Contagion (de l’info et du virus) : l’intelligence des gestes barrières

Face à la « contagion » (du virus, mais aussi de l’info), l’intelligence… Source image : affiche du film de Steven Soderbergh (2011)

Avez-vous déjà vu « contagion » ? Ce film catastrophe au réalisme quasi-documentaire de Steven Soderbergh (2011, soit neuf ans après l’épidémie de SRAS et deux ans après celle du H1N1), avec Laurence Fishburne, Kate Winslet, Jude Law, Marion Cotillard, Matt Damon, Gwyneth Paltrow et bien d’autres, a connu un regain d’intérêt auprès du public en 2020 pour une raison bien compréhensible : dotée d’un bon scénario (sur les conseils d’un épidémiologiste de renom, Larry Brillant), cette production hollywoodienne suit en effet la progression d’un mystérieux virus mortel, le MEV-1, qui tue en quelques jours. Cela vous rappelle quelque chose ? A notre ère du pas encore post-Covid, « Contagion », en film factuel et peu enclin à l’emphase ou au spectaculaire, s’avère pertinent dans sa mise en scène de la propagation de l’information, autant que d’un virus(1).

De quoi ça parle ? 

Beth Emhoff, une femme d’affaires (Gwyneth Paltrow), retrouve son mari, Mitch (Matt Damon) et leur fils Clark chez elle, à Minneapolis, après un séjour à Hongkong. Malheureusement, elle revient de son voyage pâle et fiévreuse, et apparemment contagieuse puisque Clark montre déjà des symptômes lui-aussi. Mitch s’inquiète et il a raison : Beth n’a pas une grippette. Elle est en réalité victime d’une attaque virale fulgurante et meurt quarante-huit heures plus tard aux urgences. Quand Mitch rentre chez lui, il est déjà trop tard : Clark est mort aussi. Mitch est aussitôt mis en quarantaine puis relâché car il semble immunisé.

Très vite, l’épidémie prend de l’ampleur. Des cas similaires se développent aux Etats-Unis, avec les mêmes symptômes : une toux convulsive accompagnée de fièvre, puis des crises en rafale, une hémorragie ­cérébrale, et la mort. La maladie se répand sur tous les continents, provoquant plusieurs centaines de millions de morts.

Le département de la Sécurité Intérieure rencontre le docteur Ellis Cheever (Laurence Fishburne) pour savoir s’il s’agit d’une attaque bio-terroriste. L’épidémiologiste Erin Mears (Kate Winslet) est dépêchée sur place pour retrouver le « patient zéro » et mieux comprendre l’origine de ce virus mystérieux. Elle explique comment une telle épidémie a pu se répandre à une telle vitesse [« Un individu se touche le visage deux à trois mille fois par jour. Soit trois à cinq fois par minute. Il faut ajouter à cela le contact avec les poignées de portes, les fontaines à eau, les boutons d’ascenseur et les gens que nous croisons. »]….avant de contracter le virus à son tour.

Un bloggeur, Alan Krumwiede (Jude Law), se met alors à parler de théorie du complot, publiant les images d’une des premières victimes du virus sur son site web, avant de s’autoproclamer « voix du peuple » et pourfendeur du « Big pharma ». Il se prétend guéri grâce à un « remède miracle »,  le Forsythia – un traitement homéopathique – déclenchant au passage des mouvements de foules dans les pharmacies.

Moralité : « Face à la contagion, l’intelligence des gestes barrières ».

Le virus est mondial et ne saurait s’arrêter aux frontières, comme certains le pensaient pour le nuage de Tchernobyl (1986). Sa propagation, extrêmement rapide, est favorisée par l’interconnexion des réseaux commerciaux et touristiques. C’est le prix à payer d’une société mondialisée (manger des fraises « quand on veut », y compris en hiver ; passer une commande en un clic et être livré le lendemain……) mais aussi d’un monde privé de vie privée, où l’intimité est sacrifiée face aux déluges médiatiques (2).

[Attention, « divulgâchage », comme on dit : A la fin du film, le voile est levé sur l’origine exacte du virus : une chauve-souris, chassée de son habitat naturel par la déforestation (la faute à l’entreprise employant Beth Emhoff !), contamine un fruit mangé par un cochon qui sera manipulé, à mains nues, par un cuisinier hongkongais, pour finir dans l’assiette de Beth Emhoff….]

