Doit-on espérer en un « défenseur de la chrétienté » pour des questions de « survie » ?

Dans « Etrangers dans la cité », nous sommes invités à nous réjouir de ce que, « quelque part entre 1960 et 1980, un vieux monde dépassé (ait) pris fin, laissant la place à « un monde nouveau et excitant », « en attente d’être exploré ».

Comme indiqué dans la page de présentation de ce blogue, « PEP’S-CAFE ! » vous invite, outre à un partage et une étude systématique de la Bible, à écouter, réfléchir, comprendre, s’ouvrir, discuter… et comme chacun sait, un blogue vit surtout par les commentaires des uns et les échanges qui en résultent.

C’est pour ces raisons que j’ai apprécié l’esprit de l’article(1) de mon ami Etienne Omnès publié sur le blog Par La Foi, se voulant une réponse au mien [« comment gérer une gueule de bois post-électorale »](2), et un argumentaire pour « défendre » (ou plutôt expliquer) le vote dit « des déplorables » [comprendre : ceux qui ont voté Trump], Etienne lui-même se revendiquant de « ces déplorables qui préféraient Trump à Biden », une position qui n’engage que lui, et qui ne saurait être une tribune pour défendre Trump.

Disons-le tout net : je n’aime pas le titre de son article, même si je comprends les raisons de son intitulé, n’aimant pas (et refusant) de manière générale cette tendance « maudissante » de nous enfermer dans des étiquettes disqualifiantes et réductrices (nous réduisant « à moins que » ce que nous sommes). C’est cela, conduisant à la polarisation et à la division du corps de Christ (cf 1 Cor.1v10-13), qui est en réalité « déplorable ». C’est ce que le rabbin et philosophe M.A. Ouaknin appelle une pensée axée sur la « saisie », la classification, le déterminisme (soit le fait de « coller une étiquette » sur quelqu’un), la conceptualisation… « une logique de la prise », propre à la pensée occidentale(3)

Mon ami Etienne est toutefois bien conscient des limites de telles classifications et qualificatifs (« chrétiens de gauche », « chrétiens de droite »), puisqu’il prend bien soin de nous inviter au recul et de rappeler ce que nous partageons, en tant que « frères et soeurs en Christ », pour nous « rendre compte que ce qui nous unit est plus grand que notre variation », comme le fait qu’aucune de ces positions « vote à gauche » ou « vote à droite » n’attaque directement nos positions confessionnelles, et qu’il n’y a pas lieu de juger l’orthodoxie de la foi sur la base de la couleur du vote. Ouf ! Pour tout cela, je l’en remercie et recommande la lecture de son article, de nature à nous aider à comprendre les raisons d’un vote ou d’un soutien à un homme politique.

Ceci dit, il est beaucoup question, dans l’argumentaire d’Etienne, de la « chrétienté », de ce qui serait « le meilleur défenseur » de celle-ci, et des raisons chrétiennes de soutenir ledit « défenseur de la chrétienté », pour « des raisons de survie ». Et c’est ce qui m’a particulièrement interpellé.

Rebondissant sur l’ambiguïté déjà soulevée autour du vocable « valeurs chrétiennes », Etienne précise que quand il « vote pour des valeurs chrétiennes, en réalité (il devrait) dire (qu’il) vote pour une chrétienté ! » Ce qui ne veut pas dire qu’il approuve que le candidat « défende cette chrétienté par le mensonge et la tromperie [avec Trump et la promotion du mensonge et de la Toute-Puissance, comme le déni de réalité, on se demande ce qui lui faut !] » Mais, précise-t-il, « cela veut dire que la défense souillée d’une chrétienté » par le parti Républicain [serait] « préférable à une défense vertueuse d’un ordre social satanique » [censé être promu par le parti Démocrate]. L’idéal étant bien sûr « la défense vertueuse d’un ordre vertueux ».  Autrement dit : « il est aussi possible », selon lui, « qu’un seul parti politique ait le monopole de la foi chrétienne, si l’autre parti est ouvertement séculier et anti-chrétien. C’est le cas en 2020, surtout avec un bipartisme ». J’ai déjà indirectement précisé, dans plusieurs articles(4), les limites d’un tel raisonnement et maintiens qu’aucun parti ne peut prétendre avoir le monopole de la foi chrétienne pour les raisons que j’explique sur mon blogue [positions sur les armes à feu, refus de condamner les mouvements suprématistes, mensonge, déni de réalité…](4), d’autant plus qu’Etienne ne relève pas les compromissions évidentes avec la vérité et le déni du réel du candidat soutenu. Je l’ai même trouvé plutôt « léger » et peu convaincant, y compris dans son refus de se positionner, sur ces enjeux.

