La propriété est-elle « un droit sacré » ? Qu’en dit la Bible ?

« Possessions », par Andy Singer.
Quelqu’un peut posséder des maisons, des voitures, de très gros moyens, beaucoup de choses utiles ou non(….). Toutefois, ce que l’Evangile de Jésus-Christ ajoute au privilège de la propriété, c’est ce que ce droit ne peut être égoïste. Il confère des responsabilités et des devoirs

« Tu ne déroberas point » (Exode 20v15)

« La morale [libérale-] conservatrice affirme que « la propriété personnelle est un droit sacré ». C’est tellement vrai, dit-elle, que la loi divine, par le huitième commandement et la loi des hommes (….) s’accordent pour protéger la propriété en réprimant sévèrement le vol.

Personnellement, je n’aime pas du tout le rôle de « gardienne des coffres-forts » que d’aucuns attribuent ainsi à l’Eglise. En fait, j’ai franchement honte de l’histoire moyenâgeuse où l’Eglise, précisément, s’est laissé prendre au piège. L’Eglise dégénérée d’alors ou d’aujourd’hui, l’Eglise gardienne des richesses et grosse propriétaire elle-même, n’a-t-elle pas, par sa politique, freiné longtemps le progrès social ? N’est-elle pas co-responsable de l’éclosion des doctrines réactionnaires et de l’éloignement spirituel de beaucoup ? Il faudrait être de mauvaise foi ou tout ignorer de l’histoire pour ne pas reconnaître sa part de responsabilité dans ce domaine ».

[Ceci écrit sans langue de bois par Adolphe Hunziker, qui n’a rien d’un « communiste », ou d’un tenant du « néo-socialisme ». En réalité, ce pasteur suisse (1912-2007) est considéré comme l’un des pionniers du mouvement pentecôtiste en Suisse romande et fondateur de la première église évangélique du Réveil de Suisse en 1935. Il a tenu les propos ci-dessus, non pas dans « L’Humanité » ou « Politis », mais lors d’une « causerie radiodiffusée » sur Radio Réveil, consacrée au « droit à la propriété ». Les causeries ont été éditées sous forme de recueil, sous le titre « Les règles du vrai bonheur » d’A. Hunziker. Ed. Radio Réveil, ca 1970 (Epuisé).

Dans cadre, Adolphe Hunziker a su parfaitement éviter le piège dans lequel est tombé Dennis Peacocke, dans son « partenaire avec Dieu en affaires » (JEM éditions, 2008), ce dernier posant en effet pour « principe directeur numéro 1 » la propriété privée, et l’exploitation de biens et de ressources « aux dimensions et potentialités » qu’il estime « inimaginables »(op. cit., p 146)(1)]

Pourtant, poursuit Adolphe Hunziker, « c’est évident, quoique peu compris : les Eglises politico-financières ont adopté trop facilement un slogan fort utile à une politique d’arrière-garde quand elles ont affirmé ou affirment encore sans nuance : la propriété est un droit sacré ! (2) Mais peut-on attendre mieux des lois purement laïques ? Hélas !

Qu’en pensez-vous, les lois réprimant le vol ont-elles été uniquement promulguées par pur amour de la justice ? Ne seraient-elles pas aussi le reflet de l’égoïsme et de la frousse des possédants cherchant à se protéger contre ceux qui ne possèdent rien ? » [Que dirait Hunziker aujourd’hui, du Président brésilien Bolsonaro – largement soutenu par les Evangéliques, notamment la gigantesque Assembleia de Deus envers Bolsonaro, cette branche évangélique particulièrement prospère au Brésil de laquelle provient la nouvelle première dame – ouvertement proarmes (en faveur des propriétaires terriens) et antipaysans (sans terre) ?(3)]

« (…..) Non, en vérité, aucun code légalisant le droit à la propriété ne peut traduire tout l’enseignement moral contenu implicitement dans le commandement divin que nous examinons. Voyons maintenant ce que la Bible enseigne :

La Bible ne considère la propriété personnelle ni comme un péché, ni comme un droit « sacré ». La grosseur de notre compte en banque, comme la grosseur de nos biceps, n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Tout dépend de ce que l’on en fait ! La Bible, donc, ne condamne pas la propriété personnelle comme étant une injustice. Mais elle déclare que c’est un prêt, un dépôt divin, une gérance de laquelle le possédant est responsable et dont il aura à rendre compte devant Dieu.

(….) « Tu ne déroberas point » [Ex.20] : ce commandement divin établit, certes, le droit à la propriété personnelle. Quelqu’un peut posséder des maisons, des voitures, de très gros moyens, beaucoup de choses utiles ou non, c’est là son droit évident et personne ne saurait le juger (….). Toutefois, ce que l’Evangile de Jésus-Christ ajoute au privilège de la propriété, c’est ce que ce droit ne peut être égoïste. Il confère des responsabilités et des devoirs de bienfaisance libre dont les possédants-gérants auront à rendre compte. C’est pourquoi, si nous ne devons pas oublier les pauvres dans nos prières, nous ne devons pas non plus oublier les possédants, car ils ont réellement besoin de la sagesse d’en haut pour accomplir leur beau et difficile ministère de bienfaisance »[Cette prière s’adresse à chacun de nous, car ayant tous reçu, nous sommes tous responsables, certes à des degrés divers : « à celui qui a beaucoup reçu, il lui sera beaucoup redemandé » cf Luc 12v48].

