L’action du mois : lire un (vrai) livre, pour mieux écouter et rester humble…

"Lire de vrais livres nécessite une certaine humilité - et de l'écoute - de la part du lecteur !"

« Lire de vrais livres nécessite une certaine humilité – et de l’écoute – de la part du lecteur ! »

Ce mois-ci, je vous invite à lire. A lire des livres. De vrais livres.

Je choisis de ne pas vous donner le choix entre le papier ou l’e-book, car, quoiqu’on en dise, le format importe beaucoup.

Vous connaissez certainement cette « doxa », que vous faites peut-être vôtre : la technologie (serait) neutre. Elle (ne serait) là que pour nous faciliter la vie. Or, souligne Cédric Biagini(1), « il est évident que les objets qui nous entourent, et les rapports de production qu’ils induisent, restructurent en profondeur les sociétés et nos existences ».

Ainsi, « indépendamment de son contenu », l’objet-livre en tant que tel « induit un certain rapport au texte »  et entraîne « un type de lecture : continue, profonde, linéaire, avec un fil conducteur », nécessitant que le lecteur suive la pensée d’un auteur et qu’il lui fasse, à un moment donné, confiance. Le temps de la lecture est alors suspendu où l’on s’extrait des sollicitations extérieures, de plus en plus invasives et distrayantes. Il permet de construire une pensée, de s’abandonner à des formes de contemplations et de développer une intériorité »…..

A l’inverse, « le livre numérique, dans sa forme hypermédia (avec des sons, vidéos, images, hyperliens…)….rend plus difficile la lecture continue et profonde. Car l’écran est un écosystème de technologies d’interruption qui font que l’on a du mal à se concentrer »(2).

Ceci dit, au-delà du débat, il y a un autre intérêt à redécouvrir et privilégier la lecture de (vrais) livres (de papier). Tout simplement parce que le livre papier sous-entend une nécessaire humilité du lecteur, à l’inverse du livre numérique où le lecteur est renvoyé à une forme de toute puissance.

Comment cela ?

En effet, relève encore Cédric Biagini(1), « ce sentiment de toute puissance est considérablement exacerbé par les objets numériques (…) qui n’a pas rêvé d’avoir une bibliothèque dans sa poche ? Je peux ainsi disposer en permanence de ce dont j’ai envie. Je peux aussi intervenir sur le texte, le reconfigurer. Bref, j’ai l’illusion de maîtriser (3). Lire un livre [un vrai livre de papier], comme écouter quelqu’un, suppose une capacité d’attention terriblement mise à mal aujourd’hui. Pourtant, jamais les gens n’ont eu autant besoin d’être entendus, notamment sur les réseaux sociaux, et jamais les autres n’ont été en si faible capacité de leur accorder du temps, car ils sont de plus en plus sollicités et passent du temps à communiquer frénétiquement.

Lire, c’est être capable d’écouter un auteur, de se dire « ce n’est pas moi qui donne mon avis sur tout ». Cela oblige à faire des efforts, à sortir de soi, à mettre de côté son narcissisme »(2).

A vous de jouer !

Dans le prolongement de ce qui précède, sur le thème de la lecture et de l’écoute, nous vous recommandons enfin les articles suivants :

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2015/09/04/alzaia/

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/02/03/quand-lecoute-est-un-puits-critique-de-et-il-dit-derri-de-luca/

https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/07/01/la-bible-est-elle-la-parole-de-dieu/

 

Notes :

(1)Coordonnateur du livre collectif intitulé « L’Assassinat des livres. Par ceux qui oeuvrent à la dématérialisation du monde » aux éditions « L’Echappée »(2015).

(2) « Lire, c’est écouter ». Entretien avec Cédric Biagini sur la lecture numérique. CQFD, septembre 2016, N°146, p V.

(3) Chacun sait que la Bible(du grec « Ta biblia » : « les livres ») est une bibliothèque(idéale ?) de livres à elle toute seule. Si nous vous souhaitons qu’elle vous devienne « familière », elle ne saurait être « domestiquée » ou « reconfigurée » à votre guise pour autant….