Etienne soutient encore que, dans cette élection américaine, on ne pouvait pas avoir à la fois « un président bon chrétien individuellement et qui défendît l’héritage de la chrétienté ». En conséquence, « les évangéliques américains ont fait en majorité un choix très raisonnable »[selon lui] : « le gros matou vulgaire(sic) [Trump] qui défend la chrétienté. Ce n’est pas contraire à la tradition chrétienne : Martin Luther affirmait que s’il fallait choisir entre un homme prudent (qui sait gouverner) et un homme vertueux (une bonne personne), et qu’on ne pouvait pas avoir les deux, alors il fallait préférer le prudent vicieux(sic) [Trump] au vertueux incompétent »(sic)[Biden].

Pour répondre à cela, rien ne permet d’affirmer que le « vertueux » (Biden) soit « incompétent » et rien n’empêche d’affirmer que « le vicieux » (Trump) ne soit aussi incompétent, si l’on juge la façon dont le sortant sorti a géré la pandémie [+ de 250;000 morts à ce jour et + 11613 de cas] et sachant que « le gros matou vulgaire » Trump n’avait aucune expérience politique, d’exercice de charge publique avant d’être président – maire, gouverneur, député ou sénateur – à part l’expérience du « business » – et aucune expérience de défense d’intérêts publics à part la défense de ses propres intérêts privés(5). [Note du 07/01/21 : D’autre part, le seul rappel des violences perpétrées au capitole, mercredi 06/01/21, en pleine session du congrès, par les supporters de Trump, excités par les accusations de celui-ci – non prouvées et démenties – de « fraudes électorales », suffit à décrédibiliser une telle affirmation, comme quoi Trump serait « le meilleur garant » d’un « ordre social chrétien »]

Et quant à invoquer Luther pour justifier le choix entre « le prudent » et « le vertueux »….Ce dernier est-il une référence en la matière ? Certes, Luther a su redécouvrir l’Evangile du salut par la grâce, par le moyen de la foi et pour la seule gloire de Dieu. « Dans le même temps », la réforme luthérienne s’est accompagnée d’une compromission complexe à assumer pour les générations à venir : notamment le massacre des paysans et des « schwärmer » [ou « exaltés », les « charismatiques » d’aujourd’hui], ainsi que la négociation permanente et la soumission des églises aux princes des länders allemands, pour « sauver sa réforme » (6).

Une telle distinction entre le vertueux et le prudent est-elle d’ailleurs biblique ? Un Pierre Mendès-France affirmait que « l’intégrité dans la vie publique est au moins aussi nécessaire que dans la vie privée », position rejoignant les Ecritures, lesquelles nous donnent à voir l’interpellation des puissants par les prophètes (dans l’AT et dans le NT – Jean-Baptiste face à Hérode), rappelant que la vie privée influe sur la vie publique.

Enfin, Etienne termine son argumentaire par un exemple historique particulièrement flippant : celui du « Bruderhof, une communauté anabaptiste de l’Allemagne des années 30. Au milieu d’une époque troublée, ils ont tâché de témoigner des vraies valeurs évangéliques à travers une vie communautaire simple et remplie d’hospitalité, digne du sermon sur la Montagne, etc. En 1937, quatre cents policiers nazis encerclèrent leur communauté, la pillèrent et leur apprirent qu’ils avaient quarante-huit heures pour quitter le pays ».

