Pour Guillaume Bignon, la foi a (ses) raison(s)

« La foi a ses raisons que la raison ignore », aurait pu dire Pascal, un autre scientifique-philosophe chrétien

J’ai reçu, le jour de sa sortie(26/04), et de la part de l’éditeur BLF, que je remercie, « la foi a ses raisons » de Guillaume Bignon (1).

Il n’est pas aisé de parler d’un tel livre, surtout après les remarques qu’en ont faites de telles personnalités comme Lee Strobel, Mike Evans, Charles-Eric de Saint-Germain ou David Nolent(2). Mais essayons quand même.

Ce livre est, de l’aveu de l’auteur lui-même, « un recueil de paradoxes. C’est l’histoire d’un scientifique, ingénieur en informatique financière, qui se retrouve docteur en philosophie. C’est aussi l’histoire d’un conférencier en philosophie qui n’a pas eu la moyenne au bac de philo. C’est l’histoire d’un homme immoral qui nous parle du bien, l’histoire d’un athée(3) hostile à la religion qui nous parle de l’existence de Dieu, et celle d’un homme nous parlant de bonheur, alors qu’il l’a cherché partout dans tous les mauvais endroits. Enfin, c’est surtout une histoire à dormir debout (qu’il) nous invite à croire, alors (qu’il ne l’avait) pas cru lui-même il y a quelques années » (op. cit., p10)

Ce livre est donc son témoignage – qui nous permet de découvrir quel athée il a été, pour mieux comprendre un certain système de référence, ou une manière de se représenter l’humain, l’origine et la destinée du monde, le sens de la vie.

Ainsi, Guillaume Bignon, qui a grandi dans le catholicisme pour s’en détacher à son entrée au lycée, était un « athée scientifique », se préoccupant de ce qui est observable (et pas des « choses invisibles »). La science et la raison étaient, semble-t-il, « ses dieux », comme en témoigne notamment son admiration pour « ses héros », son père et son grand père, tous deux de brillants scientifiques mais de confession catholique. Sauf que le premier (le père) était « pratiquant mais pas croyant », tandis que la foi du second (le grand-père) était plutôt « compartimentée »(c’est à dire, sans aucune incidence dans le monde réel). En témoigne aussi sa question récurrente tout au long du livre : « faut-il être bête pour croire en Dieu en notre siècle ? »

Enfin, le livre est un ouvrage de vulgarisation apologétique, se voulant accessible au non-initié, et comportant des discussions importantes sur l’existence de Dieu, la fiabilité de la Bible, la relation entre foi et raison, les raisons de croire ou de ne pas croire, le décalage entre « dire » et « faire », la moralité, le sens de la vie, la réussite, la création et l’évolution, la science et la connaissance, ou encore la réfutation des objections de certains essayistes sceptiques [notamment les médiatiques Michel Onfray, André Comte-Sponville, Luc Ferry….] contre la foi chrétienne. Comme l’explique l’auteur, « j’ai écrit le livre de façon à satisfaire les amoureux de ces deux genres »(4). Néanmoins, toutes ces réflexions, certes pas sans intérêt et particulièrement mûries, et dont on devine qu’elles sont postérieures à la conversion de Guillaume, se mêlent au récit censé raconter une évolution. J’aurai jugé plus pertinent d’insérer certains grands débats en annexe, pour garantir une meilleure fluidité de l’ensemble. Mais cela n’engage que moi.

D’autre part, je m’interroge personnellement sur les forces et les limites de l’apologétique, laquelle discipline consiste en fin de compte à démontrer que les autres [les athées] sont complètement stupides ! Et ce, alors que, en face, l’athée cherche à soulever les incohérences de notre foi. Est-il alors pertinent de « se battre en duel » avec l’athée sur son terrain, d’argumenter contre lui ou de tenter de répondre à toutes ses objections, et de tout lui expliquer ?