« Parlons maintenant de la violation du droit de propriété qu’est le vol. (Selon une définition inspirée par l’enseignement de la Bible) voler c’est dérober par ruse ou par force des valeurs qui se voient ou ne se voient pas ». Ainsi, « celui qui lance un pavé dans une vitrine pour s’emparer de montres et de bijoux est un voleur (…..) la ménagère glissant subrepticement un petit quelque chose dans son panier à provisions est également une voleuse (….). Mais sait-on assez que quiconque prend ou accepte la femme ou le mari de quelqu’un est un voleur ou une voleuse ? De même, celui qui enlève l’honneur de son prochain en répandant des choses vraies ou fausses est un voleur. Voleurs, ceux qui oublient de payer leurs dettes ou encore qui retiennent la part de leurs biens revenant à Dieu et à son œuvre. Voleurs, ceux qui profitent de la crédulité ou de l’ignorance pour réussir « une affaire ». Voleurs, ceux qui empoisonnent la santé publique en fabriquant des denrées frelatées. Voleurs, ceux qui vendent des remèdes qui ne guérissent pas ; des autos usées au bout de deux ans (……)(4)

Et parmi tous ces braves gens affirmant candidement qu’ils n’ont ni tué ni volé, plus d’un sait très habilement cacher sa malhonnêteté à l’intérieur de ce qui est légal, selon la loi des hommes. Mais Dieu a une autre mesure. Quand Jésus vit un jour certains marchands et spéculateurs légaux à l’intérieur du temple, Il les chassa en traitant ces braves gens d’éhontés voleurs. Ils durent être furieux, car ils n’étaient sans doute pas conscients de leur qualité de voleurs, eux dont la devise pouvait être tout simplement « les affaires sont les affaires ! »

Il semble toutefois « que les voleurs trouvent leur place dans l’une ou l’autre des deux catégories si divinement dévoilées par la parabole du Bon Samaritain. Il y a d’abord le brigand, « le sale voleur », celui qui, par violence ou par ruse, prend ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. S’il n’est pas protégé par quelque personne influente, on le condamne généralement assez rapidement. Et puis, il y a le pharisien, « l’égoïste honnête », le voleur très propre, celui qui passe, dans sa dignité impeccable, sans rien faire pour son prochain ou qui fait quelque chose en sonnant de la trompette, comme le dit Jésus. Selon la Bible, en effet, voler c’est peut-être aussi bien garder que prendre ».

[C’est ainsi que, transgresseurs, nous sommes tous des voleurs, sous cette mesure divine]

Pourquoi vole-t-on ?

(….) par désir d’obtenir quelque chose pour rien, ou en tout cas, sans trop de peine. La loi naturelle est qu’il faut suer et semer pour récolter. Mais si seulement on était assez malin pour contourner cette loi ; si seulement on pouvait posséder vite et sans peine ce que l’on veut [toujours plus, plus, plus, plus !] ! Telle semble être l’amorale philosophie de beaucoup.(….) C’est le même désir de posséder de l’argent sans trop d’efforts qui a fait la fortune de tous les casinos et de toutes les loteries » (5)

De fait, une façon d’aimer nos enfants sera de leur enseigner « que l’on n’obtient rien de satisfaisant sans peine ». Ne leur vantons donc pas « la malignité de M. Z qui a réussi, sans coup férir, une affaire magnifique. Ne jouons jamais à l’argent ou avec de l’argent….. Payons d’exemple », en nous montrant intègres sur ce plan [et souvenons-nous, à l’instar de Dietrich Bonhoeffer, que la grâce est avant « une grâce qui coûte » (à l’opposé de la « grâce à bon marché »), puisqu’elle a coûté le sacrifice de Christ et parce qu’elle nous coûte notre obéissance en tant que disciple de Jésus-Christ].

Enfin, conclut Adolphe Hunziker, « le vol de ce qui se voit ou de ce qui ne se voit pas, le vol qui dérobe ou qui retient égoïstement est toujours l’indication d’une faillite morale et spirituelle. Le voleur, même le voleur « légal », et surtout celui qui ne s’est pas encore fait prendre, se châtie lui-même : il n’est jamais parfaitement tranquille, ni pleinement heureux [à moins d’avoir la conscience endurcie/dérèglée]. Mais, fait spirituel plus grave encore, le voleur étant animé de l’esprit [de celui qui est dès le commencement le type du trompeur], ne saurait songer à entrer dans le royaume de Dieu. Le trompeur, le malhonnête, l’égoïste, le voleur, tombent sous le coup du jugement divin. L’Ecriture Sainte le déclare formellement : le voleur n’entrera pas dans le Royaume de Dieu ! » (1 Cor.6v10).

[Heureusement, l’espérance du message de l’Evangile tient à ce que tout pécheur repentant est pardonné]. « Le salut (est pour) celui qui a conscience qu’un jour il a pris ce qui n’était pas légitimement à lui (…) », pour « celui qui réalise qu’il n’a pas toujours géré ses biens comme devant en rendre compte » et pour « quiconque se voit comme n’ayant pas été aussi honnête qu’il l’aurait dû, ce salut moral et spirituel se trouve dans la repentance, la réparation [de préjudice cf Ex.22v2 et ss, 2 Sam.12v1-15] et la conversion.

Jésus a dénoncé et chassé les voleurs embusqués ; il a chassé les voleurs du temple. Mais il a accueilli le voleur repentant et Il l’a introduit au paradis…. »

[Le droit à la propriété IN Hunziker, A. « Les règles du vrai bonheur » : causeries radiodiffusées. Ed. Radio Réveil, ca 1970, pp 109-118]

 

 

Notes :

(1) Et ce, alors que son « principe directeur numéro 9 » stipule que « les hommes ne sont pas égaux(« notre véritable égalité se mesure en terme de responsabilité envers Dieu ») et « la redistribution économique n’y changera rien »(op. cit., pp. 143-144). Un concept révélateur d’une vision conservatrice du monde, semblant légitimer les inégalités et, surtout, délégitimant toute tentative(de l’Etat, surtout – parce que ce serait « communiste » ?)de réguler, d’ajuster ou de corriger lesdites inégalités. op. cit., p 144 et p 154-le seul rôle de l’Etat étant de « maintenir l’ordre »…].

