Comment, pour danah boyd, l’éducation aux médias ainsi (mal) faite peut être dangereuse et contre-productive

La plupart des gens croient que les gens qu’ils connaissent sont crédules face à de fausses informations, mais qu’ils sont eux-mêmes équipés pour séparer le blé de l’ivraie…

L’éducation aux médias, telle qu’elle est pratiquée actuellement, est-elle LA (bonne) solution pour lutter contre la désinformation ?

danah boyd [Prénom et Nom en minuscules], anthropologue et chercheuse chez Microsoft, fondatrice et présidente de Data & Society(1), est intervenue en mars 2018 lors de SWSX EDU à Austin (Texas), où elle y jouait un rôle « provocateur » et de « stimulant du débat ».

Dans sa présentation, elle a invité l’auditoire et les éducateurs en général à « remettre en questions leurs hypothèses sur l’éducation aux médias ». Elle a examiné « l’instabilité de notre écosystème médiatique » aujourd’hui en réseau pour ensuite aborder la question suivante : « vers quel type d’éducation aux médias devrions nous travailler ? »

Sans remettre en cause l’éducation aux médias et le travail des enseignants, qui font ce qu’ils peuvent dans ce domaine, boyd estime que dans le contexte actuel, et ainsi (mal) faite, celle-ci peut être dangereuse et contre-productive. La chercheuse souligne que « l’éducation aux médias est régulièrement proposée comme solution au problème des fausses nouvelles », alors que les enjeux sociaux et politiques sont bien plus vastes et complexes.

Toutefois, elle a admis « ne pas savoir » quel serait « le rôle des éducateurs dans le paysage médiatique contemporain » ou « quel genre d’éducation aux médias a du sens ». Elle a aussi reconnu que certaines de ses approches sont limitées.

Mais comme il lui paraît « injuste de mettre fin à un tel discours sans offrir une voie à suivre », elle nous fait « une supposition éclairée », tout en admettant que « c’est vraiment délicat parce que la plupart des gens aiment suivre leur instinct plus que leur esprit. Personne ne veut entendre qu’ils se font avoir ».

Parmi les pistes préconisées, elle estime « utile d’aider les gens à comprendre leur propre psychologie » en les sensibilisant aux biais cognitifs et à la façon dont ils sont sensibles aux informations (celles acceptées et celles rejetées) ; elle souligne combien il est « important d’aider les étudiants à vraiment apprécier les différences épistémologiques. En d’autres termes, pourquoi les gens de différentes visions du monde interprètent-ils différemment le même contenu ? (….) D’un point de vue éducatif, cela signifie renforcer la capacité d’entendre et d’embrasser véritablement le point de vue de quelqu’un d’autre et d’enseigner aux gens à comprendre le point de vue d’autrui tout en maintenant fermement leur point de vue ». (….)

L’objectif est donc « de comprendre les multiples façons de donner du sens au monde et de s’en servir pour interpréter les médias ». Mais la méthode préconisée a ses limites, de l’aveu de la chercheuse, puisqu’ « apprécier le point de vue de quelqu’un qui est profondément toxique(sic) n’est pas toujours psychologiquement stabilisant » ; et « ce n’est pas parce que vous savez que vous êtes manipulé que vous pouvez y résister ».

Bref, pour danah boyd, dans un paysage médiatique qui va devenir de plus en plus complexe, les éducateurs ont un rôle essentiel à jouer pour aider les individus et les sociétés à (y) naviguer. « Mais la voie à suivre ne consiste pas à croiser les informations ou à apprendre aux gens à évaluer les sources. (…) Nous vivons aujourd’hui dans un monde de réseaux. Nous devons comprendre comment ces réseaux sont entrelacés (….)Par-dessus tout, nous devons reconnaître que l’information peut être, est, et sera, transformée en arme de nouvelles manières ».

Et « tant que nous ne commencerons pas à comprendre (la) réponse (de certains jeunes) à notre société des médias, nous ne serons pas en mesure de produire des interventions responsables (…) Nous devons commencer à élaborer une réponse en réseau à ce paysage en réseau. Et cela commence par la compréhension des différentes façons de construire la connaissance. »

Le défi est de taille pour tous ceux qui ont ou auront une responsabilité éducative, parmi la jeunesse, au sein de la famille, l’école ou l’église, surtout quand les chrétiens ne sont pas toujours « les premiers dans les bonnes oeuvres » dans ce domaine ! Et vous ? Qu’en pensez-vous ? Quelle est votre approche de l’éducation aux médias ?