A ce sujet, il est intéressant de prendre en compte de manière globale et interdépendante les cinq éléments ayant provoqué un déclic dans la pensée de Guillaume Bignon, pendant longtemps uniquement préoccupé d’obtenir du succès dans les domaines des conquêtes féminines, du sport et de la musique. L’athée qu’il a été s’est montré particulièrement intéressé, à un moment de son parcours, par (a)l’expérience et le témoignage, qu’il a estimé être « une source valide de savoir et pas seulement de croyance »(op. cit., p 153). C’est ainsi que ses rencontres, à l’âge de 24 ans, avec l’auto-stoppeuse-mannequin américaine « Vanessa », puis avec mon pasteur Robert Baxter (considéré par Guillaume comme « un homme intelligent » et dont la présence dans ce livre m’a agréablement surpris), également américain, ont été déterminantes, pour leurs témoignages personnels d’une vie transformée par Jésus-Christ, (b)leur foi en la puissance et les miracles de Dieu, ayant un impact dans le monde réel, ainsi que (c)leur position sur le mariage et les relations sexuelles. C’est aussi à partir de ce point de bascule que le livre, dans lequel j’ai eu du mal à entrer au début, a mieux capté mon attention.

De ces rencontres ont découlé d’autres réflexions et prises de conscience sur ce que j’appellerai « le nom de son dieu », ou l’instance suprême qui régissait sa vie jusque-là : (d) son rapport à la science (Guillaume découvre qu’elle n’est « pas notre seule source de savoir »), jusqu’à (e)la conviction, une fois sa « conscience réactivée », que « Jésus-Christ est mort pour (lui) ». Certes, il lui a été indispensable de résoudre ce qu’il appelle « ses puzzles intellectuels », pour en arriver à accepter que la foi chrétienne n’était pas irrationnelle, mais « le coeur (a fini par suivre) la tête ». Un chrétien ne fait pas que croire intellectuellement que Dieu existe et que Jésus est ressuscité.

En fin de compte, pour Guillaume Bignon, la foi a (ses) raison (s). Et la foi en la puissance et l’amour de Dieu a eu raison de lui ! Car, comme l’auteur nous le rappelle à la fin, faisant référence à cette parole de Jésus, rapportée dans l’Évangile : « celui qui a été pardonné beaucoup aime beaucoup ». Justement, Guillaume Bignon déclare joliment qu’il « aime beaucoup »(op. cit., p 267).

Sinon, en dépit de certaines impressions mitigées (j’ai eu du mal à rejoindre complément l’univers de Guillaume Bignon), ce livre, agréable à lire et souvent drôle, m’a paru utile, en ce qu’il nous permet de (et encourage à) comprendre le système de référence d’un athée pour mieux lui parler de Jésus-Christ.

Ensuite, si vous êtes chrétien et si vous avez une première discussion avec un athée, il est important de s’attendre, comme cela a été le cas pour Robert Baxter avec Guillaume, à ce que l’athée revienne vous voir, parce qu’il sera conscient d’avoir besoin du Dieu qui a changé votre vie. Est-ce le cas, pour vous qui lisez ces lignes ? Dieu a-t-il changé votre vie ? Votre foi a-t-elle un ancrage dans le monde réel ? Alors, vous avez un témoignage puissant à donner.

Enfin, voici un « sujet de philo » :

« Il faut beaucoup de foi pour être athée », écrivait Ralph Shallis dans un livre au titre éponyme, pour affirmer qu’il n’y a pas de Dieu….vu qu’un athée en a un aussi (reste à découvrir lequel en parlant avec lui) et pour croire que tout serait arrivé « par hasard ».

Les athées existent-ils ?

Ou cet autre sujet :

Qu’est-ce que « défendre sa foi » ? La foi a-t-elle besoin d’être « défendue » ?

Vous avez une heure pour plancher ! 😉

 

Notes :

(1) Bignon, Guillaume. La foi a ses raisons : Confessions d’un athée surpris par Dieu. BLF éditions, 26/04/18. Disponible en librairie ou sur le site de l’éditeur.