(2) Le Pape François a été traité de « marxiste » et de « néo-socialiste » par certains conservateurs américains (l’animateur radio Rush Limbaugh et Stuart Varney, commentateur de la chaîne Fox) pour avoir affirmé dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium (2013)que « la possession privée des biens se justifie pour les garder et les accroître de manière à ce qu’ils servent mieux le bien commun, c’est pourquoi la solidarité doit être vécue comme la décision de rendre au pauvre ce qui lui revient » ; « nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. La croissance dans l’équité exige quelque chose de plus que la croissance économique, bien qu’elle la suppose ; elle demande des décisions, des programmes, des mécanismes et des processus spécifiquement orientés vers une meilleure distribution des revenus, la création d’opportunités d’emplois, une promotion intégrale des pauvres qui dépasse le simple assistanat. Loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable, mais l’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus ». Dans son encyclique Laudato Si (2015), il écrit que « le principe de subordination de la propriété privée à la finalité universelle des biens est donc au droit universel de leur usage est une règle d’or du comportement social et le premier principe de tout l’ordre éthico-social. La tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu et intouchable le droit à la propriété privée et a mis en relief la fonction sociale de toute forme de propriété privée ». Lors d’une audience générale le 08/11/18, il affirme encore « Personne n’est le possesseur absolu d’un bien : il n’en est que l’administrateur. Posséder est une responsabilité. Celui qui dit « moi j’ai tout… » a une responsabilité ».

Comment Hunziker serait-il accueilli aujourd’hui ?

(3) cf https://www.le-verbe.com/blogue/lordre-et-les-regrets/ et https://theconversation.com/avec-bolsonaro-lagrobusiness-contre-lamazonie-105426 ; Voir aussi https://www.la-croix.com/Monde/decret-Bolsonaro-millions-Bresiliens-peuvent-porter-arme-2019-05-09-1301020622

(4) Est aussi voleur celui qui vole ou détruit des emplois ! Cf https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/09/05/lobsolescence-de-lhomme-programmee-ou-quand-lavenir-cest-la-machine/

La Bible rappelle encore « Que la loi est bonne, si l’on en fait bon usage. On se rappellera en particulier que la loi n’est pas établie pour ceux qui se conduisent bien, mais pour [notamment] les marchands d’esclaves… » (1 Tim.1v8-10)
Et la loi(les « 10 commandements » ou « les 10 paroles ») dit aussi à ce sujet « tu ne voleras pas » ou « tu ne commettras pas de vol »(Ex.20v15 ; Deut.5v19). Erri de Luca fait l’exégèse suivante dans « Et Il dit » (Folio) : « Tu ne voleras pas. » Non, mais tu pourras entrer dans le champ de ton voisin et manger le fruit de ce qu’il a semé. Tu ne prendras avec toi ni panier ni hotte à remplir et à transporter, parce que ça, c’est voler, soustraire le bien d’autrui. Mais dans son champ tu pourras te nourrir et tu n’oublieras pas de remercier son labeur, son bien et la loi qui te permet d’entrer. Et à la saison des récoltes, le propriétaire laissera une dixième partie de son champ au profit des démunis. Et encore : quand les moissonneurs seront passés avec leurs faux, ils ne pourront passer une deuxième fois pour terminer. Ce qui reste revient au droit de grappiller.
Ainsi, tu ne voleras pas poussé par la nécessité et tu ne maudiras pas la terre qui te porte et le ciel qui passe au-dessus de toi. Et si tu travailles pour un salaire, le prix de ta peine te sera payé le jour même. Ainsi est-il dit à celui qui t’engage : « Dans sa journée, tu lui donneras son salaire et le soleil ne passera pas au-dessus de lui, car il est pauvre et vers ce salaire il lève sa respiration. » (Deutéronome, 24, 15). Celui qui retient chez lui la paie due à l’ouvrier qui a fait son travail est semblable au voleur, mais il opprime un pauvre, ce qui est pire. Tu n’opprimeras pas un salarié, un pauvre et un indigent : un de tes frères et un des étrangers qui est sur ta terre(Deut.24v14). Cela fait également partie de la ligne : tu ne voleras pas, c’est voler la respiration. Un salarié qui vend sa force à la journée n’est ni un esclave, ni un forçat. Celui l’asservit devient un voleur de respiration, comme celui qui enlève en échange d’une rançon. Si la personne humaine est rabaissée au niveau d’une marchandise, d’un butin, celui qui la réduit à ça est un voleur.
Cette loi difficile [qui bouleverse une communauté sans cadenas, ni clé, sans prison, ni gardien]vient de l’amour, qui est intransigeant avec ceux qui oppriment les aimés. L’amour exige la justice sur terre, enflamme les humiliés. L’amour arme la main de l’opprimé. Cette loi veut le calmer à temps, lui accorde droit et dignité. Ce ne sont pas les affamés qui s’insurgent, mais les piétinés dans leur cœur. Tu ne voleras pas leur portion d’égalité ».(Et il dit, pp 79-80)

[Plus qu’une « atteinte à la propriété », le vol est une atteinte à la dignité humaine]

(5) A ce propos, le pasteur Gilles Boucomont relève que ce qui crée le plus de richesse aujourd’hui, c’est la spéculation sur les trends à la hausse et à la baisse en bourse, soit des paris sur la hausse et à la baisse de produits virtuels que sont les produits financiers inventés depuis les années 80. Ce sont ces mêmes produits qui font artificiellement chuter le système en quelques heures, avec trois clics sur un clavier d’ordinateur dans telle ou telle banque. Et ce sont ceux qui produisent les vraies richesses qui paient la facture, via l’Etat, pour refinancer un gigantesque casino virtuel, où quelques-uns s’amusent avec le plus grand sérieux”. Cf « Au nom de Jésus : mener le bon combat », T2, Ed. Première partie, pp188-189.

Des primaires américaines 2016 vraiment « primaires » ou une campagne en « Trump-l’oeil »

Des primaires "primaires" ? Par Andy Singer

Des primaires « primaires » ? Par Andy Singer

Et si nous appelions  « chaque chose par son vrai nom. Par son vrai nom » ?

