« L’Europe s’est formée et reformée sur des conflits fondateurs » : Entretien avec Olivier Abel, professeur de philosophie

« Europe peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots« (Olivier Abel).

Aujourd’hui, nous recevons, pour la première fois sur Pep’s café, Olivier Abel, auteur du « Vertige de l’Europe », paru chez Labor et Fides en avril 2019. Qu’il soit remercié pour avoir joué le jeu des questions/réponses. C’est là l’occasion de s’intéresser au passé, au présent et au futur de l’Europe, notre Europe, d’autant plus que les Européens éliront leurs députés au Parlement, du 23 au 26 mai 2019. En France, ces élections aux enjeux majeurs auront lieu le dimanche 26 mai. Les électeurs nationaux se sentent généralement peu concernés (42,61% de taux de participation aux élections européennes de 2014). Pourtant, les politiques et les loi adoptées au niveau européen auront un effet direct sur les cadres légaux nationaux, notamment pour les politiques d’asile et de migration, l’emploi, l’environnement, le libre-échange, l’alimentation, la santé…Mais le scrutin peut aussi, sur fond de montée des extrêmes, avoir de grandes conséquences sur l’avenir de l’Europe et de ses valeurs.

 

Bonjour Olivier, peux-tu te présenter ?

Je suis professeur de philosophie éthique à l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier, après avoir enseigné 30 ans à l’Institut Protestant de Théologie de Paris, et auparavant au Tchad et quelques années à Istanbul. Cela fait plus de 40 ans que j’enseigne.

1) Comment justifie-tu « le vertige de l’Europe », ton récent ouvrage (avril 2019) foisonnant d’idées, après « la justification de l’Europe » (ton « essai d’éthique européenne » de 1992) – l’un et l’autre paru chez Labor et Fides ?

Les deux ouvrages sont au fond des « Essais d’éthique européenne », et le second est un approfondissement du premier, mais dans une ambiance incontestablement plus sombre. En trente ans, ce que j’appelais La justification de l’Europe a bien changé. La construction européenne s’est réduite à un système de protections, hérissé d’identités simplistes et noyé par un scepticisme néolibéral qui met tout au format d’opinions équivalentes. L’Europe est sur la défensive, sur tous les fronts, et manque de confiance en elle. Il m’a paru urgent, derrière les émois politiques de surface, de ne pas abandonner la question de l’identité aux identitaires de tout poils, et de reprendre la question de fond : qui sommes nous ? D’où venons nous ? Impossible de lever les yeux vers là où nous voulons aller sans revenir, et nous interroger sur le pourquoi en sommes nous là, pourquoi rester ensemble.. Bref quelles sont nos affirmations, nos approbations, nos orientations profondes. Le vertige de l’Europe déplore une construction européenne qui a supposé une sorte d’union, sinon de communion, qui en fait ne sont l’objet d’aucune attention, d’aucun soin, d’aucun travail sur nos conflits, et qui ne sont finalement rien : elle s’est construite sur un vide. On marche mal sur le vide !

2) Comment et pourquoi s’est effectué ce choix du tableau de Félix Valloton (1908), lequel traduit un déséquilibre et un malaise certain, et dont la composition rappelle celle du Titien en 1562, en guise d’illustration de couverture de ton livre ? 

Tu as raison, chaque figure renvoie à une histoire des figurations semblables. Il y a d’abord que j’aime Felix Valloton, sa perception des choses et que cette figure de la jeune Europe accrochée aux cornes de son Zeus de taureau est belle, qu’elle donne à penser. D’abord Europe vient d’ailleurs, sa provenance n’est pas autochtone, c’est un point important pour l’identité — et le rejet de la culture biblique dans la culture européenne actuelle est comme un déni de cela. Ensuite elle est accrochée aux cornes d’une divinité, dont on ne sait pas si elle existe, elle peut d’un instant à l’autre découvrir qu’elle n’est accrochée à rien, et sombrer dans les flots. Enfin cela me fait penser aux jeunes africains qui volent vers l’Europe sur des embarcations qui existent à peine, accroché aux cornes d’un rêve auquel nous mêmes ne croyons plus.

3) Tu présentes ton livre comme « une interrogation sur l’Europe, une déconstruction de l’idée d’Europe, qu’il faut certes critiquer dans ses oeuvres comme dans ses intentions, mais que l’on ne saurait sans risque laisser orwelliser dans le rejet de l’Occident ». Que veux-tu dire par cette expression « orwelliser » l’Europe ? 