Moralité : Le « témoignage chrétien » ne serait donc « possible que sous un gouvernement de chrétienté » et « la pureté électorale est une stupidité si elle aboutit à l’interdiction de la piété chrétienne. Nous n’avons aucune garantie que nous supporterons bien la persécution : parfois une Église est comme régénérée sur les décombres de la violence, mais il y aussi et souvent eu des cas de persécution qui ont abouti à la destruction des Églises nationales (….) Au moment de décider pour qui voter, entre des vertueux persécuteurs [les Démocrates] et des chrétiens pervers [les républicains], il faut nous rappeler que notre souci n’est pas la fin des temps, mais la prochaine génération : aurai-je le droit de transmettre l’Évangile à mon fils ? C’est de cela dont je suis responsable [comme je suis aussi responsable de l’intégrité, sans compromis, ce que je transmets] ». En conséquence, prétend Etienne, « soutenir fortement un candidat qui a fortement démontré son attachement à une chrétienté n’est pas de l’idolâtrie : c’est du simple bon sens. N’appelez pas prostitution ce qui est instinct de survie ».

Raisonnement qui semble, effectivement « de bon sens », à la logique imparable.

Sauf qu’il était, à la base, impossible qu’un peuple sans armes, refusant la soumission à l’empereur tout-puissant de l’époque, ait pu diffuser en l’espace de 150 ans une proposition de foi complexe et exigeante. Et pourtant, cette foi s’est répandue dans tout le monde connu de l’époque, sans coercition aucune !

Rappelons-le : la violence des missions guerrières, « des croisades », de l’inquisition, des guerres de religion et autres chasses aux sorcières, est un phénomène tardif dans le Christianisme, qui n’arrive qu’après la « conversion compromission » de Constantin (lequel n’a jamais compris qui était le Christ et ce qu’était le Christianisme),  quand l’Eglise s’unit à l’empire et donc à « César », au travers d’un empereur voulant gagner des batailles en peignant sur les boucliers de ses soldats le signe de la croix. Alors, certes, l’édit de milan (313 Ap JC) met fin aux persécutions des chrétiens, mais la « chrétienté », issue de cette alliance entre l’Eglise et César, est une horreur violente, tandis que la foi chrétienne première est un enthousiasme (et non euphorie) non violent. Le christianisme ne connaissait d’autre bouclier que celui de la foi et d’autre épée que celle de l’esprit pour régler ses conflits internes et externes. Au final, la trajectoire spirituelle offerte par le Christ est devenue le culte le plus étendu qui soit. Si les historiens, ethnologues et sociologues se demandent encore comment une telle entreprise a pu fonctionner, le croyant en Jésus-Christ est censé savoir que cette Parole, cette Bonne Nouvelle, s’est surtout répandue – pour arriver jusqu’à nous, au XXIe siècle – non pas grâce à la puissance et à la faveur de César, mais du fait d’une puissance d’en haut et de la faveur de Dieu. Les chrétiens et l’Eglise devraient être de ceux qui rappellent sans cesse, à la suite du Christ, que « César n’est pas Dieu » et que « Jésus seul est Seigneur » cf Luc 20v25 (7).

Et comme nous l’explique Nik Ripken dans son « Mes voies ne sont pas vos voies »(8), il existe un seul moyen pour éviter aux chrétiens la persécution : cesser d’annoncer que Jésus-Christ est (seul) Sauveur et Seigneur….

 

De fait, comment les chrétiens en particulier, et l’Eglise de Jésus-Christ en général, doivent-ils se positionner face à la tentation de « la chrétienté » ?

Dans « Etrangers dans la cité » de Stanley Hauerwas et William H. Willimon (Ed. du Cerf, 2016), deux pasteurs et théologiens méthodistes américains, il y est question de l’Eglise (celle de Jésus-Christ), laquelle est appelée par Son Seigneur à être visible d’une certaine façon, en étant ni « du monde » ou « hors du monde », mais bien « dans le monde ». En clair : l’Eglise ne doit plus avoir honte d’être l’Eglise, et les chrétiens doivent assumer le fait d’être « des exilés en terre étrangère »(9).