Pour découvrir l’intégralité du discours de danah boyd, lire une traduction libre de Lucas Gruez, Doctorant en Sciences de l’information et de la communication,

 

Extraits de l’intervention de danah boyd :

« La désinformation est contextuelle. La plupart des gens croient que les gens qu’ils connaissent sont crédules face à de fausses informations, mais qu’ils sont eux-mêmes équipés pour séparer le blé de l’ivraie. Le sentiment général est que nous pouvons vérifier les faits et modérer notre façon de sortir de ce casse-tête. Cela échouera. N’oubliez pas que pour beaucoup de gens dans ce pays, l’éducation et les médias sont considérés comme l’ennemi – deux institutions qui essaient d’avoir du pouvoir sur la façon dont les gens pensent. Deux institutions qui tentent d’affirmer leur autorité sur l’épistémologie ». (p 5)

« La majorité des Américains ne font pas confiance aux médias. Il y a beaucoup d’explications à cela -perte des informations locales, stimuli financiers, difficulté à faire la distinction entre opinion et reportage, etc. Mais que signifie encourager les gens à critiquer les récits des médias alors qu’ils sont déjà prédisposés contre les médias d’information ? »

 « Cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas essayer d’éduquer les gens. Ou que produire des penseurs critiques est intrinsèquement une mauvaise chose. Je ne veux pas d’un monde plein de moutons. Mais je ne veux pas non plus supposer naïvement ce que l’éducation aux médias pourrait faire en réponse à une guerre culturelle déjà en cours. Je veux que nous nous attaquions à la réalité… » (p 7)

 

 

Notes : 

(1) Pour en savoir plus sur cette chercheuse iconoclaste, voir aussi « danah boyd, anthropologue de la génération numérique », sur Le Monde (20/08/14) et « Rencontre avec danah boyd » sur Owni (30/08/10)

« Eprouver ce qui est bon » : c’est aussi (surtout !) sur internet…

L’Internet tel qu’il est aujourd’hui, ainsi que la masse informationnelle (d’aucun parleront de « déluge ») qui résulte de son essor, nous placent face à un véritable défi, doué d’un enjeu. En effet, nous ne pouvons esquiver l’inévitable question de la fiabilité de l’information disponible sur internet :

Aider par Kosta Kostov

Aider par Kosta Kostov

D’où vient-elle ? Et, surtout, peut-on la croire ?

Chacun connaît le constat classique, que l’on nous présente comme une évidence, à savoir que  « Les jeunes savent mieux que les adultes se servir d’internet ». Ladite évidence se vérifiera sans doute concernant l’utilisation d’un ordinateur, d’un portable ou de tablettes permettant entre autre de jouer à des jeux de voiture….Mais ladite évidence le sera peut-être moins (évidente) concernant une navigation pertinente ou vigilante d’internet.

Dans ce contexte, il est essentiel,

autant pour les jeunes que pour les moins jeunes, d’acquérir « une culture de l’information », pour une recherche « éveillée ».

Qu’est-ce que la culture de l’information ?

Il s’agit d’une culture qui comprend les savoirs suivants :

« Lire » : décoder et comprendre
« Ecrire » : créer et diffuser ses propres productions
« Evaluer » : évaluer la qualité et la pertinence de l’information

C’est ce dernier volet-l’évaluation de l’information sur internet-qui nous occupera maintenant, le temps du présent billet.  En guise de précision, j’ajouterai que, dans le cadre professionnel, je travaille régulièrement avec mes élèves de collège-notamment de troisièmes-sur ces questions de l’origine de l’information, notamment de ce qui a motivé sa publication et sa diffusion.

Concernant l’évaluation de l’évolution sur internet, il est peut-être utile de rappeler, à l’instar des enseignants responsables de « La Commission Français et Informatique » (http://users.skynet.be/ameurant/francinfo/validite/evaluer.html ; http://fr.sarto.free.fr/b2i/exemples_lycee/questionnement.pdf ), « qu’un document Internet reste un document, même si son support est particulier », et qu’ « à ce titre, il (convient) de lui appliquer les règles normales de la critique externe du document, qui s’appliquent d’abord (…) au site qui présente les informations ».