Il y a des époques où le présent a été écrasé par le poids du passé, des traditions, de l’héritage. Je crois qu’aujourd’hui c’est l’inverse : le passé est très faible, et jamais sans doute le « présent » de nos sociétés en guerre (guerre économique, guerre des imaginaires) n’a été aussi puissant, capable de rayer jusqu’aux traces du passé, capable de le reconstruire à volonté, de le refabriquer complètement. À propos du passé chrétien, il ne s’agit justement pas de l’idéaliser dans une sorte d’identité mystique toute heureuse ! Mais il ne s’agit pas non plus de l’ « orwelliser » : Milan Kundera reprochait à Orwell d’avoir une manière totalitaire de parler du monde totalitaire, et préférait Kafka, montrant au milieu de l’absurde procès, de sa révoltante injustice, des scènes quotidiennes, ordinaires, remplies de vie, de confiance, de promesses. Comment faire mutuellement place à la diversité, à la délicate complexité de nos héritages, de nos perceptions, de nos attentes ? Oui, nous avons laissé «orwelliser» certains passés, le passé colonial, le passé catholique, le passé chrétien, désormais à la fois occultés dans un amalgame totalitaire, dissimulés, défigurés, et je dirai enterrés vifs dans ce qu’ils avaient aussi de prometteur, et simplement de vécu : c’est historiquement faux, et politiquement décourageant, car on ne peut plus prendre appui sur rien dans le passé, sinon sur un imaginaire amnésique et plaqué, qui empêche d’ailleurs toute véritable critique.

Comment alors opérer ce droit d’inventaire ?

Le problème c’est l’effondrement d’un espace public commun dans lequel ce conflit des mémoires pourrait s’installer et trouver place, s’apaiser jusque dans la conversation ordinaire. La peur du conflit fait qu’on attend seulement de l’usure du temps la solution pour les mémoires blessées (qui sont à nouveau blessées par la représentation du passé qui en est donné). Ce qui fait que les mémoires qui constituent l’Europe, loin de faire ce travail partagé d’inventaire critique dans lequel on entend ce que les autres ont à dire et réciproquement, se murent et s’enferment dans une identité mémorielle muette et bloquée, ou se perdent dans la surenchère de la compétition mémorielle.

4) Tu t’attardes sur ce qui fait « l’ethos européen » et soulignes que le « noyau éthico-mythique » (pour reprendre une expression de Paul Ricoeur) de l’Europe « a été mis en mouvement » par un « pluralisme éthique (ou un désaccord) fondateur ». Que veux-tu dire par là ? N’est-ce pas paradoxal et contradictoire ? 

Oui, je tiens beaucoup à cette expression de « noyau éthico-mythique » proposée par Ricœur. Ce que je développais déjà dans La justification de l’Europe, et que j’avais repris dans divers débats, avec des intellectuels turcs notamment ou chinois, c’est que l’ethos européen est foncièrement un mixte. Un mixte gréco-biblique, par exemple, mais aussi gréco-romain (il ne faut pas confondre les deux !), un mixte judéo-chrétien (là aussi il y a un différend profond qu’il faut comprendre et honorer), un mixte catholique-protestant, etc. Mais loin de prendre soin de ces différends qui forment son moteur, l’Europe, épuisée peut-être par ses guerres intestines, n’a cessé d’évacuer, d’évider, d’énucléer, son « noyau », qui n’était pas purement évangélique, bien sûr, mais où les sources bibliques s’étaient mêlées à d’autres sources, antiques, médiévales, à la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme, les Lumières, le Romantisme, etc. Et ces sources sont inachevées, d’autres flots viennent se joindre à cette identité inachevée. Oui, cela semble paradoxal, mais il me semble que l’Europe s’est formée et reformée dans une série de conflits fondateurs, où aucune des forces en présence ne l’a emporté complètement, ce qui a obligé l’Europe à faire cohabiter des orientations hétérogènes, et c’est son dynamisme.

4b) Dès lors, si je te comprends bien, il ne serait pas question de nous laisser enfermer dans l’alternative « pour ou contre » l’Europe, ou dans de fausses alternatives entre ce que tu qualifies de « rationalité normative, standardisante et technocratique » d’inspiration néo-libérale actuellement dominante et « l’irrationnel démagogique de la manipulation des peurs » ou replis identitaires et démagogies nationalistes : ce qui nous manque, selon toi, ce serait de confronter plusieurs visions et traditions de l’Europe, qui poursuivent chacune une cohérence désirable, et qui se corrigent mutuellement.  Ce type de débat est-il actuellement ouvert ? Comment le rendre productif et fécond ?

Oui, je trouve lamentable ce débat rituel pour ou contre l’Europe, sans qu’il y ait le moindre débat sur la question de savoir de quelle Europe on parle ! Ce qu’il nous faudrait, ce serait des visions différentes de l’Europe, portées par des partis d’échelle européenne, et non pas nationales. Je ne voudrais pas me substituer à ce qui pourrait émerger d’un espace public européen qui entrerait en discussion sur ce que nous voudrions. Mais il est certains que nous voulons des choses différentes, et même contradictoires, et c’est ce débat sur les visées et les priorités de l’Europe qu’il nous faut organiser.