L’Eglise, quand elle est fidèle à Jésus-Christ » et au véritable Evangile, « s’oppose nécessairement au monde ».  Notre fidélité à Jésus-Christ [et non à un messie politique], Notre seul Seigneur, peut nous exposer à être marginalisés, voire persécutés dans certains pays, quand nous refusons les compromis, les mensonges, les injustices auxquels ces pouvoirs cherchent à nous entraîner.

Willimon et Hauerwas nous invitent à nous poser les bonnes questions (non plus « devons-nous croire ? » mais « que devons-nous croire ? », op. cit., p63 et non plus « Dieu existe-t-il ? » mais « quel Dieu existe ? », op.cit., p164). Et à nous réjouir de ce que, « quelque part entre 1960 et 1980, un vieux monde dépassé (ait) pris fin, laissant la place à « un monde nouveau et excitant », « en attente d’être exploré »(op.cit., p53).  « Le vieux monde » qui a disparu est « la chrétienté », ou « l’Église constantinienne » – marquée par une si étroite collaboration entre l’Église et l’Etat, que l’un et l’autre en sont confondus. Le christianisme a paru pendant des siècles en tirer profit par l’influence qu’il s’imaginait avoir sur le temporel. La disparition de ce régime a laissé désemparées plusieurs générations de chrétiens.  « Le monde nouveau et excitant, en attente d’être exploré » est celui qui s’ouvre aux chrétiens, libres désormais de proclamer l’Evangile et d’incarner une véritable contre-culture, missions impossibles si « la tâche sociale de l’Église est d’être l’un des nombreux auxiliaires dociles de l’État » (op.cit. p. 85), ou si l’Eglise reste « le supplément d’âme de la société marchande » (op. cit., p 27).

Rejetant les compromissions et les impasses du sécularisme de l’Église « militante » (« libérale », « progressiste », oeuvrant à réformer la société) et de l’individualisme de l’Église « conversionniste » (« conservatrice », travaillant au changement intérieur des individus), l’une et l’autre n’ayant rien de sérieux (et de neuf) à dire à la société, Willimon et Hauerwas optent pour une Église confessante, qui n’est ni « le juste milieu », ni une synthèse des deux précédentes.  Pour une telle église, « fidèle plus qu’efficace », être « le plus crédible » et « le plus efficace » ne consiste pas à rendre l’Evangile plus « crédible et compréhensible » pour le monde, au risque de dénaturer le message, mais à être « quelque chose que le monde n’est pas et ne pourra jamais être » sans le Christ (op.cit., pp 93-95) :  « Ilot culturel au milieu d’une culture étrangère », l’Eglise ne doit pas œuvrer pour « améliorer » le monde, mais préparer le Royaume (ou Règne) de Dieu en bâtissant ce qui est « la stratégie sociale la plus créative que (les chrétiens ont) à offrir » (op. cit.p. 147), prémices d’une nouvelle création en Christ. L’Eglise n’a donc pas seulement une éthique sociale chrétienne : elle « est » une éthique sociale chrétienne, étant une communauté de foi vivante, visible et inspirante (certes, dans la faiblesse) où sont vécus les principes de vie du Règne de Dieu enseignés par Jésus dans le Sermon sur la Montagne.

L’Église n’a donc pas à s’inquiéter d’être « dans le monde » mais plutôt de savoir « comment » être dans le monde, « sous quelle forme et dans quel but ». Elle n’a pas non plus à choisir entre être ou « dans le monde et politiquement responsable »  ou être « hors du monde et irresponsable, introvertie », estiment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, dans Étrangers dans la cité.

A l’heure où certains chrétiens d’aujourd’hui en viennent à soutenir des leaders pourtant « extrêmes » dans leur discours, leur programme, et leur comportement personnel bien peu éthique/biblique, il est frappant de constater, comme nous y invitent notamment Stanley Hauerwas et William H. Willimon, que « l’Allemagne nazie fut un test dévastateur pour l’Église. Sous le IIIe Reich, l’Église était tout à fait disposée à « servir le monde ». La capitulation de l’Église devant le nazisme, son incapacité théologique à voir clairement les choses et à les nommer font [ou devraient faire] frissonner l’Église encore aujourd’hui. Pourtant, il s’en trouva quelques-uns pour se soucier de dire la vérité…. » (op. cit., pp 91-92), et pour « dire non à Hitler » – lequel Hitler, orateur de génie, s’était présenté « en tant que chrétien », dans son discours du 12 avril 1922, à Munich : « En tant que chrétien, mon sentiment me désigne mon Seigneur et mon Sauveur comme un combattant (…) En tant que chrétien, (…) j’ai le devoir d’être un combattant pour la vérité et la justice. (…) en tant que chrétien, j’ai aussi un devoir envers mon peuple » (10)