Foire aux médias(4) : journaux, magazines ou sites « non chrétiens »

Suite et fin de notre « Foire aux médias », débutée ici, et poursuivie ici, et .

Eau turbulente par Daniele Pellati Suivre le courant, au risque de se laisser emporter...ou vivre à contre-courant ?

Eau turbulente par Daniele Pellati
Comment être une presse ou un média « à contre courant » ?

Au menu, des journaux, magazines et sites « non chrétiens » : Certains spécialisés dans le décryptage/ »observatoire des médias » et d’autres, représentatifs d’une curieuse presse « pas pareil » à observer, notamment par le choix de ligne éditoriale, le traitement de l’information, le graphisme, le style et le modèle économique (sans pub) de la plupart.

 

24 heures dans une rédaction : Depuis 2013, un outil simple et pédagogique pour connaître le métier de journaliste. Co-réalisé par l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille et Canal France International, l’agence française de coopération médias à destination notamment de l’Afrique, il propose 4 séries de 24 fiches pratiques sur l’exercice du journalisme. Ces documents rédigés par des journalistes confirmés en télévision, radio, web et presse écrite sont destinés aux journalistes, et formateurs en journalisme, mais aussi pour le grand public.

Acrimed : ou Action-CRItique-MEDias. Sur un mode très différent d’« Arrêt sur image » (lequel n’échappe pas toujours au piège du racolage, à mon goût), une association née en 1996 du mouvement social de 1995, qui se veut un « observatoire des médias ». Elle réunit des journalistes et salariés des médias, des chercheurs et universitaires, des acteurs du mouvement social et des « usagers » des médias. Elle cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d’une critique indépendante, radicale et intransigeante. Depuis octobre 2011, Acrimed publie par ailleurs une revue papier trimestrielle, le magazine Mediacritique(s)

L’Age de faire : Sympathique périodique national « grand public », paru pour la première fois en octobre 2005(aujourd’hui mensuel) et créé par un ancien entrepreneur dans le BTP. L’Age de faire propose « des outils pour réinventer le monde » : « savoir » et « comprendre », pour « agir », dans les domaines de l’écologie, la citoyenneté et la solidarité, au niveau local comme international. Mais surtout, le journal promeut un mode de vie écologiste « responsable » assez radical. Son indépendance financière (ni subventions, ni publicité) repose sur ses abonnements et sur ses lecteurs : un mode de diffusion original, basé sur des « coopérateurs » qui s’engagent à acheter un certain nombre de numéros par mois et à les diffuser.
Il est possible de trouver l’Age de faire dans les biocoop, épiceries équitables, associations écologiques, stands de producteurs, et même certains cinémas indépendants(tels le réseau « Utopia »). Il est animé depuis fin 2011 par une Sarl Scop (Société coopérative de production). Les six salariés détiennent la majorité des voix et du capital au sein de l’entreprise. Ils décident ensemble du contenu et de la gestion du journal.

Basta Mag : Pure player se voulant « alternatif », Basta ! veut offrir un autre regard sur l’actualité : sur les problématiques sociales et environnementales(qu’il veut décloisonner et traiter de manière transversale), sur la solidarité internationale et l’engagement citoyen. Par la production d’articles, reportages, enquêtes, interviews, vidéos, Basta ! décrypte les crises qui rongent le monde actuel : crise économique, crise sociale, crise de la démocratie, crise environnementale. On aime sa volonté de « ne pas se contenter d’évidences », de creuser et d’essayer de comprendre le fond des sujets, comme sa volonté de ne pas faire le même traitement médiatique que d’autres médias. « Engagé »(avec une production journalistique qui se rapproche parfois du contenu des sites associatifs ou syndicaux), mais pas « partisan ». Excellent. A suivre de près, pour son sérieux.

