Deux façons de demander : « savoir » ou « obtenir »

Demandons-nous pour « savoir » ou pour « obtenir » ?

En latin, il existe deux verbes pour « demander » : l’un sert à « demander pour savoir », l’autre à « demander pour obtenir ».

De là, un monde divisé (polarisé ?) en deux catégories, selon l’usage qui est fait du verbe « demander » : les uns prétendent « vouloir savoir la vérité », alors qu’ils ne cherchent, en réalité, qu’à obtenir une confirmation de ce qu’ils croient déjà savoir. Les autres utilisent le verbe de la curiosité de ceux qui veulent vraiment savoir (ou s’informer de) la vérité. Les premiers n’en ont pas besoin(1).

En guise d’illustration de cette polarisation, « la fin de la neutralité du Net [en 2018], aux Etats-Unis, n’en finit pas de dérouler ses conséquences inquiétantes pour la démocratie », analyse l’historien Sébastien Fath dans une note de blogue. « En un mot », explique-t-il, « les internautes américains restent désormais dans leur bulle de confort »(2). Et en clair, « à chacun sa vérité » sur Internet, d’autant plus que, comme le rappelle l’écrivain Ralph Kayes (L’Ère de la postvérité, 2004), cité par ce numéro de « Sciences Humaines », les réseaux @sociaux deviennent la première source d’information, au détriment des médias traditionnels, décrédibilisés. Or, sur le Web 2.0, les informations erronées et les sources peu vérifiables abondent. Et à l’ère des réseaux @sociaux, tous croient posséder leur propre vérité et cherchent, non pas tant des médias « d’information » que des médias « de confirmation ».

« En Europe », souligne Sébastien Fath, « un internaute musulman et un internaute catholique qui effectuent la même recherche Google trouveront (en gros) les même résultats. Aux Etats-Unis, la liste donnée par Google sera différente. Aux Etats-Unis, Internet fournit désormais aux consommateurs ce qu’ils aiment (ou ce qui rentre dans le périmètre de leur abonnement). Et élimine les voix différentes, discordantes, critiques. D’où cette polarisation qui marque la société états-unienne, dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Pain béni pour les complotistes et manipulateurs ! »(2)

« Piqué » sur le compte twitter du Pasteur Gilles Boucomont (19/12/18)

Or, « la recherche de la vérité est la condition d’une information digne de ce nom, crédible », comme le relève Jean-Luc Martin-Lagardette, journaliste et essayiste dans « Décryptez l’information », (Dangles éditions, 2014, pp 15-16). Et nous réduisons trop souvent l’information à la seule expression d’une vision sur l’actualité, survalorisant l’opinion, le « coup de gueule », « l’édito » ou le commentaire(3).

Sur ce point, le chrétien est censé être plus armé que les autres : il croit normalement en la vérité absolue ou qu’il existe une vérité (à savoir que Jésus-Christ est la Vérité, que la Parole de Dieu est la vérité et que le Saint-Esprit est l’Esprit de vérité) et sa vie est cohérente avec une telle attestation. Il ne prétend pas posséder la vérité à lui tout seul, mais il cherche et aime la vérité.

A l’inverse, celui qui estime que la vérité n’est pas atteignable, a renoncé à la chercher. Il ne lui reste alors plus que son honnêteté (ou sa mauvaise foi) par rapport à ses croyances (ce à quoi il tient) ou ses convictions (ce qui le porte) et non plus par rapport à la réalité.

Sauf qu’en « matière de consommation religieuse d’internet », il existe une « étude de la revue du MIT, parue fin août dernier », laquelle « détaille la vulnérabilité du public évangélique américain » à certaines « théories complotistes », comme le souligne encore Sébastien Fath.(2)

De manière générale, l’esprit du conspirationnisme s’est-il infiltré de façon virale dans le christianisme actuel ?

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Jérôme Prekel, dans un article publié sur son blogue « Le Sarment », rappelle que « l’apôtre Paul décrit un contexte semblable dans une de ses lettres aux Thessaloniciens, dans laquelle il décrit une situation future de la grande scène du monde » : il y est question de « la place centrale du mensonge et la vérité dans une société en proie à la confusion spirituelle ».