4c) Il s’agit aussi, comme tu l’écris, de « remettre au centre le questionnement », car « c’est par ce geste interrogatif que l’Europe affrontera la crise identitaire » : l’identité européenne serait-elle donc « interrogative » ou ne serait pas ? Jusqu’à quand ?

Cela c’est mon côté philosophe : je pense que ce que la remise au centre, à équidistance de tous (et sans que nul n’en puisse garder le monopole), du droit de questionner, c’est ce que l’Europe garde du socratisme, c’est à dire du geste initial de la philosophie, geste lui-même d’origine non philosophique, car il est archaïque ce cercle des citoyens dans un espace lui-même circulaire, où chacun tour à tour s’avance pour donner son avis. Cela donne une configuration démocratique, au sens radical du terme, sans cesse à réformer, qui est pour moi celle figurée sur le drapeau européen !

Quelle place pour les certitudes, les absolus, dans « ce geste interrogatif » ?

Tu me demandes jusqu’à quand « ce geste interrogatif » ? N’y a-t-il aucun absolu, aucune limite à ce geste ? J’ai envie de dire que non, ce geste est proprement infini, incessant, sans limite, et c’est cet infini questionnement qui donne sa forme à l’esprit européen. Dans le même temps, je voudrais dire, non plus en philosophe mais en théologien, que le seul absolu c’est Dieu. Ce n’est pas contradictoire pour moi, car c’est par ce Dieu seul absolu que tout le reste est désabsolutisé : nous ne pouvons nous faire une idole ni de la technique, ni de la nature, ni de l’Etat, ni de la science, ni de l’Histoire, etc. bref de rien. La confiance en Dieu nous permet d’interroger librement le monde.

Ce qui serait bon pour l’Europe est-il bon pour le reste du monde ?

C’est une question très juste. Il y a un profond ethnocentrisme européen, qui s’est longtemps cru le centre du monde, et longtemps estimée seule porteuse d’une culture universelle. Cette posture est d’autant plus dangereuse qu’aujourd’hui elle peut s’inverser dans la figure inverse : la civilisation européenne et occidentale est vue comme l’origine de tous les maux : colonialisme et impérialisme, destruction des autres cultures, jadis, ravages écologiques et nihilisme, aujourd’hui. Autrefois on parlait de la question orientale, aujourd’hui de la question occidentale ! Le problème est précisément que la découverte de la pluralité des civilisations est justement contemporaine du deuil de la prétention à avoir le monopole de la civilisation, et que ce deuil peut déterminer soit un raidissement dogmatique ou fondamentaliste, par lequel on s’enferme dans la prétention à avoir seul la vérité, soit à l’inverse dans un scepticisme, un relativisme, ce que Ricœur appelle un nihilisme, qui vide le noyau, le cœur de nos cultures — mon idée est que le cœur de nos cultures est d’abord cultuel, mais que la diversité des manières de rendre grâce, des formes de cultes, est au cœur de la pluralité des humanités. Nous ne connaissons l’humanité qu’au travers d’humanités, de langues et de cultes divers.

5) La suite logique d’un tel débat serait-elle les « Etats pluriels » d’Europe (où placer la capitale ?), plutôt que les « Etats-Unis » d’Europe ? Comment, concrètement, aller au bout de cette logique plurielle et construire l’Europe sur ce « désaccord fondateur » ? A quelle fin ?

Là aussi c’est une question qui me dépasse, c’est à voir ensemble, et il y a une véritable imagination institutionnelle déjà à l’œuvre, qui doit être prolongée et amplifiée. Mais la formule « Etats pluriels d’Europe » me plaît beaucoup : nous pouvons et devons aller bien plus loin dans le pluralisme politique, et c’est la quadrature du cercle, en même temps créer un espace avec des droits libertés, mais aussi des droits sociaux communs, coordonnés, et un espace respectueux et même favorable à la diversité des formes de vie, qui sont transmises dans des milieux familiaux, communautaires, qui ne peuvent que se dissoudre dans un formatage libéral et hyper-individualiste. Cela suppose en effet de ne pas avoir peur de rouvrir nos traditions, et ce que j’appelle nos conflits fondateurs. En ce sens pour moi le « Canon » des Ecritures bibliques est une magnifique illustration de cette imagination instituante, qui a su canoniser ensemble des Livres, des genres littéraires, et même des théologies différentes, pour les amener à témoigner ensemble, à s’admonester fraternellement, dans leur diversité et leur cohérence.