CQFD : mensuel « de critique et d’expérimentation sociale », distribué tous les premiers vendredi du mois.  Basé à Marseille, son comité de rédaction est composé essentiellement de chômeurs. Il est certes souvent « en colère » mais traite avec professionnalisme des sujets locaux, nationaux et internationaux, liés à la pauvreté, aux mouvements sociaux, aux résistances sociales parmi les salariés, dans les périphéries urbaines et aussi dans le milieu agricole. Car il n’est pas question pour lui de ne publier que des billets d’humeur ou des éditoriaux, ni de faire du « journalisme Google ». Sa ligne éditoriale : « faire un Charlie mieux informé et un Diplo plus accessible. » Sans publicité, il est gratuit pour les personnes incarcérées. A noter que ses numéros d’été traitent le plus souvent de sujets pointus et exigeants (les langues, l’éducation…), quand d’autres médias se laissent aller à la facilité.

Les Dossiers de l’Actualité : « L’actu décodée » – Idéal pour les lycéens et étudiants. Conçus par les journalistes de La Croix (un des quotidiens français de référence) et de Phosphore (mensuel pour les jeunes), Les Dossiers de l’Actualité proposent un temps pour faire le point, chaque mois, de façon pédagogique et éclairante, sur trois sujets qui comptent : politique, économie, culture, environnement, société…

L’Eléphant : une revue trimestrielle qui revendique cette idée jugée désuète, à l’heure où toute la connaissance du monde est à portée de clic : « La culture générale et l’éducation contribueront à sauver le monde ». 

e-media.ch : l’indispensable site suisse romand d’éducation aux médias, qui me paraît beaucoup mieux conçu que celui de son homologue du CLEMI français. On y trouve d’importantes ressources pédagogiques consacrées à la presse papier et audio-visuelle, au cinéma (avec des fiches films détaillées), la publicité, l’internet, les technologies de l’information et de la communication, et la littérature jeunesse.

Le Gorafi : pour ceux qui en ont assez de certains « pure players », ce site se livre à une parodie(en faisant preuve d’ironie) jouissive des sites de presse. Comme le dit si bien la journaliste « Aliocha », « des gens capables de concevoir un article qui dit que « 79% des français refusent de répondre aux sondages » [ou « À l’encontre de son code de déontologie, un journaliste pose une question économique au président »] mériteraient d’être élevés au rang d’antidépresseur recommandé par la faculté de médecine ». A quand la recommandation « sur les chaines d’information continue et des sites de presse de la lecture du Gorafi, au même titre que la consommation de 5 fruits et légumes par jour » ? Certaines personnalités (notamment politiques) s’y sont d’ailleurs laissé prendre, en relayant une « infaux » du « Gorafi », la croyant « vraie ».

Habilomedias : un autre site francophone, canadien, d’éducation aux médias et de litteratie numérique, sans but lucratif, et tout aussi riche que le précédent. Son objectif est de veiller à ce que les enfants et les adolescents développent une pensée critique, pour un usage « citoyen, actif et éclairé » des médias et du numérique. On y trouve quantité d’outils et de ressources pédagogiques destinés aux parents et aux enseignants.

La Décroissance : « le journal de la joie de vivre » et « premier journal d’écologie politique ».
Créée en 2004 par Vincent Cheynet et Bruno Clémentin, fondateur de « Casseurs de pub », La Décroissance est un mensuel critique qui veut incarner un projet d’écologie politique radical, sans compromis ni compromissions, et promouvoir une société basée sur « la décroissance soutenable »(sachant qu’une croissance perpétuelle est illusoire sur une planète aux ressources limitées). Un étonnant journal, particulièrement intransigeant(au risque de demeurer marginal), qui offre débats, chroniques, coups de gueule, interviews, articles de fond, dessins(d’Andy Singer, Colloghan…) et BD.

 

OWNI :  un média d’enquête, de reportage et de data-journalisme, dédié aux cultures numériques ainsi qu’aux nouveaux enjeux de société.Une référence. Leur charte éditoriale se découvre ici. Placé en liquidation judiciaire le 21 décembre 2012, le site est fermé depuis, mais toutes les archives restent en ligne. C’est un bien commun en « Creative Commons ».