Guillaume Bignon est ingénieur en informatique financière. Diplômé de l’Institut supérieur d’électronique de Paris, il est aussi titulaire d’un doctorat de théologie philosophique de l’Université du Middlesex à Londres. Voir ses témoignages et interviews : http://leboncombat.fr/foi-raison/ ; https://discutame.com/2016/09/28/quand-un-athee-devient-docteur-en-theologie-12-temoignage-de-guillaume-bignon/ ;https://discutame.com/2016/09/30/quand-un-athee-devient-docteur-en-theologie-22-interview-de-guillaume-bignon/ ; http://www.associationaxiome.com/conversion-guillaume-bignon/ ; https://www.unherautdansle.net/pe46/

(2) Lee Strobel est notamment l’auteur de « Jésus : la parole est à la défense » et personnage principal du film « Jésus, l’enquête » ; Mike Evans est président d’Evangile 21 ; Charles-Eric de Saint-Germain est professeur de philosophie en classes prépa et David Nolent, directeur du Top Chrétien.

(3) Un athée est « sans dieu ». En comparaison, un agnostique est « sans connaissance » (de Dieu).

(4) Voir « Quatre questions à Guillaume Bignon sur la foi et la raison », à lire sur « Le Bon Combat ».

PEP’S CAFE a vu « Jésus l’enquête » de Jon Gunn

Mike Vogel est Lee Strobel dans « Jésus l’enquête »

J’ai vu « Jésus l’enquête », il y a quelques semaines. Inspiré du best-seller « The Case for Christ » (« Jésus : la parole est à la défense ») publié en 1998, et de la vie de son auteur, Lee Strobel, le film est réalisé par Jon Gunn et est sorti aux USA en avril 2017. Il est produit par Pure Flix, une société américaine ciblant un public de chrétiens évangéliques (qui a notamment produit « Dieu n’est pas mort » en 2014, mais en beaucoup moins réussi). Distribué en France par SAJE, il est en salles depuis le 14 février 2018.

Le film raconte l’histoire vraie (mais romancée) de Lee Strobel, un journaliste d’investigation athée, qui vit dans un univers maîtrisé : marié avec Leslie, il a une petite fille et est bientôt papa d’un deuxième enfant ; il bénéficie d’une réputation flatteuse de professionnel, pour qui « le seul chemin vers la vérité ce sont les faits, les faits sont notre plus grande arme contre la superstition, contre l’ignorance et contre la tyrannie », et au début du film, il reçoit un prix le récompensant pour son travail…. Jusqu’au jour où cette vie et son couple se retrouve perturbés par la conversion de sa femme au Christianisme, suite à un événement dramatique.

Lee entreprend alors de démonter la foi nouvelle de sa femme, qu’il aime, pour la retrouver, en tentant de prouver que Jésus-Christ n’est pas réellement ressuscité (cf 1 Cor.15v17). Au final, il se laissera trouver par le Sauveur, en finissant par voir ce qu’il n’avait pas su voir : l’innocence d’un homme, l’amour du père et l’amour de sa femme.

Sur le plan formel, le film, très linéaire et démonstratif, présente quelques tics de mise en scène, par exemple, en nous montrant des personnages systématiquement en train de faire autre chose lorsqu’ils parlent de la foi avec le héros (se lever, bouger, se déplacer, ou déplacer des objets…). En cela, il n(e d)étonne pas. Néanmoins, il est plutôt bien joué, crédible et nous offre une reconstitution réussie du Chicago des années 70-80, une époque où un journaliste doit travailler avec des moyens qui paraîtraient limités (pour ne pas dire « impossible ») aux « digitals natives », c’est à dire « sans internet », en se déplaçant sur le terrain pour rencontrer des gens, en téléphonant (sans portable !) sans bouger de son bureau ou, pire, en consultant de la documentation « papier ».