6) Comment, étant « sel et lumière », les chrétiens peuvent-ils se positionner dans ce débat, sachant que certains peuvent être séduits par l’une ou l’autre des alternatives piégées soulignées plus haut ?

Les chrétiens ne peuvent certes pas laisser dire que le christianisme est la culture de l’Europe ! D’abord le christianisme est vivant, depuis toujours et aujourd’hui plus que jamais dans bien d’autres contrées et pays que l’Europe, et nous avons besoin de toutes ces formes de christianisme qui ont su parler à des cultures et des époques différentes, nous leur devons un immense respect. Ensuite le christianisme n’est pas une culture, n’est pas une civilisation : c’est une foi capable de transcender et de traverser, de bouleverser et de réorienter, n’importe quelle culture et civilisation… Cependant il y a une tradition de l’Europe chrétienne, ou plutôt une longue histoire tissée de plusieurs traditions à la fois successives et simultanées, qui ont aussi chacune leur styles de traditionalité. Pour parler à très gros traits, je pense qu’entre les protestantismes américain et européen, ou bien européens et africains, il y a, plus profondément que des divergences théologiques, ou politiques ou morales, des différences de styles, presque des différences d’esthétique qui font qu’ils ne se comprennent pas — et ne comprennent pas qu’ils sont amenés à témoigner dans des situations profondément différentes, devant des auditoires différents. Le pire des témoignages serait de croire que le nôtre est le seul, ou le meilleur ! et de mépriser les autres.

7) Comment vois-tu l’accueil de ton livre, notamment à l’approche des Européennes ?

Je n’en sais rien, c’est une goutte d’eau dans l’océan des paroles, mais je voudrais tenter de tenir ma voix dans ce chœur, car je pense que « nous » (je veux dire ici les protestants français, dans notre situation minoritaire et mixte à bien des égards) sommes placés d’une manière à voir des choses qui passent trop souvent inaperçues, et qui sont pourtant importantes à redire pour rouvrir des promesses fondatrices pour notre petit coin du monde, et en tenir le cap.

 

Ce sera le mot de la fin ! Merci à toi et puisse ta voix « porter dans ce choeur » !

 

 

Emmanuel Macron reporte sa réponse à la crise des gilets jaunes suite au drame de Notre-Dame

« Cet incendie montre notre misère et notre faiblesse » (Source photo wikipédia : feu dans la charpente de Notre-Dame, à Paris, le 15/04/19)

«Je sais ce qu’ils ressentent (…) ce soir, je veux avoir un mot d’espérance pour nous tous »(1).

C’est ce qu’aurait pu dire Emmanuel Macron, le chef de l’Etat, lundi soir 15/04, dans son très attendu discours de réponse à la crise des Gilets jaunes et au Grand débat.

Sauf que, comme par « un fait exprès », ladite allocution n’a pas eu lieu. Le chef de l’Etat venait de l’enregistrer, lorsque sont apparues les images de l’incendie de Notre-Dame(2). Celui-ci s’est déclaré à 18h50, comme je l’ai appris alors que j’assistais le soir même à une conférence à l’Institut Protestant de Théologie (IPT) sur le thème « Face à la crise sociale actuelle; quel rôle pour les religions ? »(3).

Le drame de Notre Dame a conduit Emmanuel Macron à se rendre sur place « au chevet » de Notre Dame, dans le cœur historique de la capitale, dans l’île Saint-Louis…..et donc à reporter sa réponse à la crise actuelle. Pour combien de temps encore ?

« Moralité », pourrait-on conclure philosophiquement : laisser traîner (ou traiter superficiellement) une situation problématique constatée de longue date, c’est courir le risque de le payer encore plus cher plus tard.

A ce sujet, l’intervention de l’historien de l’art et défenseur du patrimoine Jean-Michel Leniaud, président du conseil scientifique de l’Institut national du patrimoine, me paraît particulièrement bienvenue. Et ce, d’autant plus que son intervention est publiée dans La Croix (4) sous forme d’entretien titré « c’est à l’Etat de prendre en charge la reconstruction » [de Notre-Dame]. Ce qui est en soit une ironie face aux politiques du « moins d’Etat » et du « libre marché » !

Selon Jean-Michel Leniaud, s’« il est encore prématuré d’évaluer l’étendue des dégâts », il s’agit « d’une atteinte grave, d’une mutilation effrayante de l’histoire de notre pays (…)Ce qui lui arrive est (…) une atteinte symbolique pour le patrimoine, pour l’histoire de notre pays, mais aussi pour les rapports entre religion et pouvoir politique qui s’y jouent depuis les origines. L’heure va venir où l’on cherchera les responsabilités des uns et des autres, mais au regard du caractère symbolique de cet édifice, chercher des responsabilités individuelles n’a aucune importanceCette catastrophe relève de toute façon d’une responsabilité collective. Cet incendie montre notre misère et notre faiblesse ».