 

« Into the Wild », le magnifique film de Sean Penn(2007) vu dernièrement, est l’adaptation du récit Voyage au bout de la solitude, écrit par Jon Krakauer en 1996, et qui relate l’histoire authentique de Christopher McCandless, un jeune homme doué et sportif qui décide de laisser tomber un avenir prometteur, après de brillantes études, pour partir seul vers le Nord, en Alaska, afin de vivre et survivre « into the wild », « en pleine nature » sauvage et hostile. Il abandonne sans prévenir une famille qui présente les apparences d’un « rêve américain » réalisé, en réalité déchirée par la mésentente des parents et rongée bien plus sournoisement par le matérialisme. Parmi les livres qui l’accompagnent dans sa quête intérieure, il y a le Docteur Jivago de Boris Pasternak, où Chris lit à haute voix cette phrase : « appeler chaque chose par son vrai nom ».  Il s’agit là non d’un luxe, mais d’une question de vie ou de mort, liée à une recherche d’identité, comme à un impératif de connaître le vrai nom des plantes, pour distinguer les comestibles des toxiques. D’aucuns penseront peut-être à la scène des « coloquintes sauvages » venues « semer la mort » dans la marmite, relatée dans 2 Rois 4v38-41, et prêteront attention à ce qui a assaini le potage empoisonné….

Appeler « chaque chose par son vrai nom », c’est la question fondamentale que m’inspirent les primaires américaines 2016(1), particulièrement violentes et tendues, où le pragmatisme et la démagogie semblent l’emporter sur « les valeurs ». Justement, de quelles « valeurs » parle-t-on ? Que met-on derrière les termes ou expressions « conservateurs », « valeurs chrétiennes » ou « candidat des valeurs chrétiennes » ?

« Focus caucus » : Pour bien comprendre les enjeux

D’autre part, cette nouvelle course présidentielle me paraît aussi être le cadre idéal pour confronter certains contenus des discours et programmes des prétendants démocrates et républicains avec les principes bibliques, via une série d’articles : Par exemple, la politique étrangère, les propositions sociales et celles liées aux valeurs familiales, à l’éthique, dans les domaines de la santé, de la science (incluant les positions de chacun sur l’écologie, le transhumanisme, ou les nanotechnologies), de la biologie ou du planning familial, sans oublier l’éducation et la culture.

Il s’agit aussi d’inviter à une réflexion sur ce que pourrait être l’implication ou la posture « souhaitable » des chrétiens(Evangéliques ou même catholiques) dans cette campagne en particulier et en politique de façon générale, pour sortir des « packaging identitaires » ou « idéologiques »(2) dans lesquels ces derniers semblent enfermés irrémédiablement, et avoir une action réellement positive en politique. D’autre part, des candidats, sortant de ces « packaging » et opérant une synthèse « réussie », sortant des habituels libéralismes culturels et économiques, existent-ils ? Faut-il rechercher à tout prix LE  « candidat des valeurs chrétiennes », et attendre « un messie politique » ?

Pour une première approche, j’ai sollicité Chady Hage-Ali, chercheur en relations internationales et animateur du blogue « Stratpolitix » que je suis depuis quelques temps. Ses travaux s’orientent principalement sur la politique étrangère américaine-« critère d’évaluation » peut-être « secondaire », mais « non négligeable » selon l’intéressé – et sur les faits religieux. Entretien exclusif (février 2016) :

Pep’s café : A chaque élection – notamment l’élection présidentielle – les chrétiens sont généralement invités à voter pour « le candidat des valeurs chrétiennes ». Un choix qui ne semble toutefois pas si évident que cela, vu l’esprit de la campagne, particulièrement violente et tendue, et vu le profil de certains candidats. Côté Républicains, censé être le parti ayant « toujours défendu les valeurs chrétiennes », émerge Donald Trump, milliardaire, trois fois marié et propriétaire de casinos, aux propos outranciers et extravagants, « parsemés de remarques racistes, de ripostes profanes et vulgaires, de propos misogynes et de revendications arrogantes concernant ses adultères. Délibérément provocateur, (incitant) à la haine »(3), niant « connaître le KKK tout en refusant de se prononcer au sujet de ce genre de groupes »(4), il a déclaré vouloir « être le sauveur des chrétiens »(5). Qu’en pensez-vous ? Etonnant choix, surtout sur des critères « moraux » ou de « valeurs », de la part de ceux que l’on appelle « les chrétiens conservateurs »(6) que celui d’un candidat tel que Donald Trump,…même si d’autres, parmi les évangéliques, ne sont pas dupes(7).

Chady Hage-Ali (« Stratpolitix ») : Trump, malgré ses outrances, peut attirer une frange de l’électorat chrétien conservateur (notamment les durs du Tea Party (8) qui ne votent pas en fonction de la finesse et de la culture générale du candidat, mais surtout s’il montre l’image d’une Amérique forte, autoritaire, conservatrice sur le plan des valeurs). Trump ne fait pas partie de l’establishment et ça joue en sa faveur. Il s’inscrit dans une tradition jacksonienne très populiste.

C’est d’ailleurs pourquoi Jerry Falwell Jr. (fils du télévangéliste Jerry Falwell) considère qu’il ferait un bon candidat. Pour lui, nul besoin d’être un Bible man animant des sunday schools pour être un chrétien honorable et un bon président. Falwell Jr a cité récemment l’exemple de Jimmy Carter, un très bon pasteur mais qui, selon lui, s’est avéré être un mauvais président.

Beaucoup d’électeurs évangéliques voient Trump comme un homme honnête, indépendant (qui n’a besoin de personne pour financer sa campagne). Son côté “outsider” et le fait qu’il n’ait plus rien à gagner, ni argent ni popularité, leur procure le sentiment rassurant que ce dernier souhaite uniquement devenir président par amour de son pays et pour le servir. Mais les leaders évangéliques, notamment baptistes et méthodistes, sont perplexes, à juste titre, puisque son nom est associé à ses nombreux casinos et clubs de Strip tease et à des déclarations incendiaires et racistes sur les minorités ethniques (et qui semblent inquiéter bien plus d’ailleurs que ses attaques islamophobes de toute évidence).