A ce propos, et comme fort à propos, je tombe sur un article de La Free.ch datant de 2016, lequel exhume un vieil article d’une revue évangélique, édifiante quant aux rapports entre les protestants et le IIIe Reich. Ce rappel, non pour dire que Trump serait « un Hitler » mais pour nous mettre en garde contre les messies en politique, quel que soit leur nom, et particulièrement ceux qui prétendent « défendre la chrétienté »(11) .

Extrait : « Un premier indice de l’affinité de l’ensemble des protestants avec le nationalisme germanique apparaît déjà sous l’Empire allemand de 1871 à 1918. La monarchie prussienne, fondée sur une base idéologique et éthique proche du vieux protestantisme luthérien, passait pour être l’ « Empire protestant allemand ». Les idées sociales d’inspiration chrétienne, le pacifisme (on le taxait de blasphème), la libre-pensée et la démocratie étaient considérés comme des menaces auxquelles il fallait résolument s’opposer. La République de Weimar à partir de 1919 ne fut jamais véritablement reconnue par les chrétiens. Dans une allocution lors de la grande rencontre des Églises (Kirchentag) de 1919 à Dresde, le président de cette manifestation déclara: « La gloire de l’Empire allemand, le rêve de nos pères, c’est là que réside la fierté de chaque Allemand. » Pour cette raison de nombreux chrétiens essayèrent de défendre avec ardeur les valeurs et l’identité nationales. Ils se sentaient tenus à un programme national chrétien.  La peur de la pensée libérale naissante et du bolchevisme russe, menaçant depuis la Révolution d’octobre 1917, poussèrent de nombreux chrétiens à se rapprocher du Parti ouvrier national-socialiste allemand (NSDAP), fondé en 1920. Le programme politique du parti d’Adolf Hitler promettait un retour aux valeurs chrétiennes et la constitution d’un rempart contre le communisme et contre les idées libérales.  Les violences multiples contre ceux qui pensaient autrement, les déportations et les actes d’extermination, les Églises évangéliques ne les imputaient pas publiquement à la volonté d’Hitler, mais à des partisans dévoyés, enclins à l’exagération. Le régime national-socialiste réussit, fort bien et durablement, à éblouir les Églises évangéliques et à les abuser à son profit. En gage de reconnaissance, il octroya à ces Églises la possibilité d’évangéliser librement et de développer pleinement leurs activités chrétiennes. Les Églises évangéliques utilisèrent ces libertés gagnées et se rendirent utiles dans la lutte contre le bolchevisme et la libre-pensée. De leur propre gré et au profit de l’« autorité bienveillante ». Après la chute du IIIe Reich, la direction de la Fédération des Églises évangéliques (de tendance baptiste) déclara qu’un non à l’État et au pouvoir ne lui aurait été permis que si l’annonce de l’Évangile et la possibilité de mener une vie selon les principes chrétiens lui avaient été interdites. Cela n’avait jamais été le cas ! (…) En 1933, après la victoire du Parti national-socialiste, l’Église évangélique libre luthérienne loua cette accession au pouvoir comme un « engagement pour l’honneur et la liberté de l’Allemagne ». Elle fit l’éloge du NSDAP pour son « combat contre la saleté ». Les baptistes, dans le journal Wahrheitszeuge (Témoin de la vérité) parlèrent de l’accession d’Hitler comme de l’avènement d’un « temps nouveau » et vivement désiré. Les Communautés évangéliques libres firent l’éloge dans le journal Gärtner (Le Jardinier) du combat du NSDAP « contre la prostitution, contre l’habitude de fumer chez les femmes, contre le nudisme et contre les abus de la vie nocturne ». Lorsque des rumeurs d’exactions contre les juifs en Allemagne parvinrent à l’étranger, les Églises évangéliques allemandes les taxèrent immédiatement de « propagande scandaleuse ». (11)