Sciences Humaines : le magazine référence indépendant, sans annonceurs et pariant sur ses lecteurs, « pour comprendre l’humain et la société à travers l’actualité des sciences humaines et sociales ». Conçu, dès l’origine, comme un instrument de synthèse des connaissances.

Le Tigre magazine : un drôle d’animal « curieux » ayant réussi un temps à poser sa griffe dans la jungle médiatique, avant de disparaître en 2015. Découvert « par hasard » il y a quatre ans dans un cadre professionnel, il m’est devenu « familier » avec le temps. « Familier », mais pas « domestique » pour autant.
Fondé en 2006, Le Tigre était un mensuel généraliste, indépendant, éclectique, souvent imprévisible et sans publicité, distribué en kiosques et en librairies. C’était aussi une aventure de presse novatrice avec de petits moyens, à rebours de la logique économique actuelle : il proposait un journalisme inventif, curieux, ouvert au monde, exigeant et constructif, dressant des passerelles entre des secteurs d’ordinaire très éloignés.  On pouvait y découvrir des contributions de journalistes, photographes, dessinateurs, écrivains et universitaires.

Parmi ses choix : le refus« de ne pas faire ce que d’autres font déjà très bien »(comme les recensions de l’actualité culturelle-livres, films, disques, etc), au profit de créations d’auteurs contemporains (pages graphiques et dessins, photographies sans contrainte d’actualité…..) » ; l’ironie plutôt que le pamphlet et la diatribe ; le télescopage, le décalage et le recul aux lignes de fracture traditionnelles. Le Tigre était un animal solitaire : plutôt que la défense d’un groupe, ou de dire ce qu’il faut penser, Le Tigre avait l’ambition de faire réfléchir. Il réveillait en nous non pas nos bas instincts, mais plutôt une acuité perdue dans la banalité du quotidien.

Depuis 2006, Le Tigre a connu de nombreuses vies : hebdomadaire à sa création, il a été mensuel en 2007, bimestriel en 2008-2009, quinzomadaire en 2010, et mensuel début 2011, avant de cesser de paraître(définitivement ?) depuis 2015. Enfin, Le Tigre était le premier journal en France à être conçu uniquement avec des logiciels libres.

« Guère civil »* : marche sur(les) Rroms

A propos des Rroms : est-il pertinent de jouer les pyromanes ?

A propos des Rroms : est-il pertinent de jouer les pyromanes ?

« Le peuple du pays se livre à la violence, commet des rapines, opprime le malheureux et l’indigent, foule l’étranger contre toute justice. Je cherche parmi eux un homme qui élève un mur, qui se tienne à la brèche devant moi en faveur du pays, afin que je ne le détruise pas ; mais je n’en trouve point », dit l’Eternel.(Ezech.22v29-30)

La Bible recommande aux Rois (aujourd’hui, on dirait « les chefs d’état » ou « ceux qui gouvernent »)d’« ouvrir la bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés » et d’« ouvrir la bouche, de juger avec justice, et de faire droit à l’affligé et au pauvre. »(Prov.31v8-9)

Certaines bouches-et qui plus est, des élus et représentants de la République-se sont récemment ouvertes à propos des Rroms((« des muets », justement) mais plutôt d’une façon que l’on pourrait qualifier de « décomplexée », pour ne pas dire polémique*.

Et ce, d’autant plus que les Rroms,  « Pauvres parmi les pauvres » et « muets parmi les muets »,  sont des cibles sans risque à une époque où le « parler vrai, sans tabou » est  le « mot magique » propre à faire sauter les digues de la « libre parole », particulièrement « contre » plus faible et vulnérable que soi*.