Je n’imaginais vraiment pas cet homme être élu lors les primaires, mais je révise désormais un peu mon jugement (et mes prévisions) car force est de constater que sa popularité n’est pas retombée malgré ses propos outranciers (et parfois à la limite de l’ordurier). Il se maintient. Son franc-parler a visiblement l’air de plaire contre toute attente même si l’élite républicaine semble bien moins emballée que son électorat à son sujet. Ils pressentent que Trump peut être une machine à perdre face à une Hillary Clinton pas forcément aimée, mais expérimentée et mesurée dans ses propos. Si les républicains veulent être pragmatiques, ils choisiront Ted Cruz ou un Marc Rubio (je ne pense pas que le nom “Jeb Bush” leur porterait chance, en tout état de cause).

Pep’s café : je peux comprendre que ceux que vous appelez « les durs du Tea Party »(8), mouvement qui me paraît plus fiscal que réellement « chrétien », puissent soutenir Donald Trump. Mais comment, de façon plus précise encore, ce que vous qualifiez de « frange de l’électorat chrétien conservateur » (et donc censée être attachée aux « valeurs morales » et éthiques) peut-il considérer que ce dernier serait « un bon candidat » : celui des « valeurs chrétiennes » ? Ted Cruz ou Marco Rubio, ses concurrents républicains à l’investiture, ne seraient-ils « pas assez à droite » pour eux ? Que leur apporte fondamentalement un tel candidat ? D’autre part, certes, dans l’absolu, nul besoin « d’être un Bible man animant des sunday schools pour être un chrétien honorable[reste à se mettre d’accord sur le sens de ce terme] et un bon président », mais qu’en est-il de la crédibilité de Donald Trump sur les questions économiques et sociales, ou de politique étrangère ?

Stratpolitix : D. Trump n’est pas un “candidat chrétien”, bien sûr, d’ailleurs, dans l’absolu, il n’y en a aucun. Mais la vision qu’il promeut est ostensiblement celle d’une Amérique plus centrée sur elle-même. Son discours anti-islam peut plaire aux évangéliques les plus conservateurs voire aux fondamentalistes. Sur le plan des relations internationales, il n’est pas le plus interventionniste des candidats républicains (il fustige la guerre en Irak, le renversement des dictateurs – le fameux régime change – qui a, à ses yeux, aggravé la situation en Irak et en Libye). Trump aurait préféré que l’Amérique se focalise sur l’Afghanistan. En revanche, il partage avec ses rivaux républicains et néoconservateurs interventionnistes le même avis/aversion – qui est aussi le marqueur le plus commun – concernant l’Iran, les ennemis d’Israël et l’accord sur le nucléaire iranien (il y est foncièrement opposé). À cet égard, il reste dans la ligne traditionnelle qui plaît à la frange irréductible des sionistes, des chrétiens restaurationnistes et dispensationalistes (qui ne sont pas tous proprement – et doctrinalement – “sionistes” mais voient la restauration et la défense politico-militaire d’Israël comme un prérequis à la parousie). D. Trump n’est pas fondamentalement « moins ou plus à droite » que M. Rubio ou T. Cruz. En somme, D. Trump brasse large : l’Amérique profonde (qui est aussi la base du tea party), les libertaires, anti-étatiques et isolationnistes (qui constituent également la tendance dominante du Tea Party), les déçus d’Obama (qui ont l’impression d’une Amérique faible, molle, dont l’hégémonie est sur le déclin) et les chrétiens les plus droitistes et orientés vers la prophétie.

Mais en lisant son programme(9), on s’aperçoit que Trump est beaucoup plus intransigeant en ce qui concerne la sécurité intérieure qu’en ce qui concerne l’extérieur. Il serait plutôt favorable à ce que les Européens soient plus investis dans la crise ukrainienne, que la Chine gère le cas de la Corée du Nord.  En bref, l’Amérique doit pouvoir compter et se reposer sur ses alliés et sur d’autres puissances régionales.

Quant à la Russie, D. Trump en a une image assez positive. Vladimir Poutine et lui ne manquent jamais une occasion de dire à titre personnel, par médias interposés, tout le bien qu’ils pensent l’un de l’autre. Vladimir Poutine veut D. Trump à la présidence et il le fait savoir, car il entrevoit dans le discours de Trump l’opportunité un grand partenariat (qu’il espère depuis plus d’une décennie et qu’il n’a pas obtenu avec B. Obama malgré ses promesses de “redémarrage des relations” enterrées en 2013. V. Poutine a toujours cherché à faire jeu égal, à être une sorte de partenaire-rival indispensable à Washington.

Trump sait pertinemment que ses annonces tonitruantes sur les mesures préventives (voire répressives) contre l’islam et les musulmans sont anticonstitutionnelles et ont très peu de chance d’être validées s’il devient président, mais en montrant qu’il est volontaire pour accentuer le contrôle des frontières, des réfugiés et des citoyens musulmans (présentés comme une “cinquième colonne”) et qu’il ne s’inscrit pas dans le “politiquement correct”, il se démarque des autres candidats. Il occupe toute la scène médiatique et dès qu’il sent que la machine s’essouffle, il créé un scandale et c’est reparti pour un tour. Son programme n’est pas détaillé, mais il s’en moque car il sait que l’Américain moyen ne va pas non plus trop creuser et le magnat ne compte pas sur son programme(9) pour accroître sa popularité.

Les chrétiens évangéliques conservateurs (je ne parle pas des évangéliques de gauche), choisiront tout sauf un candidat de gauche progressiste/libérale, relativiste et internationaliste comme Obama. Je pense qu’ils seront prêts à accepter en dernier ressort un “clown” dès lors qu’il se montre patriote, s’aligne personnellement, inconditionnellement sur la politique coloniale et sécuritaire d’Israël (les relations personnelles exécrables entre B. Obama et B. Netanyahou ont, dans une certaine mesure, un peu écorné l’image d’une “relation sans nuages” même si structurellement, les liens entre les deux pays demeurent solides). Le vocable “valeurs chrétiennes” est, sous ce rapport, très élastique. Il y a les valeurs mais il y a aussi les intérêts. Et les intérêts chrétiens et étatiques bien compris et bien défendus (à l’intérieur et à l’extérieur) se mélangent entre eux, et peuvent aussi contribuer à préserver ces mêmes valeurs. En définitive, les évangéliques, en majorité à droite, reviendront toujours à l’essentiel qui est, politiquement et religieusement : la fiscalité, l’état minimal, le soutien indéfectible à Israël, la lutte antiterroriste et l’endiguement de l’islam. Ils ne sont pas tous forcément partisans de l’interventionnisme (l’aventure irakienne les a douchés). Si les promesses de Trump leur semblent crédibles sur ces cinq points, leurs voix lui seront acquises.