Concernant son contenu, « Jésus, l’enquête », est….une enquête, celle d’un homme qui finit par en découvrir les limites, quand bien même il aurait toutes les preuves qu’il recherche, se trouvant lui-même interpellé sur ses motivations et le sens de son entreprise : en clair, lorsque nous cherchons, que souhaitons-nous vraiment trouver ?

Paradoxalement, l’intérêt du film ne me paraît pas résider dans sa dimension d’apologétique, via l’enquête et les entretiens – instructifs-  de Lee Strobel avec différents spécialistes (bibliste, médecin, psychanalyste…), pourtant au cœur du récit.  Son véritable intérêt, susceptible de toucher un public bien plus large qu’un simple « segment chrétien » (évangélique ou non), réside plus dans ses récits parallèles : une autre enquête menée par le journaliste sur l’agression d’un policier, qui se trouve bâclée(car reposant sur une seule source) ; l’absence de relation entre Lee et son père, le premier reprochant au second son manque d’amour et de reconnaissance….Mais, surtout, ce qui retient notre attention, c’est l’évolution d’un couple en crise, en désaccord sur la foi, avec deux enfants au milieu, et dont on se demande jusqu’au bout s’il sortira renforcé ou éclaté du conflit.

Renoncer d’être « au contrôle »

Plus encore, le film nous montre également en parallèle l’époux et l’épouse du couple Strobel, conduits l’un et l’autre à accepter de lâcher prise et à renoncer d’être « au contrôle », face à l’évidence et à ce qui les dépasse.

« Moralité » : il est vain d’attaquer le christianisme, lequel n’a pas besoin d’être défendu. C’est Dieu qui appelle l’homme et change son cœur « de pierre » en « cœur de chair », lui donnant un cœur nouveau. Nous ne pouvons, ni nous sauver, ni sauver les autres nous-mêmes. L’Évangile est « une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit… » (Rom.1v16), une bonne nouvelle, qui exige une réponse immédiate. Notre foi n’est donc pas fondée « sur la sagesse humaine, mais sur la puissance de Dieu » (1 Cor.2v5), la puissance de l’amour de Dieu, lequel nous pousse à rejoindre l’autre et à nous laisser rejoindre.

En fin de compte, « Jésus, l’enquête », film de « genre » apologétique, serait-il en train de nous dire que l’apologétique ne sert à rien ? 😉

A voir avec vos amis non-chrétiens, pour en discuter avec eux, notamment pendant la période de Pâque, où l’on annonce que « le Christ est réellement ressuscité ! »

 

En bref : 

« Jésus l’enquête », de Jon Gunn (USA, 2017. Sortie en France en 2018). Avec : Mike Vogel (Lee Strobel), Erika Christensen (Leslie Strobel), Frankie Faison (Joe Dubois), et avec Faye Dunaway (Dr. Roberta Waters), Robert Forster (Walt Strobel)……Scénario: Brian Bird d’après le livre autobiographique de Lee Strobel « The Case For Christ ».

 

Bande annonce du film

Foireux liens de juillet (16) : et si l’on réapprenait à dialoguer, à échanger, et à apprécier ce qui a de la valeur ?

Les "Foireux liens" de Mars : une actualité "chaude", qui ne devrait pas vous laisser "froid"...

Les « Foireux liens » de Juillet : réapprendre à dialoguer et porter un nouveau regard sur l’engagement…

L’été est là, et bientôt le temps pour « Pep’s café » de marquer une pause. En attendant, voici de nouveaux « foireux liens », placés « sous le signe » de l’échange, la discussion, la valeur de l’engagement, et de bien d’autres choses encore !

Pourquoi échanger ses opinions, ses idées, débattre ?

« Le plus embêtant ce n’est pas forcement de parler avec celui qui est à l’opposé de mes opinions, de mes croyances mais celui avec qui il n’y a pas de dialogue, avec qui on ne peut pas donner son avis. Pourquoi il est intéressant de pouvoir échanger des idées, ses opinions et débattre ? » 

Il veut se convertir : que dois-je faire ? Et ne pas faire…

« Vite ! Il/elle vient de me poser la question: « Que dois-je faire pour être sauvé? » Qu’est-ce que je lui dis ? » Et ne lui dis surtout pas ?