Certains surent dire « non » à ce « big deal ». Représentatif de cette résistance spirituelle, un texte – cité par Stanley Hauerwas et William H. Willimon – est à découvrir absolument, puisqu’il garde toute son actualité aujourd’hui. Il s’agit de la déclaration de Barmen, principalement écrite par Karl Barth (avec la participation d’autres protestants allemands) en 1934, laquelle affirmait la position de l’Église confessante face à Hitler(12). Et une source d’inspiration pour l’Eglise soucieuse de son témoignage et de sa dignité : à savoir, ne pas dire « oui » à tout et à n’importe quoi/n’importe qui.

 

Conclusion :

Au final, je laisse le dernier mot à mon ami et frère Etienne : « ce qui m’intéresse ultimement, ce n’est pas de voter à droite ou à gauche : c’est de vivre une vie conforme aux valeurs de l’Évangile, et de pouvoir la transmettre à mes enfants [et aux autres ?] ». Pour cela, rajouterai-je, je serais alors soucieux de la prospérité de la ville où le Seigneur m’a exilé et j’ intercéderai pour elle auprès du Seigneur : sa prospérité est la condition de la mienne (Jer.29v7). Et mon soucis sera de veiller à ce que mon témoignage, comme à celui de l’Eglise, reste audible, fidèle et véritable : être « lumière » (et non « ténèbre ») du monde, « sel » et non « poivre » de la Terre. Ce qui impliquera de refuser les postures et crispations identitaires, comme de refuser tout retour, même par « pragmatisme », aux compromissions de l’église constantinienne mettant leur espérance en « un messie politique », « défenseur de la chrétienté » (13)

 

Aller plus loin : A lire, en réponse aux questions « Est ce qu’un chrétien peut s’engager en politique ? Est ce compatible avec les enseignements de la Bible ? » l’article rédigé pour le CPDH par Thierry Legall, directeur du Service Pastoral du CNEF auprès des Parlementaires.

Sans oublier « Evangéliser dans le contexte de la sécularisation » du « théologeek » Olivier Keshavjee, à lire sur son blogue : « La société sécularisée n’est (…) pas un espace neutre et libre dans lequel nous pouvons projeter le message chrétien. C’est un territoire occupé par d’autres dieux. Nous avons à faire à des principautés et pouvoirs ». Dans ce contexte, l’évangélisation consiste à annoncer « que le Royaume de Dieu s’est approché. Il ne s’agit pas d’une nouvelle ecclésiale, mais mondiale, publique. Ce n’est pas une question de « valeur », mais de « fait ». C’est une grande nouvelle, qui exige une réponse immédiate ». Et « l’évangélisation n’est pas juste une conversion individuelle, pas juste un moyen de croissance d’Église, pas juste prêcher et agir pour changer la société. Et ce n’est certainement pas un moyen de ressusciter la chrétienté en Europe, avec l’Église en position de pouvoir. Mais l’évangélisation pourrait mener à quelque chose de différent: une Europe qui soit une « société chrétienne », pas dans le sens où elle est dirigée par l’Église, ni dans le sens où tout le monde est chrétien. Une « société chrétienne » serait une société qui, après que des chrétiens aient pris sérieusement à bras le corps les conséquences (bonnes et mauvaises) de la modernité et leur aient confronté l’histoire chrétienne, serait telle que ceux qui occupent des positions d’excellence dans tous les domaines seraient façonnés dans leur vie publique par l’histoire chrétienne. Une société dans laquelle la véritable histoire a une place dans le domaine public. Que ceci soit le projet de Dieu ou non pour notre continent, notre tâche est la même. Dieu nous a confié une bonne nouvelle, la nouvelle qu’il règne ».