Pep’s café : Une victoire de Marco Rubio ou de Ted Cruz(10) serait-elle plus réjouissante ? Dans une analyse des résultats du caucus de l’Iowa du 1er février, le journaliste catholique Patrice de Plunkett brosse leurs portraits respectifs « Cruz, c’est l’extrême droite religieuse baptiste du Sud : celle qui nie le réchauffement climatique et maudit le « pape socialiste ». Rubio (ex-mormon, ex-baptiste, actuellement catholique) vient plutôt de la droite circonspecte : celle qui déteste tout autant le pape et l’écologie, mais le dit avec moins d’excitation. Cruz et Rubio ne sont pas moins ultralibéraux que Trump : mais ils le sont sous camouflage de vertus d’autrefois. Trump, au contraire, exhibe sans fard – et revendique – l’amoralisme du capital. C’est en quoi il irrite la droite classique : car ces choses que tout le monde connaît, nul ne doit en parler, surtout si c’est pour s’en réclamer de façon obscène ». Côté démocrates, « le septuagénaire Bernie Sanders – socialiste et simple sénateur – tacle en permanence la milliardaire Hillary Clinton en l’accusant d’être l’outil de Wall Street (…) Bien entendu, Sanders est moins révolutionnaire que le pape François, mais il propose un « New Deal social » dont la simple idée donne un ulcère aux républicains : études supérieures pour tous, hausse du salaire minimum, généralisation du congé maternité… Bernie Sanders (n’aurait) aucune chance de l’emporter à la convention démocrate (plutôt centriste) ; mais le simple fait qu’il dérange la campagne Clinton, et l’appui militant que lui apportent les jeunes démocrates, donnent la mesure du malaise américain ».

Que pensez-vous de cette analyse ?

Stratpolitix : Je suis dans l’ensemble d’accord avec les idées qui y sont développées.

En fin de compte, le caucus de l’Iowa a consacré un candidat dont le conservatisme a fait mouche [Ted Cruz] et qui dispose d’un vivier d’électeurs évangéliques important dans cet État. Trump n’est définitivement pas un conservateur, qu’on se le dise. C’est un libéral (aussi sur le plan des valeurs), un bon vivant, un businessman qui a fait fortune dans l’immobilier et dans les lieux de débauche et de cupidité diront ses détracteurs religieux. À une époque, il faisait les choux gras de la presse people. Ce n’est pas un fervent chrétien même s’il tente risiblement de draguer l’électorat chrétien en prononçant piteusement “Deux Corinthiens” au lieu de “Deuxième épître aux Corinthiens”. Il n’est, en outre, pas opposé à l’avortement. Par conséquent, hormis ses positions sur la fiscalité, l’immigration et l’islam, il n’est pas le mieux placé pour séduire massivement l’électorat chrétien conservateur.

Ted Cruz est un  conservateur plus typique, décrit comme arrogant et intransigeant par ses ennemis du GOP(« Grand Old Party » ou le parti Républicain). Il est peu apte au compromis. A contrario, Trump malgré ses excès, est capable de mettre de l’eau dans son vin, de s’adapter. C’est un caméléon (certains diront une “girouette”). Je ne m’émeus pas vraiment de ses déclarations, même si je conçois qu’elles inquiètent, car cela fait partie d’une “politique-spectacle” (de très mauvais goût) dont il connaît les codes, même si à force d’en abuser, il est susceptible de lasser l’électorat républicain. La plupart des mesures qu’il prétend vouloir appliquer pour identifier/ficher les musulmans ont très peu de chance de passer un jour. Par ailleurs, je ne suis pas sûr qu’un Ted Cruz au pouvoir soit nécessairement une perspective plus réjouissante pour le monde qu’une victoire de Trump…Mais à ce stade, les électeurs US votent pour une personnalité et moins pour un programme (les positions défendues par les candidats républicains sont peu ou prou similaires).

Finalement, les deux candidats “secondaires” [Ted Cruz et Marco Rubio] ont damé le pion à tous ceux qui étaient donné favoris il y a un an : Trump, Jeb Bush, Carson, Rand Paul. Les résultats de l’Iowa peuvent pousser les électeurs de Caroline du Nord et du New Hampshire à reconsidérer leur jugement antérieur sur Cruz et sur Marco Rubio – surtout sur Rubio qui est en quelque sorte “l’atout charme” du GOP, son “Obama” si l’on peut dire : jeune, fringant, issu de la diversité, apte au compromis tout en respectant les fondamentaux de son parti. Il est moins détesté que Cruz et Trump. Une victoire surprise de Rubio pourrait mettre Hillary Clinton en grande difficulté. Elle aurait nettement plus de mal à démonter le discours d’un jeune homme réfléchi, que l’on dit brillant et qui ne représente pas la tendance la plus dure du parti républicain, que le discours outrancier et parfois absurde d’un personnage comme Trump. En clair, D. Trump m’inquiète beaucoup moins que M. Rubio(11). Mieux vaut que D. Trump remporte la primaire(12) plutôt que M. Rubio ou T. Cruz. Car les chances de le voir « neutralisé » par son adversaire démocrate lors des élections générales seront alors plus grandes, selon moi. Même si H. Clinton ne me rassure pas à cause de son bellicisme, elle reste, et de loin, préférable à un Rubio ou Cruz.