Aimez-vous les défis ?  En voici un, « apologétique », à propos du pardon, à relever pour l’été.

A la recherche de films pour vos « cinés-débats » ? C’est « pour vous les hommes » :

« Courageous », ou comment le « vrai courage », c’est de « sortir de sa zone de confort » !

« De toutes nos forces », ou quand « le fort porte le faible » et « le faible tire le fort vers le haut ».

NDL : l’écologie ? Un coup de pelle !

« À force de regarder notre monde comme une arène de compétition, une jungle amorale où chacun ne se battrait que pour lui-même et contre tous, l’idée même d’un positionnement altruiste, d’une volonté de donner pour le bien commun n’est plus jugée crédible. À force de voir les lobbys se battre, nous en voyons partout, et en tous. « L’altruisme n’existe pas, c’est humain ! » Circulez, y’a rien à voir. Et comme il est un peu délicat de suspecter le salarié d’asso à douze cents euros par mois d’être mû par la vénalité, on l’accusera de haine de soi transformée par « transfert » en haine de l’homme ».
Ou quand l’engagement (écologique, par exemple) peut être considéré « comme le serpent dans le jardin : une vermine à éradiquer à coups de pelle sur la tête » !

Ce livre écorné qu’on maltraite et qu’on adore :

Ou comment « les nouveaux usages nous font oublier le bon livre de papier, qu’on avait dans sa poche. Qu’on emportait même dans des endroits improbables. Les livres numériques, e-book, tablettes feront-ils disparaître le livre d’antan, comme la musique sur le net fait disparaître les CD et bon vieux vynils ? » Pourtant, voici quelques bonnes raisons d’aimer le livre (de papier) « pour ses attraits que n’a pas[et n’aura pas] le livre numérique »…..

 

Et encore :

Si vous l’avez raté, le sondage de Pep’s café !

Défi apologétique : comment répondriez-vous à Erri de Luca, au sujet du pardon ?

Erri de Luca, un écrivain qui entretient un rapport paradoxal avec la foi et les Ecritures

Erri de Luca, un écrivain qui entretient un rapport paradoxal avec la foi et les Ecritures

Chères lectrices, chers lecteurs, voici un petit « défi apologétique » :
Que répondriez-vous, au sujet du pardon, à l’écrivain napolitain Erri de Luca, actuellement l’un des écrivains les plus lus au monde, qui se déclare non pas « athée », mais « comme quelqu’un qui ne croit pas », et qui vit un rapport particulier avec les Ecritures (qu’il lit « dans le texte », notamment l’hébreu biblique) ?
L’idée étant d’inviter chacune et chacun à (faire) réfléchir très sérieusement aux façons pertinentes de répondre aux interrogations/doutes de nos contemporains, et ce, dans le respect de leur personne.