Enfin, la « contagion » est aussi celle du « buzz », lequel naît de la bêtise, ou de l’inconscience : bêtise (ou inconscience) d’Alan Krumwiede, qui fait le buzz avec son « remède miracle » [D’aucun verront une troublante coïncidence entre ce personnage de blogueur et l’infectiologue français Didier Raoult, qui joue aujourd’hui ce rôle de dissident en promulguant la chloroquine, jugée inefficace contre le Covid-19 (3)]. Bêtise des porteurs du virus qui, dans le film, semblent ignorer le principe même des gestes barrière, les uns toussant sans retenue au nez de leurs proches et les autres se côtoyant sans protection particulière. Parmi eux, Beth Emhoff, qui fait l’erreur de s’arrêter à Chicago pour tromper son mari et facilite ainsi la propagation du virus ; Erin Mears, qui comprend trop tard qu’elle n’est pas immunisée contre le virus de par son statut d’épidémiologiste…

On retiendra que, pour ne pas infecter les autres, il est possible de faire preuve d’intelligence. C’est à dire 1)de porter un masque quand c’est nécessaire, même si c’est contraignant [Et de comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’attendre les règles du préfet ou du gouvernement pour savoir si nous devons mettre un masque et prendre les distanciations sociales. Nous respectons les consignes sanitaires en tant qu’individus majeurs, responsables et vaccinés(sic), conscients que « porter le masque protège les autres » et sans craindre « une atteinte à nos libertés »] ; 2)de se laver les mains régulièrement ; et, surtout 3) en évitant de se faire le relais de tout et n’importe quoi(4). Ce qui implique de prendre la décision d’en finir avec le réflexe de repartager des idées/informations toxiques (surtout celles non vérifiées et/ou lues « en diagonales »), et de pas (plus) s’y exposer.

L’intelligence (mais aussi l’humilité – face à l’orgueil de vouloir ou de croire « tout savoir », « tout contrôler » – et l’amour) reste donc le seul rempart contre la bêtise et notre seul vaccin contre le buzz. Il faut donc garder les yeux ouverts (faire preuve de discernement et de sobre bon sens), tout en « faisant un pacte avec nos yeux » (cf Job 31v1), s’abstenant de regarder, quitte à « arracher et à jeter loin de soi son œil droit », si celui-ci est pour nous « une occasion de chute » (Matt.5v29).  « L’oeil est la lampe du corps. Si ton oeil est en bon état, tout ton corps sera éclairé », dit Jésus (Matt.6v22).

Alors, pour 2021, « on arrête les bêtises » ?
Bande annonce du film : 
 
 
Notes : 
(1) Inspis pour le présent article : des analyses dans Critikat et le mag du ciné, ainsi qu’une explication du film.
(3) D’autant plus que ledit Didier Raoult admet en partie que l’hydroxychloroquine ne fonctionne pas….
(4) Ne pas relayer tout ou n’importe quoi, car les « infox » et autres théories du complot propagées sur Internet ont une influence sur les politiques de santé. Une étude a été menée dès 2009, lors de l’apparition de la grippe A (H1N1) : « quels effets pouvaient avoir les théories néoconspirationnistes, » démontrant « qu’il y avait bien un lien entre l’adhésion à une vision conspirationniste en matière de santé et un moindre recours aux pratiques de prévention recommandées par les pouvoirs publics.
De même, répandre des théories conspirationnistes sur la fraude électorale créé les conditions de violence politique, et plus particulièrement de la violence liée aux élections, comme cela a été le cas aux États-Unis, avec l’affaire des émeutiers du capitole.Des recherches universitaires ont montré que des discours politiques complotistes alimentent le risque de violences électorales. Les enjeux des élections sont très élevés, puisque c’est à cette occasion que se réalise le transfert du pouvoir politique. Lorsque des représentants du gouvernement rabaissent et discréditent les institutions démocratiques alors qu’un conflit politique est en cours, des élections contestées peuvent déclencher des violences commises par des foules en colère. [de même que lorsqu’on rabaisse et discrédite les institutions judiciaires, alors qu’un procès est en cours]

« Info-divertissement » ou « piège à clics » : des dangers de la « konbinisation » de l’information pour les jeunes (et les moins jeunes)

Comment éviter le piège et la tentation du « buzz » et de « l’attrape-clics » ? Source : Les Décodeurs du Monde.