En effet, précise-t-il, « la flèche de Notre-Dame qui était en cours de restauration, et où l’incendie a pris, n’avait pas été restaurée depuis les années 1930. Et nous savons tous que dans des édifices de ce genre, en raison de conflits puérils entre l’Église et l’État, la vétusté des réseaux électriques est effrayante. C’était le cas à Notre-Dame comme dans de nombreuses églises, même importantes. Ce qui arrive devait arriver. Le manque d’un réel entretien et d’une attention au quotidien à un édifice majeur est la cause de cette catastrophe. Il ne s’agit pas de chercher des responsables, la responsabilité est complètement collective parce que c’est le monument le plus collectif du pays »

De fait, Jean-Michel Leniaud ne se fait « pas beaucoup d’illusion sur la reconstruction. On fera comme on a fait ailleurs : on reconstruira à bon marché (…) Nous verrons dans les moyens que nous mettrons en œuvre un symbole de notre affaissement collectif ». Mais « le président de la République doit dire que ce monument est le cœur de notre Nation, et que la Nation va s’en occuper personnellement. Or voyez, le sinistre n’est pas encore achevé que, déjà, on va faire la quête pour trouver de l’argent ! » Or, « c’est à l’État de prendre en charge cette reconstruction. Ce monument est plus central dans notre histoire que le château de Versailles, la cathédrale de Reims, la basilique Saint-Denis ou l’Arc de triomphe. Notre-Dame fait partie des pénates. On ne fait pas la charité publique pour les pénates ».

Comme on ne saurait « faire la charité publique » pour les Gilets jaunes ?

 

Notes :

(1) Une pensée en réalité adressée aux « catholiques de France » et « un mot d’espérance pour nous tous », face au drame de Notre-Dame.

(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/04/15/incendie-en-cours-dans-la-cathedrale-notre-dame-de-paris_5450533_3224.html

(3) Conférence modérée par Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix, et avec Belmadi Abderrahmane, responsable pédagogique de la formation des imams et des aumôniers à l’institut Al Ghazali, Grande Mosquée de Paris ; Olivier Abel, professeur de philosophie et d’éthique à l’Institut protestant de théologie (IPT), faculté de Montpellier ; L’archiprêtre Pierre Argouet, médecin et co-responsable de la communauté chrétienne orthodoxe de Brest ; Elena Lasida, professeur à la Faculté de Sciences Sociales et Economique (FASSE) de l’Institut Catholique de Paris.

(4) https://www.la-croix.com/Culture/Incendie-Notre-Dame-Cest-lEtat-prendre-charge-reconstruction-2019-04-16-1201015952?from_univers=lacroix 

Gilets jaunes : 3 clés pour comprendre les raisons de leur colère

Face aux « Gilets jaunes », la sagesse serait d’apaiser la colère plutôt que de l’exacerber – et c’est là la responsabilité de celui qui a le plus de pouvoir, en l’occurrence le Président et le gouvernementDessin de « Tom », paru dans Courrier International (04/12/18)

Comment parler pertinemment du mouvement des « Gilets Jaunes », surtout après Ies nombreux « commentaires, contre-commentaires, super-commentaires, et méta-commentaires » déjà publiés sur le sujet (1) ?

De fait, « plutôt que de se précipiter pour mettre des mots d’allure savante sur des choses mal connues, ou pour fournir des interprétations toutes faites informant davantage sur les représentations de leurs auteurs que sur la réalité qu’ils prétendent éclairer »prenons du recul, comme nous y invite le chercheur Laurent Mucchielli dans « The Conversation »(2) et cherchons ensemble quels seraient « les verrous » à faire sauter, lesquels « verrous » nous empêchent de penser et de comprendre les raisons de la colère des Gilets Jaunes.

1) Premier « verrou » à faire sauter : le discours « sur » la violence

Avant tout, soyons conscients que « la violence n’est pas une catégorie d’analyse, ni un ensemble homogène de comportements. C’est une catégorie morale. La violence, c’est ce qui n’est pas bien. Dès lors, on comprend que le spectacle de la violence produise des effets de sidération-fascination-répulsion qui empêchent de penser [et délégitime globalement les manifestants]. De fait, les analyses que l’on développe généralement à partir de là sont, en réalité, triviales, donc sans intérêt. Qu’une partie des gens soient capables de comportements violents est trivial. Nous en sommes tous capables dans certaines circonstances. Et en l’occurrence, des circonstances sont réunies. Ce sont donc ces circonstances et non ces violences qu’il faut analyser.(2) 

