Index Mondial de Persécution des Chrétiens publié par Portes Ouvertes apporte une analyse objective de la situation vécue par 215 millions de chrétiens dans les pays où la persécution est forte à extrême. Le top 5 des « pires pays », extrait du rapport et tendances, sans oublier les 4 bonnes nouvelles de l’index 2018.

20) Grands projets inutiles ? L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes deux fois plus cher que moderniser celui de Nantes

« Réhabiliter Nantes-Atlantique coûterait deux fois moins cher que construire Notre-Dame-des-Landes. » C’est l’une des premières conclusions tirées du rapport des médiateurs sur le projet de Notre-Dame-des-Landes  , et livrées par le quotidien Ouest-France. Remis au premier ministre ce mercredi 13 décembre, le rapport a été coordonné par trois médiateurs nommés en juin dernier par le gouvernement, lequel doit rendre sa décision sur l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes au plus tard entre le 15 et le 30 janvier 2018.

Voir aussi : Le croirez-vous ? L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes finalement remplacé par une centrale nucléaire. Suite au rapport des médiateurs sur le projet, le gouvernement a annoncé qu’il renonçait définitivement à faire construire un aéroport à Notre-Dame-des-Landes. La place laissée vacante servira à la construction d’une centrale nucléaire. « Que celui qui lit fasse attention ! » 

21) L’expo du moment : Le froid, un précieux allié

La Cité des Sciences nous propose une exposition didactique et ludique sur le concept de Froid, de nature à (r)éveiller les consciences quant à des sujets très actuels : le réchauffement climatique et la transition écologique. L’exposition se présente en trois parties : Les défis pour le vivant. Comment le corps humain réagit-il dans un environnement froid ? Quelles astuces pour se protéger ? Les défis pour la société. Réfrigération, congélation, climatisation… À quel point la technologie frigorifique a-t-elle modifié notre vie ? Les défis pour la science.  Quels sont les effets du froid sur la matière ?

Exposition Froid, ouverte tous les jours (sauf le lundi) du 5 décembre 2017 au 26 août 2018, de 10 h à 18 h à la Cité des Sciences au 30 avenue Corentin Cariou, 75019 Paris. 

 22) L’action du mois : s’accorder une parenthèse dans son agenda pour assister à une lecture publique des livres de la Bible.

Parce que la Bible a été écrite, non seulement pour être lue mais pour être entendue, prenez le temps d’une pause chaque lundi soir, 20h00 (si vous habitez Paris ou si vous vous trouvez dans le coin à ce moment-là) pour répondre à l’invitation de l’Action Biblique Française : venir écouter les textes bibliques récités par un comédien. Un moment unique et privilégié pour entendre, comprendre et réfléchir à la Parole de Dieu !

 

La « Table du Seigneur » : « un bouleversement de l’ordre social » d’après Wilfred Monod

« Faites ceci en mémoire de moi », dit Jésus : Un des rares gestes que le Seigneur nous a explicitement demandé de reproduire.

« Quel rêveur, quel réformateur, quel anarchiste a jamais proposé d’inviter le patron et le manœuvre au même repas, pour les faire boire à la même coupe ? Et pourtant, la sainte cène opère ce miracle ; l’éboueur y porte la coupe à ses lèvres et la passe au député, qui boit après lui…(1)

Dans la simplicité de cet acte sans phrase, il y a quelque chose de surnaturel, et qui nous dépasse au point de nous troubler étrangement. L’Évangile y apparaît comme l’énergie égalitaire par excellence. Jusque là, seule la mort pouvait prétendre nous rendre tous égaux face à elle. Toutefois, la mort crée, brutalement, une égalité involontaire entre les personnes, tandis que l’Évangile suscite, harmonieusement, une égalité des vivants consciente et volontaire.
Cette communion que nous célébrons tous autour de cette table est un bouleversement de l’ordre social, un ferment de réformes sans limites, une image de l’humanité future, le germe de la “nouvelle terre où la justice habitera”.
Ce pain a une histoire. […]
Pour faire la bouchée de pain qui nous est offerte à la table sainte, il a fallu presque un an d’efforts et de collaboration obstinée avec la pluie et avec les rayons du soleil, et tout le travail des hommes, du grainetier à l’agriculteur, du semeur au moissonneur, du transporteur au distributeur, du grossiste au meunier, du meunier au boulanger, du boulanger à cette table.
Ce pain est la nourriture la plus noble qui existe ; c’est le sacrement de la communion avec la nature généreuse et c’est le sacrement de la solidarité humaine, solidarité avec l’humanité au travail, qui a permis que cette nourriture soit sur cette table. Mais ce pain est aussi le symbole d’une inégalité meurtrière. Qui possède le pain, est maître de celui qui ne le possède pas. Un pain, entre nos doigts, est un attribut de pouvoir ; il nous octroie la puissance de dicter nos conditions à un affamé. Si un petit morceau de ce pain tombait sur la place centrale d’un village du Soudan, on verrait des créatures déshumanisées se ruer avec frénésie vers ce trésor, et se piétiner sans merci dans la poussière.
Le morceau de pain est au centre du monde ; le jour où toute l’humanité sera pleinement assurée d’en manger, marquera l’avènement du genre humain à la dignité humaine ; c’est alors qu’il se dégagera, définitivement, de l’animalité.
Ce pain et cette coupe sont au centre du monde pour nous ce matin, comme pour beaucoup de chrétiens qui célèbrent ce même repas en ce même jour : par le fruit de la vigne, par les épis de blé et le travail des hommes, nous nous souvenons de Jésus-Christ, qui s’est présenté à nous comme le Pain vivant, et comme la vigne.
Il a vécu parmi nous, mais nous ne l’avons pas accueilli. Il a été trahi et mené jusqu’à l’abîme de la mort. Le soir, avant d’être livré, il a pris du pain, et, après avoir rendu grâces, l’a donné à ses disciples en disant : “Ceci est mon corps, livré pour vous”. De même, à la fin du repas, il a pris la coupe, et, après avoir rendu grâces, il la leur a donnée et a dit : “Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui est répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés. Faites ceci en mémoire de moi toutes les fois que vous en boirez.”
Le Seigneur Jésus-Christ, le lendemain, a été livré, il a été élevé sur la croix. Il est mort. Le Pain vivant a été foulé au pied, et c’est un outrage pour l’humanité entière, l’humanité sous-alimentée, affamée et assoiffée.
Il est mort, mais Dieu l’a rendu à la vie. De même, Dieu nous conduit, à sa suite, de la mort vers la vie, dans l’attente de son Royaume« .

Texte utilisé pour la célébration de la cène, adapté d’extraits de l’ouvrage de Wilfred Monod (1867-1943, pasteur et théologien réformé français) sur la célébration de la Cène, et « piqué » sur blog.vraiment.net

 

 

Notes :

(1)Aujourd’hui, dans certaines églises, chacun a son godet et l’on prie « en petits groupes », pas automatiquement « mixtes » – le député ne se retrouvant pas forcément avec l’éboueur….