Ceci dit, il est étonnant que certains candidats puissent attirer des électeurs chrétiens alors que certaines de leurs positions sont clairement anti-chrétiennes (dans le sens où elles vont à l’encontre des enseignements les plus essentiels du Christ). Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion (ou le temps) de me pencher sur les raisons qui expliquent précisément la confiance que fondent de nombreux évangéliques en Ted Cruz (ni approfondi la relation entre les intérêts chrétiens et les enjeux des présidentielles de cette année). J’en déduis, pour avoir lu son programme, que celui-ci s’adresse principalement à une classe moyenne blanche chrétienne, relativement instruite et aisée, attachée aux valeurs familiales. Il est un ultraconservateur et un isolationniste issu du courant Tea Party. Il est particulièrement pro-Israël (cette question arrive en tête dans son programme juste après les questions sociales en Amérique). A contrario, je doute que Trump s’attire massivement le soutien des chrétiens (même si une partie d’entre eux vote certainement pour lui, certainement séduite par le volet immigration et anti-islam). Il cible surtout une catégorie de Blancs relativement âgés, peu instruits, qui ont peur du déclin, peur de l’immigration et de la disparition de l’Amérique qu’ils ont connue.

Je crois que la perception d’une “lutte des classes” explique le succès d’un populiste de droite comme Trump et un “populiste de gauche” comme Sanders (je mets des guillemets car je le vois surtout comme un socialiste authentique et convaincu). Le succès de Trump signe en quelque sorte la fin du rêve américain, celui d’une Amérique méritocratique où tout le monde peut avoir sa chance, même en partant de loin. C’est une Amérique désormais divisée entre la base et les élites (politiques, financières, économiques). Quant à Marco Rubio, c’est le seul néoconservateur, au sens classique du terme. Un interventionniste nostalgique de la période Bush et qui rêverait d’y revenir. Un scénario cauchemardesque. Et je ne sais pas si les évangéliques voudraient vraiment revivre la période de G.W. Bush. La “croisade” en Irak a d’ailleurs jeté un discrédit durable sur ce courant chrétien et l’image des évangéliques en a aussi pâti, victimes de nombreux amalgames.  Je crois que des leçons amères ont été tirées de cette tragique aventure.

Mais aucun des candidats républicains que j’ai cités ne me semble donner une belle image du christianisme qui est, encore une fois, utilisé comme un artifice pour rassurer et convaincre le grand public de la moralité et de la foi du candidat. Je doute qu’il y ait vraiment beaucoup de convictions là dedans. Un candidat sans religion ou dépourvu de tout sentiment religieux ou spirituel n’a aucune chance d’être élu, dit-on souvent.

 

Pour aller plus loin :

Voir l’article de Chady Hage-Ali publié sur son blogue : « politique étrangère : qu’attendre des candidats en lice pour la présidentielle américaine ? » (première partie) ;

Ainsi que les ressources suggérées par le chercheur sur la question : Foreign Policy, Council on Foreign Relations, Brookings – qui consacre et met quotidiennement à jour un dossier sur ce thème, le Chicago Council for Global Affairs, The Atlantic, CNN, Washington Post, NY Times… un certain nombre de blogs, dont certains en français, sur la liste/“blogroll”de son blogue Stratpolitix. Concernant le thème précis des élections présidentielles américaines, les ouvrages d’une spécialiste de la question, Elisabeth Vallet, dont “Comprendre les élections américaines : la course à la Maison-Blanche”,(Septentrion, 2012, 186 p.).

J’y rajouterai le blogue d’Henrik Lindell, journaliste à La vie et renverrai aux travaux de Romain Huret, historien des Etats-Unis au XXe siècle à l’Université Lyon 2 et auteur notamment de « l’Amérique pauvre ».

(A suivre, avec d’autres thèmatiques)

 

Notes :

(1)  Le 8 novembre prochain, un nouveau président (le 45ème des Etats-Unis d’Amérique) succédera à Barack Obama, qui ne peut plus se représenter après ses deux mandats. Mais contrairement à nous, Français, les Américains n’élisent pas directement  leur Président, mais suite à un processus qui nous paraît tout à la fois plutôt compliqué, semé d’embûches et folklorique, qui a débuté le 1er février dans l’Iowa : ils doivent en effet d’abord désigner les candidats démocrate et républicain. Un républicain ou un démocrate, pour être investi candidat à la présidentielle, doit remporter une majorité de délégués, des militants engagés et des responsables de chaque parti. Au total, ils seront 4 764 à être désignés chez les démocrates au cours du processus, 2 472 chez les républicains. « Le mode d’emploi »En partenariat avec l’AFP, Courrier international publie une infographie constamment mise à jour sur l’état de la course à l’investiture, côté républicain et côté démocrate.

(2) « Packaging identitaires » : vous défendez « les valeurs chrétiennes »– comprendre : « les principes bibliques de la famille et du mariage » – tout en étant opposé à l’avortement et l’euthanasie ? Vous êtes classés dans le camp « conservateur », mais devez prendre l’ensemble du « paquet » incluant le soutien au libéralisme économique, la libre circulation des armes à feu, un certain« climatoscepticisme » et une « hostilité à l’Obamacare ». A l’inverse, vous refusez la domination du « divin marché » et du libéralisme économique, défendant « la justice sociale », « le pauvre », « l’étranger », le précaire, et respectant l’environnement : vous vous retrouvez dans le camp « progressiste » et « relativiste » sur certains sujets de société, même si vous êtes favorable au mariage biblique. Une synthèse (être « conservateur » sur les sujets de société tout en étant sensible aux sujets plus sociaux et environnementaux) en accord avec la pensée biblique, ne serait donc « pas possible ». Pourtant, rechercher une position biblique équilibrée(les points « non négociables » ne sauraient se réduire à trois) ne devrait pas nous exposer à une récupération politique quelle qu’elle soit…A noter que Russell Moore a déclaré ne plus se qualifier « d’évangélique », mais de « chrétien centré sur l’Evangile », tant ce terme « d’évangélique » a perdu de son sens.

(3) Mike Evans, sur TGC – Evangile 21  : « ne vous trumpez pas ».

(4) Patrice de Plunkett, sur son blogue : « Trump ne connaît pas le KKK ».

(5) Lequel sauveur est pourtant censé être Jésus-Christ…Voir sur le site de Geopolis.francetvinfos.