Dit autrement par le journaliste catholique Patrice de Plunkett, si « toute violence est déplorable, déplorables aussi sont les causes de la violence ! »  Nous ne devrions alors pas être surpris par « lintervention de casseurs de tout poil, et la radicalisation” de gilets-jaunes », lesquels « sont inévitables puisque la vague de manifestations perdure. Et elle perdure parce que la rage des manifestants vient de loin ; que leurs griefs sont multiples … » et parce que le gouvernement leur répétait jusqu’à présent « qu’il n’y a rien à négocier. Ce qui équivaut à dire qu’il n’y a pas d’issue… » (3)

Or, « sans issue » ou « qu’il n’y a pas d’avenir, sinon terrible », tel est « le message débité en boucle aux Français depuis un quart de siècle », souligne encore le blogueur naturaliste « Phylloscopus » (4).

2) Deuxième « verrou » : la surpolitisation ou les tentatives de récupération politique du mouvement

Toutes les tentatives pour récupérer politiquement la colère spontanée d’un mouvement volontairement désorganisé et à la base non politisé, « sont aisément repérables et doivent être écartées. De même qu’il convient d’écarter les discours de ceux qui profitent de ces tentatives de récupération politique pour déconsidérer le mouvement »(5). 

3) Troisième « verrou » : la dépolitisation du mouvement

Il est aussi essentiel de ne pas se laisser prendre par certains discours de certains commentateurs, selon lesquels les gilets jaunes n’auraient « aucune conscience politique et rien d’autre à dire que l’essence est devenue trop chère » ou encore « qu’ils ne comprennent rien à l’économie ». Or, « les enquêtes d’opinion indiquent régulièrement que le problème n’est pas l’absence d’idées politiques de nos concitoyens mais le décalage grandissant – pour ne pas dire le gouffre béant – qui sépare ces idées de la compétition électorale et de la gouvernance politique qui en résulte, donnant ainsi l’impression à la majorité de ces mêmes citoyens que les responsables politiques se moquent d’eux et que la démocratie ne fonctionne pas ».(5)

Ces « verrous » une fois sautés, il importe de prendre au sérieux (et ne pas nous laisser surprendre par) la colère des gilets jaunes, sous laquelle se cache une très grande souffrance. Et leur manifestation est une manifestation pour la dignité, soit le droit de ne pas dire oui à tout et à n’importe quoi.

La colère des Gilets jaunes s’inscrit en effet « dans une évolution à la fois économique (le recul ou la stagnation du pouvoir d’achat), sociale (le creusement des inégalités, les difficultés du logement, de l’accès à l’université, la disparition des services publics de proximité…), territoriale (avec le déclassement réel ou ressenti des habitants des périphéries, des périurbains et des ruraux) et politique » (5)(6).

L’évolution politique implique à la fois le discrédit croissant des élites (politiques et journalistes ) et la crise de l’offre politique, avec une crise du système économique néolibéral, dans lequel les français n’ont plus confiance. Ces derniers commencent à comprendre que l’équation libérale « croissance = prospérité » est fausse et que le « trickle down » (ou dogme du « ruissellement », selon lequel l’enrichissement des riches profiterait mécaniquement aux pauvres) est un mensonge qui leur est demandé d’avaler. 

Derrière leur apparente hétéroclicité, l’on constate une certaine cohérence dans les revendications (7) : « Et si », constate le blogueur Phylloscopus, « protester à la fois contre les taxes et la perte des services publics, pour le climat et pour le droit d’utiliser sa voiture, n’avait plus rien de contradictoire ? S’il s’agissait au fond d’une revendication unique : défendre tout ce qui, jusque-là, nous a fait vivre ? »(8) Au-delà des revendications, l’exigence de justice sociale et la volonté de vivre dans l’espérance, et non plus seulement de « survivre ».

« En effet, il est écrit dans la loi de Moïse : Tu ne muselleras pas le bœuf qui foule le grain. Dieu s’inquiète-t-il des bœufs ? N’est-ce pas pour nous seuls qu’il parle ? Oui, c’est pour nous que cela a été écrit ; car il faut de l’espoir chez celui qui laboure, et celui qui foule le grain doit avoir l’espoir d’en recevoir sa part ». (1 Cor.9v9-10)

« La balle est dans le camp » du gouvernement : Apaiser la colère plutôt que l’exacerber

Dans un tel contexte, la sagesse serait d’apaiser la colère plutôt que de l’exacerber – et c’est là la responsabilité de celui qui a le plus de pouvoir, en l’occurrence le Président de la République et le gouvernement. Ce dernier « ne devrait pas attendre (espérer ?) un pourrissement de la situation pour faire la seule chose qui ramènera le calme et lui permettra de reprendre par la suite la main pour préparer plus sereinement l’indispensable transition écologique  : donner clairement raison aux gilets jaunes sur leurs revendications immédiates relatives au pouvoir d’achat (…) Emmanuel Macron a sciemment personnalisé son pouvoir, il est peut-être temps pour lui de l’assumer jusqu’au bout en faisant un vrai mea culpa sur sa politique économique et sociale »(9).