En 2003, Erri de Luca déclarait, lors d’un entretien(1) : « Je ne suis pas croyant, parce que je n’ai aucune possibilité d’avoir à faire avec le pardon, ni je n’admets d’être pardonné, ni je ne peux pardonner, mais je peux oublier, oui, ça m’arrive et j’oublie, j’oublie souvent et c’est un pardon mineur, c’est un pardon biologique, mais je ne peux pas admettre le pardon parce que le mal est inextricable, on ne peut pas l’annuler, c’est fait… Tout ce que l’on peut faire, c’est se pardonner à soi-même: se promettre que le moment où l’on se retrouvera dans la même circonstance on ne fera plus la même chose, quand dans la même circonstance on comprend qu’il y a une variante possible ; c’est un peu la fin de Trois Chevaux, là, il y a le livre au lieu du pistolet, de l’arme, il y a une autre possibilité de faire face à la même circonstance. Il y a cette histoire d’un rabbin polonais qui voyageait vers Varsovie afin de tenir un grand discours dans la synagogue. Il était un grand savant mais venait d’un pays très pauvre et il voyageait en troisième classe, vêtu comme un paysan. D’autres Hébreux dans le même wagon se moquaient de lui, de ce pauvre. Lorsqu’il arrive dans la synagogue, il est accueilli en grand honneur, il fait son discours et les Hébreux du train s’approchent de lui pour lui demander pardon pour leur attitude et il leur répond : « Je vous pardonnerais volontiers, mais vous devez demander pardon à celui du train, pas à moi, c’est lui que vous avez offensé. » Cela signifie que dans la même situation, il ne faudra pas avoir la même attitude. C’est la seule chose possible, la seule façon d’avoir le pardon de celui du train. Le pardon n’existe pas, il existe la possibilité d’oublier si tu as subi le mal et la possibilité de ne pas le refaire si tu l’as fait. Les religions disent le contraire, il faut bien dire le contraire, mais je n’y arrive pas, c’est pour ça que je ne suis pas religieux ».

Qu’en pensez-vous ? Comment répondriez-vous à Erri de Luca sur le pardon ?

Selon Guillaume Bourin, du blogue « Le bon combat », que j’ai sollicité à ce sujet, mais qui a du décliner, une clé serait de « travailler sur la définition du pardon, car visiblement nous n’avons pas la même que celle de ce monsieur ».

Mais voici la contribution d’Anthon, chrétien évangélique et fidèle lecteur/abonné du blogue, et que je remercie pour avoir été le premier à relever le défi :

« Je ne connais pas Erri de Luca (ou très peu, au travers de ton blog notamment) mais si l’on s’en réfère à son entretien avec Irène Fenoglio (Cf. ton lien) il ne lit pas beaucoup et le peu qu’il lit se cantonne à l’A.T.
On peut donc en conclure, qu’il a « occulté » le Christ et tout ce que le N.T nous apprend sur Lui. Or, sans le Christ et son enseignement, difficile, voire impossible, d’accéder à Dieu (Jean 14 : 6). De fait, son discours frappe par l’absence de référence à Dieu. Étonnant, du reste, pour quelqu’un dont la (quasi seule) lecture quotidienne est celle de l’ A.T ?!
Sans cette référence à Dieu, la notion de pardon, devient donc subjective et chacun peut en donner sa définition et/ou conception. Je peux pardonner ceci mais pas cela, de telle manière (en oubliant comme dit E. de Luca) en fonction de telle circonstance plutôt que telle autre, etc.
Pour le croyant, le pardon est avant tout, le moyen de se rapprocher de son Créateur. Comme l’exprime si bien David :
« Je t’ai avoué ma faute,
Je n’ai plus caché mes torts,
J’ai dit : je reconnaîtrai devant l’Éternel les péchés que j’ai commis.
Alors tu m’as déchargé du poids de ma faute. ».

Cette repentance nous permet d’obtenir le pardon de Dieu et d’entrer dans cette nouvelle relation par la foi en l’œuvre du Christ à la croix.
Sans ce pardon de Dieu, l’homme reste livré à lui-même en proie à ses propres conceptions philosophiques et existentielles.
A la période de son entretien avec I. Fenoglio, De Luca lisait Esaïe …. Si sa lecture est attentive, il s’apercevrait pourtant – entre autres – que l’Éternel est le Créateur unique et souverain de notre histoire. Histoire qui aura ici bas une fin et dont le Christ est un acteur principal :
« Il adviendra en ce jour là que le descendant d’Isaïe se dressera comme un étendard pour les peuples, et toutes les nations se tourneront vers lui. Et le lieu où il se tiendra resplendira de gloire ». Esaïe 11 : 10
Par ailleurs, le livre d’ Esaïe relate le sort dramatique de ce peuple d’ Israël et de Juda qui se détourne de Dieu. A cet effet, le péché le plus souvent dénoncé par Esaïe est l’orgueil, l’autosuffisance de l’homme qui compte sur ses seuls moyens et prétend pouvoir se passer de Dieu.
Enfin, je recommanderai à De Luca de méditer longuement sur l’incontournable chapitre 53 du même livre qui nous décrit – et de quelle manière – l’œuvre expiatoire du Christ, venu pour endurer à notre place le châtiment du péché, puis ressusciter pour nous procurer le pardon de Dieu.
Mais voilà, il y a un préalable au pardon, c’est la reconnaissance du péché ! Comme l’a écrit Lord David Cecil : « le jargon de la philosophie du progrès nous a appris à penser que l’état sauvage et primitif du l’homme était derrière nous … mais la barbarie n’est pas derrière nous, elle est en nous » (« Jésus, une royauté différente » p 105 – Timothy Keller).
Passage terriblement d’actualité ….