Le journal CQFD, qui constate avec colère ce « phénomène », fait aussi mine de s’étonner :

« Au fait, il n’y a personne pour protester contre les conditions terrifiantes dans lesquels les Roms sont contraints de vivre et dont les élus locaux sont évidemment complices ? »**

Avant lui, l’Eternel « cherche parmi [ ceux qui se livrent « à la violence », qui « commet des rapines, opprime le malheureux et l’indigent, foule l’étranger contre toute justice » un tel homme qui élève un mur, qui se tienne à la brèche… »(voir notre verset plus haut) Mais Il n’en trouve point ».

On se souvient peut-être de la récente polémique sur la question des Roms, provoquée par les propres propos du ministre de l’intérieur, Manuel Valls, « sur l’incapacité de ces populations à s’intégrer en France ». Propos tenus sur France Inter, lundi 23 septembre 2013 :  «  seule une minorité [des Roms] cherche à s’intégrer  » et que leur « mode de vie » était en « confrontation » avec celui des populations locales. Et que l’on peut réécouter ici.

Pour montrer qu'ils sont "à poigne", certains élus n'hésitent pas à cogner sur les Rroms.

Pour montrer qu’ils sont « à poigne », certains élus n’hésitent pas à cogner sur les Rroms.

Mais contrairement aux nombreuses personnalités politiques qui se sont engouffrées dans la brèche pour instrumentaliser cette question de façon électoraliste*, le défenseur des droits Dominique Baudis s’en est tenu aux faits. Selon lui, la France ne respecte par les règles qu’elle a elle-même dictées dans la circulaire du 26 août 2012 sur le démantèlement des campements.

Mais au-delà de la polémique, de la démagogie et du populisme, surtout à l’approche des élections municipales, il n’est pas interdit de réfléchir. Sur « ce que nous voulons ». Sur ce que nous voulons transmettre à nos enfants, qui vivront dans cet avenir que nous leur auront laissé. Ainsi, est à lire et à partager ce très bel édito paru dans le mensuel « L’âge de faire »*** :

Recréer des espaces de paroles partagées(20 octobre 2013) :
« Beaucoup de colère, et très peu de réflexion. Le traitement du sujet des Roms par la partie la plus en vue du monde politique et des médias flatte nos sentiments négatifs en rejouant le vieux scénario du bouc émissaire. Il exacerbe la colère de ceux qui, vivant près des bidonvilles insalubres et côtoyant chaque jour la misère humaine, se laissent convaincre que les choses iraient mieux si l’Autre allait mendier ailleurs. Il choque aussi ceux qui n’acceptent pas qu’un peuple soit accusé, publiquement et sans discernement, de tous les maux.
La population rom, très visible aux abords de certaines villes, vit dans une telle situation de précarité que ses moyens de subsistance (mendicité, collecte de déchets notamment) posent des problèmes de cohabitation avec la population locale. C’est une réalité, mais cela doit-il faire des 20 000 Roms vivant en France l’un des principaux thèmes du débat national ? On peut se poser la question quand on sait que le pays compte par ailleurs 3 millions de chômeurs, et plus de 8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Mais il est plus facile de dresser ces pauvres contre d’autres groupes de population encore plus pauvres, que de leur apporter des éléments de réflexion sur les inégalités subies de part et d’autre. (….) Il est possible de remettre les choses à leur place sans nier les malaises, ni balayer les sentiments de rejet par un discours moral. C’est ce que fait chaque semaine Véronique Decker, directrice d’une école primaire de Bobigny qui accueille une trentaine d’enfants roms, en réunissant ses élèves pour parler des problèmes de la classe.
Il faut que la parole raciste soit dite pour être combattue non par la morale, mais par l’argumentation, nous a-t-elle expliqué. Face au discours sur les Roms « qui ne veulent pas s’intégrer », on peut ainsi rappeler que des mesures transitoires limitent encore leur droit de travailler, et que chaque expulsion remet en cause de laborieux efforts pour la scolarisation des enfants. Remettre les choses à leur place, c’est aussi ce qu’ont fait les adolescents qui ont manifesté contre l’expulsion de Leonarda, rappelant que la jeune fille rom, arrêtée pendant une sortie scolaire, était d’abord une lycéenne comme eux ».