Emmanuel Macron devra aussi choisir entre ce à quoi il tient le plus ou ce qui le porte…..

[Ce à quoi il tient le plus : sa croyance en un dogme économique. Ce qui le porte : sa conviction que le respect de la dignité humaine est un non-négociable].

…..Sans oublier de méditer et de mettre en pratique cette exhortation que l’on peut lire en Esaïe 58v9-10, et que l’on croirait écrite pour notre temps ?

« Si tu éloignes du milieu de toi le joug, les gestes menaçants et les discours de rien du tout, Si tu offres à l’affamé  ce que tu désires toi-même, si tu rassasies l’appétit de l’indigent, ta lumière se lèvera sur les ténèbres, et ton obscurité sera comme le midi ».

Quant aux chrétiens, certains pourront sans doute reconnaître avec humilité, à l’instar d’Etienne Omnès dans « Phileo-sophia »(10), « qu’ils n’ont pas de réponses », et qu’ils leur restent à exercer leur ministère de « prêtre de l’Eternel » : soit la grâce (et non le mérite) de pouvoir se tenir constamment devant le Dieu « trois fois Saint », en se gardant de « tout feu (ou passion) étranger(e) », pour bénir et intercéder « dans les larmes chaque matin » : « Seigneur, aie pitié de ma nation, préserve mon pays. Donne nous la paix et l’union, la justice et la prospérité. Je ne sais pas comment ces choses doivent s’articuler Seigneur. Je te fais confiance pour trouver l’articulation parfaite. Que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite » (10). Et les « prêtres de l’Eternel » de se souvenir constamment que « la justice et la droit » constituent « la base du trône » de l’Eternel et que « marchent devant Lui l’amour/la fidélité et la vérité » (Ps.89v15)

 

 

Notes :

(1)Voir aussi cet « essai de vision chrétienne sur les gilets jaunes » par Etienne Omnès, sur son blogue « Phileo-sophia ».

(2) « Deux ou trois choses dont je suis presque certain à propos des Gilets jaunes ». Par Laurent MucchielliDirecteur de recherche au CNRS (Laboratoire méditerranéen de sociologie), Aix-Marseille Université, lequel nous partage « quelques enseignements tirés d’une expérience de sociologue ayant, dans un passé récent, travaillé sur diverses formes de violences sociales et politiques (notamment les émeutes), ainsi que sur les stratégies sécuritaires (notamment le maintien de l’ordre) déployées à leur encontre par les pouvoirs publics ».

(3) « Ca tourne mal. Quelles en sont les causes ? » Note de blogue de Patrice de Plunkett.  

(4) « Moratoire sur le désespoir ? » Note de blogue de « Phylloscopus » 

(5) « Deux ou trois choses dont je suis presque certain à propos des Gilets jaunes »Laurent Mucchielli [Voir aussi « Gilets jaunes et niveau de vie, les dix graphiques de la colère », à lire sur Le Monde ]

(6) Concernant l’évolution territoriale, notons que « parmi les départements les plus mobilisés, on trouve la Haute-Loire et la Haute-Marne, territoires on ne peut plus ruraux et quasi sans ville, en tout cas sans agglomération dynamique » cf « Moratoire sur le désespoir ? » par « Phylloscopus ».

(7) Augmentation du Smic, salaire maximum, impôt sur la fortune et forte progressivité de l’impôt, Sécurité sociale pour tous, protection de l’activité économique nationale…Soit tout le contraire des « réformes » ultralibérales [toujours plus « moins d’Etat »] entreprises par le Président et sur lesquelles ce dernier ne veut pas céder, espérant le retour de la croissance sur le long terme. Sauf que, souligne Le Monde éco & entreprise du 6/12, « le désarroi du gouvernement Philippe devant la complexité contradictoire de la crise sociale actuelle pose une question de fond à laquelle personne jusqu’à présent n’a trouvé de réponse : comment concilier plus de croissance et plus de justice sociale. Dès que la croissance repart un peu, les inégalités – et leur perception par la population – se creusent au lieu de se réduire. Elle favorise les urbains et les plus qualifiés, au détriment des territoires et des chômeurs » [Cité dans « Ca tourne mal. Quelles en sont les causes ? » par Patrice de Plunkett] 

(8) « Moratoire sur le désespoir ? » par « Phylloscopus »

(9) « Deux ou trois choses dont je suis presque certain à propos des Gilets jaunes » par Laurent Mucchielli