(6)  Il importe de comprendre, comme l’explique très bien le journaliste évangélique Henrik Lindell, qu’« aux Etats-Unis, le terme « conservateur » peut signifier plein de choses, mais il faut y entendre le respect absolu de ce qui est perçu comme une tradition américaine et particulièrement la Constitution de 1787 et la Déclaration des droits de 1791 censées donner un caractère « exceptionnel » au pays. D’où, par exemple, l’attachement extrême à la liberté religieuse et au « droit du peuple de détenir et de porter des armes » (premier et deuxième amendements de la Déclaration des droits). D’où, aussi, une façon particulière de prôner des valeurs judéo-chrétiennes – les libertés décrites dans la constitution proviendraient de Dieu lui-même, expliquent souvent les conservateurs américains – et de s’opposer au relativisme culturel et au « socialisme ». Les conservateurs promeuvent par ailleurs le libéralisme économique, s’opposent aux impôts élevés et détestent le concept d’un Etat centralisateur et omnipotent (comme dans certains pays européens). Depuis quelques décennies, les courants conservateurs sont traversés par différents débats, notamment en économie. Certains ont une vision quasi libertairienne et promeuvent un Etat minimal. C’est le cas du mouvement populaire Tea Party qui a profondément marqué le Parti républicain ces dernières années. Des candidats comme Ted Cruz tirent leur légitimité de ce mouvement (comme le faisait aussi Sarah Palin avant lui). En face, les autres conservateurs défendent le principe de régulation et des idées de justice sociale, n’hésitant pas à se référer à la doctrine sociale de l’Eglise catholique, par exemple. Ces autres conservateurs s’intéressent aussi à l’évolution sociétale. On les appelle les conservateurs sociaux. Ils militent généralement pour des causes précises et symboliquement chargées. On les trouve dans le mouvement pro-life, mais aussi parfois dans des associations de défense pour les immigrés. Ils sont massivement croyants et s’opposent généralement au mariage gay et à la légalisation du cannabis ».

(7) Parmi les leaders évangéliques et personnalités politiques soutenant Donald Trump : Jerry Falwell Jr, Kenneth et Gloria Copeland, David Jeremiah, ainsi que Paula White ; Sarah Palin, candidate malheureuse à la vice-présidence des Etats-Unis de  2008 et, plus surprenant, le neurochirurgien Ben Carson, qui s’est retiré depuis le 4 mars de la course à l’investiture républicaine. Néanmoins, il existe des leaders évangéliques « perplexes », quand ils ne sont pas franchement hostiles à Donald Trump : ainsi Matthieu Sanders, pasteur baptiste franco-américain à Paris, Max Lucado, auteur et pasteur d’une importante Eglise dans le conservateur Etat du Texas, ainsi que Russell Moore, président de la Commission d’éthique et de liberté religieuse des baptistes du Sud, tout comme « l’évangélique de gauche » Jim Wallis.

(8) Selon un article du Monde, « Tea party » : mouvement contestataire de droite américain, anti-impôt et anti-état né en 2009. Le terme « Tea party » est à la fois une référence à la révolte des colons américains en 1773 contre l’impôt sur le thé prélevé par les Britanniques et un acronyme de « Taxed Enough Already » (« Déjà suffisamment imposés »).

(9) D’autant plus que son programme économique (plus pragmatique qu’idéologique) est jugé « socialiste » par le Parti républicain : il se caractérise par un « moins d’impôts pour les plus modestes » et « faire payer les riches »,  un slogan inhabituel au sein du Grand Old Party, mais qui plait aux classes moyennes, alors que les inégalités sont au plus haut depuis 30 ans aux Etats-Unis. Il tient également un discours protectionniste (« ramener les emplois à la maison »), quitte à dénoncer la mondialisation dont il a profité dans ses affaires, et se montre hostile au traité de libre-échange transpacifique, signé le 4 février dernier, prenant à revers l’un des fondements de la politique d’ouverture économique des républicains. Sur le plan des mœurs, il est aujourd’hui hostile à l’avortement, mais a pris la défense du planning familial, cible d’une féroce attaque des autres candidats républicains. Non pour défendre le droit de choisir, mais pour les services médicaux que cet organisme offre aux femmes les plus modestes.  Le milliardaire, qui se dit favorable au mariage traditionnel, est accusé par les durs du parti de ne pas exprimer assez clairement son opposition au mariage gay : « Nous sommes dans un Etat de droit », a commenté Donald Trump à propos d’une employée municipale qui a préféré être condamnée à une peine de prison plutôt que délivrer elle-même des certificats de mariage à des personnes de même sexe. « La décision a été rendue (par un arrêt de la Cour suprême en juin) et c’est la loi de notre pays ».

(10) L’excès d’attention accordée à Trump nous empêcherait-elle de décrypter les propositions(et le caractère) du sénateur texan, qui, il y a un peu plus d’un an, était encore rejeté à droite de la droite après sa tentative vaine de bloquer les institutions afin d’empêcher la mise en œuvre de l’Obamacar.

(11) A cette date, voici « l’état des courses » : Battu lors du « super tuesday », Marco Rubio a annoncé qu’il suspendait sa campagne présidentielle. Des dix-sept candidats républicains initiaux, il n’en reste plus que trois : Donald Trump(738 délégués), Ted Cruz(463), et John Kasich(143). Désormais, le seul espoir des républicains pour bloquer Trump(en position de force) n’est pas de le battre mais de le maintenir sous la barre des 50 % des délégués (1.237, exactement) afin de forcer une convention ouverte, fin juillet. Dans ce cas, les délégués pourraient, après un premier tour, voter pour n’importe qui, y compris pour un candidat alternatif de dernière minute, comme le patron de la Chambre, Paul Ryan.

Côté démocrates, Hillary Clinton dispose de 1 722 délégués contre 1 004 à Bernie Sanders et se rapproche de la majorité absolue nécessaire (2.382). Il faudrait désormais que Bernie Sanders remporte 70 % des délégués restants pour la coiffer au poteau : mission impossible ?

(12) Avec le risque de voir un candidat incontrôlable, malgré tout, face à une candidate représentant « l’establishment » ? A creuser…Je suis preneur pour toutes analyses sérieuses à ce sujet.