«…L’apparition de cet impie se fera, par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l’iniquité pour ceux qui périssent parce qu’ils n’ont pas reçu l’amour de la vérité pour être sauvés. Aussi Dieu leur envoie une puissance d’égarement, pour qu’ils croient au mensonge,… afin que tous ceux qui n’ont pas cru à la vérité, mais qui ont pris plaisir à l’injustice, soient condamnés.» (2 Thess. 2/9 à 12)

Pourquoi Dieu envoie-t-il une puissance d’égarement ?

Nous avons besoin d’une réponse à cette question. En effet, la plupart des chrétiens prient pour que Dieu améliore la situation du monde, et c’est tout-à-fait juste, sous un certain angle : nous prions pour les autorités, pour les gouvernements, mais il semble ici que cette prophétie intègre un interventionnisme divin négatif : alors que la situation est catastrophique, Dieu accentue le problème.

Il faut noter cependant que Dieu ne déclenche pas un phénomène d’incrédulité mais il l’entérine, ce qui a pour effet d’accélérer un processus de confusion qui semble être parvenu à un point de non-retour, à savoir une société qui se livre graduellement au mensonge, jusqu’à un stade irréversible.

Dien envoie une puissance d’égarement parce que le Monde VEUT croire dans ce que nous appelons «le mensonge» (….), c’est-à-dire dans une forme d’existence, de fonctionnement et de progrès, sans Dieu. C’est en quelque sorte l’aboutissement de l’errance loin de la vérité, qui a commencé le jour où le premier couple a fait son premier pas en dehors du jardin d’Eden. Et cette errance ne peut engendrer à terme que le chaos, si les appels à revenir au Créateur ne sont pas entendus.»(4) 

Et « quand nous ne savons plus écouter comme écoutent les disciples (cf Jean 8v31), et quand nous n’avons plus les oreilles pour entendre « ce que l’Esprit dit aux Eglises », ou ce qu’il a déjà dit, et que nous persistons néanmoins à chercher des paroles auprès d’ « une foule de docteurs » ou « de prophètes » qui nous diront ce que nous souhaitons entendre, alors Dieu nous séduit par ces dispositions de nos cœurs qui sont comme des idoles : Ezéchiel prévient, au chapitre 14 de son livre, v1-11, que Dieu répondrait au peuple en séduisant le prophète qui se laisse séduire, lorsque le peuple demanderait une parole alors que son cœur sera rempli de ses propres idoles. Dieu dit qu’il lui répondra alors en fonction de ces mêmes idoles. Ainsi, si l’argent et la prospérité sont une obsession dans nos cœurs, nous recevrons des prophéties allant toujours dans ce sens, nous confortant dans nos attentes, parce que c’est ce que nous recherchons (5).

Il est possible « de renverser nos manières de penser » (ce qui s’appelle une « métanoia ») et d’abandonner le mensonge pour revenir à la vérité.

Ce n’est pas « impossible ». C’est « impossible » jusqu’au moment où cela se produit.

L’espérance est que « ce qui est impossible aux hommes est possible pour Dieu » (Luc 18v27), et que « tout est possible pour celui qui croit » (Marc 9v23).

Prétendre le contraire serait proclamer que Christ fléchit le genou devant un système, une culture, un caractère, des lobbies, des puissances, des idées…alors que le chrétien est celui qui confesse que Jésus-Christ seul est Seigneur.

C’est l’obéissance à la vérité « qui purifie nos âmes, pour pratiquer un amour fraternel sans hypocrisie », « d’un cœur pur, avec constance » (1 Pie 1v22).

« L’amour ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité » (1 Cor.13v6).