(10) « Essai de vision chrétienne sur les gilets jaunes ». Note de blogue d’Etienne Omnès

 

 

 

Snow Therapy : ou l’illusion que « nous sommes au contrôle »

"Tout est-il sous contrôle" ? Snow Therapy, un film suédois de Ruben ÖSTLUND (2014)

« Tout est-il sous contrôle » ?
Snow Therapy, un film suédois de Ruben ÖSTLUND (2014)

Il vous a peut-être échappé.
Il a été successivement baptisé puis débaptisé et encore rebaptisé : Tourist, puis Force majeure, enfin Snow Therapy. Comme ce dernier titre ne l’indique pas, il s’agit d’un film, suédois, sur la famille, les relations dans le couple et le rôle de l’homme.
Sortie en France le 28 janvier 2015, il est encore à l’affiche, quoique beaucoup moins médiatisé, semble-t-il, que d’autres films. Et il est encore temps d’aller le voir, à plusieurs, entre hommes, ou en couples-hommes et femmes, pour en discuter longuement ensuite.

A noter que c’est mon épouse qui a attiré mon attention sur ce film, que nous avons vu ensemble courant février. Elle m’avait assuré « qu’il me plairait sûrement ». Et effectivement…Mais commençons par le commencement, et d’abord, parlons de l’histoire, en peu de mots :
« Tout est sous contrôle »

Snow therapy raconte l’histoire d’une famille « traditionnelle » suédoise, passant un séjour dans la station de ski des Arcs, en France. Le récit est d’ailleurs découpé en cinq parties, soit une pour chaque jour passé dans la station. Le père, Tomas, « travaille trop »(ou sans doute « plus »-peut-être même le dimanche-« pour gagner plus ») selon son épouse Ebba : l’occasion pour lui d’accorder un peu de temps à sa femme et à ses deux jeunes enfants Vera et Harry…
La première journée se passe bien, et la famille offre un profil uni et solide. Tout bascule dès le lendemain, lorsque la famille, confortement installée à une terrasse de café avec d’autres skieurs, est témoin d’une avalanche – en réalité déclenchée par les responsables de la station pour l’entretien des pistes et donc « sous contrôle », rassure Tomas. Mais l’avalanche semble se diriger droit vers eux et c’est la panique. Les enfants hurlent de peur, et Ebba demande de l’aide. Mais Tomas prend la fuite, bousculant son petit dernier, sans oublier l’essentiel : ses gants et son portable ! Au final, fausse alerte…mais les fondements de la petite famille sont ébranlés, d’autant plus que Tomas s’enferme dans le déni, se défendant d’avoir été lâche…

 

Ce que j’en pense :
Voilà un film bienvenu ! Le réalisateur suédois n’est pas croyant, et l’on n’est pas obligé d’adopter un certain discours sous-jacent, mais son film, d’une richesse incroyable, source de discussions profondes, nous invite à gratter la poudreuse, histoire de voir ce qui s’y cache. Et par-là même, nous invite à un questionnement ou à une remise en question salutaire :
Qu’est-ce donc qu’une famille selon « les principes bibliques », ou une famille selon le cœur de Dieu ? Qu’est-ce qu’ « un homme, un vrai » ? Quel est son rôle au sein du couple et de la famille ? Quels sont les besoins respectifs de l’homme, de la femme et des enfants ? Sans oublier une réflexion sur la vérité et le mensonge, le courage et la source du bonheur, l’instinct de survie, l’être et le paraître, l’illusion que « tout est sous contrôle » ou que l’on contrôle sa vie, son image…….Autant de questions « métaphysiques » mais très concrètes, qui touchent, par ricochet, d’autres protagonistes, témoins de la crise du couple Tomas et Ebba.
D’autre part, il nous invite, nous chrétiens, à répondre aux défis posés par notre société post-moderne, notamment représentée par une femme dite « libre », rencontrée par Ebba lors du séjour aux Arcs, et persuadée que ses enfants sont heureux de son choix de vie.

Bref, un excellent film européen à voir à plusieurs, où on se laisse embarquer et où l’humour n’est pas absent. La fin est quelque peu énigmatique, ouvrant d’autres perspectives. Comme l’a dit quelqu’un d’autre, un film « à la fois très quotidien et très stylisé, terre à terre et distancié », aux allures de « fable morale complexe qui impressionne durablement ».

En bref :
SNOW THERAPY
Écrit et réalisé par Ruben ÖSTLUND – Suède 2014 1h58mn VOSTF – avec Johannes Bah Kuhnke, Lisa Loven Kongsli, Clara Wettegren, Vincent Wettegren, Kristofer Hivju, Fanni Metelius… Sortie française le 28 janvier 2015.
Actuellement encore en salles.

Bande annonce :