La suite ici.

De quoi nous faire réfléchir, en préparant Noël. En attendant une nouvelle année.

En savoir plus sur les Rroms et savoir faire la différence avec les Gitans, les Gens du voyage :
http://www.le-tigre.net/-Rroms-Gitans-Gens-du-voyage-.html

http://www.youphil.com/fr/article/02230-roms-gitans-manouches-qui-sont-ils?ypcli=ano

Et un Webdocu intitulé « La valse des Roms » (03/10/2013) qui racontent l’histoire de Daniela, Dragomir, Adela et Georges, originaires de Roumanie et vivant depuis dix ans en France. De bidonvilles en hôtels sociaux, ils tentent de s’intégrer, avec des succès et des échecs.

 

 

Notes :
* Notre titre s’inspire de celui de cet article : « Guère civil. Tuez tous les Roms, la République ne les reconnaît pas », de Jean-Baptiste Legars, paru dans CQFD n°115 (octobre 2013) et mis en ligne le 20/11/2013

« Attention, il ne s’agit pas de rapporter ici des conversations de comptoirs, des vociférations de fin de banquet ou des grommellements haineux de réunions du Front national. Non. Ce sont bien des représentants de la classe politique qui, de toutes obédiences confondues ou presque, cautionnent les violences faites aux Roms – quand ils n’appellent pas carrément au lynchage(…)
On se souvient, en septembre 2012, de l’incendie volontaire du camp de Roms situé en bas de la cité des Créneaux, dans les quartiers Nord de Marseille. Les habitants avaient expulsé la cinquantaine de résidents et – en toute simplicité – mis le feu à leurs habitations de fortune. (…)La réaction de Samia Ghali, la sénatrice maire socialiste des 15e et 16e arrondissements de Marseille, avait été des plus complaisantes : « Je ne le condamne pas, je ne le cautionne pas, mais je le comprends, quand les pouvoirs publics n’interviennent plus. » (…)Ne pas condamner un incendie volontaire – qui reste, a priori, un acte illégal(…) n’est-ce pas balancer de l’huile sur le feu ?(…)
Didier Réault, conseiller municipal UMP de Marseille, tweetait le 8 juin dernier : « Bientôt à Marseille #Capelette pour la même action ».  Il faisait référence aux trois cocktails Molotov lancés la veille sur un camp près de Lille, La Capelette étant un quartier abritant l’un des plus grands bidonvilles de Roms de la ville. Mi-septembre, c’est le maire UMP de Croix (Nord) qui assénait, après avoir été interpellé par ses administrés agacés par la présence de Roms : « Si un Croisien commet l’irréparable, je le soutiendrai ».(…)Début juillet, c’est Christian Estrosi, maire UMP de Nice, qui promettait de « mater » les Roms.  Quelques jours plus tard, le 21 juillet, c’est l’inénarrable Gilles Bourdouleix, député-maire UDI de Cholet (Maine-et-Loire), qui marmonnait : « Hitler n’en a peut-être pas tué assez »« en  » signifiant les Roms, bien sûr, pas les députés-maires UDI.

Plus récemment encore, le 12 novembre dernier, lors d’un conseil de Quartier, Luc Jousse, maire UMP de Roquebrune-sur-Argens dans le Var(qui brigue un troisième mandat), avait regretté publiquement que les secours « aient été appelés trop tôt » pour éteindre un incendie qui menaçait un camp de Roms.

Au fait, qu’est-ce qu’un « élu de la république » ? Quel est son rôle ?