Ceux qui ont « appris le Christ, si du moins c’est bien de lui (qu’ils ont) entendu parler, si c’est lui qui (leur) a été enseigné, conformément à la vérité qui est en Jésus : renoncer à son existence passée, se dépouiller du vieil homme qui se corrompt sous l’effet des convoitises trompeuses ; être renouvelés par la transformation spirituelle de son intelligence ; revêtir l’homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité ». Ainsi, les « born again » authentiques sont ceux qui, «  débarrassés du mensonge, disent la vérité chacun à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres ». (Eph.4v20-25)

 

Face aux bulles de confort et à la polarisation, l’Eglise, en tant que témoin fidèle, dans l’humilité et en vérité, se doit d’annoncer Christ au monde : Christ, « la vérité », qui a abattu les murs de séparation et de haine (Eph.2v14).

Soyons donc de ceux qui témoignent de « la bonne façon » de demander : « demander pour savoir » et non « pour obtenir ».

 

 

 

Notes :

(1)Comme je l’ai appris dans le dernier Erri de luca, ayant pour titre « Impossible ». Gallimard, 2020, p 63

(2) http://blogdesebastienfath.hautetfort.com/archive/2020/10/26/evangeliques-americains-et-complotisme-sur-internet.html#more

(3) Pour rappel :

Une information, ou l’acte d’informer, est ce qui renseigne avec exactitude sur ce que l’on ignore et qui répond aux questions « qui, quoi, quand, où, comment, pourquoi ». L’information n’est pas une opinion mais un élément de connaissance vérifiable, qui ne concerne pas que moi mais qui s’adresse/s’impose à tous.

Informer, ce n’est pas simplement balancer des « faits bruts » en se donnant bonne conscience (« au lecteur de se faire son opinion ») : c’est aussi et surtout donner du sens à l’information, en la contextualisant et en l’expliquant. S’informer, c’est se donner les moyens de comprendre la complexité du monde réel dans lequel on vit. Pour cela, « la fabrique de l’info » doit parcourir un trajet bien plus complexe que la simple transmission au public d’un « fait brut », aussi frappant soit-il.

Informer, c’est (toujours) choisir : de parler d’un fait et pas d’un autre ; de choisir un aspect d’une question – un « angle » – dans le traitement de ladite information.

Informer n’est pas communiquer. Informer implique de donner à voir la réalité dans toute sa complexité, tandis que communiquer ne vise qu’à montrer le meilleur [ou le pire, selon son objectif de départ]

Le rôle de celui qui informe devrait être de rassurer[ou d’inviter à prendre du recul], d’expliquer, d’engager les gens à agir », ainsi que de « démonter les discours de la peur et non d’alimenter cette dernière à coup de reportages ou d’ « infos »…

Il est aussi possible d’informer avec objectivité : L’objectivité est la qualité de celui qui décrit des faits avec exactitude et juge sans parti pris [le parti pris est « un péché », rappelle Jacq.2v1, 9]. Certes, il est difficile de l’être « à 100 % », mais celui qui prétend (s)informer sérieusement se doit avant tout d’être honnête (envers lui-même), équitable (envers les personnes), prudent (dans le jugement) et prendre en compte la diversité des points de vue.

Contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, l’objectivité de celui nous informe me paraît possible à condition de : vérifier l’information sur le terrain, auprès des personnes concernées[ce qui implique de revaloriser le reportage], et donc de ne pas se contenter de rester derrière un écran à recycler des brèves ; privilégier la diversité des perceptions et des opinions, même contradictoires ; ne pas porter de jugement moral ou moralisant ; expliquer sa démarche (comment l’œuvre est construite) ;  préciser les limites et le cadre de l’enquête ; permettre au spectateur/lecteur de discuter/enrichir le contenu et d’apporter une contradiction/réfutation/ rectification de ce qu’il voit/lit.

Un « bon média » est celui qui explique, invite au recul et nous engage à agir, comme à démonter les discours de la peur, plutôt que d’alimenter cette dernière à coup de reportages.

(4) https://lesarment.com/2017/02/lere-de-la-post-verite/

(5) https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/05/01/quand-dieu-na-jamais-autant-parle-au-point-ou-lon-souhaiterait-presque-une-famine-de-sa-parole-pour-enfin-avoir-soif-de-lentendre-pour-de-vrai/

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