Ces règles reposent sur un questionnement, qui s’avère être le même que celui du journaliste :

Qui ? Quel est «l’hôte» de la page ? Qui héberge le site ? Un site éducatif,  commercial, gouvernemental, politique, religieux…. ?  La page d’accueil est-elle bien indiquée ?

L’auteur est-il clairement indiqué ? Que sait-on de son parcours, sa formation, sa réputation, son domaine et son expérience d’expertise ?
Au nom de qui, de quelle idéologie, s’exprime-t-il ? S’agit-il d’un auteur recommandé, recommandable ?

 Quoi ? (Quelles informations ?) S’agit-il d’une source primaire (des données d’enquête) ? D’une source secondaire (Document qui fait état d’un rapport d’enquête déjà réalisé) ? Les données sont-elles vérifiables ? L’auteur me permet-il de recouper l’information donnée ? L’information communiquée est-elle contradictoire avec d’autres sources déjà consultées ?

L’auteur présente-t-il différents points de vue, notamment lorsqu’il s’agit d’une question polémique ou controversée ?
Son article est-il documenté, argumenté ?
Son langage est-il nuancé ? Très catégorique ? Partisan ?
Est-on en mesure de faire la différence entre ce qui relève de l’information et de la promotion, de la publicité ?
Y-a-t-il des indices qui permettent de douter de la qualité du document ?(fautes d’orthographe, de syntaxe…Références inexactes ? Ou incomplètes ?…)

Suis-je en mesure de comprendre l’information contenue dans l’article ?
L’article est-il en rapport avec le sujet ou hors-sujet ?
Est-ce que je me sens à l’aise avec les conclusions de l’article ?

 Comment ? (comment se présente et est organisée l’information),
Quand ? (L’information est-elle régulièrement mise à jour ? La date de création est-elle indiquée ? Y a t il plusieurs liens inactifs-ce qui indique que les mises à jour ne sont pas faites régulièrement ?…)
Où ? (Quelle partie du site contient l’information ?)
Pourquoi ? (Question liée à l’objectivité de l’information)

Quel semble être le but premier de l’auteur ? Est-il évident, clair ? Pourquoi l’auteur me communique-t-il cette information ?

A-t-il pour but d’informer, d’aider, d’éduquer, d’expliquer ? De donner son opinion personnelle ? De vendre ? Défendre ou servir une cause ? A-t-il des visées publicistes, propagandistes, lobbyistes ?

(http://www.bibliotheques.uqam.ca/InfoSphere/fichiers_communs/feuilles_travail/feuille5.pdf )

Les enseignants responsables de « La Commission Français et Informatique » parlent, quant à eux, « d’altruisme »(« aider son prochain en diffusant la connaissance »), d’ « égoïsme »(« Regardez comme je suis intéressant; ma page personnelle n’est-elle pas admirable ? »), de « capitalisme »(« Achetez mon produit ! ») et « prosélytisme »(« adhérez à mes idées ! »)
(http://users.skynet.be/ameurant/francinfo/validite/evaluer.html ; http://fr.sarto.free.fr/b2i/exemples_lycee/questionnement.pdf )

Toutes ces questions doivent être, bien entendu, prises ensemble : déterminer la fiabilité ou non d’une information dépend de la convergence des réponses obtenues.

En guise d’application de ce qui précède, nous suggérons l’analyse de « Novopress », qui se présente comme une « agence de presse indépendante ».

A ce sujet, Ludovic Finez, dans un article initialement paru sur le site du Club de la Presse Nord-Pas-de-Calais le 22 juillet 2005 (et publié sur le site Acrimed le 27 juillet 2005 ), ainsi que Loïc Blache, dans un article plus récent publié le 14 mars 2013, ont su formuler le questionnement présenté ci-dessus :

Au début, on pouvait croire « à une nouvelle agence de presse qui donne des infos sur la région », commente Ludovic Finez. « Sur sa page d’accueil, le site Novopress se présente comme une agence de presse internationale, iconoclaste et réactive. (…)  Novopress affirme défendre une information alternative et sans tabous pour lutter contre le monde de la pensée et de l’information unique, un monde où Big Brother voit, entend, lit et dirige tout. Ce n’est qu’en lisant plus attentivement certains textes mis en ligne que l’on comprend mieux ce que Novopress appelle une information alternative et sans tabous.