** paru dans CQFD n°115 (octobre 2013), rubrique Édito, par l’équipe de CQFD, illustré par Lasserpe. Mis en ligne le 15/10/2013

*** Le mensuel L’âge de faire « témoigne des expériences alternatives en matière de réappropriation de l’économie, de création de lien social, d’écologie et d’engagement citoyen. Son credo : offrir à ses lecteurs des outils qui leur permettront de mettre œuvre leurs idées. Il tire à 30 000 exemplaires, est distribué au niveau national et compte près de 11 000 abonnés.
Fondé en 2005 par l’association L’âge de faire, présidée par Alain Duez, le journal a été repris en septembre 2011 par une Sarl Scop (Société coopérative de production). Les six salariés détiennent la majorité des voix et du capital au sein de l’entreprise. Ils décident ensemble du contenu et de la gestion du journal.
Son indépendance financière (ni subventions, ni publicité) repose sur un mode de diffusion original ».

Simple « aller simple » : « Seuls les morts pourront rester »

« Le 4 octobre dernier, les quelque 400 noyés et disparus au large de l’île italienne de Lampedusa ont fait revenir le « problème migratoire » sur le devant de la scène. Une quinzaine de jours auparavant, un assaut en masse sur l’enclave espagnole de Melilla défrayait également la chronique », peut-on lire dans CQFD*.
« A la une des médias, un fait-divers chasse l’autre : la tragédie de Lampedusa, avec ses 155 rescapés et ses quelque 300 disparus – le compteur des cadavres repêchés affolant les dépêches d’heure en heure –, a fait oublier les images de l’assaut nocturne du mercredi 18 septembre sur le triple grillage de l’enclave espagnole de Melilla, au nord du Maroc.

(…) L’Italie a décrété un jour de deuil national. Le pape François Ier a parlé de « honte » pour un monde qui « globalise l’indifférence » et place l’argent au-dessus de l’humain. La maire de Lampedusa, en pleurs, a invité l’Europe à venir compter les morts avec elle(…) La mairie de Rome a proposé d’accueillir les survivants. Le chef du gouvernement italien a promis que « toutes les victimes » seraient naturalisées – mais, réflexion faite, les « victimes » ne sont que les morts et les survivants sont placés en centre de rétention, passibles d’une amende de 5 000 euros et d’une expulsion vers leur pays d’origine. Les pêcheurs et autres riverains qui se sont portés au secours des naufragés bien avant les frégates de la Guardia di finanza – ô le sibyllin symbole ! – sont également passibles de poursuites pour « trafic d’êtres humains »…
Un événement tristement médiatisé, qui nous ferait oublier que derrière les « chiffres » du « problème migratoire » se cachent des êtres humains, qui risquent le tout(leur vie) pour le tout pour un « aller simple ».

« Aller simple », c’est aussi le titre d’un magnifique recueil de poèmes** d’Erri de Luca, qui garde toute son actualité.
« Aller Simple, des lignes qui vont trop souvent à la ligne , marquées par le point final, le point fatal quelque part entre les deux rives méditerranéennes, cette grande bleue qui sépare le Sud, sa misère, ses tragédies, d’un Nord porteur de rêve, d’opulence et de liberté. C’est sur cet entre-deux que se déroule ce long et poignant poème d’Erri de Luca… ». 

Des chants homériques modernes à plusieurs voix :

– celles des « invisibles » anonymes réduits à des statistiques ou à une idée-force(ou un prétexte) d’un programme politique.
– celles des errants et des perpétuels voyageurs en quête d’un doux rivage.
Des chants homériques modernes à plusieurs voix, qui narrent et donnent à entendre(si on veut bien s’éloigner de tous les bruits médiatiques et démagogiques) leur odyssée infernale, à pied, de l’Afrique(« hauts plateaux incendiés par les guerres et non par le soleil ») vers l’Europe, à travers les déserts et les rivages de la Libye, puis sur des embarcations précaires vers l’île de Lampedusa, au sud de la Sicile.
Des chants tragiques et funèbres, qui font entendre la voix de ceux partis pour un « aller simple » et marqués par l’errance, le déracinement, le désespoir (et l’espoir), l’exploitation, les menaces et la mort(au bout du chemin).