Pour terminer, voir le magnifique reportage « les mystères de la foi » ( Dans les yeux d’ Olivier) et notamment les 5ères minutes où l’on voit ce couple de chrétiens dont le fils de 19 ans a été abattu froidement et sans raison par un vigile.
Le processus de pardon décrit par le couple est extraordinaire et il exprime tout le contraire de la pensée de De Luca, sur le sujet. Ici point d’oubli, mais pourtant, une vraie libération et la vraie expression de miséricorde divine !! Je conseillerai même à De Luca de regarder l’ensemble des épisodes, car une fois n’est pas coutume, on a un beau et honnête reportage sur la foi chrétienne, sans a priori ».

Merci, Anton, pour cette réflexion !

Personnellement, j’ai bien aimé la façon dont notre contributeur a rattaché le problème du pardon à la connaissance personnelle de Dieu. Justement, un autre « verrou » empêche Erri de Luca de croire : cette incapacité, pour lui, de « s’adresser directement à Dieu »(de « tutoyer » ou d' »interpeller » Dieu, à l’instar de Job, et donc de prier). D’autre part, un article de Nicolas Bonnet(2) en rapport avec cet auteur « en mal de la foi » nous apprend que De Luca se définit négativement comme « quelqu’un qui ne croit pas ». C’est un agnostique qui refuse la dénomination d’athée. Néanmoins, il affirme attacher « de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur ». Il se proclame sans ambiguïté « incroyant » mais se dit aussi mû par « l’aiguillon du manque » et l’insatiable soif de sens que nulle explication ne saurait combler.
De fait, il me semble que, à défaut « de connaître Dieu personnellement », et de lui parler directement, Erri de Luca parle tout de même de Dieu, livrant de magnifiques exégèses sur les noms ou le rire de Dieu (ex : « nous sommes » ou « rire », dans « Noyau d’olives » – relayés sur notre blogue). D’autre part, l’on peut relever dans le parcours exégétique de l’écrivain un glissement progressif de l’Ancien au Nouveau Testament. Si la référence aux Évangiles est pratiquement absente de ses premiers écrits, elle devient majoritaire dans ses dernières publications (voir, par exemple, « les saintes du scandale », qui s’intéresse aux cinq femmes présentes dans la généalogie du Messie, et bien d’autres méditations dans les recueils « Première heure », « Noyau d’olive »…).

Et vous ? Qu’en pensez-vous ? Vous pouvez nous partager vos réflexions en commentaire, au pied de l’article, ou même, nous faire parvenir votre propre contribution pour enrichir la discussion. Au plaisir de vous lire !

 

 

Notes :

(1)Source : Irène Fenoglio, «« Je ne suis pas un écrivain, je suis un rédacteur de variantes »», Item [En ligne], Mis en ligne le: 09 mars 2009. Disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=418000 .

(2) Nicolas Bonnet, « Erri De Luca, en mal de la foi », Cahiers d’études italiennes [En ligne], 9 | 2009, mis en ligne le 15 janvier 2011, consulté le 25 novembre 2015. URL : http://cei.revues.org/200