Question contenu, l’agence de presse ne fait pas preuve d’une « grande originalité par rapport aux commentaires faits par la presse régionale. Et pour cause… puisque nombre d’entre eux, vérification à l’appui, sont des articles intégralement pompés dans les éditions de La Voix du Nord. Évidemment, une telle pratique est déjà en soi répréhensible mais ce n’est pas le plus grave. Loin de là. Le plus grave, c’est le ton d’autres « articles », qui dégagent une nauséabonde odeur de xénophobie et d’incitation à la haine raciale (…)

A ce stade de la lecture, l’envie démange d’en savoir un peu plus sur les responsables de ce site ». (…)Pour savoir qui se trouve derrière le nom de domaine Novopress, il est « inutile de chercher sur le site des coordonnées, à part des adresses e-mail impersonnelles. En revanche, une simple requête sur le site Gandi.net nous en apprend beaucoup plus. Le nom de domaine Novopress (…) a été déposé par un certain Fabrice Robert. Un inconnu ? Pas vraiment…

(…)Ex-conseiller municipal FN à La Courneuve, ex-membre du Conseil national du MNR (de Bruno Mégret), c’est aussi l’ancien porte-parole d’Unité radicale. C’est à cette organisation, interdite depuis, qu’appartenait Maxime Brunerie, qui avait tenté de tirer sur Jacques Chirac le 14 juillet 2002. Parmi d’autres « exploits », Fabrice Robert est aussi le fondateur du groupe de rock radical Fraction Hexagone, qui promet « une balle pour les sionistes, une balle pour le cosmopolitisme, et une balle pour la police » ou rend hommage à la croix celtique, symbole depuis longtemps récupéré par les groupuscules fascistes.
Aujourd’hui, Fabrice Robert est président du Bloc identitaire* (qui, entre autres, dit « son opposition totale au dogme du métissage ethnique »), créé en 2003, après la dissolution d’Unité Radicale. Tout soupçon d’homonymie est à écarter : l’adresse postale (à Nice) du Bloc identitaire (précisée sur son site) et celle du dépositaire de Novopress sont les mêmes. La filiation entre les deux structures est de toute façon évidente. Un lien sur le site de Novopress renvoie vers ID Magazine (domicilié à Nivelles, en Belgique), publication commune au Bloc Identitaire et aux Jeunesses Identitaires, présidées par un comparse de Fabrice Robert. Par ailleurs, Novopress a relayé la campagne, pour une élection partielle à Nice, d’un « candidat identitaire », « soutenu par Fabrice Robert, président du Bloc Identitaire ».

Et voilà comment, pensant trouver le site d’une nouvelle agence de presse, on tombe en fait sur une émanation d’un groupuscule de l’extrême droite la plus radicale»

[*qui se classe à l’extrême-droite de l’échiquier politique français.]

Lampe par bruna pires

Lampe par bruna pires

En règle générale, nombre d’informations(ou présentées comme telles-surtout celles à tendance polémique), « piquées » ici ou là, sont souvent relayées en boucle d’un site à l’autre ou d’un forum à l’autre. Et ce, sans vérification, semble-t-il, autant de la validité de ladite information, que de la source. Dans le cas de Novopress, il est tout à fait possible de savoir quel site l’utilise fréquemment(en connaissance de cause ou non-c’est une autre histoire), en rédigeant une équation de recherche sur votre moteur de recherche favori : nom du site + Novopress ;  Novopress + sujet (Ex : Bible King James ou redoute + propagande…)

Éprouvez toutes choses; retenez ce qui est bon. 22 Abstenez-vous de toute apparence de mal.(1 Thes.5v21-22)

A lire :

http://tempsreel.nouvelobs.com/le-dossier-de-l-obs/20120921.OBS3171/reacosphere-le-cas-novopress.html

http://owni.fr/2011/05/16/les-familles-dextreme-droite-sur-internet/