« Usiner » en quelques minutes des articles insolites sur le dernier sujet qui agite les réseaux sociaux, y glisser des références flatteuses aux annonceurs publicitaires, saupoudrer l’ensemble de vidéos amusantes qui feront le tour d’Internet : la recette a porté à des sommets l’audience des « pure players » d’ »info-divertissement » [ou « d’infotainement »] entièrement dépendants de la publicité : Melty, Konbini ou encore BuzzFeed. La presse traditionnelle porte sur ces jeunes concurrents un regard ambivalent fait de mépris pour un journalisme ouvertement bâclé et de fascination pour le nombre de visites qu’il génère.

Je pense à certains médias chrétiens évangéliques francophones, qui me paraissent  surfer » sur cette mode : du site agrégateur de contenus, dit d' »actus (pas vraiment) chrétiennes » – assurément polémique, avec un style « humour cool gras », cynique et vulgaire – au (plus sympathique mais peu convaincant) blogue « lifestyle de jeunes chrétiens » – revendiquant un langage « djeun » , sous couvert de « parler cash », où l’on retrouve les « mots magiques « (en franglais dans le texte) : « challenger », « fun », « la life » « power… »…….

Sophie Eustache et Jessica Trochet nous livrent leur enquête sur ces « pièges à clic » dans un article disponible en accès libre sur Le Monde diplomatique, tandis que Sami Joutet, rédacteur à Topo [média étudiant suisse de l’université de Genève] « braque le projecteur » sur le phénomène d’une information « konbinisée » visant les « millenials » ou les 15-30 ans.

Au cœur du problème, le fait que le modèle économique soit à la base de la création de contenu. Dans quels domaines et jusqu’à quel stade l’efficience économique peut-elle affecter la création de contenu ? Comment choisit-on les sujets et la manière dont on va les traiter dans cette rédaction d’un nouveau genre ?

Comment peut-on espérer être en capacité de questionner et repenser un monde toujours plus complexe lorsque l’information se simplifie et que le langage s’appauvrit ? Est-il judicieux de laisser à des publicitaires et à des algorithmes la tâche élémentaire d’informer et d’élever intellectuellement toute une génération ?

Sans oublier « l’envers du décor acidulé », derrière lequel se cache un univers de forçats, avec un système reposant sur des auto-entrepreneurs précaires, et rappellant celui des cueilleurs saisonniers payés au kilo….

 

A lire « De l’information au piège à clics », par Sophie Eustache & Jessica Trochet. Le Monde diplomatique, août 2017 et « Quels dangers d’une information « Konbinisée » pour les jeunes ? » Par Sami Joutet. Topo, 14 février 2020.

Le buzz évangélique du mois : « la repentance » de Benny Hinn sur la théologie de la prospérité

Comment éviter le piège et la tentation du « buzz » et de « l’attrape-clics » ? Source : Les Décodeurs du Monde.

« Plusieurs articles parus (il y a plus d’un mois) affirment que Benny Hinn [le célèbre télévangéliste controversé] se repent d’avoir prêché l’évangile de la prospérité »(1), peut-on lire sur la toile. Une information,  que nous sommes invités à partager à tous nos contacts, et qui a alimenté toutes les discussions et spéculations pendant une semaine.

En réalité, il est plus exact de dire que plusieurs sites (2) se sont mis à relayer la même nouvelle, dans la semaine qui a suivi sa publication initiale, le 21 février, dans un “live” Facebook en anglais sans sous-titres, sur le propre compte de Benny Hinn.

Certes, les mois prochains nous permettront sans doute de vérifier ces déclarations, et, surtout, les raisons de leur publication, mais à l’heure actuelle, nous ne savons toujours rien de plus.