Le même jour [de la parution du recueil en italien, en 2005], les ministres européens de l’Intérieur traitaient à Luxembourg de la coopération en matière migratoire avec la Libye. Ils ont parlé de patrouilles maritimes communes, de vedettes rapides, de sauvetage en mer, de formation policière, de documents falsifiés, de droit d’asile et de rapatriement. Ils se sont divisés sur le respect des droits de l’homme en regard des politiques de rapatriement. Leurs conclusions sont publiques. »***

Extraits :

Ce ne fut pas la mer à nous recueillir
Mais nous qui recueillîmes la mer à bras ouverts

Descendus des hauts-plateaux incendiés par la guerre et non pas par le soleil,
nous traversâmes les déserts du Tropique du Cancer.

Quand la mer fut en vue depuis une hauteur
c’était une ligne d’arrivée, une embrassade de vagues sur les pieds.

C’en était fini de l’Afrique semelle de fourmis
les caravanes apprennent seules à piétiner.

En colonne, fouettés par la poussière,
seul le premier doit lever le regard.

Les autres suivent le talon qui précède,
le voyage à pied est une piste d’échines.(…)

Ils veulent nous renvoyer, ils demandent où nous étions avant,
quel endroit nous avons laissé derrière nous.

Je leur montre mon dos, c’est tout le derrière qu’il me reste,
ils se fâchent, pour eux ce n’est pas une deuxième face.

Nous nous honorons la nuque, là où se précipite l’avenir
qui n’est pas devant, mais qui arrive par derrière et nous dépasse.

Tu dois rentrer à la maison. Si j’en avais eu une, je serais resté,
même les assassins ne veulent nous reprendre.

Remettez-nous sur le bateau, chassez-nous en hommes
Nous ne sommes pas des paquets et toi Nord tu n’es pas digne de toi-même

Notre terre engloutie n’existe plus sous nos pieds,
notre patrie est une barque, une coquille ouverte.

Vous pouvez repousser, mais pas ramener,
le départ est une cendre éparse, nous sommes des aller-simple.

 
Nous sommes les innombrables, nous doublons à chaque case de l’échiquier,
Nous pavons votre mer de squelettes pour marcher dessus.(…)

Nous serons vos serfs, les fils que vous ne faites pas,
nos vies seront vos livres d’aventures.

Nous portons Homère et Dante, l’aveugle et le pèlerin,
l’odeur que vous n’avez plus, l’égalité que vous avez subordonnée.
D’aussi loin que nous arriveront, à des millions de pas,
ceux qui vont à pied ne peuvent être arrêtés.(…)

 

 
Notes :
* « Seuls les morts pourront rester », un article plein de colère, paru dans CQFD n°115 (octobre 2013), rubrique Histoires de saute-frontières, par Nicolas Arraitz, illustré par L.L. de Mars. Mis en ligne le 26/10/2013 http://cqfd-journal.org/Seuls-les-morts-pourront-rester

(A lire également le communiqué de la CIMADE, publié le 23 octobre 2013)

CQFD est un journal alternatif  et indépendant « de critique et d’expérimentation sociales », sans pub, basé à Marseille. Il sort tous les 15 du mois en kiosques depuis 2003. Outre trois piliers, « les collaborateurs, une trentaines de rédacteurs et dessinateurs, sont tous bénévoles ». Ligne éditoriale : « dénoncer les injustices »(avec des sujets liés à la pauvreté, aux mouvements sociaux, à toutes les résistances sociales parmi les salariés, dans les périphéries urbaines, et aussi dans le milieu agricole), y compris dans son propre camp.
** Aller simple(Solo andata ) d’Erri de Luca ,  sorti en avril 2005 chez Feltrinelli.
Edition bilingue Gallimard(du monde entier)2012, trad. de l’italien par Danièle Valin, 16,50 €
http://www.magazine-litteraire.com/actualite/erri-luca-visions-surviennent-etat-veille-29-05-2012-36834 ;
http://www.laprocure.com/aller-simple-poemes-erri-luca/9782070775811.html
*** Info piquée ici : http://www.babelmed.net/component/content/article/245-italia/1494-erri-de-luca-solo-andata-migration-et-po-sie.html