 

Notes :

(1) cf https://parlafoi.fr/2020/11/13/une-defense-du-vote-des-chretiens-deplorables/

(2) https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/11/11/comment-gerer-une-gueule-de-bois-post-electorale-ou-quand-mieux-vaut-perdre-un-vote-que-son-ame/

(3) Marc-Alain Ouaknin. « Bibliothérapie » Seuil 2008, collection « points sagesse », pp 151-152.

(4) Outre celui-ci https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/11/11/comment-gerer-une-gueule-de-bois-post-electorale-ou-quand-mieux-vaut-perdre-un-vote-que-son-ame/, ceux-là https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/10/17/appel-a-la-repentance-et-a-defendre-une-ethique-pro-vie-globale-il-serait-temps/ et https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2020/10/24/hierarchie-des-luttes-ou-la-question-des-migrants-concerne-t-elle-davantage-le-citoyen-que-le-chretien-le-magistrat-plutot-que-le-pasteur/

(5) L’historien Allan Lichtman, qui avait prédit la défaite de Trump en 2020, comme il avait prédit sa victoire en 2016 et la victoire d’autres candidats à la Maison Blanche depuis 1984, témoigne que Donald Trump l’avait félicité en 2016 pour avoir prédit son élection, mais sans avoir compris la signification des clés, « à savoir que c’est la gouvernance, et non la campagne électorale, qui a un impact sur l’élection. Et plutôt que de s’attaquer de manière substantielle aux défis, Donald Trump est revenu à son plan de match de 2016. Mais ça ne marchera pas. Lorsque vous êtes président, vous êtes jugé sur votre mandat » https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1737994/lichtman-trump-biden-election-modele-prediction

(6) Pointé par le Pasteur Gilles Boucomont dans son « Au Nom de Jésus : mener le bon combat » T2, Ed. Première Partie, 2011, pp 333-334. sur ce sujet, voir https://ehne.fr/fr/encyclopedie/th%C3%A9matiques/humanisme-europ%C3%A9en/l%E2%80%99europe-entre-guerres-et-paix-de-religion/de-luther-au-luth%C3%A9ranisme ; https://philitt.fr/2017/11/20/la-reforme-radicale-thomas-muntzer-et-la-theologie-de-la-revolution/

(7) Voir Boucomont. Au nom de Jésus : libérer le corps, lâme, l’esprit T1, p 12-13.

(8) Je parle de cet excellent livre ici https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2019/10/23/mes-voies-ne-sont-pas-vos-voies-continueriez-vous-a-suivre-jesus-si-cela-vous-paraissait-absurde/

(9) Voir https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/10/24/etrangers-dans-la-cite-ou-quand-leglise-ne-doit-plus-avoir-honte-detre-leglise/

(10) Voir https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/10/17/read-it-again-la-declaration-de-barmen-1934-ou-quand-leglise-sait-dire-non/

(11) Voir https://lafree.ch/info/les-eglises-evangeliques-sous-le-ille-reich-par-andreas-schneider

(12) A découvrir ici https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2018/10/17/read-it-again-la-declaration-de-barmen-1934-ou-quand-leglise-sait-dire-non/

(13) Refuser les « Packaging identitaires » : vous défendez « les valeurs chrétiennes »– comprendre : « les principes bibliques de la famille et du mariage » – tout en étant opposé à l’avortement et l’euthanasie ? Vous êtes classés dans le camp « conservateur », mais devez prendre l’ensemble du « paquet » incluant le soutien au libéralisme économique, la libre circulation des armes à feu, un certain« climatoscepticisme » et une « hostilité à l’Obamacare ». A l’inverse, vous refusez la domination du « divin marché » et du libéralisme économique, défendant « la justice sociale », « le pauvre », « l’étranger », le précaire, et respectant l’environnement : vous vous retrouvez dans le camp « progressiste » et « relativiste » sur certains sujets de société, même si vous êtes favorable au mariage biblique. Une synthèse (être « conservateur » sur les sujets de société tout en étant sensible aux sujets plus sociaux et environnementaux) en accord avec la pensée biblique, ne serait donc « pas possible ». Pourtant, rechercher une position biblique équilibrée(les points « non négociables » ne sauraient se réduire à trois) ne devrait pas nous exposer à une récupération politique quelle qu’elle soit, même pour des questions de « survie »…