J’en profite pour souligner au passage que lesdites déclarations, basées sur une seule vidéo « live », sont actuellement largement diffusées sans pourtant avoir été vérifiées au préalable (cf 2 Cor.13v1, Deut.19v15). A ce sujet, questionnés par mes soins, les administrateurs du site « Soyons vigilants » m’ont répondu « qu’une certaine prudence s’impose dans tous les cas. Car si l’on visionne l’entier de la vidéo dans laquelle Benny Hinn fait sa déclaration, celle-ci perd un peu de son impact ».

Un peu comme lorsqu’un verset cité hors contexte conduit à de mauvaises interprétations ?

« Sur son site » (bennyhinn.org, tag « prosperity »), si nous prenons la peine d’aller vérifier, comme nous y invitent les administrateurs de « Soyons vigilants », «  il semble que rien n’a changé et que la promesse de prospérité soit toujours utilisée pour récolter des fonds ».

« Moralité » : si ces déclarations ne sont pas fondées, nous n’aurons eu que du buzz (évangélique, mais du buzz quand même) sans lendemain ou un simple coup de com’, ou les deux à la fois, et rien d’autre.

La question reste donc : Le croyons-nous (parce que c’est vrai) ? Ou l’espérons-nous ? Dans le second cas, nous ne chercherions pas « information » mais « confirmation » de ce que nous pensons/spéculons. Dit autrement : nous prendrions nos rêves pour la réalité.

 

Voir aussi, publié sur notre blogue : « si tu entends dire, vérifie avant de publier ! » 

 

 

Notes : 

(1) Sur la théologie dite de la prospérité, voir ce document du comité théologique du CNEF, et ces divers articles : de Christianisme aujourd’hui, de La Vie, La Croix….

(2) Par exemple, plusieurs blogs et magazines US, et, en France, Le Bon Combat et bien d’autres sites.

 

 

« Couverture » ou « emballement médiatique » ? « Info » ou « buzz » ?

Je n’aime pas l’expression : « faisons le buzz ! » qui a tendance à remplacer ou à se substituer (voire à se confondre)avec l’action d’ « informer ».

Or, « Buzz »,

Près d'une mouche par Petr Kratochvil

Près d’une mouche par Petr Kratochvil

ou bourdonnement en anglais, « est une technique marketing consistant à faire beaucoup de bruit autour d’un produit afin d’en faire la promotion. Ce genre de technique marketing est facilitée sur Internet, où le bouche à oreille peut parfois fonctionner de manière fulgurante (voire incontrôlée) ». http://dicoblog.canalblog.com/archives/2008/12/01/10873147.html

Un réflexe sain de journaliste consiste, face à n’importe quelle nouvelle, à se demander: «où est l’info?» Et « Pourquoi ça buzze ? »

Marie-Claude Ducas, journaliste, bloggueuse, et auteure, se questionnait ainsi, dans un billet pour son blog : « Quelle place feront les médias à Haïti dans un mois? »

C’était, à l’époque, le 22 janvier 2010.

Parlant du traitement médiatique, elle se demandait « quelle serait la prochaine manchette internationale, et, pour commencer, la première manchette tout court,  à détrôner Haïti ? Et pour ceux qui seraient portés à déplorer, pour cet état de choses, une récente escalade de la part des médias en cette ère d’information continue », elle suggérait de voir ou de revoir

Le traitement médiatique vu par Gotlib ou “le drame du Biafrogallistan”.

Source : Gotlib. « Désamorçage » In  La rubrique à brac tome 4, 1973, PP 64-65.

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Doc 17 et fin

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Enfin, l’histoire de « Marc L*** »  est devenu un cas d’école, surtout concernant l’histoire du buzz.
Le portrait « Google » peut se lire sur http://www.le-tigre.net/Marc-L.html ; l’analyse de l’auteur du portrait, revenant sur cette affaire : http://www.le-tigre.net/Marc-L-Genese-d-un-buzz-mediatique.html
L’analyse du buzz sur http://internetetopinion.wordpress.com/2009/03/02/le-tigre-marc-l-et-les-moutons/ et sur  http://www.nonfiction.fr/article-2377-marc_l_sur_internet_la_vie_reelle_ne_devient_pas_virtuelle.htm